Mademoiselle Marguerite n'eut pas plus tôt atteint la

plate-forme, et jeté un regard dans l'espace qui s'ouvrait alors

devant elle, que je la vis placer obliquement sa main

au-dessus de ses yeux, comme si elle éprouvait un subit

éblouissement. Je me hâtai de la rejoindre. Ce beau jour,

approchant de sa fin, éclairait de ses dernières splendeurs

une scène vaste, bizarre et sublime, que je n'oublierai

jamais. En face de nous et à une immense profondeur au-dessous

du plateau, s'étendait à perte de vue une sorte de marécage

parsemé de plaques lumineuses, et qui offrait l'aspect d'une

terre à peine abandonnée par le reflux d'un déluge. Cette

large baie s'avançait jusque sous nos pieds au sein des

montagnes échancrées. Sur les bancs de sable et de vase qui

séparaient les lagunes intermittentes, une végétation confuse

de roseaux et d'herbes marines se teignait de mille nuances,

également sombres et pourtant distinctes, qui contrastaient

avec la surface éclatante des eaux. A chacun de ses pas

rapides vers l'horizon, le soleil illuminait ou plongeait dans

l'ombre quelques-uns des nombreux lacs qui marquetaient le

golfe à demi desséché: il semblait puiser tour à tour dans

son écrin céleste les plus précieuses matières, l'argent,

l'or, le rubis, le diamant, pour les faire étinceler sur

chaque point de cette plaine magnifique. Quand l'astre toucha

le terme de sa carrière, une bande vaporeuse et ondée qui

bordait au loin la limite extrême des marécages s'empourpra

soudain d'une lueur d'incendie, et garda un moment la

transparence irradiée d'un nuage que sillonne la foudre.

J'étais tout entier à la contemplation de ce tableau vraiment

empreint de la grandeur divine, et que traversait, comme un

rayon de plus, le souvenir de César, quand une voix basse et

comme oppressée murmura près de moi:

-- Mon Dieu! que c'est beau!

J'étais loin d'attendre de ma jeune compagne cette effusion

sympathique. Je me retournai vers elle avec l'empressement

d'une surprise qui ne diminua point quand l'altération de ses

traits et le léger tremblement de ses lèvres m'eurent attesté

la sincérité profonde de son admiration.

-- Vous avouez que c'est beau? lui dis-je.

Elle secoua la tête; mais, au même instant, deux larmes se

détachaient lentement de ses grands yeux; elle les sentit

couler sur ses joues, fit un geste de dépit; puis, se jetant

tout à coup sur la croix de granit dont la base lui servait de

piédestal, elle l'embrassa de ses deux mains, appuya fortement

sa tête contre la pierre, et je l'entendis sangloter

convulsivement.

Je ne crus devoir troubler par aucune parole le cours de cette

émotion soudaine, et je m'éloignai de quelques pas avec

respect. Après un moment, la voyant relever le front et

replacer d'une main distraite ses cheveux dénoués, je me

rapprochai.

-- Que je suis honteuse! murmura-t-elle.

-- Soyez heureuse plutôt, et renoncez, croyez-moi, à dessécher

en vous la source de ces larmes; elle est sacrée. D'ailleurs,

vous n'y parviendrez jamais.

-- Il le faut! s'écria la jeune fille avec une sorte de

violence. Au reste, c'est fait! Cet accès n'a été qu'une

surprise... Tout ce qui est beau et tout ce qui est aimable...

je veux le haïr, -- je le hais!

-- Et pourquoi, grand Dieu?

Elle me regarda en face, et ajouta avec un geste de fierté et

de douleur indicibles:

-- Parce que je suis belle, et que je ne puis être aimée!

Alors, comme un torrent longtemps contenu qui rompt enfin ses

digues, elle continua avec un entraînement extraordinaire:

-- C'est vrai, pourtant!

Et elle posait la main sur sa poitrine palpitante.

-- Dieu a mis dans ce coeur tous les trésors que je raille,

que je blasphème à chaque heure du jour! Mais quand il m'a

infligé la richesse, ah! il m'a retiré d'une main ce qu'il me

prodiguait de l'autre! A quoi bon ma beauté, à quoi bon le

dévouement, la tendresse, l'enthousiasme, dont je me sens

consumée? Ah! ce n'est pas à ces charmes que s'adressent les

hommages dont tant de lâches m'importunent. Je le devine, --

je le sais, -- je le sais trop! Et si jamais quelque âme

désintéressée, généreuse, héroïque, m'aimait pour ce que je

suis, non pour ce que je vaux... je ne le saurais pas... je ne

le croirais pas! La défiance toujours! voilà ma peine, -- mon

supplice! Aussi cela est résolu... je n'aimerai jamais! Jamais

je ne risquerai de répandre dans un coeur vil, indigne, vénal,

la pure passion qui brûle mon coeur. Mon âme mourra vierge

dans mon sein!... Eh bien, j'y suis résignée; mais tout ce qui

est beau, tout ce qui fait rêver, tout ce qui me parle des

cieux défendus, tout ce qui agite en moi ces flammes inutiles,

-- je l'écarte, je le hais, je n'en veux pas!

Elle s'arrêta, tremblante d'émotion; puis, d'une voix plus

basse:

-- Monsieur, reprit-elle, je n'ai pas cherché ce moment... je

n'ai pas calculé mes paroles... je ne vous avais pas destiné

toute cette confiance; mais enfin j'ai parlé, vous savez

tout... et si jamais j'ai pu blesser votre sensibilité,

maintenant je crois que vous me pardonnerez.

Elle me tendit sa main. Quand ma lèvre se posa sur cette main

tiède et encore humide de larmes, il me sembla qu'une langueur

mortelle descendait dans mes veines. Pour Marguerite, elle

détourna la tête, attacha un regard sur l'horizon assombri,

puis, descendant lentement les degrés:

-- Partons! dit-elle.

Un chemin plus long, mais plus facile que la rampe escarpée de

la montagne, nous ramena dans la cour de la ferme, sans qu'un

seul mot eût été prononcé entre nous. Hélas! qu'aurais-je dit?

Plus qu'un autre j'étais suspect. Je sentais que chaque parole

échappée de mon coeur trop rempli n'eût fait qu'élargir encore

la distance qui me sépare de cette âme ombrageuse -- et

adorable!

La nuit déjà tombée dérobait aux yeux les traces de notre

émotion commune. Nous partîmes. Madame Laroque, après nous

avoir encore exprimé le contentement qu'elle emportait de

cette journée, se mit à y rêver. Mademoiselle Marguerite,

invisible et immobile dans l'ombre épaisse de la voiture,

paraissait endormie comme sa mère; mais, quand un détour de la

route laissait tomber sur elle un rayon de pâle clarté, ses

yeux ouverts et fixes témoignaient qu'elle veillait

silencieusement en tête à tête avec son inconsolable pensée.

Pour moi, je puis à peine dire ce que je pensais: une étrange

sensation, mêlée d'une joie profonde et d'une profonde

amertume, m'avait envahi tout entier, et je m'y abandonnais

comme on s'abandonne quelquefois à un songe dont on a

conscience et dont on n'a pas la force de secouer le charme.

Nous arrivâmes vers minuit. Je descendis de voiture à l'entrée

de l'avenue, pour gagner mon logis par le plus court chemin à

travers le parc. Comme je m'engageais dans une allée obscure,

un faible bruit de pas et de voix rapprochés frappa mon

oreille, et je distinguai vaguement deux ombres dans les

ténèbres. L'heure était assez avancée pour justifier la

précaution que je pris de demeurer caché dans l'épaisseur du

massif et d'observer ces rôdeurs nocturnes. Ils passèrent

lentement devant moi: je reconnus mademoiselle Hélouin

appuyée sur le bras de M. de Bévallan. Au même instant, le

roulement de la voiture leur donna l'alarme, et, après un

serrement de main, ils se séparèrent à la hâte, mademoiselle

Hélouin s'esquivant dans la direction du château, et l'autre

du côté des bois.

Rentré chez moi, et encore préoccupé de mon aventure, je me

demandai avec colère si je laisserais M. de Bévallan

poursuivre librement ses amours en partie double et chercher

en même temps, dans la même maison, une fiancée et une

maîtresse. Assurément je suis trop de mon âge et de mon temps

pour ressentir contre certaines faiblesses la haine vigoureuse

d'un puritain, et je n'ai pas l'hypocrisie de l'affecter; mais

je pense que la moralité la plus libre et la plus relâchée

sous ce rapport admet encore quelques degrés de dignité,

d'élévation et de délicatesse. On marche plus ou moins droit

dans ces chemins de traverse. Avant tout, l'excuse de l'amour,

c'est d'aimer, et la profusion banale des tendresses de M. de

Bévallan en exclut toute apparence d'entraînement et de

passion. De telles amours ne sont plus même des fautes; elles

n'en ont pas la valeur morale: ce ne sont que des calculs et

des gageures de maquignon hébété. Les divers incidents de

cette soirée, se rapprochant dans mon esprit, achevaient de me

prouver à quel point extrême cet homme était indigne de la

main et du coeur qu'il osait convoiter. Cette union serait

monstrueuse. Et cependant je compris vite que je ne pouvais

user, pour en rompre le dessein, des armes que le hasard

venait de me livrer. La meilleure fin ne saurait justifier des

moyens bas, et il n'est pas de délation honorable... Ce

mariage s'accomplira donc! Le ciel laissera tomber une des

plus nobles créatures qu'il a formées entre les bras de ce

froid libertin! Il souffrira cette profanation! Hélas! il en

souffre tant d'autres!

Puis je cherchai à concevoir par quel égarement de fausse

raison cette jeune fille avait choisi cet homme entre tous. Je

crus le deviner. M. de Bévallan est fort riche; il doit

apporter ici une fortune à peu près égale à celle qu'il y

trouve, cela paraît être une sorte de garantie; il pourrait se

passer de ce surcroît de richesse: on le présume plus

désintéressé parce qu'il est moins besogneux. Triste argument!

méprise énorme que de mesurer sur le degré de la fortune le

degré de vénalité des caractères! les trois quarts du temps

l'avidité s'enfle avec l'opulence -- et les plus mendiants ne

sont pas les plus pauvres!

N'y avait-il cependant aucune apparence que mademoiselle

Marguerite pût d'elle-même ouvrir les yeux sur l'indignité de

son choix, trouver dans quelque inspiration secrète de son

propre coeur le conseil qu'il m'était défendu de lui suggérer?

Ne pouvait-il s'élever tout à coup dans ce coeur un sentiment

nouveau, inattendu, qui vînt souffler sur les vaines

résolutions de la raison et les mettre à néant? Ce sentiment

même n'était-il pas né déjà, et n'en avais-je pas recueilli

des témoignages irrécusables? Tant de caprices bizarres,

d'hésitations, de combats et de larmes dont j'avais été depuis

quelque temps l'objet ou le témoin, dénonçaient sans doute une

raison chancelante et peu maîtresse d'elle-même. Je n'étais

pas enfin assez neuf dans la vie pour ignorer qu'une scène

comme celle dont le hasard m'avait rendu dans cette soirée

même le confident et presque le complice -- si peu préméditée

qu'elle puisse être, -- n'éclate point dans une atmosphère

d'indifférence. De telles émotions, de tels ébranlements,

supposent deux âmes déjà troublées par un orage commun, ou qui

vont l'être.

Mais s'il était vrai, si elle m'aimait, comme il était trop

certain que je l'aimais, je pouvais dire de cet amour ce

qu'elle disait de sa beauté: "A quoi bon?" car je ne pouvais

espérer qu'il eût jamais assez de force pour triompher de la

défiance éternelle qui est le travers et la vertu de cette

noble fille, défiance dont mon caractère, j'ose le dire,

repousse l'outrage, mais que ma situation, plus que celle de

tout autre, est faite pour inspirer. Entre ces terribles

ombrages et la réserve plus grande qu'ils me commandent, quel

miracle pourrait combler l'abîme?

Et enfin, ce miracle intervenant, daignât-elle m'offrir cette

main pour laquelle je donnerais ma vie, mais que je ne

demanderais jamais, notre union serait-elle heureuse? Ne

devrais-je pas craindre tôt ou tard dans cette imagination

inquiète quelque sourd réveil d'une défiance mal étouffée?

Pourrais-je me défendre moi-même de toute arrière-pensée

pénible au sein d'une richesse empruntée? Pourrais-je jouir

sans malaise d'un amour entaché d'un bienfait? Notre rôle de

protection vis-à-vis des femmes nous est si formellement

imposé par tous les sentiments d'honneur, qu'il ne peut être

interverti un seul instant, même en toute probité, sans qu'il

se répande sur nous je ne sais quelle ombre douteuse et

suspecte. A la vérité, la richesse n'est pas un tel avantage

qu'il ne puisse trouver en ce monde aucune espèce de

compensation, et je suppose qu'un homme qui apporte à sa

femme, en échange de quelques sacs d'or, un nom qu'il a

illustré, un mérite éminent, une grande situation, un avenir,

ne doit pas être écrasé de gratitude; mais, moi, j'ai les

mains vides, je n'ai pas plus d'avenir que de présent; de tous

les avantages que le monde apprécie, je n'en ai qu'un seul:

mon titre, et je serais très résolu à ne le point porter, afin

qu'on ne pût dire qu'il est le prix du marché. Bref, je

recevrais tout et ne donnerais rien: un roi peut épouser une

bergère, cela est généreux et charmant, et on l'en félicite à

bon droit; mais un berger qui se laisserait épouser par une

reine, cela n'aurait pas tout à fait aussi bonne figure.

J'ai passé la nuit à rouler toutes ces choses dans mon pauvre

cerveau, et à chercher une conclusion que je cherche encore.

Peut-être devrais-je sans retard quitter cette maison et ce

pays. La sagesse le voudrait. Tout ceci ne peut bien finir.

Que de mortels chagrins on s'épargnerait souvent par une seule

minute de courage et de décision! Je devrais du moins être

accablé de tristesse, jamais je n'en eus si belle occasion. Eh

bien, je ne puis!... Au fond de mon esprit bouleversé et

torturé, il y a une pensée qui domine tout et qui me remplit

d'une allégresse surhumaine. Mon âme est légère comme un

oiseau du ciel. Je revois sans cesse, je verrai toujours ce

petit cimetière, cette mer lointaine, cet immense horizon et

sur ce radieux sommet cet ange de beauté baigné de pleurs

divins! Je sens encore sa main sous ma lèvre: je sens ses

larmes dans mes yeux, dans mon coeur! Je l'aime! Eh bien,

demain, s'il le faut, je prendrai une résolution. Jusque-là,

pour Dieu! qu'on me laisse en repos. Depuis longtemps, je

n'abuse pas du bonheur... Cet amour, j'en mourrai peut-être:

je veux en vivre en paix tout un jour!

26 août.

Ce jour, ce jour unique que j'implorais, ne m'a pas été donné.

Ma courte faiblesse n'a pas attendu longtemps l'expiation, qui

sera longue. Comment l'avais-je oublié? Dans l'ordre moral,

comme dans l'autre, il y a des lois que nous ne transgressons

jamais impunément, et dont les effets certains forment en ce

monde l'intervention permanente de ce qu'on nomme la

Providence. Un homme faible et grand, écrivant d'une main

presque folle l'évangile d'un sage, disait de ces passions

mêmes qui firent sa misère, son opprobre et son génie:

"Toutes sont bonnes, quand on reste le maître; toutes sont

mauvaises, quand on s'en laisse assujettir. Ce qui nous est

défendu par la nature, c'est d'étendre nos attachements plus

loin que nos forces; ce qui nous est défendu par la raison,

c'est de vouloir ce que nous ne pouvons obtenir; ce qui nous

est défendu par la conscience n'est pas d'être tentés, mais de

nous laisser vaincre aux tentations. Il ne dépend pas de nous

d'avoir ou de n'avoir pas de passions: il dépend de nous de

régner sur elles. Tous les sentiments que nous dominons sont

légitimes; tous ceux qui nous dominent sont criminels...

N'attache ton coeur qu'à la beauté qui ne périt point; que ta

condition borne tes désirs; que tes devoirs aillent avant tes

passions; étends la loi de la nécessité aux choses morales;

apprends à perdre ce qui peut t'être enlevé, apprends à tout

quitter quand la vertu l'ordonne!" Oui, telle est la loi; je

la connaissais; je l'ai violée: je suis puni. Rien de plus

juste.

J'avais à peine posé le pied sur le nuage de ce fol amour, que

j'en étais précipité violemment, et j'ai à peine recouvré,

après cinq jours, le courage nécessaire pour retracer les

circonstances presque ridicules de ma chute. -- Madame Laroque

et sa fille étaient parties dès le matin pour aller faire une

visite nouvelle à madame de Saint-Cast et ramener ensuite

madame Aubry. Je trouvai mademoiselle Hélouin seule au

château. Je lui apportais un trimestre de sa pension: car,

bien que mes fonctions me laissent en général tout à fait

étranger à la tenue et à la discipline intérieures de la

maison, ces dames ont désiré, par égard sans doute pour

mademoiselle Caroline comme pour moi, que ses appointements et

les miens fussent payés exceptionnellement de ma main. La

jeune demoiselle se tenait dans le petit boudoir qui est

contigu au salon. Elle me reçut avec une douceur pensive qui

me toucha. J'éprouvais moi-même en ce moment cette plénitude

de coeur qui dispose à la confiance et à la bonté. Je résolus,

en vrai don Quichotte, de tendre une mains secourable à cette

pauvre isolée.

-- Mademoiselle, lui dis-je tout à coup, vous m'avez retiré

votre amitié, mais la mienne vous est restée tout entière; me

permettez-vous de vous en donner une preuve?

Elle me regarda, et murmura un oui timide.

-- Eh bien! ma pauvre enfant, vous vous perdez.

Elle se leva brusquement.

-- Vous m'avez vue cette nuit dans le parc! s'écria-t-elle.

-- Oui, mademoiselle.

-- Mon Dieu!...

Elle fit un pas vers moi.

-- ... Monsieur Maxime, je vous jure que je suis une honnête

fille!

-- Je le crois, mademoiselle; mais je dois vous dire que dans

ce petit roman, sans doute très innocent de votre part, mais

qui l'est peut-être moins de l'autre, vous aventurez très

gravement votre réputation et votre repos. Je vous supplie d'y

réfléchir, et je vous supplie en même temps d'être bien

assurée que personne autre que vous n'entendra jamais un mot

de ma bouche sur ce sujet.

J'allais me retirer: elle s'affaissa sur ses genoux près d'un

canapé et éclata en sanglots, le front appuyé sur ma main,

qu'elle avait saisie. J'avais vu couler, il y avait peu de

temps, des larmes plus belles et plus dignes; cependant

j'étais ému.

-- Voyons, ma chère demoiselle, lui dis-je, il n'est pas trop

tard, n'est-ce pas?

Elle secoua la tête avec force.

-- Eh bien, ma chère enfant, prenez courage. Nous vous

sauverons, allez! Que puis-je faire pour vous, voyons? Y a-t-il

entre les mains de cet homme quelque gage, quelque lettre

que je puisse lui redemander de votre part? Disposez de moi

comme d'un frère.

Elle quitta ma main avec colère.

-- Ah! que vous êtes dur! dit-elle. Vous parlez de me

sauver... c'est vous qui me perdez! Après avoir feint de

m'aimer, vous m'avez repoussée... vous m'avez humiliée,

désespérée... Vous êtes la cause unique de ce qui arrive!

-- Mademoiselle, vous n'êtes pas juste: je n'ai jamais feint

de vous aimer; j'ai eu pour vous une affection très sincère,

que j'ai encore. J'avoue que votre beauté, votre esprit, vos

talents, vous donnent parfaitement le droit d'attendre de ceux

qui vivent près de vous quelque chose de plus qu'une

fraternelle amitié; mais ma situation dans le monde, les

devoirs de famille qui me sont imposés, ne me permettaient pas

de dépasser cette mesure vis-à-vis de vous sans manquer à

toute probité. Je vous dis franchement que je vous trouve

charmante, et je vous assure qu'en tenant mes sentiments pour

vous dans la limite que la loyauté me commandait, je n'ai pas

été sans mérite. Je ne vois rien là de fort humiliant pour

vous: ce qui pourrait à plus juste titre vous humilier,

mademoiselle, ce serait de vous voir aimée très résolument par

un homme très résolu à ne pas vous épouser.

Elle me jeta un mauvais regard.

-- Qu'en savez-vous? dit-elle. Tous les hommes ne sont pas des

coureurs de fortunes!

-- Ah! est-ce que vous seriez une méchante petite personne,

mademoiselle Hélouin? lui dis-je avec beaucoup de calme. Cela

étant, j'ai l'honneur de vous saluer.

-- Monsieur Maxime! s'écria-t-elle en se précipitant tout à

coup pour m'arrêter. Pardonnez-moi! ayez pitié de moi! Hélas!

comprenez-moi, je suis si malheureuse! Figurez-vous donc ce

que peut être la pensée d'une pauvre créature comme moi, à qui

on a eu la cruauté de donner un coeur, une âme, une

intelligence... et qui ne peut user de tout cela que pour

souffrir... et pour haïr! Quelle est ma vie? quel est mon

avenir? Ma vie, c'est le sentiment de ma pauvreté, exalté sans

cesse par tous les raffinements du luxe qui m'entoure! Mon

avenir, ce sera de regretter, de pleurer un jour amèrement

cette vie même, -- cette vie d'esclave, tout odieuse qu'elle

est!... Vous parlez de ma jeunesse, de mon esprit, de mes

talents... Ah! je voudrais n'avoir jamais eu d'autre talent

que de casser des pierres sur les routes! Je serais plus

heureuse!... Mes talents, j'aurai passé le meilleur temps de

la vie à en parer une autre femme, pour qu'elle soit plus

belle, plus adorée et plus insolente encore!... Et quand le

plus pur de mon sang aura passé dans les veines de cette

poupée, elle s'en ira au bras d'un heureux époux prendre sa

part des plus belles fêtes de la vie, tandis que moi, seule,

vieille, abandonnée, j'irai mourir dans quelque coin avec une

pension de femme de chambre... Qu'est-ce que j'ai fait au ciel

pour mériter cette destinée-là, voyons? Pourquoi moi plutôt

que ces femmes? Est-ce que je ne les vaux pas? Si je suis si

mauvaise, c'est que le malheur m'a ulcérée, c'est que

l'injustice m'a noirci l'âme... J'étais née comme elles, --

plus qu'elles peut-être, -- pour être bonne, aimante,

charitable... Eh! mon Dieu, les bienfaits coûtent peu quand on

est riche, et la bienveillance est facile aux heureux! Si

j'étais à leur place, et elles à la mienne, elles me

haïraient, -- comme je les hais! -- On n'aime pas ses

maîtres!.... Ah! cela est horrible, ce que je vous dis, n'est-ce

pas? Je le sais bien, et c'est ce qui m'achève... Je sens

mon abjection, j'en rougis... et je la garde! Hélas! vous

allez me mépriser maintenant plus que jamais, monsieur... vous

que j'aurais tant aimé si vous l'aviez souffert! vous qui

pouviez me rendre tout ce que j'ai perdu, l'espérance, la

paix, la bonté, l'estime de moi-même!... Ah! il y a eu un

moment où je me suis crue sauvée... où j'ai eu pour la

première fois une pensée de bonheur, d'avenir, de fierté...

Malheureuse!...

Elle s'était emparée de mes deux mains; elle y plongea sa

tête, au milieu de ses longues boucles flottantes, et pleura

follement.

-- Ma chère enfant, lui dis-je, je comprends mieux que

personne les ennuis, les amertumes de votre condition, mais

permettez-moi de vous dire que vous y ajoutez beaucoup en

nourrissant dans votre coeur les tristes sentiments que vous

venez de m'exprimer. Tout ceci est fort laid, je ne vous le

cache pas, et vous finirez par mériter toute la rigueur de

votre destinée; mais, voyons, votre imagination vous exagère

singulièrement cette rigueur. Quant à présent, vous êtes

traitée ici, quoi que vous en disiez, sur le pied d'une amie,

et, dans l'avenir, je ne vois rien qui empêche que vous ne

sortiez de cette maison, vous aussi, au bras d'un heureux

époux. Pour moi, je vous serai toute ma vie reconnaissant de

votre affection; mais, je veux vous le dire encore une fois

pour en finir à jamais avec ce sujet, j'ai des devoirs

auxquels j'appartiens, et je ne veux ni ne puis me marier.

Elle me regarda tout à coup.

-- Même avec Marguerite? dit-elle.

-- Je ne vois pas ce que le nom de mademoiselle Marguerite

vient faire ici.

Elle repoussa d'une main ses cheveux, qui inondaient son

visage, et tendant l'autre vers moi par un geste de menace:

-- Vous l'aimez! dit-elle d'une voix sourde, ou plutôt vous

aimez sa dot; mais vous ne l'aurez pas!

-- Mademoiselle Hélouin!

-- Ah! reprit-elle, vous êtes passablement enfant si vous avez

cru abuser une femme qui avait la folie de vous aimer. Je lis

clairement dans vos manoeuvres, allez! D'ailleurs je sais qui

vous êtes... Je n'étais pas loin quand mademoiselle de Porhoët

a transmis à madame Laroque votre politique confidence...

-- Comment! vous écoutez aux portes, mademoiselle?

-- Je ne soucie peu de vos outrages... D'ailleurs je me

vengerai, et bientôt... Ah! vous êtes assurément fort habile,

monsieur de Champcey! et je vous fais mon compliment... Vous

avez joué à merveille le petit rôle de désintéressement et de

réserve que votre ami Laubépin n'a pas manqué de vous

recommander en vous envoyant ici... Il savait à qui vous aviez

affaire... Il connaissait assez la ridicule manie de cette

fille. Vous croyez déjà tenir votre proie, n'est-ce pas? De

beaux millions, dont la source est plus ou moins pure, dit-on,

mais qui seraient fort propres toutefois à recrépir un

marquisat et à redorer un écusson... Eh! vous pouvez dès ce

moment y renoncer... car je vous jure que vous ne garderez pas

votre masque un jour de plus, et voici la main qui vous

l'arrachera!

-- Mademoiselle Hélouin, il est grandement temps de mettre fin

à cette scène, car nous touchons au mélodrame. Vous m'avez

fait beau jeu pour vous prévenir sur le terrain de la délation

et de la calomnie; mais vous pouvez y descendre en pleine

sécurité, car je vous donne ma parole que je ne vous y suivrai

pas. Là-dessus, je suis votre serviteur.

Le roman d'un jeune homme pauvre (Novel) · 第 9 / 13 段