-- Je ne suis point folle, cousin, reprit-elle, quoi qu'on

dise. Mon père, qui ne mentait point, m'a toujours assuré qu'à

l'extinction des descendants directs de notre branche

espagnole, nous aurions seuls droit à l'héritage. Sa mort

soudaine et violente ne lui permit pas malheureusement de nous

donner sur ce sujet des renseignements plus précis; mais, ne

pouvant douter de sa parole, je ne doute pas de mon droit...

Cependant, ajouta-t-elle après une pause et avec un accent de

touchante tristesse, si je ne suis point folle, je suis

vieille, et ces gens de là-bas le savent bien. Ils me traînent

depuis quinze ans de délais en délais; ils attendent ma mort,

qui finira tout... Et voyez-vous, ils n'attendront pas

longtemps: il faudra faire un de ces matins, je le sens bien,

mon dernier sacrifice... Cette pauvre cathédrale, -- mon seul

amour, -- qui avait remplacé dans mon coeur tant d'affections

brisées ou refoulées, -- elle n'aura jamais qu'une pierre,

celle de mon tombeau.

La vieille demoiselle se tut. Elle essuya de ses mains

amaigries deux larmes qui coulaient sur son visage flétri,

puis ajouta en s'efforçant de sourire:

-- Pardon, mon cousin, vous avez assez de vos malheurs. --

Excusez-moi... D'ailleurs il est tard; retirez-vous, vous me

compromettez.

Avant de partir, je recommandai de nouveau à la discrétion de

mademoiselle de Porhoët le secret que j'avais dû lui confier.

Elle me répondit d'une manière un peu évasive que je pouvais

être tranquille, qu'elle saurait ménager mon repos et ma

dignité. Toutefois, les jours suivants, je soupçonnai, au

redoublement d'égards dont m'honorait madame Laroque, que ma

respectable amie lui avait transmis ma confidence.

Mademoiselle de Porhoët n'hésita pas du reste à en convenir,

m'assurant qu'elle n'avait pu faire moins pour l'honneur de sa

famille, et que madame Laroque était d'ailleurs incapable de

trahir, même vis-à-vis de sa fille, un secret confié à sa

délicatesse.

Cependant ma conférence avec la vieille demoiselle m'avait

laissé pénétré d'un respect attendri dont j'essayai de lui

donner des marques. Dès le lendemain, dans la soirée,

j'appliquai à l'ornementation intérieure et extérieure de sa

chère cathédrale toutes les ressources de mon crayon. Cette

attention, à laquelle elle s'est montrée sensible, a pris peu

à peu la régularité d'une habitude. Presque chaque soir, après

le whist, je me mets au travail, et l'idéal monument

s'enrichit d'une statue, d'une chaire ou d'un jubé.

Mademoiselle Marguerite, qui semble porter à sa voisine une

sorte de culte, a voulu s'associer à mon oeuvre de charité en

consacrant à la basilique des Porhoët un album spécial que je

suis chargé de remplir.

J'offris en outre à ma vieille confidente de prendre ma part

des démarches, des recherches et des soins de toute nature que

peut susciter son procès. La pauvre femme m'avoua que je lui

rendais service, qu'à la vérité elle pouvait encore tenir sa

correspondance au courant, mais que ses yeux affaiblis

refusaient de déchiffrer les documents manuscrits de son

chartrier, et qu'elle n'avait voulu jusque-là se faire

suppléer par personne dans ce travail, si important qu'il pût

être pour sa cause, afin de ne pas donner une nouvelle prise à

la raillerie incivile des gens du pays. Bref, elle m'agréa en

qualité de conseil et de collaborateur. Depuis ce temps, j'ai

étudié en conscience le volumineux dossier de son procès, et

je suis demeuré convaincu que l'affaire, qui doit être jugée

en dernier ressort un de ces jours, est absolument perdue

d'avance. M. Laubépin, que j'ai consulté, partage cette

opinion, que je m'efforcerai au surplus de cacher à ma vieille

amie, tant que les circonstances le permettront. En attendant,

je lui fais le plaisir de dépouiller pièce par pièce ses

archives de famille, dans lesquelles elle espère toujours

découvrir quelque titre décisif en sa faveur. Malheureusement

ces archives sont fort riches, et le colombier en est rempli

depuis le toit jusqu'à la cave.

Hier, je m'étais rendu de bonne heure chez mademoiselle de

Porhoët, afin d'y achever avant l'heure du déjeuner le

dépouillement de la liasse numéro 115, que j'avais commencé la

veille. La maîtresse du logis n'étant pas encore levée, je

m'installai dans bruit dans le salon, moyennant la complicité

de la petite servante, et je me mis solitairement à ma

poudreuse besogne. Au bout d'une heure environ, comme je

parcourais avec une joie extrême le dernier feuillet de la

liasse 115, je vis entrer mademoiselle de Porhoët traînant

avec peine un énorme paquet fort proprement recouvert d'un

linge blanc:

-- Bonjour, me dit-elle, mon aimable cousin. Ayant appris que

vous vous donniez ce matin de la peine pour moi, j'ai voulu

m'en donner pour vous. Je vous apporte la liasse 116.

Il y a dans je ne sais quel conte une princesse malheureuse

qu'on enferme dans une tour, et à qui une fée ennemie de sa

famille impose coup sur coup une série de travaux

extraordinaires et impossibles; j'avoue qu'en ce moment

mademoiselle de Porhoët, malgré toutes ses vertus, me parut

être proche parente de cette fée.

-- J'ai rêvé cette nuit, continua-t-elle, que cette liasse

contenant la clef de mon trésor espagnol. Vous m'obligerez

donc beaucoup de n'en point différer l'examen. Ce travail

terminé, vous me ferez l'honneur d'accepter un repas modeste

que je prétends vous offrir sous l'ombrage de ma tonnelle.

Je me résignai donc. Il est inutile de dire que la

bienheureuse liasse 116 ne contenait, comme les précédentes,

que la vaine poussière des siècles. A midi précis, la vieille

demoiselle vint me présenter son bras, et me conduisit en

cérémonie dans un petit jardin festonné de buis, qui forme,

avec un bout de prairie contiguë, tout le domaine actuel des

Porhoët. La table était dressée sous une charmille arrondie en

berceau, et le soleil d'une belle journée d'été jetait à

travers les feuilles quelques rayons irisés sur la nappe

éclatante et parfumée. J'achevais de faire honneur au poulet

doré, à la fraîche salade et à la bouteille de vieux bordeaux

qui composaient le menu du festin, quand mademoiselle de

Porhoët, qui avait paru enchantée de mon appétit, fit tomber

la conversation sur la famille Laroque.

-- Je vous confesse, me dit-elle, que l'ancien corsaire ne me

plaît point. Je me souviens qu'il avait, lorsqu'il arriva dans

ce pays, un grand singe familier qu'il habillait en

domestique, et avec lequel il semblait s'entendre

parfaitement. Cet animal était un vraie peste dans le canton,

et il n'y avait qu'un homme sans éducation et sans décence qui

pût s'en être affublé. On disait que c'était un singe, et j'y

consentais; mais au fond je pense que c'était tout bonnement

un nègre, d'autant plus que j'ai toujours soupçonné son maître

d'avoir fait le trafic de cette denrée sur la côte d'Afrique.

Au surplus, feu M. Laroque le fils était un homme de bien et

très comme il faut. Quant à ces dames, parlant bien entendu de

madame Laroque et de sa fille, et nullement de la veuve Aubry,

qui est une créature de bas aloi, quant à ces dames, dis-je,

il n'y a pas d'éloges qu'elles ne méritent.

Nous en étions là quand le pas relevé d'un cheval se fit

entendre dans le sentier qui borde extérieurement le mur du

jardin. Au même instant on frappa quelques coups secs à un

petite porte voisine de la tonnelle:

-- Eh bien, dit mademoiselle de Porhoët, qui va là?

Je levai les yeux, et je vis flotter une plume noire au-dessus

de la crête du mur.

-- Ouvrez, dit gaiement en dehors une voix d'un timbre grave

et musical; ouvrez, c'est la fortune de la France!

-- Comment! c'est vous, ma mignonne! s'écria la vieille

demoiselle. Courez vite, mon cousin.

La porte ouverte, je faillis être renversé par Mervyn, qui se

précipita à travers mes jambes, et j'aperçus mademoiselle

Marguerite, qui s'occupait d'attacher les rênes de son cheval

aux barres d'une clôture.

-- Bonjour, monsieur, me dit-elle, sans montrer la moindre

surprise de me trouver là.

Puis, relevant sur son bras les longs plis de sa jupe

traînante, elle entra dans le jardin.

-- Soyez la bienvenue en ce beau jour, la belle fille, dit

mademoiselle de Porhoët, et embrassez-moi. Vous avez couru,

jeune folle, car vous avez la visage couvert d'une pourpre

vive, et le feu vous sort littéralement des yeux. Que

pourrais-je vous offrir, ma merveille?

-- Voyons! dit mademoiselle Marguerite en jetant un regard sur

la table; qu'est-ce que vous avez là?... Monsieur a donc tout

mangé?... Au reste je n'ai pas faim, j'ai soif.

-- Je vous défends bien de boire dans l'état où vous êtes;

mais attendez... il y a encore quelques fraises dans cette

plate-bande...

-- Des fraises! O gioia! chanta la jeune fille... Prenez vite

une de ces grandes feuilles, monsieur, et venez avec moi.

Pendant que je choisissais la plus large feuille d'un figuier,

mademoiselle de Porhoët, fermant un oeil à demi et suivant de

l'autre avec un sourire de complaisance la fière démarche de

sa favorite à travers les allées pleines de soleil:

-- Regardez-la donc, cousin, me dit-elle tout bas, ne serait-elle

pas digne d'être des nôtres?

Cependant mademoiselle Marguerite, penchée sur la plate-bande

et trébuchant à chaque pas dans sa traîne, saluait d'un petit

cri d'allégresse chaque fraise qu'elle parvenait à découvrir.

Je me tenais près d'elle, étalant dans ma main la feuille de

figuier sur laquelle elle déposant de temps en temps une

fraise contre deux qu'elle croquait pour se donner patience.

Quand la moisson fut suffisante à son gré, nous revînmes en

triomphe sous la tonnelle; ce qui restait de fraises fut

saupoudré de sucre, puis mangé à belles et très belles dents.

-- Ah! que ça m'a fait de bien! dit alors mademoiselle

Marguerite en jetant son chapeau sur un banc et en se

renversant contre la clôture de charmille. Et maintenant, pour

compléter mon bonheur, ma chère demoiselle, vous allez me

conter des histoires du temps passé, du temps où vous étiez

une belle guerrière.

Mademoiselle de Porhoët, souriante et ravie, ne se fit pas

prier davantage pour tirer de sa mémoire les épisodes les plus

marquants de ses intrépides chevauchées à la suite des Lescure

et des La Rochejaquelin. J'eus en cette occasion une nouvelle

preuve de l'élévation d'âme de ma vieille amie, quand je

l'entendis rendre hommage en passant à tous les héros de ces

guerres gigantesques, sans acception de drapeau. Elle parlait

en particulier du général Hoche, dont elle avait été la

captive de guerre, avec une admiration presque tendre.

Mademoiselle Marguerite prêtait à ces récits une attention

passionnée qui m'étonna. Tantôt, à demi ensevelie dans sa

niche de charmille et ses longs cils un peu baissés, elle

gardait l'immobilité d'une statue; tantôt, l'intérêt devenant

plus vif, elle s'accoudait sur la petite table, et, plongeant

sa belle main dans les flots de sa chevelure dénouée, elle

dardait sur la vieille Vendéenne l'éclair continu de ses

grands yeux.

Il faut bien le dire, je compterai toujours parmi les plus

douces heures de ma triste vie celles que je passai à

contempler sur ce noble visage les reflets d'un ciel radieux

mêlés aux impressions d'un coeur vaillant.

Les souvenirs de la conteuse épuisés, mademoiselle Marguerite

l'embrassa, et, réveillant Mervyn, qui dormait à ses pieds,

elle annonça qu'elle retournait au château. Je ne me fis aucun

scrupule de partir en même temps, convaincu que je ne pouvais

lui causer aucun embarras. A part en effet l'extrême

insignifiance de ma personne et de ma compagnie aux yeux de la

riche héritière, le tête-à-tête en général n'a rien de gênant

pour elle, sa mère lui ayant donné résolument l'éducation

libérale qu'elle a reçue elle-même dans une des colonies

britanniques: on sait que la méthode anglaise accorde aux

femmes avant le mariage toute l'indépendance dont nous les

gratifions sagement le jour où les abus en deviennent

irréparables.

Nous sortîmes donc ensemble du jardin; je lui tins l'étrier

pendant qu'elle montait à cheval, et nous nous mîmes en marche

vers le château. Au bout de quelques pas:

-- Mon Dieu! monsieur, me dit-elle, je suis venue là vous

déranger fort mal à propos, il me semble. Vous étiez en bonne

fortune.

-- C'est vrai, mademoiselle; mais, comme j'y étais depuis

longtemps, je vous pardonne, et même je vous remercie.

-- Vous avez beaucoup d'attentions pour notre pauvre voisine.

Ma mère vous en est très reconnaissante.

-- Et la fille de madame votre mère? dis-je en riant.

-- Oh! moi, je m'exalte moins facilement. Si vous avez la

prétention que je vous admire, il faut avoir la bonté

d'attendre encore un peu de temps. Je n'ai point l'habitude de

juger légèrement des actions humaines, qui ont généralement

deux faces. J'avoue que votre conduite à l'égard de

mademoiselle de Porhoët a belle apparence; mais... -- Elle fit

une pause, hocha la tête, et reprit d'un ton sérieux, amer et

véritablement outrageant: -- Mais je ne suis pas bien sûre

que vous ne lui fassiez pas la cour dans l'espoir d'hériter

d'elle.

Je sentis que je pâlissais. Toutefois, réfléchissant au

ridicule de répondre en capitan à cette jeune fille, je me

contins, et je lui dis avec gravité:

-- Permettez-moi, mademoiselle, de vous plaindre sincèrement.

Elle parut très surprise.

-- De me plaindre, monsieur?

-- Oui, mademoiselle, souffrez que je vous exprime la pitié

respectueuse à laquelle vous me paraissez avoir droit.

-- La pitié! dit-elle en arrêtant son cheval et en tournant

lentement vers moi ses yeux à demi clos par le dédain. Je n'ai

pas l'avantage de vous comprendre!

-- Cela est cependant fort simple, mademoiselle; si la

désillusion du bien, le doute et la sécheresse d'âme sont les

fruits les plus amers de l'expérience d'une longue vie, rien

au monde ne mérite plus de compassion qu'un coeur flétri par

la défiance avant d'avoir vécu.

-- Monsieur, répliqua mademoiselle Laroque avec une vivacité

très étrangère à son langage habituel, vous ne savez pas de

quoi vous parlez! Et, ajouta-t-elle plus sévèrement, vous

oubliez à qui vous parlez!

-- Cela est vrai, mademoiselle, répondis-je doucement en

m'inclinant; je parle un peu sans savoir, et j'oublie un peu à

qui je parle; mais vous m'en avez donné l'exemple.

Mademoiselle Marguerite, les yeux fixés sur la cime des arbres

qui bordaient le chemin, me dit alors avec une hauteur

ironique:

-- Faut-il vous demander pardon?

-- Assurément, mademoiselle, repris-je avec force; si l'un de

nous deux avait ici un pardon à demander, ce serait vous:

vous êtes riche, et je suis pauvre: vous pouvez vous

humilier... je ne le puis pas!

Il y eut un silence. Ses lèvre serrées, ses narines ouvertes,

la pâleur soudaine de son front, témoignaient du combat qui se

livrait en elle. Tout à coup, abaissant sa cravache comme pour

un salut.

-- Eh bien! dit-elle, pardon!

En même temps elle fouetta violemment son cheval, et partit au

galop, me laissant au milieu du chemin.

Je ne l'ai pas revue depuis.

30 juillet.

Le calcul des probabilités n'est jamais plus vain que

lorsqu'il s'exerce au sujet des pensées et des sentiments

d'une femme. Ne me souciant pas de me trouver de sitôt en

présence de mademoiselle Marguerite après la scène pénible qui

avait eu lieu entre nous, j'avais passé deux jours sans me

montrer au château: j'espérais à peine que ce court

intervalle eût suffi pour calmer les ressentiments que j'avais

soulevés dans ce coeur hautain. Cependant, avant-hier matin,

vers sept heures, comme je travaillais près de la fenêtre

ouverte de ma tourelle, je m'entendis appeler tout à coup sur

le ton d'un enjouement amical par la personne même dont je

croyais m'être fait une ennemie.

-- Monsieur Odiot, êtes-vous là?

Je me présentai à ma fenêtre, et j'aperçus dans une barque,

qui stationnait près du pont, mademoiselle Marguerite,

retroussant d'une main le bord de son chapeau de paille brune

et levant les yeux vers ma tour obscure.

-- Me voici, mademoiselle, dis-je avec empressement.

-- Venez-vous vous promener?

Après les justes alarmes dont j'avais été tourmenté pendant

deux jours, tant de condescendance me fit craindre, suivant la

formule, d'être le jouet d'un rêve insensé.

-- Pardon, mademoiselle;... comment dites-vous?

-- Venez-vous faire une petite promenade avec Alain, Mervyn et

moi?

-- Certainement, mademoiselle.

-- Eh bien, prenez votre album.

Je me hâtai de descendre, et j'accourus sur le bord de la

rivière.

-- Ah! ah! me dit la jeune fille en riant, vous êtes de bonne

humeur ce matin, à ce qu'il paraît?

Je murmurai gauchement quelques paroles confuses, dont le but

était de faire entendre que j'étais toujours de bonne humeur,

ce dont mademoiselle Marguerite parut mal convaincue; puis je

sautai dans le canot, et je m'assis à côté d'elle.

-- Nagez, Alain, dit-elle aussitôt, et le vieil Alain, qui se

pique d'être un maître canotier, se mit à battre

méthodiquement des rames, ce qui lui donnait la mine d'un

oiseau pesant qui fait de vains efforts pour s'envoler. -- Il

faut bien, reprit alors mademoiselle Marguerite, que je vienne

vous arracher de votre donjon, puisque vous boudez obstinément

depuis deux jours.

-- Mademoiselle, je vous assure que la discrétion seule... le

respect... la crainte.

-- Oh! mon Dieu! le respect... la crainte... Vous boudiez,

voilà. Nous valons mieux que vous, positivement. Ma mère qui

prétend, je ne sais pas trop pourquoi, que nous devons vous

traiter avec une considération très distinguée, m'a priée de

m'immoler sur l'autel de votre orgueil, et en fille obéissante

je m'immole.

Je lui exprimai vivement et bonnement ma franche

reconnaissance.

-- Pour ne pas faire les choses à demi, reprit-elle, j'ai

résolu de vous donner une fête à votre goût: ainsi voilà une

belle matinée d'été, des bois et des clairières avec tous les

effets de lumière désirables, des oiseaux qui chantent sous la

feuillée, une barque mystérieuse qui glisse sur l'onde... Vous

qui aimez ces sortes d'histoires, vous devez être content?

-- Je suis ravi, mademoiselle.

-- Ah! ce n'est pas malheureux.

Je me trouvais en effet pour le moment assez satisfait de mon

sort. Les deux rives entre lesquelles nous glissions étaient

jonchées de foin nouvellement coupé qui parfumait l'air. Je

voyais fuir autour de nous les sombres avenues du parc que le

soleil du matin parsemait de traînées éclatantes; des millions

d'insectes s'enivraient de rosée dans le calice des fleurs, en

bourdonnant joyeusement. Vis-à-vis de moi, le bon Alain me

souriait à chaque coup de rame d'un air de complaisance et de

protection; plus près, mademoiselle Marguerite, vêtue de blanc

contre sa coutume, belle, fraîche et pure comme une pervenche,

secouait d'une main les perles humides que l'heure matinale

suspendait à la dentelle de son chapeau, et présentait l'autre

comme un appât au fidèle Mervyn, qui nous suivait à la nage.

Véritablement il n'aurait pas fallu me prier bien fort pour me

aller au bout du monde dans cette petite barque blanche.

Comme nous sortions des limites du parc, en passant sous une

des arches qui percent le mur d'enceinte:

-- Vous ne me demandez pas où je vous mène, monsieur? me dit

la jeune créole.

-- Non, non, mademoiselle, cela m'est parfaitement égal.

-- Je vous mène dans le pays des fées.

-- Je m'en doutais.

-- Mademoiselle Hélouin, plus compétente que moi en matière

poétique, a dû vous dire que les bouquets de bois qui couvrent

ce pays à vingt lieues à la ronde sont les restes de la

vieille forêt de Brocéliande, où chassaient les ancêtres de

votre amie mademoiselle de Porhoët, les souverains de Gaël, et

où le grand-père de Mervyn, que voici, fut enchanté, tout

enchanteur qu'il était, par une demoiselle du nom de Viviane.

Or nous serons bientôt en pleine centre de cette forêt. Et si

ce n'est pas assez pour vous monter l'imagination, sachez que

ces bois gardent encore mille traces de la mystérieuse

religion des Celtes; ils en sont pavés. Vous avez donc le

droit de vous figurer sous chacun de ces ombrages un druide en

robe blanche, et de voir reluire une faucille d'or dans chaque

rayon de soleil. Le culte de ces vieillards insupportables a

même laissé près d'ici, dans un site solitaire, romantique, et

caetera, un monument devant lequel les personnes disposées à

l'extase ont coutume de se pâmer: j'ai pensé que vous auriez

du plaisir à le dessiner, et comme le lieu n'est pas facile à

découvrir, j'ai résolu de vous servir de guide, ne vous

demandant en retour que de m'épargner les explosions d'un

enthousiasme auquel je ne saurais m'associer.

-- Soit, mademoiselle, je me contiendrai.

-- Je vous en prie!

-- C'est entendu. Et comment appelez-vous ce monument?

-- Moi, je l'appelle un tas de grosses pierres; les

antiquaires l'appellent, les uns simplement un _dolmen_, les

autres, plus prétentieux, un _cromlech;_ les gens du pays le

nomment, sans expliquer pourquoi, la _migourdit_(1). [(1). Dans le

bois de Cadoudal (Morbihan).]

Cependant nous descendions doucement le cours de l'eau, entre

deux bandes de prairies humides; des boeufs de petite taille,

à la robe noire pour la plupart, aux longues cornes acérées,

se levaient çà et là au bruit des rames, et nous regardaient

passer d'un air farouche. Le vallon, où serpentait la rivière

qui allait s'élargissant, était fermé des deux côtés par une

chaîne de collines, les unes couvertes de bruyères et d'ajoncs

desséchés, les autres de tailles verdoyants. De temps à autre

un ravin transversal ouvrait entre deux coteaux une

perspective sinueuse, au fond de laquelle on voyait s'arrondir

le sommet bleu d'une montagne éloignée. Mademoiselle

Marguerite, malgré son incompétence, ne laissait pas de

signaler successivement à mon attention tous les charmes de ce

paysage sévère et doux, ne manquant pas toutefois

d'accompagner chacune de ses remarques d'une réserve ironique.

Depuis un moment, un bruit sourd et continu semblait annoncer

le voisinage d'une chute d'eau, quand la vallée se resserra

tout à coup et prit l'aspect d'une gorge retirée et sauvage. A

gauche se dressait une haute muraille de roches plaquées de

mousse; des chênes et des sapins, entremêlés de lierre et de

broussailles pendantes, s'étageaient dans les crevasses

jusqu'au faîte de la falaise, jetant une ombre mystérieuse sur

l'eau plus profonde qui baignait le pied des rochers. Devant

nous, à quelques centaines de pas, l'onde bouillonnait,

écumait, puis disparaissait soudain, la ligne brisée de la

rivière se dessinant à travers une fumée blanchâtre sur un

fond lointain de confuse verdure. A notre droite, la rive

opposée à la falaise ne présentait plus qu'une faible marge de

prairie en pente, sur laquelle les collines chargées de bois

marquaient une frange de velours sombre.

-- Accoste! dit la jeune créole.

Pendant qu'Alain amarrait la barque aux branches d'un saule:

-- Eh bien, monsieur, reprit-elle en sautant légèrement sur

l'herbe, vous ne vous trouvez pas mal? vous n'êtes pas

renversé, pétrifié, foudroyé? On dit pourtant que c'est très

joli, cet endroit-ci. Moi, je l'aime parce qu'il y fait

toujours frais... Mais suivez-moi dans ces bois, -- si vous

l'osez, -- et je vais vous montrer ces fameuses pierres.

Mademoiselle Marguerite, vive, alerte et gaie comme je ne

l'avais jamais vue, franchit la prairie en deux bonds, et prit

un sentier qui s'enfonçait dans la futaie en gravissant les

coteaux. Alain et moi nous la suivîmes en file indienne. Après

quelques minutes d'une marche rapide, notre conductrice

s'arrêta, parut se consulter un moment et s'orienter, puis

séparant délibérément deux branches entrelacées, elle quitta

le chemin tracé et se lança en peine taillis. Le voyage devint

alors moins agréable. Il était très difficile de se frayer

passage à travers les jeunes chênes déjà vigoureux dont se

composait ce taillis, et qui entre-croisaient, comme les

palissades de Robinson, leurs troncs obliques et leurs rameaux

touffus. Alain et moi du moins, nous avancions à grand'peine,

courbés en deux, nous heurtant la tête à chaque pas, et

faisant tomber sur nous, à chacun de nos lourds mouvements,

une pluie de rosée; mais mademoiselle Marguerite, avec

l'adresse supérieure et la souplesse féline de son sexe, se

glissait sans aucun effort apparent à travers les interstices

de ce labyrinthe, riant de nos souffrances, et laissant

négligemment se détendre derrière elle les branches flexibles

qui venaient nous fouetter les yeux.

Le roman d'un jeune homme pauvre (Novel) · 第 6 / 13 段