Nous arrivâmes enfin dans une clairière très étroite qui

paraît couronner le sommet de cette colline: là j'aperçus,

non sans émotion, la sombre et monstrueuse table de pierre,

soutenue par cinq ou six blocs énormes qui sont à demi engagés

dans le sol, et y forment une caverne vraiment pleine d'une

horreur sacrée. Au premier aspect, il y a dans cet intact

monument des temps presque fabuleux et des religions

primitives, une puissance de vérité, une sorte de présence

réelle qui saisit l'âme et donne le frisson. Quelques rayons

de soleil, pénétrant la feuillée, filtraient à travers les

assises disjointes, jouaient sur la dalle sinistre et

prêtaient une grâce d'idylle à cet autel barbare. Mademoiselle

Marguerite elle-même parut pensive et recueillie. Pour moi,

après avoir pénétré dans la caverne et examiné le _dolmen_ sous

toutes ses faces, je me mis en devoir de le dessiner.

Il y avait dix minutes environ que je m'absorbais dans ce

travail, sans me préoccuper de ce qui pouvait se passer autour

de moi, quand mademoiselle Marguerite me dit tout à coup:

-- Voulez-vous une Velléda pour animer le tableau?

Je levai les yeux. Elle avait enroulé autour de son front un

épais feuillage de chêne, et se tenait debout à la tête du

_dolmen_, légèrement appuyée contre un faisceau de jeunes arbres

: sous le demi-jour de la ramée, sa robe blanche prenait

l'éclat du marbre, et ses prunelles étincelaient d'un feu

étrange dans l'ombre projetée par le relief de sa couronne.

Elle était belle, et je crois qu'elle le savait. Je la

regardais sans trouver rien à lui dire, quand elle reprit:

-- Si je vous gêne, je vais m'ôter.

-- Non, je vous en prie.

-- Eh bien, dépêchez-vous: mettez aussi Mervyn, il sera le

druide, et moi la druidesse.

J'eus le bonheur de reproduire assez fidèlement, grâce au

vague d'une ébauche, la poétique vision dont j'étais favorisé.

Elle vint avec une apparence d'empressement examiner mon

dessin.

-- Ce n'est pas mal, dit-elle. Puis elle jeta sa couronne en

riant, et ajouta: -- Convenez que je suis bonne.

J'en convins: j'aurais même avoué en outre, si elle l'eût

désiré, qu'elle ne manquait pas d'un grain de coquetterie;

mais elle ne serait pas femme sans cela, et la perfection est

haïssable: il fallait aux déesses elles-mêmes, pour être

aimées, quelque chose de plus que leur immortelle beauté.

Nous regagnâmes, à travers l'inextricable taillis, le sentier

tracé dans le bois, et nous redescendîmes vers la rivière.

-- Avant de repartir, me dit la jeune fille, je veux vous

montrer la cataracte, d'autant plus que je compte me donner à

mon tour un petit divertissement. Venez, Mervyn! Venez, mon

bon chien! Que tu es beau, va!

Nous nous trouvâmes bientôt sur la berge en face des récifs

qui barraient le lit de la rivière. L'eau se précipitait d'une

hauteur de quelques pieds au fond d'un large bassin

profondément encaissé et de forme circulaire, que paraissait

borner de toutes parts un amphithéâtre de verdure parsemé de

roches humides. Cependant quelques ravines invisibles

recevaient le trop plein du petit lac, et ces ruisseaux

allaient se réunir de nouveau un peu plus loin dans un lit

commun.

-- Ce n'est pas précisément le Niagara, me dit mademoiselle

Marguerite en élevant un peu la voix pour dominer le bruit de

la chute; mais j'ai entendu dire à des connaisseurs, à des

artistes, que c'était néanmoins assez gentil. Avez-vous

admiré? Bien! Maintenant j'espère que vous accorderez à Mervyn

ce qui peut vous rester d'enthousiasme. Ici, Mervyn!

Le terre-neuve vint se poster à côté de sa maîtresse, et la

regarda en tressaillant d'impatience. La jeune fille alors,

ayant lesté son mouchoir de quelques cailloux, le lança dans

le courant un peu au-dessus de la chute. Au même moment,

Mervyn tombait comme un bloc dans le bassin inférieur, et

s'éloignait rapidement du bord; le mouchoir cependant suivit

le cours de l'eau, arriva aux récifs, dansa un instant dans un

remous, puis, passant tout à coup comme une flèche par-dessus

la roche arrondie, il vint tourbillonner dans un flot d'écume

sous les yeux du chien, qui le saisit d'une dent prompte et

sûre. Après quoi Mervyn regagna fièrement la rive, où

mademoiselle Marguerite battait des mains.

Cet exercice charmant fut renouvelé plusieurs fois avec le

même succès. On en était à la sixième reprise, quand il

arriva, soit que le chien fût parti trop tard, soit que le

mouchoir eût été lancé trop tôt, que le pauvre Mervyn manqua

la passe. Le mouchoir, entraîné par le remous des cascades,

fut porté dans des broussailles épineuses qui se montraient un

peu plus loin au-dessus de l'eau. Mervyn alla l'y chercher;

mais nous fûmes très surpris de le voir tout à coup de

débattre convulsivement, lâcher sa proie, et lever la tête

vers nous en poussant des cris lamentables.

-- Eh! mon Dieu, qu'est-ce qu'il a donc? s'écria mademoiselle

Marguerite.

-- Mais on croirait qu'il s'est empêtré dans ces broussailles.

Au reste, il va se dégager, n'en doutez pas.

Bientôt cependant il fallut en douter, et même en désespérer.

Le lacis de lianes dans lequel le malheureux terre-neuve se

trouvait pris comme au pièce émergeait directement au-dessous

d'un évasement du barrage qui versait sans relâche sur la tête

de Mervyn une masse d'eau bouillonnante. La pauvre bête, à

demi suffoquée, cessa de faire le moindre effort pour rompre

ses liens, et ses aboiements plaintifs prirent l'accent

étranglé du râle. En ce moment, mademoiselle Marguerite saisit

mon bras, et dit presque à mon oreille d'une voix basse:

-- Il est perdu... Venez, monsieur... Allons-nous-en.

Je la regardai. La douleur, l'angoisse, la contrainte,

bouleversaient ses traits pâles et creusaient au-dessous de

ses yeux un cercle livide.

-- Il n'y a aucun moyen, lui dis-je, de faire descendre ici la

barque; mais, si vous voulez me permettre, je sais un peu

nager, et je m'en vais aller tendre la patte à ce monsieur.

-- Non, non, n'essayez pas... Il y a très loin jusque-là... Et

puis j'ai toujours entendu dire que la rivière était profonde

et dangereuse sous la chute.

-- Soyez tranquille, mademoiselle; je suis très prudent.

En même temps, je jetai ma jaquette sur l'herbe et j'entrai

dans le petit lac, en prenant la précaution de me tenir à une

certaine distance de la chute. L'eau était très profonde, en

effet, car je ne trouvai pied qu'au moment où j'approchai de

l'agonisant Mervyn. Je ne sais s'il y a eu là autrefois

quelque îlot qui se sera écroulé et affaissé peu à peu, ou si

quelque crue de la rivière aura entraîné et déposé dans cette

passe des fragments arrachés de la berge; ce qu'il y a de

certain, c'est qu'un épais enchevêtrement de broussailles et

de racines se cache sous ces eaux perfides, et y prospère. Je

posai les pieds sur une des souches d'où paraissent surgir les

buissons, et je parvins à délivrer Mervyn, qui, aussitôt

maître de ses mouvements, retrouva tous ses moyens, et s'en

servit sans retard pour nager vers la rive, m'abandonnant de

tout son coeur. Ce trait n'était point très conforme à la

réputation chevaleresque qu'on a faite à son espèce; mais le

bon Mervyn a beaucoup vécu parmi les hommes, et je suppose

qu'il y est devenu un peu philosophe. Quand je voulus prendre

mon élan pour le suivre, je reconnus avec ennui que j'étais

arrêté à mon tour dans les filets de la naïade jalouse et

malfaisante qui règne apparemment en ces parages. Une de mes

jambes était enlacée dans des noeuds de liane que j'essayai

vainement de rompre. On n'est point à l'aise dans une eau

profonde et sur un fond visqueux, pour déployer toute sa

force; j'étais d'ailleurs à demi aveuglé par le

rejaillissement continuel de l'onde écumante. Bref, je sentais

que ma situation devenait équivoque. Je jetai les yeux sur la

rive: mademoiselle Marguerite, suspendue au bras d'Alain,

était penchée sur le gouffre et attachait sur moi un regard

d'anxiété mortelle. Je me dis qu'il ne tenait peut-être qu'à

moi en ce moment d'être pleuré par ces beaux yeux, et de

donner à une existence misérable une fin digne d'envie. Puis

je secouai ces molles pensées: un violent effort me dégagea,

je nouai autour de mon cou le petit mouchoir qui était en

lambeaux, et je regagnai paisiblement le rivage.

Comme j'abordais, mademoiselle Marguerite me tendit sa main,

qui tremblait un peu. Cela me sembla doux.

-- Quelle folie! Vous pouviez mourir là! et pour un chien!

-- C'était le vôtre, lui répondis-je à demi voix, comme elle

m'avait parlé.

Ce mot parut la contrarier; elle retira brusquement sa main,

et, se retournant vers Mervyn, qui se séchait au soleil en

bâillant, elle se mit à le battre:

-- Oh! le sot! le gros sot! dit-elle. Qu'il est bête!

Cependant je ruisselais sur l'herbe comme un arrosoir, et ne

savais trop que faire de ma personne, quand la jeune fille,

revenant à moi, reprit avec bonté:

-- Monsieur Maxime, prenez la barque et allez-vous-en bien

vite. Vous vous réchaufferez un peu en ramant. Moi je m'en

retournerai avec Alain par les bois, Le chemin est plus court.

Cet arrangement me paraissant le plus convenable à tous

égards, je n'y fis aucune objection. Je pris congé, j'eus pour

la seconde fois le plaisir de toucher la main de la maîtresse

de Mervyn, et je me jetai dans la barque. Rentré chez moi, je

fus surpris, en m'occupant de ma toilette, de retrouver autour

de mon cou le petit mouchoir déchiré, que j'avais tout à fait

oublié de rendre à mademoiselle Marguerite. Elle le croyait

certainement perdu, et je me décidai sans scrupule à me

l'approprier, comme prix de mon humide tournoi. J'allai le

soir au château; mademoiselle Laroque m'accueillit avec cet

air d'indolence dédaigneuse, de distraction sombre et d'amer

ennui qui la caractérise habituellement, et qui formait alors

un singulier contraste avec la gracieuse bonhomie et la

vivacité enjouée de ma compagne du matin. Pendant le dîner,

auquel assistait M. de Bévallan, elle parla de notre

excursion, comme pour en ôter tout mystère; elle lança, chemin

faisant, quelques brèves railleries à l'adresse des amants de

la nature, puis elle termina en racontant la mésaventure de

Mervyn; mais elle supprima de ce dernier épisode toute la

partie qui me concernait. Si cette réserve avait pour but,

comme je le crois, de donner le ton à ma propre discrétion, la

jeune demoiselle prenait une peine fort inutile. Quoi qu'il en

soit, M. de Bévallan, à l'audition de ce récit, nous assourdit

de ses cris de désespoir. -- Comment! mademoiselle Marguerite

avait souffert ces longues anxiétés, et lui, Bévallan, ne

s'était point trouvé là! Fatalité! il ne s'en consolerait

jamais; il ne lui restait plus qu'à se prendre, comme Crillon!

-- Eh bien! s'il n'y avait que moi pour le dépendre, me dit le

vieil Alain en me reconduisant, j'y mettrais le temps!

La journée d'hier ne commença pas pour moi aussi gaiement que

celle de la veille. Je reçus dès le matin une lettre de

Madrid, qui me chargeait d'annoncer à mademoiselle de Porhoët

la perte définitive de son procès. L'agent d'affaires

m'apprenait, en outre, que la famille contre laquelle on

plaidait paraît ne pas devoir profiter de son triomphe, car

elle se trouve maintenant en lutte avec la couronne, qui s'est

éveillée au bruit de ces millions, et qui soutient que la

succession en litige lui appartient par droit d'aubaine. --

Après de longues réflexions, il m'a semblé qu'il serait

charitable de cacher à ma vieille amie la ruine absolue de ses

espérances. J'ai donc le dessein de m'assurer la complicité de

son agent en Espagne; il prétextera de nouveaux délais: de

mon côté, je poursuivrai mes fouilles dans les archives, et je

ferai enfin mon possible pour que la pauvre femme continue,

jusqu'à son dernier jour, de nourrir ses chères illusions. Si

légitime que soit la caractère de cette tromperie, j'éprouvai

toutefois le besoin de la faire sanctionner par quelque

conscience délicate. Je me rendis au château dans l'après-midi,

et je fis ma confession à madame Laroque: elle approuva

mon plan, et me loua même plus que l'occasion ne paraissait le

demander. Ce ne fut pas sans grande surprise que je l'entendis

terminer notre entretien par ces mots:

-- C'est le moment de vous dire, monsieur, que je vous suis

profondément reconnaissante de vos soins, et que je prends

chaque jour plus de goût pour votre compagnie, plus d'estime

pour votre personne. Je voudrais, monsieur, -- je vous en

demande pardon, car vous ne pouvez guère partager ce voeu, --

je voudrais que nous ne fussions jamais séparés... Je prie

humblement le ciel de faire tous les miracles qui seraient

nécessaires pour cela... car il faudrait des miracles, je ne

me le dissimule pas.

Je ne pus saisir le sens précis de ce langage, pas plus que je

ne m'expliquai l'émotion soudaine qui brilla dans les yeux de

cette excellente femme. -- Je remerciai, comme il convenait,

et je m'en allai à travers champs promener ma tristesse.

Un hasard, -- peu singulier, pour être franc, -- me conduisit,

au bout d'une heure de marche, dans un vallon retiré, sur les

bords du bassin qui avait été le théâtre de mes récentes

prouesses. Ce cirque de feuillage et de rochers qui enveloppe

le petit lac réalise l'idéal même de la solitude. On est

vraiment là au bout du monde, dans un pays vierge, en Chine,

où l'on veut. Je m'étendis sur la bruyère, et je refis en

imagination toute ma promenade de la veille, qui est de celles

qu'on ne fait pas deux fois dans le cours de la plus longue

vie. Déjà je sentais qu'une pareille bonne fortune, si jamais

elle m'était offerte une seconde fois, n'aurait plus à

beaucoup près le même charme imprévu, de sérénité, et, pour

trancher le mot, d'innocence. Il fallait bien me le dire, ce

frais roman de jeunesse, qui parfumait ma pensée, ne pouvait

avoir qu'un chapitre, qu'une page même, et je l'avais lue.

Oui, cette heure, cette heure d'amour, pour l'appeler par son

nom, avait été souverainement douce, parce qu'elle n'avait pas

été préméditée, parce que je n'avais songé à lui donner son

nom qu'après l'avoir épuisée, parce que j'avais eu l'ivresse

sans la faute! Maintenant ma conscience était éveillée: je me

voyais sur la pente d'une amour impossible, ridicule, -- pis

que cela, -- coupable! Il était temps de veiller sur moi,

pauvre déshérité que je suis!

Je m'adressais ces conseils dans ce lieu solitaire, -- et il

n'eût pas été grandement nécessaire de venir là pour me les

adresser, -- quand un murmure de voix me tira soudain de ma

distraction. Je me levai, et je vis s'avancer vers moi une

société de quatre ou cinq personnes qui venaient de débarquer.

C'était d'abord mademoiselle Marguerite s'appuyant sur le bras

de M. de Bévallan, puis mademoiselle Hélouin et madame Aubry,

que suivaient Alain et Mervyn. Le bruit de leur approche avait

été couvert par le grondement des cascades; ils n'étaient plus

qu'à deux pas, je n'avais pas le temps de faire retraite, et

il fallut me résigner au désagrément d'être surpris dans mon

attitude de beau ténébreux. Ma présence en ce lieu ne parut

toutefois éveiller aucune attention particulière; seulement je

crus voir passer un nuage de mécontentement sur le front de

mademoiselle Marguerite, et elle me rendit mon salut avec une

raideur marquée.

M. de Bévallan, planté sur les bords du bassin, fatigua

quelque temps les échos des clameurs banales de son admiration:

-- Délicieux! pittoresque! Quel ragoût!... La plume de George

Sand... le pinceau de Salvator Rosa! -- le tout accompagné de

gestes énergiques, qui semblaient tour à tour ravir à ces deux

grands artistes les instruments de leur génie.

Enfin il se calma, et se fit montrer la passe dangereuse où

Mervyn avait failli périr. Mademoiselle Marguerite raconta de

nouveau l'aventure, observant d'ailleurs la même discrétion au

sujet de la part que j'avais prise au dénouement. Elle insista

même avec une sorte de cruauté, relativement à moi, sur les

talents, la vaillance et la présence d'esprit que son chien

avait déployés, suivant elle, dans cette circonstance

héroïque. Elle supposait apparemment que sa bienveillance

passagère et le service que j'avais eu le bonheur de lui

rendre avaient dû faire monter à mon cerveau quelques fumées

de présomption qu'il était urgent de rabattre.

Cependant, mademoiselle Hélouin et madame Aubry ayant

manifesté un vif désir de voir se renouveler sous leurs yeux

les exploits tant vantés de Mervyn, la jeune fille appela le

terre-neuve, et lança, comme la veille, son mouchoir dans le

courant de la rivière; mais, à ce signal, le brave Mervyn, au

lieu de se précipiter dans le lac, prit sa course le long de

la rive, allant et venant d'un air affairé, aboyant avec

fureur, agitant la queue, donnant enfin mille preuves d'un

intérêt puissant, mais en même temps d'une excellente mémoire.

Décidément la raison domine le coeur chez cet animal. Ce fut

en vain que mademoiselle Marguerite, courroucée et confuse,

employa tout à tour les caresses et les menaces pour vaincre

l'obstination de son favori: rien ne put persuader à

l'intelligente bête de confier de nouveau sa précieuse

personne à ces ondes redoutables. Après des annonces si

pompeuses, la prudence opiniâtre de l'intrépide Mervyn avait

réellement quelque chose de plaisant; plus que tout autre

j'avais, je pense, le droit d'en rire, et je ne m'en fis pas

faute. Au surplus, l'hilarité fut bientôt générale, et

mademoiselle Marguerite finit elle-même par y prendre part,

quoique faiblement.

-- Avec tout cela, dit-elle, voilà encore un mouchoir perdu!

Le mouchoir, entraîné par le mouvement constant du remous,

était allé s'échouer naturellement dans les branches du

buisson fatal, à une assez courte distance de la rive opposée.

-- Fiez-vous à moi, mademoiselle, s'écria M. de Bévallan. Dans

dix minutes, vous aurez votre mouchoir, ou je ne serai plus!

Il me parut que mademoiselle Marguerite, sur cette déclaration

magnanime, me lançait à la dérobée un regard expressif, comme

pour me dire: "Vous voyez que le dévouement n'est point si

rare autour de moi!" Puis elle répondit à M. de Bévallan:

-- Pour Dieu! ne faites point de folie! l'eau est très

profonde... Il y a un vrai danger...

-- Ceci m'est absolument égal, reprit M. de Bévallan. Dites-moi,

Alain, vous devez avoir un couteau?

-- Un couteau! répéta mademoiselle Marguerite avec l'accent de

la surprise.

-- Oui. Laissez-moi faire, laissez-moi faire!

-- Mais que prétendez-vous faire d'un couteau?

-- Je prétends couper une gaule, dit M. de Bévallan.

La jeune fille le regarda fixement.

-- Je croyais, murmura-t-elle, que vous alliez vous mettre à

la nage!

-- Oh! à la nage! dit M. de Bévallan; permettez,

mademoiselle... D'abord je ne suis pas en costume de

natation... ensuite je vous avouerai que je ne sais pas nager.

-- Si vous ne savez pas nager, répliqua la jeune fille d'un

ton sec, il importe assez peu que vous soyez ou non en costume

de natation!

-- C'est parfaitement juste, dit M. de Bévallan avec une

amusante tranquillité; mais vous ne tenez pas particulièrement

à ce que je me noie, n'est-ce pas? Vous voulez votre mouchoir,

voilà la but. Du moment que j'y arriverai, vous serez

satisfaite, n'est-il pas vrai?

-- Eh bien, allez, dit la jeune fille en s'asseyant avec

résignation; -- allez couper votre gaule, monsieur.

M. de Bévallan, qu'il n'est pas très facile de décontenancer,

disparut alors dans un fourré voisin, où nous entendîmes

pendant un moment craquer des branchages; puis il revint armé

d'un long jet de noisetier qu'il se mit à dépouiller de ses

feuilles.

-- Est-ce que vous comptez atteindre l'autre rive avec ce

bâton, par hasard? dit mademoiselle Marguerite, dont la gaieté

commençait manifestement à s'éveiller.

-- Laissez-moi faire, laissez-moi donc faire, mon Dieu! reprit

l'imperturbable gentilhomme.

On le laissa faire. Il acheva de préparer sa gaule, après quoi

il se dirigea vers la barque. Nous comprîmes alors que son

dessein était de traverser la rivière en bateau au-dessus de

la chute, et, une fois sur l'autre bord, de harponner le

mouchoir, qui n'en était pas très éloigné. A cette découverte,

il n'y eut dans l'assistance qu'un cri d'indignation, les

dames en général aimant fort, comme on sait, les entreprises

dangereuses -- pour les autres.

-- Voilà une belle invention vraiment! Fi! fi! monsieur de

Bévallan!

-- Ta, ta, ta, mesdames, c'est comme l'oeuf de Christophe

Colomb. Il fallait encore s'en aviser.

Cependant, contre toute attente, cette expédition d'apparence

si pacifique ne devait se terminer ni sans émotions ni même

sans périls. M. de Bévallan, en effet, au lieu de gagner

l'autre rive directement en face de la petite anse où la

barque avait été amarrée, eut l'idée malencontreuse d'aller

descendre sur quelque point plus voisin de la cataracte. Il

poussa donc le canot au milieu du courant, puis le laissa

dériver pendant un moment; mais il ne tarda pas à s'apercevoir

qu'aux approches de la chute, la rivière, comme attirée par le

gouffre et prise de vertige, précipitait son cours avec une

inquiétante rapidité. Nous eûmes la révélation du danger en le

voyant soudain mettre le canot en travers, et commencer à

battre des rames avec une fiévreuse énergie. Il lutta contre

le courant pendant quelques secondes avec un succès très

incertain. Cependant, il se rapprochait peu à peu de la berge

opposée, bien que la dérive continuât à l'entraîner avec une

impétuosité effrayante vers les cataractes, dont les

menaçantes rumeurs devaient alors lui emplir les oreilles. Il

n'en était plus qu'à quelques pieds, lorsqu'un effort suprême

le porta assez près du rivage pour que son salut du moins fût

assuré. Il prit alors un élan vigoureux, et sauta sur le talus

de la rive, en repoussant du pied, malgré lui, la barque

abandonnée, qui fut culbutée aussitôt par-dessus les récifs,

et vint nager dans le bassin, la quille en l'air.

Tant que le péril avait duré, nous n'avions eu, en face de

cette scène, d'autre impression que celle d'une vive

inquiétude; mais nos esprits, à peine rassurés, devaient être

vivement saisis par le contraste qu'offrait le dénouement de

l'aventure avec l'aplomb et l'assurance ordinaires de celui

qui en était le héros. Le rire est, d'ailleurs, aussi facile

que naturel après des alarmes heureusement apaisées. Aussi n'y

eut-il personne parmi nous qui ne s'abandonnât à une franche

gaieté, aussitôt que nous vîmes M. de Bévallan hors de la

barque. Il faut dire qu'à ce moment même son infortune se

complétait par un détail vraiment affligeant. La berge sur

laquelle il s'était élancé présentait une pente escarpée et

humide: il n'y eut pas plus tôt posé le pied qu'il glissa et

retomba en arrière; quelques branches solides se trouvaient

heureusement à sa portée, et il s'y cramponna des deux mains

avec frénésie, pendant que ses jambes s'agitaient comme deux

rames furieuses dans l'eau, d'ailleurs peu profonde, qui

baignait la rive. Toute ombre de danger ayant alors disparu,

le spectacle de ce combat était purement ridicule, et je

suppose que cette cruelle pensée ajoutait aux efforts de M. de

Bévallan une maladroite précipitation qui en retardait le

succès. Il réussit cependant à se soulever et à reprendre pied

sur le talus; puis subitement nous le vîmes glisser de nouveau

en déchirant les broussailles sur son passage, après quoi il

recommença dans l'eau, avec un désespoir évident, sa pantomime

désordonnée. C'était véritablement à n'y pas tenir. Jamais, je

crois, mademoiselle Marguerite n'avait été à pareille fête.

Elle avait absolument perdu tout souci de sa dignité, et,

comme une nymphe ivre de raisin, elle remplissait le bocage

des éclats de sa joie presque convulsive. Elle frappait dans

ses mains à travers ses rires, criant d'une voix entrecoupée:

-- Bravo! bravo! monsieur de Bévallan! très joli! délicieux!

pittoresque! Salvator Rosa!

M. de Bévallan cependant avait fini par se hisser sur la terre

ferme: se tournant alors vers les dames, il leur adressa un

discours que le fracas de la chute ne permettait point

d'entendre distinctement; mais, à ses gestes animés, aux

mouvements descriptifs de ses bras et à l'air gauchement

souriant de son visage, nous pouvions comprendre qu'il nous

donnait une explication apologétique de son désastre.

-- Oui, monsieur, oui, reprit mademoiselle Marguerite,

continuant de rire avec l'implacable barbarie d'une femme,

c'est un très beau succès! Soyez heureux!

Le roman d'un jeune homme pauvre (Novel) · 第 7 / 13 段