-- Si monsieur veut parler de M. de Bévallan, il ne tient qu'à

elle en effet, car il l'a demandée il y a plus de six mois.

Madame ne paraissait pas trop contraire au mariage, et de fait

M. de Bévallan est après les Laroque le plus riche du pays;

mais mademoiselle, sans se prononcer positivement, a voulu

prendre le temps de la réflexion.

-- Mais si elle aime M. de Bévallan, et si elle peut l'épouser

quand elle voudra, pourquoi est-elle toujours triste et

distraite comme on la voit?

-- C'est une vérité, monsieur, que depuis deux ou trois ans

mademoiselle est changée. Autrefois c'était un oiseau pour la

gaieté; maintenant on dirait qu'il y a quelque chose qui la

chagrine: mais je ne crois pas, sauf respect, que ce soit son

amour pour ce monsieur.

-- Vous ne paraissez pas fort tendre vous-même pour M. de

Bévallan, mon bon Alain. Il est d'excellente noblesse

pourtant...

-- Ca ne l'empêche pas d'être un mauvais gars, monsieur, qui

passe son temps à débaucher les filles du pays. Et si monsieur

a des yeux, il peut voir qu'il ne se gênerait pas pour faire

le sultan dans le château, en attendant mieux.

Il y eut une pause silencieuse, après laquelle Alain reprit:

-- Dommage que monsieur n'ait pas seulement une centaine de

mille francs de rente.

-- Et pourquoi cela, Alain?

-- Parce que... dit Alain en hochant la tête d'un air songeur.

25 juillet.

Dans le courant du mois qui vient de s'écouler, j'ai gagné une

amie et je me suis fait, je crois, deux ennemies. Les ennemies

sont mademoiselle Marguerite et mademoiselle Hélouin. L'amie

est une demoiselle de quatre-vingt-huit ans. J'ai peur qu'il

n'y ait pas compensation.

Mademoiselle Hélouin, avec laquelle je veux d'abord régler mon

compte, est une ingrate. Mes prétendus torts envers elle

devraient plutôt me recommander à son estime; mais elle paraît

être une de ces femmes assez répandues dans le monde, qui ne

rangent point l'estime au nombre des sentiments qu'elles

aiment à inspirer, ou qu'on leur inspire. Dès les premiers

temps de mon séjour ici, une sorte de conformité entre la

fortune de l'institutrice et celle de l'intendant, la modestie

commune à notre état dans le château, m'avaient porté à nouer

avec mademoiselle Hélouin les relations d'une bienveillance

affectueuse. En tout temps, je me suis piqué de manifester à

ces pauvres filles l'intérêt que leur tâche ingrate, leur

situation précaire, humiliée et sans avenir, me paraissent

appeler sur elles. Mademoiselle Hélouin est d'ailleurs jolie,

intelligente, remplie de talents, et bien qu'elle gâte un peu

cela par la vivacité d'allures, la coquetterie fiévreuse et la

légère pédanterie qui sont les travers habituels de l'emploi,

j'avais un très faible mérite, j'en conviens, à jouer près

d'elle le rôle chevaleresque que je m'étais donné. Ce rôle

prit à mes yeux le caractère d'une sorte de devoir, quand je

pus reconnaître, ainsi que plusieurs avertissements me

l'avaient fait pressentir, qu'un lion dévorant, sous les

traits du roi François Ier, rôdait furtivement autour de ma

jeune protégée. Cette duplicité, qui fait honneur à l'audace

de M. de Bévallan, est conduite, sous couleur d'une aimable

familiarité, avec une politique et un aplomb qui trompent

aisément les regards inattentifs ou candides. Madame Laroque

et sa fille en particulier sont trop étrangères aux

perversités de ce monde et vivent trop loin de toute réalité

pour éprouver l'ombre d'un soupçon. Quant à moi, fort irrité

contre cet insatiable mangeur de coeurs, je me fis un plaisir

de contrarier ses desseins: plus d'une fois je détournai

l'attention qu'il essayait d'accaparer, je m'efforçai surtout

de diminuer dans le coeur de mademoiselle Hélouin cet amer

sentiment d'abandon et d'isolement qui donne en général tant

de prise aux consolations qui lui étaient offertes. Ai-je

jamais dépassé, dans le cours de cette lutte malavisée, la

mesure délicate d'une protection fraternelle? Je ne le crois

pas, et les termes mêmes du court dialogue qui a subitement

modifié la nature de nos relations semblent parler en faveur

de ma réserve. Un soir de la semaine dernière, on respirait le

frais sur la terrasse: mademoiselle Hélouin, à qui j'avais eu

précisément dans la journée l'occasion de montrer quelques

égards particuliers, prit légèrement mon bras, et, tout en

piquant de ses dents minces et blanches une fleur d'oranger:

-- Vous êtes bon, monsieur Maxime, me dit-elle d'une voix un

peu émue.

-- J'essaye, mademoiselle.

-- Vous êtes un véritable ami.

-- Oui.

-- Mais un ami... comment?

-- Véritable, vous l'avez dit.

-- Un ami... qui m'aime?

-- Sans doute.

-- Beaucoup?

-- Assurément.

-- Passionnément?...

-- Non.

Sur ce monosyllabe, que j'articulai fort nettement et que

j'appuyai d'un regard ferme, mademoiselle Hélouin jeta

vivement loin d'elle la fleur d'oranger et quitta mon bras.

Depuis cette heure néfaste, on me traite avec un dédain que je

n'ai pas volé, et je croirais bien décidément que l'amitié

d'un sexe à l'autre est un sentiment illusoire, si ma

mésaventure n'eût eu le lendemain même une sorte de contre-partie.

J'étais allé passer la soirée au château: deux ou trois

familles étrangères qui venaient d'y séjourner pendant une

quinzaine l'avaient quitté dans la matinée. Je n'y trouvai que

les habitués, le curé, le percepteur, le docteur Desmarets, --

enfin le général de Saint-Cast et sa femme, qui habitent,

ainsi que le docteur, la petite ville voisine. Madame de

Saint-Cast, qui paraît avoir apporté à son mari une assez

belle fortune, était engagée, quand j'entrai, dans une

conversation animée avec madame Aubry. Ces deux dames, suivant

leur usage, s'entendaient parfaitement: elles célébraient

tout à tour, comme deux pasteurs d'églogue, les charmes

incomparables de la richesse dans un langage où la distinction

de la forme le disputait à l'élévation de la pensée:

-- Vous avez bien raison, madame, disait madame Aubry; il n'y

a qu'une chose au monde, c'est d'être riche. Quand je l'étais,

je méprisais de tout mon coeur ceux qui ne l'étaient pas;

aussi je trouve maintenant tout naturel qu'on me méprise et je

ne m'en plains pas.

-- On ne vous méprise pas pour cela, madame, reprenait madame

de Saint-Cast, bien certainement non, madame; mais il est

certain que d'être riche ou d'être pauvre, cela fait une fière

différence. Voilà le général qui en sait quelque chose, lui

qui n'avait absolument rien, quand je l'ai épousé, -- que son

épée, -- et ce n'est pas une épée qui met du beurre dans la

soupe, n'est-ce pas, madame?

-- Non, non, oh! non, madame, s'écria madame Aubry en

applaudissant à cette hardie métaphore. L'honneur et la

gloire, c'est très beau dans les romans; mais j'aime mieux une

bonne voiture, n'est-ce pas, madame?

-- Oui, certainement, madame, et c'est ce que je disais ce

matin même au général en venant ici, n'est-ce pas, général?

-- Hon! grommela le général, qui jouait tristement dans un

coin avec l'ancien corsaire.

-- Vous n'aviez rien quand je vous ai épousé, général, reprit

madame de Saint-Cast; vous ne songez pas à le nier, j'espère?

-- Vous l'avez déjà dit! murmura le général.

-- Ca n'empêche pas que sans moi vous iriez à pied, mon

général, ce qui ne serait pas gai avec vos blessures... Ce

n'est pas avec vos six ou sept mille francs de retraite que

vous pourriez rouler carrosse, mon ami... Je lui disais cela

ce matin, madame, à propose de notre nouvelle voiture, qui est

douce comme il n'est pas possible d'être douce. Au surplus,

j'y ai mis le prix: cela fait quatre bons mille francs de

moins dans ma bourse, madame!

-- Je le crois bien, madame! Ma voiture de gala m'en coûtait

bien cinq mille, en comptant la peau de tigre pour les pieds,

qui valait à elle seule cinq cents francs.

-- Moi, reprit madame de Saint-Cast, j'ai été forcée d'y

regarder un peu, car je viens de renouveler mon meuble de

salon, et rien qu'en tapis et en tentures, j'en ai pour quinze

mille francs. C'est trop beau pour un trou de province, vous

me direz, et c'est bien vrai... Mais toute la ville est à

genoux devant, et on aime à être respecté, n'est-ce pas,

madame?

-- Sans doute, madame, répliqua madame Aubry, on aime à être

respecté, et on n'est respecté qu'en proportion de l'argent

qu'on a. Pour moi, je me console de n'être plus respectée

aujourd'hui, en pensant que, si j'étais encore ce que j'ai

été, je verrais à mes pieds tous les gens qui me méprisent.

-- Excepté moi, morbleu! s'écria le docteur Desmarets en se

levant tout à coup. Vous auriez cent millions de rente que

vous ne me verriez pas à vos pieds, je vous en donne ma parole

d'honneur! Et là-dessus je vais prendre l'air... car, le

diable m'emporte! on n'y tient plus.

En même temps le brave docteur sortit du salon, emportant

toute ma gratitude, car il m'avait rendu un véritable service

en soulageant mon coeur oppressé d'indignation et de dégoût.

Bien que M. Desmarets soit établi dans la maison sur le pied

d'un Saint-Jean Bouche d'or, à qui l'on souffre la plus grande

indépendance de langage, l'apostrophe avait été trop vive pour

ne pas causer dans l'assistance un sentiment de malaise qui se

traduisit par un silence embarrassé. Madame Laroque le rompit

adroitement en demandant à sa fille si huit heures étaient

sonnées.

-- Non, ma mère, répondit mademoiselle Marguerite, car

mademoiselle de Porhoët n'est pas encore arrivée.

La minute d'après, comme le timbre de la pendule se mettait en

branle, la porte s'ouvrit, et mademoiselle Jocelynde de

Porhoët-Gaël, donnant le bras au docteur Desmarets, entra dans

le salon avec une précision astronomique.

Mademoiselle de Porhoët-Gaël, qui a vu cette année son

quatre-vingt-huitième printemps, et qui a l'apparence d'un long

roseau conservé dans de la soie, est le dernier rejeton d'une

fort noble race dont on croit retrouver les premiers ancêtres

parmi les rois fabuleux de la vieille Armorique. Toutefois

cette maison ne prend sérieusement pied dans l'histoire qu'au

XIIe siècle, en la personne de Juthaël, fils de Conan le Tort,

issu de la branche cadette de Bretagne. Quelques gouttes du

sang des Porhoët ont coulé dans les veines les plus illustres

de France, dans celles des Rohan, des Lusignan, des

Penthièvre, et ces grands seigneurs convenaient que ce n'était

pas le moins pur de leur sang. Je me souviens qu'étudiant un

jour, dans un accès de vanité juvénile, l'histoire des

alliances de ma famille, j'y remarquai ce nom bizarre de

Porhoët, et que mon père, très érudit en ces matières, me le

vanta beaucoup. Mademoiselle de Porhoët, qui reste aujourd'hui

seule de son nom, n'a jamais voulu se marier, afin de

conserver le plus longtemps possible, dans le firmament de la

noblesse française, la constellation de ces syllabes magiques

: Porhoët-Gaël.

Le hasard voulut un jour qu'on parlât devant elle des origines

de la maison de Bourbon.

-- Les Bourbons, dit mademoiselle de Porhoët en plongeant à

plusieurs reprises son aiguille à tricoter dans sa perruque

blonde, les Bourbons sont de bonne noblesse; mais (prenant

soudain un air modeste) il y a mieux!

Il est impossible au reste de ne point s'incliner devant cette

vieille fille auguste, qui porte avec une dignité sans égale

la triple et lourde majesté de la naissance, de l'âge et du

malheur. Un procès déplorable, qu'elle s'obstine à soutenir

hors de France depuis une quinzaine d'années, a

progressivement réduit sa fortune, déjà très mince; c'est à

peine s'il lui reste aujourd'hui un millier de francs de

revenu. Cette détresse n'a rien enlevé à sa fierté, rien

ajouté à son humeur: elle est gaie, égale, courtoise: elle

vit, on ne sait comment, dans sa maisonnette avec une petite

servante, et elle trouve encore moyen de faire beaucoup

d'aumônes. Madame Laroque et sa fille se sont prises pour leur

noble et pauvre voisine d'une passion qui les honore; elle est

chez elles l'objet d'un respect attentif, et qui confond

madame Aubry. J'ai vu souvent mademoiselle Marguerite quitter

la danse la plus animée pour faire le quatrième au whist de

mademoiselle de Porhoët: si le whist de mademoiselle de

Porhoët (à cinq centimes la fiche) venait à manquer un seul

jour, le monde finirait. Je suis moi-même un des partenaires

préférés de la vieille demoiselle, et, le soir dont je parle,

nous ne tardâmes pas, le curé, le docteur et moi, à nous

trouver installés autour de la table de whist, en face et aux

côtés de la descendante de Conan le Tort.

Il faut savoir qu'au commencement du dernier siècle un

grand-oncle de mademoiselle de Porhoët, qui était attaché à la

maison du duc d'Anjou, passa les Pyrénées à la suite du jeune

prince devenu Philippe V, et fit en Espagne un établissement

qui prospéra. Sa descendance directe paraît s'être éteinte il

y a une quinzaine d'années, et mademoiselle de Porhoët, qui

n'avait jamais perdu de vue ses parents d'outre-monts, se

porta aussitôt héritière de leur fortune, que l'on dit

considérable: ses droits lui furent contestés, trop

justement, par une des plus vieilles maisons de Castille,

alliée à la branche espagnole des Porhoët. De là ce procès que

la malheureuse octogénaire poursuit à grands frais, de

juridiction en juridiction, avec une persistance qui touche à

la manie, dont ses amis s'affligent et dont les indifférents

s'amusent. Le docteur Desmarets, malgré le respect qu'il

professe pour mademoiselle de Porhoët, ne laisse pas lui-même

de prendre parti au nombre des rieurs, d'autant plus qu'il

désapprouve formellement l'usage auquel la pauvre femme

consacre en imagination son chimérique héritage, -- à savoir

l'érection, dans la ville voisine, d'une cathédrale du plus

beau style flamboyant, qui propagerait jusqu'au fond des

siècles futurs le nom de la fondatrice et d'une grande race

disparue. Cette cathédrale, rêve enté sur un rêve, est le

jouet innocent de cette vieille enfant. Elle en a fait

exécuter les plans: elle passe ses jours et quelquefois ses

nuits à en méditer les splendeurs, à en changer les

dispositions, à y ajouter quelques ornements; elle en parle

comme d'un monument déjà bâti en praticable. "J'étais dans la

nef de ma cathédrale; j'ai remarqué cette nuit dans l'aile

nord de ma cathédrale une chose bien choquante; j'ai modifié

la livrée du suisse, _et caetera_."

-- Eh bien, mademoiselle, dit le docteur tandis qu'il battait

les cartes, avez-vous travaillé à votre cathédrale depuis

hier?

-- Mais oui, docteur. Il n'est même venu une idée assez

heureuse. J'ai remplacé le mur plein, qui séparait le choeur

de la sacristie, par un feuillage en pierre ouvragée, à

l'imitation de la chapelle de Clisson, dans l'église de

Josselin. C'est beaucoup plus léger.

-- Oui, certainement; mais quelles nouvelles d'Espagne, en

attendant? Ah çà! est-il vrai, comme je pense l'avoir lu ce

matin dans la _Revue des Deux-Mondes_, que le jeune duc de

Villa-Hermosa vous propose de terminer votre procès à

l'amiable, par un mariage?

Mademoiselle de Porhoët secoua d'un geste dédaigneux le

panache de rubans flétris qui flotte sur son bonnet:

-- Je refuserais net, dit-elle.

-- Oui, oui, vous dites cela, mademoiselle: mais que signifie

donc ce bruit de guitare qu'on entend depuis quelques nuits

sous vos fenêtres?

-- Bah!

-- Bah! Et cet Espagnol en manteau et en bottes jaunes qu'on

voit rôder dans le pays, et qui soupire sans cesse?

-- Vous êtes un folâtre, dit mademoiselle de Porhoët, qui

ouvrit brusquement sa tabatière. Au reste, puisque vous voulez

le savoir, mon homme d'affaires m'a écrit de Madrid, il y a

deux jours, qu'avec un peu de patience, nous verrions sans

aucun doute la fin de nos maux.

-- Parbleu! je crois bien! Savez-vous d'où il sort, votre

homme d'affaires? De la caverne de Gil Blas, directement. Il

vous tirera votre dernier écu et se moquera de vous. Ah! que

vous seriez avisée de planter là une bonne fois cette folie,

et de vivre tranquille!... A quoi vous serviraient des

millions, voyons? N'êtes-vous pas heureuse et considérée... et

qu'est-ce que vous voulez de plus?... Quant à votre

cathédrale, je n'en parle pas, parce que c'est une mauvaise

plaisanterie.

-- Ma cathédrale n'est une mauvaise plaisanterie qu'aux yeux

des mauvais plaisants, docteur Desmarets; d'ailleurs, je

défends mon droit, je combats pour la justice: ces biens sont

à moi, je l'ai entendu dire cent fois à mon père, et jamais,

de mon gré, ils n'iront à des gens qui sont aussi étrangers à

ma famille en définitive que vous, mon cher ami, ou que

monsieur, ajouta-t-elle en me désignant d'un signe de tête.

J'eus l'enfantillage de me trouver piqué de la politesse, et

je ripostai aussitôt:

-- En ce qui me concerne, mademoiselle, vous vous trompez, car

ma famille a eu l'honneur d'être alliée à la vôtre, et

réciproquement.

En entendant ces paroles énormes, mademoiselle de Porhoët

rapprocha vivement de son menton pointu les cartes développées

en éventail dans sa main, et, redressant sa taille élancée,

elle me regarda en face pour s'assurer d'abord de l'état de ma

raison, puis elle reprit son calme par un effort surhumain,

et, approchant de son nez effilé une pincée de tabac d'Espagne

:

-- Vous me prouverez cela, jeune homme, me dit-elle.

Honteux de ma ridicule vanterie et très embarrassé des regards

curieux qu'elle m'avait attirés, je m'inclinai gauchement sans

répondre. Notre whist s'acheva dans un silence morne. Il était

dix heures, et je me préparais à m'esquiver, quand

mademoiselle de Porhoët me toucha le bras:

-- Monsieur l'intendant, dit-elle, me fera-t-il l'honneur de

m'accompagner jusqu'au bout de l'avenue?

Je la saluai encore, et je la suivis. Nous nous trouvâmes

bientôt dans le parc. La petite servante, en costume du pays,

marchait la première, portant une lanterne; puis venait

mademoiselle de Porhoët, raide et silencieuse, relevant d'une

main soigneuse et décente les maigres plis de son fourreau de

soie: elle avait sèchement refusé l'offre de mon bras, et je

m'avançais à ses côtés, la tête basse, très mal satisfait de

mon personnage. Au bout de quelques minutes de cette marche

funèbre:

-- Eh bien, monsieur, me dit la vieille demoiselle, parlez

donc, j'attends. Vous avez dit que ma famille avait été alliée

à la vôtre, et comme une alliance de cette espèce est un point

d'histoire entièrement nouveau pour moi, je vous serai très

obligée de vouloir bien me l'éclaircir.

J'avais décidé à part moi que je devais à tout prix maintenir

le secret de mon incognito.

-- Mon Dieu! mademoiselle, dis-je, j'ose espérer que vous

excuserez une plaisanterie échappée au courant de la

conversation...

-- Une plaisanterie! s'écria mademoiselle de Porhoët. La

matière, en effet, prête beaucoup à la plaisanterie. Et

comment appelez-vous, monsieur, dans ce siècle-ci, les

plaisanteries qu'on adresse bravement à une vieille femme sans

protection, et qu'on n'oserait se permettre en face d'un

homme?

-- Mademoiselle, vous ne me laissez aucune retraite possible;

il ne me reste qu'à me fier à votre discrétion. Je ne sais,

mademoiselle, si le nom des Champcey d'Hauterive vous est

connu?

-- Je connais parfaitement, monsieur, les Champcey

d'Hauterive, qui sont une bonne, une excellente famille du

Dauphiné. Quelle conclusion en tirez-vous?

-- Je suis aujourd'hui le représentant de cette famille.

-- Vous? dit mademoiselle de Porhoët en faisant une halte

subite; vous êtes un Champcey d'Hauterive?

-- Mâle, oui, mademoiselle.

-- Ceci change la thèse, dit-elle; donnez-moi votre bras, mon

cousin, et contez-moi votre histoire.

Je crus que dans l'état des choses le mieux était

effectivement de ne lui rien cacher. Je terminais le pénible

récit des infortunes de ma famille quand nous nous trouvâmes

en face d'une maisonnette singulièrement étroite et basse, qui

est flanquée à l'un des angles d'une espèce de colombier

écrasé à toit pointu.

-- Entrez, marquis, me dit la fille des rois de Gaël, arrêtée

sur le seuil de son pauvre palais, entrez donc, je vous prie.

L'instant d'après, j'étais introduit dans un petit salon

tristement pavé de briques; sur la tapisserie qui couvrait les

murs se pressaient une dizaine de portraits d'ancêtres

blasonnés de l'hermine ducale; au-dessus de la cheminée, je

vis étinceler une magnifique pendule d'écaille incrustée de

cuivre et surmontée d'un groupe qui figurait le char du

Soleil. Quelques fauteuils à dossier ovale et un vieux canapé

à jambes grêles complétaient la décoration de cette pièce, où

tout accusait une propreté rigide, et où l'on respirait une

odeur concentrée d'iris, de tabac d'Espagne et de vagues

aromates.

-- Asseyez-vous, me dit la vieille demoiselle en prenant elle-même

place sur le canapé; asseyez-vous, mon cousin, car, bien

qu'en réalité nous ne soyons point parents et que nous ne

puissions l'être, puisque Jeanne de Porhoët et Hugues de

Champcey ont eu, soit dit entre nous, la sottise de ne point

faire souche, il me sera agréable, avec votre permission, de

vous traiter de cousin dans le tête-à-tête, afin de tromper un

instant le sentiment douloureux de ma solitude en ce monde.

Ainsi donc, mon cousin, voilà où vous en êtes: la passe est

rude, assurément. Toutefois, je vous suggérerai quelques

pensées qui me sont habituelles, et qui me paraissent de

nature à vous offrir de sérieuses consolations. En premier

lieu, mon cher marquis, je me dis souvent qu'au milieu de tous

ces pleutres et anciens domestiques qu'on voit aujourd'hui

rouler carrosse, il y a dans la pauvreté un parfum supérieur

de distinction et de bon goût. En outre, je ne suis pas loin

de croire que Dieu a voulu réduire quelques-uns d'entre nous à

une vie étroite, afin que ce siècle grossier, matériel, affamé

d'or, ait toujours sous les yeux, dans nos personnes, un genre

de mérite, de dignité, d'éclat, où l'or et la matière

n'entrent pour rien, -- que rien ne puisse acheter, -- qui ne

soit pas à vendre! Telle est mon cousin, suivant toute

apparence, la justification providentielle de votre fortune et

de la mienne.

Je témoignai à mademoiselle de Porhoët combien je me sentais

fier d'avoir été choisi avec elle pour donner au monde le

noble enseignement dont il a si grand besoin et dont il paraît

si disposé à profiter. Puis elle reprit:

-- Pour mon compte, monsieur, je suis faite à l'indigence, et

j'en souffre peu; quand on a vu dans le cours d'une vie trop

longue un père de son nom, quatre frères dignes de leur père,

succomber avant l'âge sous le plomb ou sous l'acier, quand on

a vu périr successivement tous les objets de son affection et

de son culte, il faudrait avoir l'âme bien petite pour se

préoccuper d'une table plus ou moins copieuse, d'une toilette

plus ou moins fraîche. Certes, marquis, si mon aisance

personnelle était seule en cause, vous pouvez croire que je

ferais bon marché de mes millions d'Espagne; mais il me semble

convenable et de bon exemple qu'une maison comme la mienne ne

disparaisse point de la terre sans laisser après elle une

trace durable, un monument éclatant de sa grandeur et de ses

croyances. C'est pourquoi, à l'imitation de quelques-uns de

nos ancêtres, j'ai songé, mon cousin, et je ne renoncerai

jamais, tant que j'aurai vie, à la pieuse fondation dont vous

n'êtes pas sans avoir entendu parler.

S'étant assurée de mon assentiment, la vieille et noble fille

parut se recueillir, et, tandis qu'elle promenait un regard

mélancolique sur les images à demi effacées de ses aïeux, la

pendule héréditaire troubla seule dans l'obscur salon le

silence de minuit.

-- Il y aura, reprit tout à coup mademoiselle de Porhoët d'une

voix solennelle, il y aura un chapitre de chanoines réguliers

attaché au service de cette église. Chaque jour, à matines, il

sera dit dans la chapelle particulière de ma famille une messe

basse pour le repos de mon âme et des âmes de mes aïeux. Les

pieds de l'officiant fouleront un marbre sans inscription qui

formera la marche de l'autel, et qui couvrira mes restes.

Je m'inclinai avec l'émotion d'un visible respect.

Mademoiselle de Porhoët prit ma main et la serra doucement.

Le roman d'un jeune homme pauvre (Novel) · 第 5 / 13 段