On a mis alors sur le tapis, dans un pêle-mêle charmant, tous

les chevaux, tous les chiens et toutes les dames du canton. Il

serait à désirer, par parenthèse, que les femmes pussent

assister secrètement, une fois en leur vie, à une de ces

conversations qui se tiennent entre hommes dans la première

effusion qui suit un repas copieux: elles y trouveraient la

mesure exacte de la délicatesse de nos moeurs et de la

confiance qu'elle doit leur inspirer. Au surplus, je ne me

pique nullement de pruderie; mais l'entretien dont j'étais le

témoin avait le tort grave, à mon avis, de dépasser les

limites de la plaisanterie la plus libre: il touchait à tout

en passant, outrageait tout gaiement et prenait un caractère

très gratuit d'universelle profanation. Or mon éducation, trop

incomplète sans doute, m'a laissé dans le coeur un fonds de

respect qui me paraît devoir être réservé au milieu des plus

vives expansions de la bonne humeur. Cependant nous avons

aujourd'hui en France notre jeune Amérique, qui n'est point

contente si elle ne blasphème un peu après boire; nous avons

d'aimables petits bandits, espoir de l'avenir, qui n'ont eu ni

père ni mère, qui n'ont point de patrie, qui n'ont point de

Dieu, mais qui paraissent être le produit brut de quelque

machine sans entrailles et sans âme qui les a déposés

fortuitement sur ce globe pour en être le médiocre ornement.

Bref, M. de Bévallan, qui ne craint point de s'instituer le

professeur cynique de ces roués sans barbe, ne m'a pas plu, et

je ne pense pas lui avoir plu davantage. J'ai prétexté un peu

de fatigue, et j'ai pris congé.

Sur ma requête, le vieil Alain s'est armé d'une lanterne et

m'a guidé à travers le parc vers le logis qui m'est destiné.

Après quelques minutes de marche, nous avons traversé un pont

de bois jeté sur une rivière, et nous nous sommes trouvés

devant une porte massive et ogivale, qui est surmontée d'une

espèce de beffroi et flanquée de deux tourelles. C'est

l'entrée de l'ancien château. Des chênes et des sapins

séculaires forment autour de ce débris féodal une enceinte

mystérieuse, qui lui donne un air de profonde retraite. C'est

dans cette ruine que je dois habiter. Mon appartement, composé

de trois chambres très proprement tendues de perse, se

prolonge au-dessus de la porte d'une tourelle à l'autre. Ce

séjour mélancolique ne laisse pas de me plaire: il convient à

ma fortune. A peine délivré du vieil Alain, qui est d'humeur

un peu conteuse, je me suis mis à écrire le récit de cette

importante journée, m'interrompant par intervalles pour

écouter le murmure assez doux de la petite rivière qui coule

sous mes fenêtres et le cri de la chouette légendaire qui

célèbre dans les bois voisins ses tristes amours.

1er juillet.

Il est temps que j'essaye de démêler le fil de mon existence

personnelle et intime qui, depuis deux mois, s'est un peu

perdu au milieu des obligations actives de ma charge.

Le lendemain de mon arrivée, après avoir étudié pendant

quelques heures dans ma retraite les papiers et les registres

du père Hivart, comme on nomme ici mon prédécesseur, j'allai

déjeuner au château, où je ne retrouvai plus qu'une faible

partie des hôtes de la veille. Madame Laroque, qui a beaucoup

vécu à Paris avant que la santé de son beau-père l'eût

condamnée à une perpétuelle villégiature, conserve fidèlement

dans sa retraite le goût des intérêts élevés, élégants ou

frivoles dont le ruisseau de la rue du Bac était le miroir du

temps du turban de madame de Staël. Elle paraît en outre avoir

visité la plupart des grandes villes de l'Europe, et en a

rapporté des préoccupations littéraires qui dépassent la

mesure commune de l'érudition et de la curiosité parisiennes.

Elle reçoit beaucoup de journaux et de revues, et s'applique à

suivre de loin, autant que possible, le mouvement de cette

civilisation raffinée dont les musées et les livres frais

éclos sont les fleurs et les fruits plus ou moins éphémères.

Pendant le déjeuner, on vint à parler d'un opéra nouveau, et

madame Laroque adressa sur ce sujet à M. de Bévallan une

question à laquelle il ne put répondre, quoiqu'il ait

toujours, si on l'en croit, un pied et un oeil sur le

boulevard des Italiens. Madame Laroque se rabattit alors sur

moi, tout en manifestant par son air de distraction le peu

d'espoir qu'elle avait de trouver son homme d'affaires très au

courant de celles-là; mais précisément, et malheureusement, ce

sont les seules que je connaisse. J'avais entendu en Italie

l'opéra qu'on venait de jouer en France pour la première fois.

La réserve même de mes réponses éveilla la curiosité de madame

Laroque, qui se mit à me presser de questions, et qui daigna

bientôt me communiquer elle-même ses impressions, ses

souvenirs et ses enthousiasmes de voyage. Bref, nous ne

tardâmes pas à parcourir en camarades les théâtres et les

galeries les plus célèbres du continent, et notre entretien,

quand on quitta la table, était si animé, que mon

interlocutrice, pour n'en point rompre le cours, prit mon bras

sans y penser. Nous allâmes continuer dans le salon nos

sympathiques effusions, madame Laroque oubliant de plus en

plus le ton de protection bienveillante qui jusque-là m'avait

passablement choqué dans son langage vis-à-vis de moi.

Elle m'avoua que le démon du théâtre la tourmentait à un haut

degré, et qu'elle méditait de faire jouer la comédie au

château. Elle me demanda des conseils sur l'organisation de ce

divertissement. Je lui parlai alors avec quelques détails des

scènes particulières que j'avais eu l'occasion de voir à Paris

et à Saint-Pétersbourg; puis, ne voulant pas abuser de ma

faveur, je me levai brusquement, en déclarant que je

prétendais inaugurer sans retard mes fonctions par

l'exploration d'une grosse ferme qui est située à deux petites

lieues du château. Madame Laroque, à cette déclaration, parut

subitement consternée: elle me regarda, s'agita dans ses

coussinets, approcha ses mains de son brasero, et me dit enfin

à demi voix:

-- Ah! qu'est-ce que cela fait? Laissez donc cela, allez.

Et, comme j'insistais:

-- Mais, mon Dieu! reprit-elle avec un embarras plaisant,

c'est qu'il y a des chemins affreux... Attendez au moins la

belle saison.

-- Non, madame, dis-je en riant, je n'attendrai pas une minute

: on est intendant ou on ne l'est pas.

-- Madame, dit le vieil Alain, qui se trouvait là, on pourrait

atteler pour M. Odiot le berlingot du père Hivart: il n'est

pas suspendu, mais il n'en est que plus solide.

Madame Laroque foudroya d'un coup d'oeil le malheureux Alain,

qui osait proposer à un intendant de mon espèce, qui avait été

au spectacle chez la grande-duchesse Hélène, le berlingot du

père Hivart.

-- Est-ce que l'américaine ne passerait pas dans le chemin?

demanda-t-elle.

-- L'américaine, madame? Ma foi, non. Il n'y a pas risque

qu'elle y passe, dit Alain; ou si elle y passe, elle n'y

passera pas tout entière... Et encore je ne crois pas qu'elle

y passe.

Je protestai que j'irais parfaitement à pied.

-- Non, non, c'est impossible, je ne veux pas! Voyons, voyons

donc... Nous avons bien ici une demi-douzaine de chevaux de

selle qui ne font rien... mais probablement nous ne montez pas

à cheval!

-- Je vous demande pardon, madame; mais c'est vraiment

inutile; je vais...

-- Alain faites seller un cheval pour monsieur... Lequel, dis,

Marguerite?

-- Donnez-lui Proserpine, murmura M. de Bévallan, en riant

dans sa barbe.

-- Non, non, pas Proserpine! s'écria vivement mademoiselle

Marguerite.

-- Pourquoi pas Proserpine, mademoiselle? dis-je alors.

-- Parce qu'elle vous jetterait par terre, me répondit

nettement la jeune fille.

-- Oh! comment ça? véritablement?... Pardon, voulez-vous me

permettre de vous demander, mademoiselle, si vous montez cette

bête?

-- Oui, monsieur, mais j'ai de la peine.

-- Eh bien, peut-être en aurez-vous moins, mademoiselle, quand

je l'aurai montée moi-même une fois ou deux. Cela me décide.

Faites seller Proserpine, Alain!

Mademoiselle Marguerite fronça son noir sourcil, et s'assit en

faisant un geste de la main, comme pour repousser toute part

de responsabilité dans la catastrophe imminente qu'elle

prévoyait.

-- Si vous avez besoin d'éperons, j'en ai une paire à votre

service, reprit alors M. de Bévallan, qui décidément

prétendait que je n'en revinsse pas.

Sans paraître remarquer le regard de reproche que mademoiselle

Marguerite adressait à l'obligeant gentilhomme, j'acceptai ses

éperons. Cinq minutes après, un bruit de piétinements

désordonnés annonçait l'approche de Proserpine, qu'on amenait

avec assez de difficulté au bas d'un des escaliers du jardin

réservé, et qui était par parenthèse un très beau demi-sang,

noir comme le jais. Je descendis aussitôt le perron. Quelques

bonnes gens, M. de Bévallan à leu tête, me suivirent sur la

terrasse, par humanité, je crois, et l'on ouvrit en même temps

les trois fenêtres du salon pour l'usage des femmes et des

vieillards. Je me serais volontiers passé de tout cet

appareil, mais enfin il fallait s'y résigner, et j'étais

d'ailleurs sans grande inquiétude sur les suites de

l'aventure, car si je suis un jeune intendant, je suis un très

vieil écuyer. Je marchais à peine que mon pauvre père m'avait

déjà planté sur un cheval, au grand désespoir de ma mère, et,

depuis, il n'avait négligé aucun soin pour me rendre son égal

dans un art où il excellait. Il avait même poussé mon

éducation sous ce rapport jusqu'au raffinement, me faisant

revêtir parfois de vieilles et pesantes armures de famille,

pour accomplir plus à l'aide mes exercices de haute voltige.

Cependant Proserpine me laissa débrouiller ses rênes et même

toucher son encolure sans donner le moindre signe

d'irritation; mais elle ne sentit pas plus tôt mon pied se

poser sur l'étrier qu'elle se jeta brusquement de côté, en

poussant trois ou quatre ruades superbes par-dessus les grands

vases de marbre qui ornaient l'escalier; puis elle se mâta en

faisant l'agréable et en battant l'air de ses pieds de devant,

après quoi elle se reposa frémissante.

-- Pas facile au montoir! me dit le valet d'écurie en clignant

de l'oeil.

-- Je le vois bien, mon garçon, mais je vais bien l'étonner,

va! En même temps je me mis en selle sans toucher l'étrier,

et, pendant que Proserpine réfléchissait à ce qui lui

arrivait, je pris une solide assiette. L'instant d'après, nous

disparaissions au petit galop de chasse dans l'avenue de

châtaigniers, suivis par le bruit de quelques battements de

mains, dont M. de Bévallan avait eu le bon esprit de donner le

signal.

Cet incident, tout insignifiant qu'il fût, ne laissa pas,

comme je pus m'en apercevoir dès le même soir à la mine des

gens, de relever singulièrement mon crédit dans l'opinion.

Quelques autres talents de la même valeur, dont m'a pourvu mon

éducation, ont achevé de m'assurer ici toute l'importance que

j'y souhaite, celle qui doit garantir ma dignité personnelle.

On voit assez, au reste, que je ne prétends nullement abuser

des prévenances et des égards dont je puis être l'objet pour

usurper dans le château un rôle peu conforme aux fonctions

modestes que j'y remplis. Je me renferme dans ma tour aussi

souvent que je le puis, sans manquer formellement aux

convenances; je me tiens, en un mot, strictement à ma place,

afin qu'on ne soit jamais tenté de m'y remettre.

Quelques jours après mon arrivée, comme j'assistais à un de

ces dîners de cérémonie qui, dans cette saison, sont ici

presque quotidiens, mon nom fut prononcé sur un ton

interrogatif par le gros sous-préfet de la petite ville

voisine, qui était assis à la droite de la dame châtelaine.

Madame Laroque, qui est assez sujette à ces sortes de

distractions, oublia que je n'étais pas loin d'elle, et, bon

gré, mal gré, je ne perdis pas un mot de sa réponse:

-- Mon Dieu! ne m'en parlez pas! il y a là un mystère

inconcevable... Nous pensons que c'est quelque prince

déguisé... Il y en a tant qui courent le monde pour le quart

d'heure!... Celui-ci a tous les talents imaginables: il monte

à cheval, il joue du piano, il dessine, et tout cela dans la

perfection... Entre nous, mon cher sous-préfet, je crois bien

que c'est un très mauvais intendant, mais vraiment c'est un

homme très agréable.

Le sous-préfet, -- qui est aussi un homme très agréable, ou

qui du moins croit l'être, ce qui revient au même pour sa

satisfaction, -- dit alors gracieusement, en caressant d'une

main potelée ses splendides favoris, qu'il y avait assez de

beaux yeux dans le château pour expliquer bien des mystères,

qu'il soupçonnait fort l'intendant d'être un prétendant, que

du reste l'Amour était le père légitime de la Folie et

l'intendant naturel des Grâces... Puis, changeant de ton tout

à coup:

-- Au surplus, madame, ajouta-t-il, si vous avez la moindre

inquiétude à l'égard de cet individu, je le ferai interroger

dès demain par le brigadier de gendarmerie.

Madame Laroque se récria contre cet excès de zèle galant, et

la conversation, en ce qui me concernait, n'alla pas plus

loin; mais elle me laissa très piqué, non point contre le

sous-préfet, qui au contraire me plaisait infiniment, mais

contre madame Laroque, qui, tout en rendant à mes qualités

privées une justice excessive, ne m'avait point paru

suffisamment pénétrée de mon mérite officiel.

Le hasard voulut que j'eusse dès le lendemain à renouveler le

bail d'un fermage considérable. Cette opération se négociait

avec un vieux paysan fort madré, que je parvins néanmoins à

éblouir par quelques termes de jurisprudence adroitement

combinés avec les réserves d'une prudente diplomatie. Nos

conventions arrêtées, le bonhomme déposa tranquillement sur

mon bureau trois rouleaux de pièces d'or. Bien que la

signification de ce versement, qui n'était point dû,

m'échappât tout à fait, je me gardai de témoigner une surprise

inconsidérée; mais, en développant les rouleaux, je m'assurai

par quelques questions indirectes que cette somme constituait

les arrhes du marché, en d'autres termes le pot-de-vin que les

fermiers, à ce qu'il paraît, sont dans l'usage d'octroyer au

propriétaire à chaque renouvellement de bail. Je n'avais

nullement songé à réclamer ces arrhes, n'en ayant trouvé

aucune mention dans les baux précédents rédigés par mon habile

prédécesseur, et qui me servaient de modèles. Je ne tirai

toutefois pour le moment aucune conclusion de cette

circonstance; mais quand j'allai remettre à madame Laroque ce

don de joyeux avènement, sa surprise m'étonna.

-- Qu'est-ce que c'est que cela? me dit-elle.

Je lui expliquai la nature de cette gratification. Elle me fit

répéter.

-- Est-ce que c'est la coutume? reprit-elle.

-- Oui, madame, toutes les fois que l'on consent un nouveau

bail.

-- Mais il y a eu depuis trente ans, à ma connaissance, plus

de dix baux renouvelés... Comment se fait-il que nous n'ayons

jamais entendu parler de chose pareille?

-- Je ne saurais vous dire, madame.

Madame Laroque tomba dans un abîme de réflexions, au fond

duquel elle rencontra peut-être l'ombre vénérable du père

Hivart; après quoi elle haussa légèrement les épaules, porta

ses regards sur moi, puis sur les pièces d'or, puis encore sur

moi, et parut hésiter. Enfin, se renversant dans son fauteuil

et soupirant profondément, elle me dit avec un simplicité dont

je lui sus gré:

-- C'est bien, monsieur, je vous remercie.

Ce trait de probité grossière, dont elle avait eu le bon goût

de ne pas me faire compliment, n'en porta pas moins madame

Laroque à concevoir une grande idée de la capacité et des

vertus de son intendant. J'en pus juger quelques jours après.

Sa fille lui lisait le récit d'un voyage au pôle, où il était

question d'un oiseau extraordinaire qui ne vole pas:

-- Tiens, dit-elle, c'est comme mon intendant!

J'espère fermement m'être acquis depuis ce temps, par le soin

sévère avec lequel je m'occupe de la tâche que j'ai acceptée,

quelques titres à une considération d'une genre moins négatif.

M. Laubépin, quand je suis allé à Paris récemment pour

embrasser ma soeur, m'a remercié avec une vive sensibilité de

l'honneur que je faisais aux engagements qu'il a pris pour

moi.

-- Courage, Maxime, m'a-t-il dit; nous doterons Hélène. La

pauvre enfant ne se sera pour ainsi dire aperçue de rien. Et

quant à vous, mon ami, n'ayez point de regrets. Croyez-moi, ce

qui ressemble le plus au bonheur en ce monde, vous l'avez en

vous, et, grâce au ciel, je vois que vous l'aurez toujours:

la paix de la conscience et la mâle sérénité d'une âme toute

au devoir.

Ce vieillard a raison, sans doute. Je suis tranquille, et

pourtant je ne me sens guère heureux. Il y a dans mon âme, qui

n'est pas assez mûre encore pour les austères jouissances du

sacrifice, des élans de jeunesse et de désespoir. Ma vie,

vouée et dévouée sans réserve à une autre vie plus faible et

plus chère, ne m'appartient plus; elle n'a pas d'avenir, elle

est dans un cloître à jamais fermé. Mon coeur ne doit plus

battre, ma tête ne doit plus songer que pour le compte d'un

autre. Enfin, qu'Hélène soit heureuse! Les années s'approchent

déjà pour moi: qu'elles viennent vite! Je les implore; leur

glace aidera mon courage.

Je ne saurais me plaindre, au reste, d'une situation qui, en

somme, a trompé mes plus pénibles appréhensions, et qui même

dépasse mes meilleurs espérances. Mon travail, mes fréquents

voyages dans les départements voisins, mon goût pour la

solitude, me tiennent souvent éloigné du château, dont je fuis

surtout les réunions bruyantes. Peut-être dois-je en bonne

partie à ma rareté l'accueil amical que j'y trouve. Madame

Laroque en particulier me témoigne une véritable affection:

elle me prend pour confident de ses bizarres et très sincères

manies de pauvreté, de dévouement et d'abnégation poétique,

qui forment avec ses précautions multipliées de créole

frileuse un amusant contraste. Tantôt elle porte envie aux

bohémiennes chargées d'enfants qui traînent sur les routes une

misérable charrette, et qui font cuire leur dîner à l'abri des

haies; tantôt ce sont les soeurs de charité et tantôt les

cantinières dont elle ambitionne les héroïques labeurs. Enfin

elle ne cesse de reprocher à feu M. Laroque le fils son

admirable santé, qui n'a jamais permis à sa femme de déployer

les qualités de garde-malade dont elle se sentait le coeur

gonflé. Cependant elle a eu l'idée, ces jours-ci, de faire

ajouter à son fauteuil une espèce de niche en forme de guérite

pour s'abriter contre les vents coulis. Je la trouvai, l'autre

matin, installée triomphalement dans ce kiosque, où elle

attend assez doucement le martyre.

J'ai à peine moins à me louer des autres habitants du château.

Mademoiselle Marguerite, toujours plongée comme un sphinx

nubien dans quelque rêve inconnu, condescend pourtant avec une

prévenante bonté à répéter pour moi mes airs de prédilection.

Elle a une voix de contralto admirable, dont elle se sert avec

un art consommé, mais en même temps une nonchalance et une

froideur qu'on dirait véritablement calculées. Il lui arrive,

en effet, par distraction, de laisser échapper de ses lèvres

des accents passionnés; mais aussitôt elle paraît comme

humiliée et honteuse de cet oubli de son caractère ou de son

rôle, et elle s'empresse de rentrer dans les limites d'une

correction glacée.

Quelques parties de piquet, que j'ai eu la politesse facile de

perdre avec M. Laroque, m'ont concilié les bonnes grâces du

pauvre vieillard, dont les regards affaiblis s'attachent

quelquefois sur moi avec une attention vraiment singulière. On

dirait alors que quelque songe du passé, quelque ressemblance

imaginaire se réveille à demi dans les nuages de cette mémoire

fatiguée, au sein de laquelle flottent les images confuses de

tout un siècle. Mais ne voulait-on pas me rendre l'argent que

j'avais perdu avec lui! Il paraît que madame Aubry, partenaire

habituelle du vieux capitaine, ne se fait point scrupule

d'accepter régulièrement ces restitutions, ce qui ne l'empêche

pas de gagner assez fréquemment l'ancien corsaire, avec lequel

elle a, dans ces circonstances, des abordages tumultueux.

Cette dame, que M. Laubépin traitait avec beaucoup de faveur

quand il la qualifiait simplement d'esprit aigri, ne m'inspire

aucune sympathie. Cependant, par respect pour la maison, je me

suis astreint à gagner sa bienveillance, et j'y suis parvenu

en prêtant une oreille complaisante, tantôt à ses misérables

lamentations sur sa condition présente, tantôt aux

descriptions emphatiques de sa fortune passée, de son

argenterie, de son mobilier, de ses dentelles et de ses paires

de gants.

Il faut avouer que je suis à bonne école pour apprendre à

dédaigner les biens que j'ai perdus. Tous ici en effet, par

leur attitude et leur langage, me prêchent éloquemment le

mépris des richesses: Madame Aubry d'abord, qu'on peut

comparer à ces gourmands sans vergogne dont la révoltante

convoitise vous ôte l'appétit, et qui vous donnent le profond

dégoût des mets qu'ils vous vantent; ce vieillard, qui

s'éteint sur ses millions aussi tristement que Job sur son

fumier; cette femme excellente, mais romanesque et blasée, qui

rêve, au milieu de son importune prospérité, le fruit défendu

de la misère; enfin, la superbe Marguerite, qui porte comme un

couronne d'épines le diadème de beauté et d'opulence dont le

ciel a écrasé son front.

Etrange fille! -- Presque chaque matin, quand le temps est

beau, je la vois passer à cheval sous les fenêtres de mon

beffroi; elle me salue d'un grave signe de tête qui fait

onduler la plume noire de son feutre, puis s'éloigne lentement

dans le sentier ombragé qui traverse les ruines du vieux

château. Ordinairement le vieil Alain la suit à quelque

distance; parfois elle n'a d'autre compagnon que l'énorme et

fidèle Mervyn, qui allonge le pas aux côtés de sa belle

maîtresse, comme un ours pensif. Elle s'en va en cet équipage

courir dans tout le pays environnant des aventures de charité.

Elle pourrait se passer de protecteur; il n'y a pas de

chaumière à six lieues à la ronde qui ne la connaisse et qui

ne la vénère comme la fée de la bienfaisance. Les paysans

disent simplement, en parlant d'elle "Mademoiselle!" comme

s'ils parlaient d'une de ces filles de roi qui charment leurs

légendes, et dont elle leur semble avoir la beauté, la

puissance et le mystère.

Je cherche cependant à m'expliquer le nuage de sombre

préoccupation qui couvre sans cesse son front, la sévérité

hautaine et défiante de son regard, la sécheresse amère de son

langage. Je me demande si ce sont là les traits naturels d'un

caractère bizarre et mêlé, ou les symptômes de quelque secret

tourment, remords, crainte ou amour, qui rongerait ce noble

coeur. Si désintéressé que l'on soit dans la question, il est

impossible qu'on se défende d'une certaine curiosité en face

d'une personne aussi remarquable. Hier soir, pendant que le

vieil Alain, dont je suis le favori, me servait mon repas

solitaire:

-- Eh bien, Alain, lui dis-je, voilà une belle journée. Vous

êtes-vous promené aujourd'hui?

-- Oui, monsieur, ce matin, avec mademoiselle.

-- Ah! vraiment?

-- Monsieur nous a bien vus passer?

-- Il est possible, Alain. Oui, je vous vois quelquefois

passer... Vous avez bonne mine à cheval, Alain.

-- Monsieur est trop obligeant. Mademoiselle a meilleure mine

que moi.

-- C'est une jeune fille très belle.

-- Oh! parfaite, monsieur, et au dedans comme au dehors, ainsi

que madame sa mère. Je dirai à monsieur une chose. Monsieur

sait que cette propriété appartenait autrefois au dernier

comte de Castennec, que j'avais l'honneur de servir. Quand la

famille Laroque acheta le château, j'avouerai à monsieur que

j'eus le coeur un peu gros, et que j'hésitai à rester dans la

maison. J'avais été élevé dans le respect de la noblesse, et

il m'en coûtait beaucoup de servir des gens sans naissance.

Monsieur a pu remarquer que j'éprouvais un plaisir particulier

à lui rendre mes devoirs: c'est que je trouve à monsieur un

air de gentilhomme. Etes-vous bien sûr de n'être pas noble,

monsieur?

-- Je le crains, mon pauvre Alain.

-- Au reste, et c'est ce que je voulais dire à monsieur,

reprit Alain en s'inclinant avec grâce, j'ai appris au service

de ces dames que la noblesse des sentiments valait bien

l'autre, et en particulier celle de M. le comte de Castennec,

qui avait le faible de battre ses gens. Dommage pourtant,

monsieur, disons-le, que mademoiselle ne puisse épouser un

gentilhomme d'un beau nom. Il ne manquerait plus rien à ses

perfections.

-- Mais il me semble, Alain, qu'il ne tient qu'à elle.

Le roman d'un jeune homme pauvre (Novel) · 第 4 / 13 段