famille, source principale de la fortune; ancien marin,
célèbre sous le premier empire en qualité de corsaire
autorisé; paraît s'être enrichi sur mer par des entreprises
légales de diverse nature; a longtemps habité les colonies.
Originaire de Bretagne, il est revenu s'y fixer, il y a une
trentaine d'années, en compagnie de feu Pierre-Antoine
Laroque, son fils unique, époux de
"2° Madame Laroque (Joséphine-Clara), belle-fille du susnommé;
créole d'origine, âgée de quarante ans; caractère indolent,
esprit romanesque, quelques manies: belle âme;
"3° Mademoiselle Laroque (Marguerite-Louise), petite-fille,
fille et présomptive héritière des précédents, âgée de vingt
ans; créole et Bretonne; quelques chimères: belle âme;
"4° Madame Aubry, veuve du sieur Aubry, agent de change,
décédé en Belgique; cousine au deuxième degré, recueillie dans
la maison: esprit aigri;
"5° Mademoiselle Hélouin (Caroline-Gabrielle), vingt-six ans;
ci-devant institutrice, aujourd'hui demoiselle de compagnie:
esprit cultive, caractère douteux.
"Brûlez."
Ce document, malgré la réserve qui le caractérisait, ne m'a
pas été inutile: j'ai senti se dissiper, avec l'horreur de
l'inconnu, une partie de mes appréhensions. D'ailleurs, s'il y
avait, comme le prétendait M. Laubépin, deux belles âmes dans
le château de Laroque, c'était assurément plus qu'on n'avait
droit d'espérer sur une proportion de cinq habitants.
Après deux heures de marche, le voiturier s'est arrêté devant
une grille flanquée de deux pavillons qui servent de logement
à un concierge. J'ai laissé là mon gros bagage, et je me suis
acheminé vers le château, tenant d'une main mon sac de nuit et
décapitant de l'autre, à coups de canne, les marguerites qui
perçaient le gazon. Après avoir fait quelques centaines de pas
entre deux rangs d'énormes châtaigniers, je me suis trouvé
dans un vaste jardin de disposition circulaire, qui paraît se
transformer en parc un peu plus loin. J'apercevais, à droite
et à gauche, de profondes perspectives ouvertes entre d'épais
massifs déjà verdoyants, des pièces d'eau fuyant sous les
arbres, et des barques blanches remisées sous des toits
rustiques. -- En face de moi s'élevait le château,
construction considérable, dans le goût élégant et à demi
italien des premières années de Louis XIII. Il est précédé
d'une terrasse qui forme, au pied d'un double perron et sous
les hautes fenêtres de la façade, une sorte de jardin
particulier auquel on accède par plusieurs escaliers larges et
bas. L'aspect riant et fastueux de cette demeure m'a causé un
véritable désappointement, qui n'a pas diminué, lorsqu'en
approchant de la terrasse, j'ai entendu un bruit de voix
jeunes et joyeuses qui se détachait sur le bourdonnement plus
lointain d'un piano. J'entrais décidément dans un lieu de
plaisance, bien différent du vieux et sévère donjon que
j'avais aimé à ma figurer. Toutefois ce n'était plus l'heure
des réflexions; j'ai gravi lestement les degrés, et je me suis
trouvé tout à coup en face d'une scène qu'en toute autre
circonstance j'aurais jugée assez gracieuse. Sur une des
pelouses du parterre, une demi-douzaine de jeunes filles,
enlacées deux à deux et se riant au nez, tourbillonnaient dans
un rayon de soleil, tandis qu'un piano, touché par une main
savante, leur envoyait, à travers une fenêtre ouverte, les
mesures d'une valse impétueuse. J'ai eu du reste à peine le
temps d'entrevoir les visages animés des danseuses, les
cheveux dénoués, les larges chapeaux flottant sur les épaules
: ma brusque apparition a été saluée par un cri général, suivi
aussitôt d'un silence profond; les danses avaient cessé, et
toute la bande, rangée en bataille, attendait gravement le
passage de l'étranger. L'étranger cependant s'était arrêté,
non sans laisser voir un peu d'embarras. Quoique ma pensée
n'appartienne guère depuis quelque temps aux prétentions
mondaines, j'avoue que j'aurais en ce moment fait bon marché
de mon sac de nuit. Il a fallu en prendre mon parti. Comme je
m'avançais, mon chapeau à la main, vers le double escalier qui
donne accès dans le vestibule du château, le piano s'est
interrompu tout à coup. J'ai vu se présenter d'abord à la
fenêtre ouverte un énorme chien de l'espèce des terre-neuve,
qui a posé sur la barre d'appui son mufle léonin entre ses
deux pattes velues; puis, l'instant d'après, a paru une jeune
fille d'une taille élevée, dont le visage un peu brun et la
physionomie sérieuse étaient encadrés dans une masse épaisse
de cheveux noirs et lustrés. Ses yeux, qui m'ont semblé d'une
dimension extraordinaire, ont interrogé avec une curiosité
nonchalante la scène qui se passait au dehors.
-- Eh bien, qu'est-ce qu'il y a donc? a-t-elle dit d'une voix
tranquille.
Je lui ai adressé une profonde inclination, et, maudissant une
fois de plus mon sac de nuit, qui amusait visiblement ces
demoiselles, je me suis hâté de franchir le perron.
Un domestique à cheveux gris, vêtu de noir, que j'ai trouvé
dans le vestibule, a pris mon nom. J'ai été introduit quelques
minutes plus tard, dans un vaste salon tendu de soie jaune, où
j'ai reconnu d'abord la jeune personne que je venais de voir à
la fenêtre, et qui était définitivement d'une extrême beauté.
Près de la cheminée, où flamboyait une véritable fournaise,
une dame d'un âge moyen, et dont les traits accusaient
fortement le type créole, se tenait ensevelie dans un grand
fauteuil compliqué d'édredons, de coussins et de coussinets de
toutes proportions. Un trépied de forme antique, que
surmontait un brasero allumé, était placé à sa portée, et elle
en approchait par intervalles ses mains grêles et pâles. A
côté de madame Laroque était assise une dame qui tricotait: à
sa mine morose et disgracieuse je n'ai pu méconnaître la
cousine au deuxième degré, veuve de l'agent de change décédé
en Belgique.
Le premier regard qu'a jeté sur moi madame Laroque m'a paru
empreint d'une surprise touchant à la stupeur. Elle m'a fait
répéter mon nom.
-- Pardon!... monsieur?...
-- Odiot, madame.
-- Maxime Odiot, le gérant, le régisseur que M. Laubépin?...
-- Oui, madame.
-- Vous êtes bien sûr?
Je n'ai pu m'empêcher de sourire.
-- Mais oui, madame, parfaitement.
Elle a jeté un coup d'oeil rapide sur la veuve de l'agent de
change, puis sur la jeune fille au front sévère, comme pour
leur dire "Concevez-vous ça?" après quoi elle s'est agitée
légèrement dans ses coussinets, et a repris:
-- Enfin, veuillez vous asseoir, monsieur Odiot. Je vous
remercie beaucoup, monsieur, de vouloir bien nous consacrer
vos talents. Nous avons grand besoin de votre aide, je vous
assure, car enfin nous avons, on ne peut le nier, le malheur
d'être fort riches... S'apercevant qu'à ces mots la cousine au
deuxième degré levait les épaules: -- Oui, ma chère madame
Aubry, a poursuivi madame Laroque, j'y tiens. En me faisant
riche, le bon Dieu a voulu m'éprouver. J'étais née
positivement pour la pauvreté, pour les privations, pour le
dévouement et le sacrifice; mais j'ai toujours été contrariée.
Par exemple, j'aurais aimé à avoir un mari infirme. Eh bien,
M. Laroque était un homme d'une admirable santé. Voilà comment
ma destinée a été et sera manquée d'un bout à l'autre...
-- Laissez donc, a dit sèchement madame Aubry. La pauvreté
vous irait bien à vous, qui ne savez vous refuser aucune
douceur, aucun raffinement.
-- Permettez, chère madame, a repris madame Laroque, je n'ai
aucun goût pour les dévouements inutiles. Quand je me
condamnerais aux privations les plus dures, à qui ou à quoi
cela profiterait-il? Quand je gèlerais du matin au soir, en
seriez-vous plus heureuse?
Madame Aubry a fait entendre d'un geste expressif qu'elle n'en
serait pas plus heureuse, mais qu'elle considérait le langage
de madame Laroque comme prodigieusement affecté et ridicule.
-- Enfin, a continué celle-ci, heur ou malheur, peu importe.
Nous sommes donc très riches, monsieur Odiot, et, si peu de
cas que je fasse moi-même de cette fortune, mon devoir est de
la conserver pour ma fille, quoique la pauvre enfant ne s'en
soucie pas plus que moi, n'est-ce pas, Marguerite?
A cette question, un faible sourire a entr'ouvert les lèvres
dédaigneuses de mademoiselle Marguerite et l'arc allongé de
ses sourcils s'est tendu légèrement, après quoi cette
physionomie grave et superbe est rentrée dans le repos.
-- Monsieur, a repris madame Laroque, on va vous montrer le
logement que nous vous avons destiné, sur le désir formel de
M. Laubépin; mais, auparavant, permettez qu'on vous conduise
chez mon beau-père, qui sera bien aise de vous voir. Voulez-vous
sonner, ma chère cousine? J'espère, monsieur Odiot, que
vous nous ferez le plaisir de dîner aujourd'hui avec nous.
Bonjour, monsieur, à bientôt.
On m'a confié aux soins d'un domestique qui m'a prié
d'attendre, dans une pièce contiguë à celle d'où je sortais,
qu'il eût pris les ordres de M. Laroque. Cet homme avait
laissé la porte du salon entr'ouverte, et il m'a été
impossible de ne pas entendre ces paroles prononcées par
madame Laroque sur le ton de bonhomie un peu ironique qui lui
est habituel:
-- Ah çà! comprend-on Laubépin, qui m'annonce un garçon d'un
certain âge, très simple, très mûr, et qui m'envoie un
monsieur comme ça?
Mademoiselle Marguerite a murmuré quelques mots qui m'ont
échappé, à mon vif regret, je l'avoue, et auxquels sa mère a
répondu aussitôt:
-- Je ne dis pas le contraire, ma fille; mais cela n'en est
pas moins parfaitement ridicule de la part de Laubépin.
Comment veux-tu qu'un monsieur comme ça s'en aille trotter en
sabots dans les terres labourées. Je parie que jamais il n'a
mis de sabots, cet homme-là. Il ne sait pas même ce que c'est
que des sabots. Eh bien, c'est peut-être un tort que j'ai, ma
fille, mais je ne peux pas me figurer un bon intendant sans
sabots. Dis-moi, Marguerite, j'y pense, si tu l'accompagnais
chez ton grand-père?
Mademoiselle Marguerite est entrée presque aussitôt dans la
pièce où je me trouvais. En m'apercevant, elle a paru peu
satisfaite.
-- Pardon, mademoiselle; mais ce domestique m'a dit de
l'attendre ici.
-- Veuillez me suivre, monsieur.
Je l'ai suivie. Elle m'a fait monter un escalier, traverser
plusieurs corridors, et m'a introduit enfin dans une espèce de
galerie où elle m'a laissé. Je me suis mis à examiner quelques
tableaux suspendus au mur. Ces peintures étaient pour la
plupart des marines fort médiocres consacrées à la gloire de
l'ancien corsaire de l'empire. Il y avait plusieurs combats de
mer un peu enfumées, dans lesquels il était évident toutefois
que le petit brick _l'Aimable_, capitaine Laroque, vingt-six
canons, causait à John Bull les plus sensibles désagréments.
Puis venaient quelques portraits en pied de capitaine Laroque,
qui naturellement ont attiré mon attention spéciale. Ils
représentaient tous, sauf de légères variantes, un homme d'une
taille gigantesque, portant une sorte d'uniforme républicain à
grands parements, chevelu comme Kléber, et poussant droit
devant lui un regard énergique, ardent et sombre, au total une
espèce d'homme qui n'avait rien de plaisant. Comme j'étudiais
curieusement cette grande figure, qui réalisait à merveille
l'idée qu'on se fait en général d'un corsaire, et même d'un
pirate, mademoiselle Marguerite m'a prié d'entrer. Je me suis
trouvé alors en face d'un vieillard maigre et décrépit dont
les yeux conservaient à peine l'étincelle vitale, et qui, pour
me faire accueil, a touché d'une main tremblante le bonnet de
soie noire qui couvrait son crâne luisant comme l'ivoire.
-- Grand-père, a dit mademoiselle Marguerite en élevant la
voix, c'est M. Odiot.
Le pauvre vieux corsaire s'est un peu soulevé sur son fauteuil
en me regardant avec une expression terne et indécise. Je me
suis assis, sur un signe de mademoiselle Marguerite, qui a
répété:
-- M. Odiot, le nouvel intendant, mon père!
-- Ah! bonjour, monsieur, a murmuré le vieillard.
Une pause du plus pénible silence a suivi. Le capitaine
Laroque, le corps courbé en deux et la tête pendante,
continuait à fixer sur moi son regard effaré. Enfin,
paraissant tout à coup rencontrer un sujet d'entretien d'un
intérêt capital, il m'a dit d'une voix sourde et profonde:
-- M. de Beauchêne est mort!
A cette communication inattendue, je n'ai pu trouver aucune
réponse: j'ignorais absolument qui pouvait être ce M. de
Beauchêne, et mademoiselle Marguerite ne se donnant pas la
peine de me l'apprendre, je me suis borné à témoigner, par une
faible exclamation de condoléance, de la part que je prenais à
ce malheureux événement. Ce n'était pas assez apparemment au
gré du vieux capitaine, car il a repris, le moment d'après, du
même ton lugubre:
-- M. de Beauchêne est mort!
Mon embarras a redoublé en face de cette insistance. Je voyais
le pied de mademoiselle Marguerite battre le parquet avec
impatience; le désespoir m'a pris, et, saisissant au hasard la
première phrase qui m'est venue à la pensée:
-- Ah! et de quoi est-il mort? ai-je dit.
Cette question ne m'était pas échappée qu'un regard courroucé
de mademoiselle Marguerite m'avertissait que j'étais suspect
de je ne sais quelle irrévérence railleuse. Bien que je ne me
sentisse réellement coupable que d'une sotte gaucherie, je me
suis empressé de donner à l'entretien un tour plus heureux.
J'ai parlé des tableaux de la galerie, des grandes émotions
qu'ils devaient rappeler au capitaine, de l'intérêt
respectueux que j'éprouvais à contempler le héros de ces
glorieuses pages. Je suis même entré dans la détail, et j'ai
cité avec une certaine chaleur deux ou trois combats où le
brick _l'Aimable_ m'avait paru véritablement accomplir des
miracles. Pendant que je faisais preuve de cette courtoisie de
bon goût, mademoiselle Marguerite, à mon extrême surprise,
continuait de me regarder avec mécontentement et un dépit
manifestes. Son grand-père cependant me prêtait une oreille
attentive: je voyais sa tête se relever peu à peu. Un sourire
étrange éclairait son visage décharné et semblait en effacer
les rides. Tout à coup, saisissant des deux mains les bras de
son fauteuil, il s'est redressé de toute sa taille; une flamme
guerrière a jailli de ses profondes orbites, et il s'est écrié
d'une voix sonore qui m'a fait tressaillir:
-- La barre au vent! Tout au vent! Feu bâbord! Accoste,
accoste! Jetez les grappins! vivement! nous le tenons! Feu
là-haut! un bon coup de balai, nettoyez son pont! A moi
maintenant! ensemble! sus à l'Anglais, au Saxon maudit!
hourra!
En poussant ce dernier cri, qui a râlé dans sa gorge, le
vieillard, vainement soutenu par les mains pieuses de sa
petite-fille, est retombé comme écrasé dans son fauteuil.
Mademoiselle Laroque m'a fait un signe impérieux, et je suis
sorti. J'ai retrouvé mon chemin comme j'ai pu à travers le
dédale des corridors et des escaliers, me félicitant vivement
de l'esprit d'à-propos que j'avais déployé dans mon entrevue
avec le vieux capitaine de _l'Aimable_.
Le domestique à cheveux gris qui m'avait reçu à mon arrivée,
et qui se nomme Alain, m'attendait dans le vestibule pour me
dire, de la part de madame Laroque, que je n'avais plus le
temps de visiter mon logement avant le dîner, que j'étais bien
comme j'étais. Au moment même où j'entrais dans le salon, une
société d'une vingtaine de personnes en sortait avec les
cérémonies d'usage pour se rendre dans la salle à manger.
C'était la première fois, depuis le changement de ma
condition, que je me trouvais mêlé à une réunion mondaine.
Habitué naguère aux petite distinctions que l'étiquette des
salons accorde en général à la naissance et à la fortune, je
n'ai pas reçu sans amertume les premiers témoignages de la
négligence et du dédain auxquels me condamne inévitablement ma
situation actuelle. Réprimant de mon mieux les révoltes de la
fausse gloire, j'ai offert mon bras à une jeune fille de
petite taille, mais bien faite et gracieuse, qui restait seule
en arrière de tous les convives, et qui était, comme je l'ai
supposé, mademoiselle Hélouin, l'institutrice. Ma place était
marquée à côté de la sienne. Pendant qu'on s'asseyait,
mademoiselle Marguerite est apparue comme Antigone, guidant la
marche lente et traînante de son aïeul. Elle est venue
s'asseoir à ma droite, avec cet air de tranquille majesté qui
lui est propre, et le puissant terre-neuve qui paraît être le
gardien attitré de cette princesse, n'a pas manqué de se
poster en sentinelle derrière sa chaise. J'ai cru devoir
exprimer sans retard à ma voisine le regret que j'éprouvais
d'avoir maladroitement provoqué des souvenirs qui semblaient
agiter d'une manière fâcheuse l'esprit de son grand-père.
-- C'est à moi de m'excuser, monsieur, a-t-elle répondu;
j'aurais dû vous prévenir qu'il ne faut jamais parler des
Anglais devant mon père... Connaissiez-vous la Bretagne,
monsieur?
J'ai dit que je ne la connaissais pas avant ce jour, mais que
j'étais parfaitement heureux de la connaître, et pour prouver
qu'en outre j'en étais digne, j'ai parlé sur le mode lyrique
des beautés pittoresques qui m'avaient frappé pendant la
route. A l'instant où je pensais que cette adroite flatterie
me conciliait au plus haut degré la bienveillance de la jeune
Bretonne, j'ai vu avec étonnement les symptômes de
l'impatience et de l'ennui se peindre sur son front. J'étais
décidément malheureux avec cette jeune fille.
-- Allons! je vois, monsieur, a-t-elle dit avec une singulière
expression d'ironie, que vous aimez ce qui est beau, ce qui
parle à l'imagination et à l'âme, la nature, la verdure, les
bruyères, les pierres et les beaux-arts. Vous vous entendrez à
merveille avec mademoiselle Hélouin, qui adore également
toutes ces choses, lesquelles, pour mon compte, je n'aime
guère.
-- Mais, au nom du ciel, qu'est-ce donc que vous aimez,
mademoiselle?
A cette question, que je lui adressais sur le ton d'un aimable
enjouement, mademoiselle Marguerite s'est brusquement tournée
vers moi, m'a lancé un regard hautain, et a répondu sèchement
:
-- J'aime mon chien. Ici, Mervyn!
Puis elle a plongé affectueusement sa main dans la profonde
fourrure du terre-neuve, qui, mâté sur ses pieds de derrière,
allongeait déjà sa tête formidable entre mon assiette et celle
de mademoiselle Marguerite.
Je n'ai pu m'empêcher d'observer avec un intérêt nouveau la
physionomie de cette bizarre personne, et d'y chercher les
signes extérieurs de la sécheresse d'âme dont elle paraît
faire profession. Mademoiselle Laroque, qui m'avait paru
d'abord fort grande, ne doit cette apparence qu'au caractère
ample et parfaitement harmonieux de sa beauté. Elle est en
réalité d'une taille ordinaire. Son visage, d'un ovale un peu
arrondi, et son cou, d'une pose exquise et fière, sont
légèrement recouverts d'une teinte d'or sombre. Sa chevelure,
qui marque sur son front un relief épais, jette à chaque
mouvement de tête des reflets onduleux et bleuâtres: les
narines, délicates et minces, semblent copiées sur le modèle
divin d'une madone romaine et sculptées dans une nacre
vivante. Au-dessous des yeux, larges, profonds et pensifs, le
hâle doré des joues se nuance d'une sorte d'auréole plus brune
qui semble une trace projetée par l'ombre des cils ou comme
brûlée par le rayonnement ardent du regard. Je puis
difficilement rendre la douceur souveraine du sourire qui, par
intervalles, vient animer ce beau visage, et tempérer par je
ne sais quelle contraction gracieuse l'éclat de ces grands
yeux. Certes la déesse même de la poésie, du rêve et des
mondes enchantés, pourrait se présenter hardiment aux hommages
des mortels sous la forme de cette enfant qui n'aime que son
chien. La nature, dans ses productions les plus choisies, nous
prépare souvent ces cruelles mystifications.
Au surplus, il m'importe assez peu. Je sens assez que je suis
destiné à jouer dans l'imagination de mademoiselle Marguerite
le rôle qu'y pourrait jouer un nègre, objet, comme on sait,
d'une mince séduction pour les créoles. De mon côté, je me
flatte d'être aussi fier que mademoiselle Marguerite: le plus
impossible des amours pour moi serait celui qui m'exposerait
au soupçon d'intrigue et d'industrie. Je ne pense pas au reste
avoir à m'armer d'une grande force morale contre un danger qui
ne me paraît pas vraisemblable, car la beauté de mademoiselle
Laroque est de celles qui appellent la pure contemplation de
l'artiste plutôt qu'un sentiment d'une nature plus humaine et
plus tendre.
Cependant, sur le nom de Mervyn, que mademoiselle Marguerite
avait donné à son garde du corps, ma voisine de gauche,
mademoiselle Hélouin, s'était lancée à pleines voiles dans le
cycle d'Arthur, et elle a bien voulu m'apprendre que Mervyn
était le nom authentique de l'enchanteur célèbre que le
vulgaire appelle Merlin. Des chevaliers de la Table ronde elle
est remontée jusqu'au temps de César, et j'ai vu défiler
devant moi, dans une procession un peu prolixe, toute la
hiérarchie des druides, des bardes et des ovates, après quoi
nous sommes tombés fatalement de menhir en dolmen et de galgal
en cromlech.
Pendant que je m'égarais dans les forêts celtiques sur les pas
de mademoiselle Hélouin, à laquelle il ne manque qu'un peu
d'embonpoint pour être une druidesse fort passable, la veuve
de l'agent de change, placée près de nous, faisait retentir
les échos d'une plainte continue et monotone comme celle d'un
aveugle: on avait oublié de lui donner un chauffe-pieds; on
lui servait du potage froid; on lui servait des os décharnés;
voilà comme on la traitait. Au reste, elle y était habituée.
Il est triste d'être pauvre, bien triste. Elle voudrait être
morte.
-- Oui, docteur, -- elle s'adressait à son voisin, qui
semblait écouter ses doléances avec une affectation d'intérêt
tant soit peu ironique. -- Oui, docteur, ce n'est pas une
plaisanterie: je voudrais être morte. Ce serait un grand
débarras pour tout le monde, d'ailleurs. Songez donc, docteur!
quand on a été dans ma position, quand on a mangé dans de
l'argenterie à ses armes... être réduite à la charité, et se
voir le jouet des domestiques! On ne sait pas tout ce que je
souffre dans cette maison, on ne le saura jamais. Quand on a
de la fierté, on souffre sans se plaindre; aussi je me tais,
docteur, mais je n'en pense pas moins.
-- C'est cela, ma chère dame, a dit le docteur, qui se nomme,
je crois, Desmarets; n'en parlons plus: buvez frais, cela
vous calmera.
-- Rien, rien ne me calmera, docteur, que la mort!
-- Eh bien, madame, quand vous voudrez! a répliqué le docteur
résolument.
Dans une région plus centrale, l'attention des convives était
accaparée par la verve insouciante, caustique et fanfaronne
d'un personnage que j'ai entendu nommer M. de Bévallan, et qui
paraît jouir ici des droits d'une intimité particulière. C'est
une homme d'une grande taille, d'une jeunesse déjà mûre, et
dont la tête rappelle assez fidèlement le type du roi François
Ier. On l'écoute comme un oracle, et mademoiselle Laroque
elle-même lui accorde autant d'intérêt et d'admiration qu'elle
paraît capable d'en concevoir pour quelque chose en ce monde.
Pour moi, comme la plupart des saillies que j'entendais
applaudir se rapportaient à des anecdotes locales et à des
circonstances de clocher, je n'ai pu apprécier
qu'incomplètement jusqu'ici le mérite de ce lion armoricain.
J'ai eu toutefois à me louer de sa courtoisie: il m'a offert
un cigare après le dîner, et m'a emmené dans le boudoir où
l'on fume. Il en faisait en même temps les honneurs à trois ou
quatre jeunes gens à peine sortis de l'adolescence, qui le
regardent évidemment comme un modèle de belles façons et
d'exquise scélératesse.
-- Eh bien, Bévallan, a dit un de ces jeunes séides, vous ne
renoncez donc pas à la prêtresse du soleil?
-- Jamais! a répondu M. de Bévallan. J'attendrai dix mois, dix
ans, s'il le faut; mais je l'épouserai ou personne de
l'épousera.
-- Vous n'êtes pas malheureux, vieux drôle! l'institutrice
vous aidera à prendre patience.
-- Dois-je vous couper la langue ou les oreilles, jeune
Arthur? a repris à demi voix M. de Bévallan en s'avançant vers
son interlocuteur et en lui faisant, d'un signe rapide,
remarquer ma présence.