Là-dessus je me suis dirigé vers la Sorbonne, où j'ai assisté

successivement à plusieurs cours, en essayant de combler, à

force de jouissances spirituelles, le vide qui se faisait

sentir dans mon temporel; mais l'heure est venue où cette

ressource m'a manqué, et aussi bien je commençais à la trouver

insuffisante. J'éprouvais surtout une forte irritation

nerveuse que j'espérais calmer en marchant. La journée était

froide et brumeuse. Comme je passais sur le pont des Saints-Pères,

je me suis arrêté un instant presque malgré moi; je me

suis accoudé sur le parapet, et j'ai regardé les eaux troubles

du fleuve se précipiter sous les arches. Je ne sais quelles

pensées maudites ont traversé en ce moment mon esprit fatigué

et affaibli: je me suis représenté soudain sous les plus

insupportables couleurs l'avenir de lutte continuelle, de

dépendance et d'humiliation dans lequel j'entrais lugubrement

par la porte de la faim; j'ai senti un dégoût profond, absolu,

et comme une impossibilité de vivre. En même temps, un flot de

colère sauvage et brutale me montait au cerveau, j'ai eu comme

un éblouissement, et, me penchant dans le vide, j'ai vu toute

la surface du fleuve se pailleter d'étincelles...

Je ne dirai pas, suivant l'usage: Dieu ne l'a pas voulu. Je

n'aime pas ces formules banales. J'ose dire: Je ne l'ai pas

voulu! Dieu nous a faits libres, et si j'en avais pu douter

auparavant, cette minute suprême où l'âme et le corps, le

courage et la lâcheté, le bien et le mal, se livraient en moi,

si clairement un mortel combat, cette minute eût emporté mes

doutes à jamais.

Redevenu maître de moi, je n'ai plus éprouvé vis-à-vis de ces

ondes redoutables que la tentation fort innocente et assez

niaise d'y étancher la soif qui me dévorait. J'ai réfléchi au

surplus que je trouverais dans ma chambre une eau beaucoup

plus limpide, et j'ai pris rapidement le chemin de l'hôtel, en

me faisant une image délicieuse des plaisirs qui m'y

attendaient. Dans mon triste enfantillage, je m'étonnais, je

ne revenais pas de n'avoir point songé plus tôt à cet

expédient vainqueur. Sur le boulevard, je me suis croisé tout

à coup avec Gaston de Vaux, que je n'avais pas vu depuis deux

ans. Il s'est arrêté après un mouvement d'hésitation, m'a

serré cordialement la main, m'a dit deux mots de mes voyages

et m'a quitté à la hâte. Puis, revenant sur ses pas:

-- Mon ami, m'a-t-il dit, il faut que tu me permettes de

t'associer à une bonne fortune qui m'est arrivée ces jours-ci.

J'ai mis la main sur un trésor: j'ai reçu une cargaison de

cigares qui me coûtent deux francs chacun, mais qui sont sans

prix. En voici un, tu m'en diras des nouvelles. Au revoir, mon

bon!

J'ai monté péniblement mes six étages, et j'ai saisi, en

tremblant d'émotion, ma bienheureuse carafe, dont j'ai épuisé

le contenu à petites gorgées; après quoi j'ai allumé le cigare

de mon ami, en m'adressant dans ma glace un sourire

d'encouragement. Je suis ressorti aussitôt, convaincu que le

mouvement physique et les distractions de la rue m'étaient

salutaires. En ouvrant ma porte, j'ai été surpris et mécontent

d'apercevoir dans l'étroit corridor la femme du concierge de

l'hôtel, qui a paru décontenancée de ma brusque apparition.

Cette femme a été autrefois au service de ma mère, qui l'avait

prise en affection, et qui lui donna en la mariant la place

lucrative qu'elle occupe encore aujourd'hui. J'avais cru

remarquer depuis quelques jours qu'elle m'épiait, et, la

surprenant cette fois presque en flagrant délit:

-- Qu'est-ce que vous voulez? lui ai-je dit violemment.

-- Rien, monsieur Maxime, rien, a-t-elle répondu fort

troublée; j'apprêtais le gaz.

J'ai levé les épaules, et je suis parti.

Le jour tombait. J'ai pu me promener dans les lieux les plus

fréquentés sans craindre de fâcheuses reconnaissances. J'ai

été forcé de jeter mon cigare, qui me faisait mal. Ma

promenade a duré deux ou trois heures, des heures cruelles. Il

y a quelque chose de particulièrement poignant à se sentir

attaqué, au milieu de tout l'éclat et de toute l'abondance de

la vie civilisée, par le fléau de la vie sauvage, la faim.

Cela tient de la folie; c'est un tigre qui vous saute à la

gorge en plein boulevard.

Je faisais des réflexions nouvelles. Ce n'est donc pas un vain

mot, la faim! Il y a donc vraiment une maladie de ce nom-là;

il y a vraiment des créatures humaines qui souffrent à

l'ordinaire, et presque chaque jour, ce que je souffre, moi,

par hasard, une fois en ma vie. Et pour combien d'entre elles

cette souffrance ne se complique-t-elle pas encore de

raffinements qui me sont épargnés? Le seul être qui

m'intéresse au monde, je le sais du moins à l'abri des maux

que je subis: je vois son cher visage heureux, rose et

souriant. Mais ceux qui ne souffrent pas seuls, ceux qui

entendent le cri déchirant de leurs entrailles répété par des

lèvres aimées et suppliantes, ceux qu'attendent dans leur

froid logis des femmes aux joues pâles et des petits enfants

sans sourire!... Pauvres gens!... O sainte charité!

Ces pensées m'ôtaient le courage de me plaindre; elles m'ont

donné celui de soutenir l'épreuve jusqu'au bout. Je pouvais en

effet l'abréger. Il y a ici deux ou trois restaurants où je

suis connu, et il m'est arrivé souvent, quand j'étais riche,

d'y entrer sans scrupule, quoique j'eusse oublié ma bourse. Je

pouvais user de ce procédé. Il ne m'eût pas été plus difficile

de trouver à emprunter cent sous dans Paris; mais ces

expédients, qui sentaient la misère et la tricherie, m'ont

décidément répugné. Pour les pauvres cette pente est

glissante, et je n'y veux même pas poser le pied: j'aimerais

autant, je crois, perdre la probité même que de perdre la

délicatesse, qui est la distinction de cette vertu vulgaire.

Or, j'ai trop souvent remarqué avec quelle facilité terrible

ce sentiment exquis de l'honnête se déflore et se dégrade dans

les âmes les mieux douées, non seulement au souffle de la

misère, mais au simple contact de la gêne, pour ne pas veiller

sur moi avec sévérité, pour ne pas rejeter désormais comme

suspectes les capitulations de conscience qui semblent les

plus innocentes. Il ne faut pas, quand les mauvais temps

viennent, habituer son âme à la souplesse; elle n'a que trop

de penchant à plier.

La fatigue et le froid m'ont fait rentrer vers neuf heures. La

porte de l'hôtel s'est trouvée ouverte; je gagnais l'escalier

d'un pas de fantôme, quand j'ai entendu dans la loge du

concierge le bruit d'une conversation animée dont je

paraissais faire les frais, car à ce moment même le tyran du

lieu prononçait mon nom avec l'accent du mépris.

-- Fais-moi le plaisir, disait-il, madame Vauberger, de me

laisser tranquille avec ton Maxime. Est-ce moi qui l'ai ruiné,

ton Maxime? Eh bien, qu'est-ce que tu me chantes alors? S'il

se tue, on l'enterrera, quoi!

-- Je te dis, Vauberger, a repris la femme, que ça t'aurait

fendu le coeur si tu l'avais vu avaler sa carafe... Et si je

croyais, vois-tu, que tu penses ce que tu dis, quand tu dis

nonchalamment, comme un acteur: "S'il se tue, on

l'enterrera!..." Mais je ne le crois pas, parce qu'au fond tu

es un brave homme, quoique tu n'aimes pas à être dérangé de

tes habitudes... Songe donc, Vauberger, manquer de feu et de

pain! Un garçon qui a été nourri toute sa vie avec du blanc-manger

et élevé dans les fourrures comme un pauvre chat chéri!

Ce n'est pas une honte et une indignité, ça, et ce n'est pas

un drôle de gouvernement que ton gouvernement qui permet des

choses pareilles!

-- Mais ça ne regarde pas du tout le gouvernement, a répondu

avec assez de raison M. Vauberger... Et puis, tu te trompes,

je te dis... il n'en est pas là... il ne manque pas de pain.

C'est impossible!

-- Eh bien, Vauberger, je vais te dire tout: je l'ai suivi,

je l'ai espionné, là, et je l'ai fait espionner par Edouard;

eh bien, je suis sûre qu'il n'a pas dîné hier, qu'il n'a pas

déjeuné ce matin, et comme j'ai fouillé dans toutes ses poches

et dans tous ses tiroirs, et qu'il n'y reste pas un rouge

liard, bien certainement il n'aura pas dîné aujourd'hui, car

il est trop fier pour aller mendier un dîner...

-- Eh bien, tant pis pour lui! Quand on est pauvre, il ne faut

pas être fier, a dit l'honorable concierge, qui m'a paru en

cette circonstance exprimer les sentiments d'un portier.

J'avais assez de ce dialogue; j'y ai mis fin brusquement en

ouvrant la porte de la loge, et en demandant une lumière à M.

Vauberger, qui n'aurait pas été plus consterné, je crois, si

je lui avais demandé sa tête. Malgré tout le désir que j'avais

de faire bonne contenance devant ces gens, il m'a été

impossible de ne pas trébucher une ou deux fois dans

l'escalier: la tête me tournait. En entrant dans ma chambre,

ordinairement glaciale, j'ai eu la surprise d'y trouver une

température tiède, doucement entretenue par un feu clair et

joyeux. Je n'ai pas eu le rigorisme de l'éteindre! j'ai béni

les braves coeurs qu'il y a dans le monde; je me suis étendu

dans un vieux fauteuil en velours d'Utrecht que des revers de

fortune ont fait passer, comme moi-même, du rez-de-chaussée à

la mansarde, et j'ai essayé de sommeiller. J'étais depuis une

demi-heure environ plongé dans une sorte de torpeur dont la

rêverie uniforme me présentait le mirage de somptueux festins

et de grasses kermesses, quand le bruit de la porte qui

s'ouvrait m'a réveillé en sursaut. J'ai cru rêver encore, en

voyant entrer madame Vauberger ornée d'un vaste plateau sur

lequel fumaient deux ou trois plats odoriférants. Elle avait

déjà posé son plateau sur le parquet et commencé à étendre une

nappe sur la table avant que j'eusse pu secouer entièrement ma

léthargie. Enfin, je me suis levé brusquement.

-- Qu'est-ce que c'est? ai-je dit. Qu'est-ce que vous faites?

Madame Vauberger a feint une vive surprise.

-- Est-ce que monsieur n'a pas demandé à dîner?

-- Pas du tout.

-- Edouard m'a dit que monsieur...

-- Edouard s'est trompé: c'est quelque locataire à côté;

voyez.

-- Mais il n'y a pas de locataire sur le palier de monsieur...

Je ne comprends pas...

-- Enfin ce n'est pas moi... Qu'est-ce que cela veut donc

dire? Vous me fatiguez! Emportez cela!

La pauvre femme s'est mise alors à replier tristement sa

nappe, en me jetant les regards éplorés d'un chien qu'on a

battu.

-- Monsieur a probablement dîné, a-t-elle repris d'une voix

timide.

-- Probablement.

-- C'est dommage, car le dîner était tout prêt; il va être

perdu, et le petit va être grondé par son père. Si monsieur

n'avait pas eu dîné par hasard, monsieur m'aurait bien

obligée...

J'ai frappé du pied avec violence.

-- Allez-vous-en, vous dis-je!

Puis, comme elle sortait, je me suis approché d'elle:

-- Ma bonne Louison, je vous comprends, je vous remercie; mais

je suis un peu souffrant ce soir, je n'ai pas faim.

-- Ah! monsieur Maxime, s'est-elle écriée en pleurant, si vous

saviez comme vous me mortifiez! Eh bien, vous me payerez mon

dîner, là, si vous voulez; vous me mettrez de l'argent dans la

main quand il vous en viendra;... mais vous pouvez être bien

sûr que quand vous me donneriez cent mille francs, ça ne me

ferait pas autant de plaisir que de vous voir manger mon

pauvre dîner! C'est une fière aumône que vous me feriez,

allez! Vous qui avez de l'esprit, monsieur Maxime, vous devez

bien comprendre ça, pourtant.

-- Eh bien, ma chère Louison... que voulez-vous? Je ne peux

pas vous donner cent mille francs... mais je m'en vais manger

votre dîner... Vous me laisserez seul, n'est-ce pas?

-- Oui, monsieur. Ah! merci, monsieur. Je vous remercie bien,

monsieur. Vous avez bon coeur.

-- Et bon appétit aussi, Louison. Donnez-moi votre main: ce

n'est pas pour y mettre de l'argent, soyez tranquille. Là...

Au revoir, Louison.

L'excellente femme est sortie en sanglotant.

J'achevais d'écrire ces lignes après avoir fait honneur au

dîner de Louison, quand j'ai entendu dans l'escalier le bruit

d'un pas lourd et grave; en même temps j'ai cru distinguer la

voix de mon humble providence s'exprimant sur le ton d'une

confidence hâtive et agitée. Peu d'instants après, on a

frappé, et, pendant que Louison s'effaçait dans l'ombre, j'ai

vu paraître dans le cadre de la porte la silhouette solennelle

du vieux notaire. M. Laubépin a jeté un regard rapide sur le

plateau où j'avais réuni les débris de mon repas; puis,

s'avançant vers moi et ouvrant les bras en signe de confusion

et de reproche à la fois:

-- Monsieur le marquis, a-t-il dit, au nom du ciel! comment ne

m'avez-vous pas...?

Il s'est interrompu, s'est promené à grands pas à travers la

chambre, et s'arrêtant tout à coup:

-- Jeune homme, a-t-il repris, ce n'est pas bien; vous avez

blessé un ami, vous avez fait rougir un vieillard!

Il était fort ému. Je le regardais, un peu ému moi-même et ne

sachant trop que répondre, quand il m'a brusquement attiré sur

sa poitrine, et, me serrant à m'étouffer, il a murmuré à mon

oreille:

-- Mon pauvre enfant!...

Il y a eu ensuite un moment de silence entre nous. Nous nous

sommes assis.

-- Maxime, a repris alors M. Laubépin, êtes-vous toujours dans

les dispositions où je vous ai laissé? Aurez-vous le courage

d'accepter le travail le plus humble, l'emploi le plus

modeste, pourvu seulement qu'il soit honorable, et qu'en

assurant votre existence personnelle, il éloigne de votre

soeur, dans le présent et dans l'avenir, les douleurs et les

dangers de la pauvreté?

-- Très certainement, monsieur; c'est mon devoir, je suis prêt

à le faire.

-- En ce cas, mon ami, écoutez-moi. J'arrive de Bretagne. Il

existe dans cette ancienne province une opulente famille du

nom de Laroque, laquelle m'honore depuis de longues années de

son entière confiance. Cette famille est représentée

aujourd'hui par un vieillard et par deux femmes, que leur âge

ou leur caractère rend tous également inhabiles aux affaires.

Les Laroque possèdent une fortune territoriale considérable,

dont la gestion était confiée dans ces derniers temps à un

intendant que je prenais la liberté de regarder comme un

fripon. J'ai reçu le lendemain de notre entrevue, Maxime, la

nouvelle de la mort de cet individu: je me suis en route

immédiatement pour le château de Laroque, et j'ai demandé pour

vous l'emploi vacant. J'ai fait valoir votre titre d'avocat,

et plus particulièrement vos qualités morales. Pour le

conformer à votre désir, je n'ai point parlé de votre

naissance: vous n'êtes et ne serez connu dans la maison que

sous le nom de Maxime Odiot. Vous habiterez un pavillon séparé

où l'on vous servira vos repas, lorsqu'il ne vous sera pas

agréable de figurer à la table de famille. Vos honoraires sont

fixés à six mille francs par an. Cela vous convient-il?

-- Cela me convient à merveille, et toutes les précautions,

toutes les délicatesses de votre amitié me touchent vivement;

mais, pour vous dire la vérité, je crains d'être un homme

d'affaires un peu étrange, un peu neuf.

-- Sur ce point, mon ami, rassurez-vous. Mes scrupules ont

devancé les vôtres, et je n'ai rien caché aux intéressés.

"Madame, ai-je dit à mon excellente amie madame Laroque, vous

avez besoin d'un intendant, d'un gérant pour votre fortune:

je vous en offre un. Il est loin d'avoir l'habileté de son

prédécesseur; il n'est nullement versé dans les mystères des

baux et fermages; il ne sait pas le premier mot des affaires

que vous daignerez lui confier; il n'a point de pratique,

point d'expérience, rien de ce qui s'apprend, mais il a

quelque chose qui manquait à son prédécesseur, que soixante

ans de pratique n'avaient pu lui donner, et que dix mille ans

n'auraient pu lui donner davantage: il a, madame, la probité.

Je l'ai vu au feu, et j'en réponds. Prenez-le: vous serez mon

obligée et la sienne." Madame Laroque, jeune homme, a beaucoup

ri de ma manière de recommander les gens, mais finalement il

paraît que c'était une bonne manière, puisqu'elle a réussi.

Le digne vieillard s'est offert alors à me donner quelques

notions élémentaires et générales sur l'espèce

d'administration dont je vais être chargé; il y ajouta, au

sujet des intérêts de la famille Laroque, des renseignements

qu'il a pris la peine de recueillir et de rédiger pour moi.

-- Et quand devrai-je partir, mon cher monsieur?

-- Mais, à vrai dire, mon garçon (il n'était plus question de

monsieur le marquis), le plus tôt sera le mieux, car ces gens

là-bas ne sont pas capables à eux tous de faire une quittance.

Mon excellente amie, madame Laroque, en particulier, femme

d'ailleurs recommandable à divers titres, est en affaires

d'une incurie, d'une inaptitude, d'une enfance qui dépasse

l'imagination. C'est une créole.

-- Ah! c'est une créole? ai-je répété avec je ne sais quelle

vivacité.

-- Oui, jeune homme, une vieille créole, a repris sèchement M.

Laubépin. Son mari était Breton: mais ces détails viendront

en leur temps... A demain, Maxime, bon courage!... Ah!

j'oubliais... Jeudi matin, avant mon départ, j'ai fait une

chose qui ne vous sera pas désagréable. Vous aviez parmi vos

créanciers quelques fripons dont les relations avec votre père

avaient été visiblement entachées d'usure: armé des foudres

légales, j'ai réduit leurs créances de moitié, et j'ai obtenu

quittance du tout. Il vous reste en définitive un capital

d'une vingtaine de mille francs. En joignant à cette réserve

les économies que vous pourrez faire chaque année sur vos

honoraires, nous aurons dans dix ans une jolie dot pour

Hélène... Ah çà! venez demain déjeuner avec maître Laubépin,

et nous achèverons de régler cela... Bonsoir, Maxime, bonne

nuit, mon cher enfant.

-- Que Dieu vous bénisse, monsieur!

Château de Laroque (d'Arz), 1er mai.

J'ai quitté Paris hier. Ma dernière entrevue avec M. Laubépin

a été pénible. J'ai voué à ce vieillard les sentiments d'un

fils. Il a fallu ensuite dire adieu à Hélène. Pour lui faire

comprendre la nécessité où je me trouve d'accepter un emploi,

il était indispensable de lui laisser entrevoir une partie de

la vérité. J'ai parlé de quelques embarras de fortune

passagers. La pauvre enfant en a compris, je crois, plus que

je n'en disais: ses grands yeux étonnés se sont remplis de

larmes, et elle m'a sauté au cou.

Enfin je suis parti. Le chemin de fer m'a mené à Rennes, où

j'ai passé la nuit. Ce matin, je suis monté dans une diligence

qui devait me déposer cinq ou six heures plus tard dans une

petite ville de Morbihan, située à peu de distance du château

de Laroque. J'ai fait une dizaine de lieues au delà de Rennes

sans parvenir à me rendre compte de la réputation pittoresque

dont jouit dans le monde la vieille Armorique. Un pays plat,

vert et monotone, d'éternels pommiers dans d'éternelles

prairies, des fossés et des talus boisés bornant la vue des

deux côtés de la route, tout au plus quelques petits coins

d'une grâce champêtre, des blouses et des chapeaux cirés pour

animer ces tableaux vulgaires, tout cela me donnait fortement

à penser depuis la veille que la poétique Bretagne n'était

qu'une soeur prétentieuse et même un peu maigre de la

Basse-Normandie. Fatigué de déceptions et de pommiers, j'avais cessé

depuis une heure d'accorder la moindre attention au paysage,

et je sommeillais tristement, quand il m'a semblé tout à coup

m'apercevoir que notre lourde voiture penchait en avant plus

que raison: en même temps l'allure des chevaux se

ralentissait sensiblement, et un bruit de ferrailles,

accompagné d'un frottement particulier, m'annonçait que le

dernier des conducteurs venait d'appliquer le dernier des

sabots à la roue de la dernière diligence. Une vieille dame,

qui était assise près de moi, m'a saisi le bras avec cette

vive sympathie que fait naître la communauté du danger. J'ai

mis la tête à la portière: nous descendions, entre deux talus

élevés, une côte extrêmement raide, conception d'un ingénieur

véritablement trop ami de la ligne droite. Moitié glissant,

moitié roulant, nous n'avons pas tardé à nous trouver dans un

étroit vallon d'un aspect sinistre, au fond duquel un chétif

ruisseau coulait péniblement et sans bruit entre d'épais

roseaux; sur ses rives écroulées se tordaient quelques vieux

troncs couverts de mousse. La route traversait ce ruisseau sur

un pont d'une seule arche, puis elle remontait la pente

opposée en traçant un sillon blanc à travers une lande

immense, aride et absolument nue, dont le sommet coupait le

ciel vigoureusement en face de nous. Près du pont, et au bord

du chemin s'élevait une masure solitaire dont l'air de profond

abandon serrait le coeur. Un homme jeune et robuste était

occupé à fendre du bois devant la porte: un cordon noir

retenait par derrière ses longs cheveux d'un blond pâle. Il a

levé la tête, et j'ai été surpris du caractère étranger de ses

traits, du regard calme de ses yeux bleus; il m'a salué dans

une langue inconnue d'un accent bref, doux et sauvage. A la

fenêtre de la chaumière se tenait une femme qui filait: sa

coiffure et la coupe de ses vêtements reproduisaient avec une

exactitude théâtrale l'image de ces grêles châtelaines de

pierre qu'on voit couchées sur les tombeaux. Ces gens

n'avaient point la mine de paysans: ils avaient au plus haut

degré cette apparence aisée, gracieuse et grave qu'on nomme

l'air distingué. Leur physionomie portait cette expression

triste et rêveuse que j'ai souvent remarquée avec émotion chez

les peuples dont la nationalité est perdue.

J'avais mis pied à terre pur monter la côte. La lande, que

rien ne séparait de la route, s'étendait tout autour de moi à

perte de vue: partout de maigres ajoncs rampant sur une terre

noire; çà et là des ravines, des crevasses, des carrières

abandonnées, quelques rochers affleurant le sol; pas un arbre.

Seulement, quand je suis arrivé sur le plateau, j'ai vu à ma

droite la ligne sombre de la lande découper dans l'extrême

lointain une bande d'horizon plus lointaine encore, légèrement

dentelée, bleue comme la mer, inondée de soleil, et qui

semblait ouvrir au milieu de ce site désolé la soudaine

perspective de quelque région radieuse et féerique: c'était

enfin la Bretagne!

J'ai dû fréter un voiturin dans la petite ville de *** pour

faire les deux lieues qui me séparaient encore du terme de mon

voyage. Pendant le trajet, qui n'a pas été des plus rapides,

je me souviens confusément d'avoir vu passer sous mes yeux des

bois, des clairières, des lacs, des oasis de fraîche verdure

cachées dans les vallons; mais, en approchant du château de

Laroque, je me sentais assailli par mille pensées pénibles qui

laissaient peu de place aux préoccupations du touriste. Encore

quelques instants, et j'allais entrer dans une famille

inconnue, sur le pied d'une sorte de domesticité déguisée,

avec un titre qui m'assurait à peine les égards et le respect

des valets de la maison; ceci était nouveau pour moi. Au

moment même où M. Laubépin m'avait proposé cet emploi

d'intendant, tous mes instincts, toutes mes habitudes

s'étaient insurgés violemment contre le caractère de

dépendance particulière attaché à de telles fonctions. J'avais

cru néanmoins qu'il m'était impossible de les refuser sans

paraître infliger aux démarches empressées de mon vieil ami en

ma faveur une sorte de blâme décourageant. De plus, je ne

pouvais espérer d'obtenir avant plusieurs années dans des

fonctions plus indépendantes les avantages qui m'étaient faits

ici dès le début, et qui allaient me permettre de travailler

sans retard à l'avenir de ma soeur. J'avais donc vaincu mes

répugnances, mais elles avaient été bien vives, et elles se

réveillaient avec plus de force en face de l'imminente

réalité. J'ai eu besoin de relire dans le code que tout homme

porte en soi les chapitres du devoir et du sacrifice; en même

temps je me répétais qu'il n'est pas de situation si humble où

la dignité personnelle ne se puisse soutenir et qu'elle ne

puisse relever. Puis je me traçais un plan de conduite vis-à-vis

des membres de la famille Laroque, me promettant de

témoigner pour leurs intérêts un zèle consciencieux, pour

leurs personnes une juste déférence, également éloignée de la

servilité et de la raideur. Mais je ne pouvais me dissimuler

que cette dernière partie de ma tâche, la plus délicate sans

contredit, devait être simplifiée ou compliquée singulièrement

par la nature spéciale des caractères et des esprits avec

lesquels j'allais me trouver en contact. Or M. Laubépin, tout

en reconnaissant ce que ma sollicitude sur l'article personnel

avait de légitime, s'était montré obstinément avare de

renseignements et de détails à ce sujet. Toutefois, à l'heure

du départ, il m'avait remis une note confidentielle, en me

recommandant de la jeter au feu dès que j'en aurais fait mon

profit. J'ai tiré cette note de mon portefeuille, et je me

suis mis à en étudier les termes sibyllins, que je reproduis

ici exactement.

Château de Laroque (d'Arz).

ETAT DES PERSONNES QUI HABITENT LEDIT CHATEAU

Le roman d'un jeune homme pauvre (Novel) · 第 2 / 13 段