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[Transcriber's note: Octave Feuillet, _Le Roman d'un jeune homme
pauvre_ (1858) édition de 1891]
LE ROMAN
D'UN
JEUNE HOMME PAUVRE
CALMANN LEVY, EDITEUR
OEUVRES COMPLETES
D'OCTAVE FEUILLET
DE L'ACADEMIE FRANCAISE
Grand format in-18
LES AMOURS DE PHILIPPE 1 vol.
BELLAH 1 vol.
LE DIVORCE DE JULIETTE 1 vol.
HISTOIRE DE SIBYLLE 1 vol.
HISTOIRE D'UNE PARISIENNE 1 vol.
HONNEUR D'ARTISTE 1 vol.
LE JOURNAL D'UNE FEMME 1 vol.
JULIA DE TRECOEUR 1 vol.
UN MARIAGE DANS LE MONDE 1 vol.
MONSIEUR DE CAMORS 1 vol.
LA PETITE COMTESSE, LE PARC, ONESTA 1 vol.
LE ROMAN D'UN JEUNE HOMME PAUVRE 1 vol.
SCENES ET COMEDIES 1 vol.
SCENES ET PROVERBES 1 vol.
LA VEUVE 1 vol.
LA MORTE 1 vol.
LE ROMAN
D'UN JEUNE HOMME PAUVRE
PAR
OCTAVE FEUILLET
DE L'ACADEMIE FRANCAISE
CENT TRENTE-CINQUIEME EDITION
PARIS
CALMANN LEVY, EDITEUR
ANCIENNE MAISON MICHEL LEVY FRERES
3, RUE AUBER, 3
1891
Droits de reproduction et de traduction réservés.
LE ROMAN
D'UN
JEUNE HOMME PAUVRE
_Sursum corda!_
Paris, 20 avril 185..
Voici la seconde soirée que je passe dans cette misérable
chambre à regarder d'un oeil morne mon foyer vide, écoutant
stupidement les murmures et les roulements monotones de la
rue, et me sentant, au milieu de cette grande ville, plus
seul, plus abandonné et plus voisin du désespoir que le
naufragé qui grelotte en plein Océan sur sa planche brisée. --
C'est assez de lâcheté! Je veux regarder mon destin en face
pour lui ôter son air de spectre: je veux aussi ouvrir mon
coeur, où le chagrin déborde, au seul confident dont la pitié
ne puisse m'offenser, à ce pâle et dernier ami qui me regarde
dans ma glace. -- Je veux donc écrire mes pensées et ma vie,
non pas avec une exactitude quotidienne et puérile, mais sans
omission sérieuse, et surtout sans mensonge. J'aimerai ce
journal: il sera comme un écho fraternel qui trompera ma
solitude, il me sera en même temps comme une seconde
conscience, m'avertissant de ne laisser passer dans ma vie
aucun trait que ma propre main ne puisse écrire avec fermeté.
Je cherche maintenant dans le passé avec une triste avidité
tous les faits, tous les incidents qui dès longtemps auraient
dû m'éclairer, si le respect filial, l'habitude et
l'indifférence d'un oisif heureux n'avaient fermé mes yeux à
toute lumière. Cette mélancolie constante et profonde de ma
mère m'est expliquée; je m'explique encore son dégoût du
monde, et ce costume simple et uniforme, objet tantôt de
railleries, tantôt du courroux de mon père: "Vous avez l'air
d'une servante," lui disait-il.
Je ne pouvais me dissimuler que notre vie de famille ne fût
quelquefois troublée par des querelles d'un caractère plus
sérieux: mais je n'en étais jamais directement témoin. Les
accents irrités et impérieux de mon père, les murmures d'une
voix qui paraissait supplier, des sanglots étouffés, c'était
tout ce que j'en pouvais entendre. J'attribuais ces orages à
des tentatives violentes et infructueuses pour ramener ma mère
au goût de la vie élégante et bruyante qu'elle avait aimée
autant qu'une honnête femme peut l'aimer, mais au milieu de
laquelle elle ne suivait plus mon père qu'avec une répugnance
chaque jour plus obstinée. A la suite de ces crises, il était
rare que mon père ne courût pas acheter quelques beau bijou
que ma mère trouvait sous sa serviette en se mettant à table,
et qu'elle ne portait jamais. Un jour, elle reçut de Paris, au
milieu de l'hiver, une grande caisse pleine de fleurs
précieuses: elle remercia mon père avec effusion; mais, dès
qu'il fut sorti de sa chambre, je la vis hausser légèrement
les épaules et lever vers le ciel un regard d'incurable
désespoir.
Pendant mon enfance et ma première jeunesse, j'avais eu pour
mon père beaucoup de respect, mais assez peu d'affection. Dans
le cours de cette période, en effet, je ne connaissais que le
côté sombre de son caractère, le seul qui se révélât dans la
vie intérieure, pour laquelle mon père n'était point fait.
Plus tard, quand mon âge me permit de l'accompagner dans le
monde, je fus surpris et ravi de découvrir en lui un homme que
je n'avais pas même soupçonné. Il semblait qu'il se sentît,
dans l'enceinte de notre vieux château de famille, sous le
poids de quelque enchantement fatal: à peine hors des portes,
je voyais son front s'éclaircir, sa poitrine se dilater; il
rajeunissait. "Allons! Maxime, criait-il, un temps de galop!"
Et nous dévorions gaiement l'espace. Il avait alors des cris
de joie juvénile, des enthousiasmes, des fantaisies d'esprit,
des effusions de sentiment qui charmaient mon jeune coeur, et
dont j'aurais voulu seulement pouvoir rapporter quelque chose
à ma pauvre mère, oubliée dans son coin. Je commençai alors à
aimer mon père, et ma tendresse pour lui s'accrut même d'une
véritable admiration quand je pus le voir, dans toutes les
solennités de la vie mondaine, chasses, courses, bals, dîners,
développer les qualités sympathiques de sa brillante nature.
Ecuyer admirable, causeur éblouissant, beau joueur, coeur
intrépide, main ouverte, je le regardais comme un type achevé
de grâce virile et de noblesse chevaleresque. Il s'appelait
lui-même, en souriant avec une sorte d'amertume, le dernier
gentilhomme.
Tel était mon père dans le monde; mais, aussitôt rentré au
logis, nous n'avions plus sous les yeux, ma mère et moi, qu'un
vieillard inquiet, morose et violent.
Les emportements de mon père vis-à-vis d'une créature aussi
douce, aussi délicate que l'était ma mère, m'auraient
assurément révolté, s'ils n'avaient été suivis de ces vifs
retours de tendresse et de ces redoublements d'attentions dont
j'ai parlé. Justifié à mes yeux par ces témoignages de
repentir, mon père ne me paraissait plus qu'un homme
naturellement bon et sensible, mais jeté quelquefois hors de
lui-même par une résistance opiniâtre et systématique à tous
ses goûts et à toutes ses prédilections. Je croyais ma mère
atteinte d'une affection nerveuse, d'une sorte de maladie
noire. Mon père me le donnait à entendre, bien qu'observant
toujours sur ce sujet une réserve que je jugeais trop
légitime.
Les sentiments de ma mère à l'égard de mon père me semblaient
d'une nature indéfinissable. Les regards qu'elle attachait sur
lui paraissaient s'enflammer quelquefois d'une étrange
expression de sévérité; mais ce n'était qu'un éclair, et
l'instant d'après ses beaux yeux humides et son visage
inaltéré ne lui témoignaient plus qu'un dévouement attendri et
une soumission passionnée.
Ma mère avait été mariée à quinze ans, et je touchais ma
vingt-deuxième année, quand ma soeur, ma pauvre Hélène, vint
au monde. Peu de temps après sa naissance, mon père, sortant
un matin, le front soucieux, de la chambre où ma mère
languissait, me fit signe de le suivre dans le jardin. Après
deux ou trois tours faits en silence:
-- Votre mère, Maxime, me dit-il, devient de plus en plus
bizarre!
-- Elle est si souffrante, mon père!
-- Oui, sans doute; mais elle a une fantaisie bien singulière
: elle désire que vous fassiez votre droit.
-- Mon droit! Comment ma mère veut-elle qu'à mon âge, avec ma
naissance et dans ma situation, j'aille me traîner sur les
bancs d'une école? Ce serait ridicule!
-- C'est mon opinion, dit sèchement mon père; mais votre mère
est malade, et tout est dit.
J'étais alors un fat, très enflé de mon nom, de ma jeune
importance et de mes petits succès de salon; mais j'avais le
coeur sain, j'adorais ma mère, avec laquelle j'avais vécu
pendant vingt ans dans la plus étroite intimité qui puisse
unir deux âmes en ce monde: je courus l'assurer de mon
obéissance; elle me remercia en inclinant le tête avec un
triste sourire, et me fit embrasser ma soeur endormie sur ses
genoux.
Nous demeurions à une demi-lieue de Grenoble; je pus donc
suivre un cours de droit sans quitter le logis paternel. Ma
mère se faisait rendre compte jour par jour du progrès de mes
études avec un intérêt si persévérant, si passionné, que j'en
vins à me demander s'il n'y avait pas au fond de cette
préoccupation extraordinaire quelque chose de plus qu'une
fantaisie maladive: si, par hasard, la répugnance et le
dédain de mon père pour le côté positif et ennuyeux de la vie
n'avaient pas introduit dans notre fortune quelque secret
désordre que la connaissance du droit et l'habitude des
affaires devraient, suivant les espérances de ma mère,
permettre à son fils de réparer. Je ne pus cependant m'arrêter
à cette pensée: je me souvenais, à la vérité, d'avoir entendu
mon père se plaindre amèrement des désastres que notre fortune
avait subis à l'époque révolutionnaire, mais dès longtemps ces
plaintes avaient cessé, et en tout temps d'ailleurs je n'avais
pu m'empêcher de les trouver assez injustes, notre situation
de fortune me paraissant des plus satisfaisantes. Nous
habitions en effet auprès de Grenoble le château héréditaire
de notre famille, qui était cité dans le pays pour son grand
air seigneurial. Il nous arrivait souvent, à mon père et à
moi, de chasser tout un jour sans sortir de nos terres ou de
nos bois. Nos écuries étaient monumentales, et toujours
peuplées de chevaux de prix qui étaient la passion et
l'orgueil de mon père. Nous avions de plus à Paris, sur le
boulevard des Capucines, un bel hôtel où un pied-à-terre
confortable nous était réservé. Enfin, dans la tenue
habituelle de notre maison, rien ne pouvait trahir l'ombre de
la gêne ou de l'expédient. Notre table même était toujours
servie avec une délicatesse particulière et raffinée à
laquelle mon père attachait du prix.
La santé de ma mère cependant déclinait sur une pente à peine
sensible, mais continue. Il arriva un temps où ce caractère
angélique s'altéra. Cette bouche, qui n'avait jamais eu que de
douces paroles, en ma présence du moins, devint amère et
agressive; chacun de mes pas hors du château fut l'objet d'un
commentaire ironique. Mon père, qui n'était pas plus épargné
que moi, supportait ces attaques avec une patience qui de sa
part me paraissait méritoire; mais il prit l'habitude de vivre
plus que jamais hors de chez lui, éprouvant, me disait-il, le
besoin de se distraire, de s'étourdir sans cesse. Il
m'engageait toujours à l'accompagner; et trouvait dans mon
amour du plaisir, dans l'ardeur impatiente de mon âge, et,
pour dire tout, dans la lâcheté de mon coeur, une trop facile
obéissance.
Un jour du mois de septembre 185., des courses dans lesquelles
mon père avait engagé plusieurs chevaux devaient avoir lieu
sur un emplacement situé à quelque distance du château. Nous
étions partis de grand matin, mon père et moi, et nous avions
déjeuné sur le théâtre de la course. Vers le milieu de la
journée, comme je galopais sur la lisière de l'hippodrome pour
suivre de plus près les péripéties de la lutte, je fus rejoint
tout à coup par un de nos domestiques, qui me cherchait, me
dit-il, depuis plus d'une demi-heure: il ajouta que mon père
était déjà retourné au château, où ma mère l'avait fait
appeler, et où il me priait de le suivre sans retard.
-- Mais qu'y a-t-il, au nom du ciel?
-- Je crois que madame est plus mal, me répondit cet homme.
Et je partis comme un fou.
En arrivant, je vis ma soeur qui jouait sur la pelouse, au
milieu de la grande coeur silencieuse et déserte. Elle
accourut au-devant de moi, comme je descendais de cheval, et
me dit en m'embrassant, avec un air de mystère affairé et
presque joyeux:
-- Le curé est venu!
Je n'apercevais portant dans la maison aucune animation
extraordinaire, aucun signe de désordre ou d'alarme. Je gravis
l'escalier à la hâte, et je traversai le boudoir qui
communiquait à la chambre de ma mère, quand la porte s'ouvrit
doucement: mon père parut. Je m'arrêtai devant lui; il était
très pâle, et ses lèvres tremblaient.
-- Maxime, me dit-il dans me regarder, votre mère vous
demande.
Je voulais l'interroger, il me fit signe de la main et
s'approcha rapidement d'une fenêtre, comme pour regarder au
dehors. J'entrai. -- Ma mère était à demi couchée dans son
fauteuil, hors duquel un de ses bras pendait comme inerte. Sur
son visage, d'une blancheur de cire, je retrouvai soudain
l'exquise douceur et la grâce délicate que la souffrance en
avait naguère exilées: déjà l'ange de l'éternel repos
étendait visiblement son aile sur ce front apaisé. Je tombai à
genoux: elle entr'ouvrit les yeux, releva péniblement sa tête
fléchissante, et m'enveloppa d'un long regard. Puis, d'une
voix qui n'était plus qu'un souffle interrompu, elle me dit
lentement ces paroles:
-- Pauvre enfant!... Je suis usée, vois-tu... Ne pleure
pas!... Tu m'as un peu abandonnée tout ce temps-ci; mais
j'étais si maussade!... Nous nous reverrons, Maxime, nous nous
expliquerons, mon fils... Je n'en puis plus!... Rappelle à ton
père ce qu'il m'a promis. Toi, dans ce combat de la vie, sois
fort, et pardonne aux faibles!
Elle parut épuisée, s'interrompit un moment, puis, levant un
doigt avec effort et me regardant fixement:
-- Ta soeur! dit-elle.
Ses paupières bleuâtres se refermèrent, puis elle les rouvrit
tout à coup en étendant les bras d'un geste raide et sinistre.
Je poussai un cri, mon père accourut et pressa longtemps sur
sa poitrine, avec des sanglots déchirants, ce pauvre corps
d'une martyre.
Quelques semaines plus tard, sur le désir formel de mon père,
qui, me dit-il, ne faisait qu'obéir aux derniers voeux de
celle que nous pleurions, je quittais la France et je
commençais à travers le monde cette vie nomade que j'ai menée
presque jusqu'à ce jour. Durant une absence d'une année, mon
coeur, de plus en plus aimant, à mesure que la mauvaise fougue
de l'âge s'amortissait, mon coeur me pressa plus d'une fois de
venir me retremper à la source de ma vie, entre la tombe de ma
mère et le berceau de ma jeune soeur; mais mon père avait fixé
lui-même la durée précise de mon voyage, et il ne m'avait
point élevé à traiter légèrement ses volontés. Sa
correspondance, affectueuse, mais brève, n'annonçait aucune
impatience à l'égard de mon retour; je n'en fus que plus
effrayé lorsque, débarquant à Marseille il y a deux mois, je
trouvai plusieurs lettres de mon père qui toutes me
rappelaient avec une hâte fébrile.
Ce fut par une sombre soirée de février que je revis les
murailles massives de notre antique demeure se détachant sur
une légère couche de neige qui couvrait la campagne. Une bise
aigre et glacée soufflait par intervalles; des flocons de
givre tombaient comme des feuilles mortes des arbres de
l'avenue, et se posaient sur le sol humide avec un bruit
faible et triste. En entrant dans la cour, je vis une ombre,
qui me parut être celle de mon père, se dessiner sur une des
fenêtres du grand salon, qui était au rez-de-chaussée, et qui,
dans les derniers temps de la vie de ma mère, ne s'ouvrait
jamais. Je me précipitai; en m'apercevant, mon père poussa une
sourde exclamation; puis il m'ouvrit ses bras, et je sentis
son coeur palpiter violemment contre le mien.
-- Tu es gelé, mon pauvre enfant, me dit-il, me tutoyant
contre sa coutume. Chauffe-toi, chauffe-toi. Cette pièce est
froide, mais je m'y tiens maintenant de préférence, parce
qu'au moins on y respire.
-- Votre santé, mon père?
-- Passable, tu vois. -- Et, me laissant près de la cheminée,
il reprit à travers cet immense salon, que deux ou trois
bougies éclairaient à peine, la promenade que je semblais
avoir interrompue. Cet étrange accueil m'avait consterné. Je
regardais mon père avec stupeur. -- As-tu vu mes cheveux? me
dit-il tout à coup sans s'arrêter.
-- Mon père!...
-- Ah! tiens, c'est juste! tu arrives. -- Après un silence: --
Maxime, reprit-il, j'ai à vous parler.
-- Je vous écoute, mon père.
Il sembla ne pas m'entendre, se promena quelque temps, et
répéta plusieurs fois par intervalles:
-- J'ai à vous parler, mon fils.
Enfin il poussa un soupir profond, passa une main sur son
front, et, s'asseyant brusquement, il me montra un siège en
face de lui. Alors, comme s'il eût désiré de parler sans en
trouver le courage, ses yeux s'arrêtèrent sur les miens, et
j'y lus une expression d'angoisse, d'humilité et de
supplication, qui, de la part d'un homme aussi fier que
l'était mon père, me toucha profondément. Quels que pussent
être les torts qu'il avait tant de peine à confesser, je
sentais au fond de l'âme qu'ils lui étaient bien largement
pardonnés, quand soudain ce regard, qui ne me quittait pas,
prit une fixité étonnée, vague et terrible: la main de mon
père se crispa sur mon bras; il se souleva de son fauteuil,
et, retombant aussitôt, il s'affaissa lourdement sur le
parquet. -- Il n'était plus.
Notre coeur ne raisonne point, ne calcule point. C'est sa
gloire. Depuis un moment, j'avais tout deviné: une seule
minute avait suffi pour me révéler tout à coup sans un mot
d'explication, par un jet de lumière irrésistible, cette
fatale vérité que mille faits se répétant chaque jour sous mes
yeux pendant vingt années n'avaient pu me faire soupçonner.
J'avais compris que la ruine était là, dans cette maison, sur
ma tête. Eh bien, je ne sais si mon père me laissant comblé de
ses bienfaits m'eût coûté plus de larmes et des larmes plus
amères. A mes regrets, à ma profonde douleur se joignait une
pitié qui, remontant du fils au père, avait quelque chose
d'étrangement poignant. Je revoyais toujours ce regard
suppliant, humilié, éperdu; je me désespérais de n'avoir pu
dire une parole de consolation à ce malheureux coeur avant
qu'il se brisât, et je criais follement à celui qui ne
m'entendait plus: "Je vous pardonne! je vous pardonne!" Dieu!
quels instants!
Autant que j'ai pu conjecturer, ma mère en mourant avait fait
promettre à mon père de vendre la plus grande partie de ses
biens, de payer entièrement la dette énorme qu'il avait
contractée en dépensant tous les ans un tiers de plus que son
revenu, et de se réduire ensuite strictement à vivre de ce qui
lui resterait. Mon père avait essayé de tenir cet engagement:
il avait vendu ses bois et une portion de ses terres; mais, se
voyant maître alors d'un capital considérable, il n'en avait
consacré qu'une faible part à l'amortissement de sa dette, et
avait entrepris de rétablir sa fortune en confiant le reste
aux détestables hasards de la Bourse. Ce fut ainsi qu'il
acheva de se perdre.
Je n'ai pu encore sonder jusqu'au fond l'abîme où nous sommes
engloutis. Une semaine après la mort de mon père, je tombai
gravement malade, et c'est à peine si, après deux mois de
souffrance, j'ai pu quitter notre château patrimonial le jour
où un étranger en prenait possession. Heureusement un vieil
ami de ma mère qui habite Paris, et qui était chargé autrefois
des affaires de notre famille en qualité de notaire, est venu
à mon aide dans ces tristes circonstances: il m'a offert
d'entreprendre lui-même un travail de liquidation qui
présentait à mon inexpérience des difficultés inextricables.
Je lui ai abandonné absolument le soin de régler les affaires
de la succession, et je présume que sa tâche est aujourd'hui
terminée. A peine arrivé hier matin, j'ai couru chez lui: il
était à la campagne, d'où il ne doit revenir que demain. Ces
deux journées ont été cruelles: l'incertitude est vraiment le
pire de tous les maux, parce qu'il est le seul qui suspende
nécessairement les ressorts de l'âme et qui ajourne le
courage. Il m'eût bien surpris, il y a dix ans, celui qui
m'eût prophétisé que ce vieux notaire, dont le langage
formaliste et la raide politesse nous divertissaient si fort,
mon père et moi, serait un jour l'oracle de qui j'attendrais
l'arrêt suprême de ma destinée! Je fais mon possible pour me
tenir en garde contre des espérances exagérées: j'ai calculé
approximativement que, toutes nos dettes payées, il nous
resterait un capital de cent vingt à cent cinquante mille
francs. Il est difficile qu'une fortune qui s'élevait à cinq
millions ne nous laisse pas au moins cette épave. Mon
intention est de prendre pour ma part une dizaine de mille
francs, et d'aller chercher fortune dans les nouveaux Etats de
l'Union; j'abandonnerai le reste à ma soeur.
Voilà assez d'écriture pour ce soir. Triste occupation que de
retracer de tels souvenirs! Je sens néanmoins qu'elle m'a
rendu un peu de calme. Le travail certainement est une loi
sacrée, puisqu'il suffit d'une faire la plus légère
application pour éprouver je ne sais quel contentement et
quelle sérénité. L'homme cependant n'aime point le travail:
il n'en peut méconnaître les infaillibles bienfaits; il les
goûte chaque jour, s'en applaudit, et chaque lendemain il se
remet au travail avec la même répugnance. Il me semble qu'il y
a là une contradiction singulière et mystérieuse, comme si
nous sentions à la fois dans le travail le châtiment et le
caractère divin et paternel du juge.
Jeudi.
Ce matin, à mon réveil, on m'a remis une lettre du vieux
Laubépin. Il m'invitait à dîner, en s'excusant de la liberté
grande; il ne me faisait d'ailleurs aucune communication
relative à mes intérêts. J'ai mal auguré de cette réserve.
En attendant l'heure fixée, j'ai fait sortir ma soeur de son
couvent, et je l'ai promenée dans Paris. L'enfant ne se doute
pas de notre ruine. Elle a eu, dans le cours de la journée,
diverses fantaisies assez coûteuses. Elle s'est approvisionnée
largement de gants, de papier rose, de bonbons pour ses amies,
d'essences fines, de savons extraordinaires, de petits
pinceaux, toutes choses fort utiles sans soute, mais qui le
sont moins qu'un dîner. Puisse-t-elle l'ignorer toujours!
A six heures, j'étais rue Cassette, chez M. Laubépin. Je ne
sais quel âge peut avoir notre vieil ami; mais, aussi loin que
remontent mes souvenirs dans le passé, je l'y retrouve tel que
je l'ai revu aujourd'hui, grand, sec, un peu voûté, cheveux
blancs en désordre, oeil perçant sous des touffes de sourcils
noirs, une physionomie robuste et fine tout à la fois. J'ai
revu en même temps l'habit noir d'une coupe antique, la
cravate blanche professionnelle, le diamant héréditaire au
jabot, -- bref, tous les signes extérieurs d'un esprit grave,
méthodique et ami des traditions. Le vieillard m'attendait
devant la porte ouverte de son petit salon: après une
profonde inclination, il a saisi légèrement ma main entre deux
doigts, et m'a conduit en face d'une vieille dame d'apparence
assez simple qui se tenait debout devant la cheminée: "M. le
marquis de Champcey d'Hauterive!" a dit alors M. Laubépin de
sa voix forte, grasse et emphatique; puis tout à coup, d'un
ton plus humble, en se retournant vers moi: "Madame
Laubépin!"
Nous nous sommes assis, et il y a eu un moment de silence
embarrassé. Je m'étais attendu à un éclaircissement immédiat
sur ma situation définitive: voyant qu'il était différé, j'ai
présumé qu'il ne pouvait être d'une nature agréable, et cette
présomption m'était confirmée par les regards de compassion
discrète dont madame Laubépin m'honorait furtivement. Quant à
M. Laubépin, il m'observait avec une attention singulière, qui
ne me paraissait pas exempte de malice. Je me suis rappelé
alors que mon père avait toujours prétendu flairer dans le
coeur du cérémonieux tabellion et sous ses respects affectés,
un vieux reste de levain bourgeois, roturier, et même jacobin.
Il m'a semblé que ce levain fermentait un peu en ce moment, et
que les secrètes antipathies du vieillard trouvaient quelque
satisfaction dans le spectacle d'un gentilhomme à la torture.
J'ai pris aussitôt la parole en essayant de montrer, malgré
l'accablement réel que j'éprouvais, une pleine liberté
d'esprit:
-- Comment, monsieur Laubépin, ai-je dit, vous avez quitté la
place des Petits-Pères, cette chère place des Petits-Pères?
Vous avez pu vous décider à cela? Je ne l'aurais jamais cru.
-- Mon Dieu! monsieur le marquis, a répondu M. Laubépin, c'est
effectivement une infidélité qui n'est point de mon âge; mais,
en cédant l'étude, j'ai dû céder le logis, attendu qu'un
panonceau ne se déplace pas comme une enseigne.
-- Cependant vous vous occupez encore d'affaires?
-- A titre amical et officieux, oui, monsieur le marquis.
Quelques familles honorables, considérables, dont j'ai eu le
bonheur d'obtenir la confiance pendant une pratique de
quarante-cinq années, veulent bien encore quelquefois, dans
des circonstances particulièrement délicates, réclamer les
avis de mon expérience, et je crois pouvoir ajouter qu'elles
se repentent rarement de les avoir suivis.
Comme M. Laubépin achevait de se rendre à lui-même ce
témoignage, une vieille domestique est venue annoncer que le
dîner était servi. J'ai eu alors l'avantage de conduire madame
Laubépin dans la salle voisine. Pendant tout le repas, la
conversation s'est traînée dans la plus insignifiante
banalité, M. Laubépin ne cessant d'attacher sur moi son regard
perçant et équivoque, tandis que madame Laubépin prenait, en
m'offrant de chaque plat, ce ton douloureux et pitoyable qu'on
affecte auprès du lit d'une malade. Enfin on s'est levé, et le
vieux notaire m'a introduit dans son cabinet, où l'on nous a
aussitôt servi le café. Me faisant asseoir alors, et
s'adossant à la cheminée:
-- Monsieur le marquis, a dit M. Laubépin, vous m'avez fait
l'honneur de me confier le soin de liquider la succession de
feu M. le marquis de Champcey d'Hauterive, votre père. Je
m'apprêtais hier même à vous écrire, quand j'ai su votre
arrivée à Paris, laquelle me permet de vous rendre compte de
vive voix du résultat de mon zèle et de mes opérations.
-- Je pressens, monsieur, que ce résultat n'est pas heureux.
-- Non, monsieur le marquis, et je ne vous cacherai pas que
vous devez vous armer de courage pour l'apprendre; mais il est
dans mes habitudes de procéder avec méthode. Ce fut, monsieur,
en l'année 1820, que mademoiselle Louise-Hélène Dugald
Delatouche d'Erouville fut recherchée en mariage par
Charles-Christian Odiot, marquis de Champcey d'Hauterive. Investi par
une sorte de tradition séculaire de la direction des intérêts
de la famille Dugald Delatouche, et admis en outre dès
longtemps près de la jeune héritière de cette maison sur le
pied d'une familiarité respectueuse, je dus employer tous les
arguments de la raison pour combattre le penchant de son coeur
et la détourner de cette funeste alliance. Je dis funeste
alliance, non pas que la fortune de M. de Champcey, malgré
quelques hypothèques dont elle était grevée dès cette époque,
ne fût égale à celle de mademoiselle Delatouche; mais je
connaissais le caractère et le tempérament, héréditaires en
quelque sorte, de M. de Champcey. Sous les dehors séduisants
et chevaleresques qui le distinguaient comme tous ceux de sa
maison, j'apercevais clairement l'irréflexion obstinée,
l'incurable légèreté, la fureur du plaisir, et finalement
l'implacable égoïsme...
-- Monsieur, ai-je interrompu brusquement, la mémoire de mon
père m'est sacrée, et j'entends qu'elle le soit à tous ceux
qui parlent de mon père devant moi.
-- Monsieur, a repris le vieillard avec une émotion soudaine
et violente, je respecte ce sentiment; mais, en parlant de
votre père, j'ai grand'peine à oublier que je parle de l'homme
qui a tué votre mère, une enfant héroïque, une sainte, un
ange!
Je m'étais levé fort agité. M. Laubépin, qui avait fait
quelques pas à travers la chambre, m'a saisi le bras.
-- Pardon, jeune homme, m'a-t-il dit; mais j'aimais votre
mère. Je l'ai pleurée. Veuillez me pardonner... Puis, se
replaçant devant la cheminée: -- Je reprends, a-t-il ajouté
du ton solennel qui lui est ordinaire; j'eus l'honneur et le
chagrin de rédiger le contrat de mariage de madame votre mère.
Malgré mon insistance, le régime dotal avait été écarté, et ce
ne fut pas sans de grands efforts que je parvins à introduire
dans l'acte une clause protectrice qui déclarait inaliénable,
sans la volonté légalement constatée de madame votre mère, un
tiers environ de ses apports immobiliers. Vaine précaution,
monsieur le marquis, et je pourrais dire précaution cruelle
d'une amitié mal inspirée, car cette clause fatale ne fit que
préparer à celle dont elle devait sauvegarder le repos ses
plus insupportables tourments; -- j'entends ces luttes, ces
querelles, ces violences dont l'écho dut frapper vos oreilles
plus d'une fois, et dans lesquelles on arrachait lambeaux par
lambeaux à votre malheureuse mère le dernier héritage, le pain
de ses enfants!
-- Monsieur, je vous en prie!
-- Je m'incline, monsieur le marquis... Je ne parlerai que du
présent. A peine honoré de votre confiance, mon premier
devoir, monsieur, était de vous engager à n'accepter que sous
bénéfice d'inventaire la succession embarrassée qui vous était
échue.
-- Cette mesure, monsieur, m'a paru outrageante pour la
mémoire de mon père et j'ai dû m'y refuser.
M. Laubépin, après m'avoir lancé un de ces regards
inquisiteurs qui lui sont familiers, a repris:
-- Vous n'ignorez pas apparemment, monsieur, que, faute
d'avoir usé de cette faculté légale, vous demeurez passible
des charges de la succession, lors même que ces charges en
excéderaient la valeur. Or j'ai actuellement le devoir pénible
de vous apprendre, monsieur le marquis, que ce cas est
précisément celui qui se présente dans l'espèce. Comme vous le
verrez dans ce dossier, il est parfaitement constant qu'après
la vente de votre hôtel à des conditions inespérées, vous et
mademoiselle votre soeur resterez encore redevables envers les
créanciers de monsieur votre père d'une somme de quarante-cinq
mille francs.
Je suis demeuré véritablement atterré à cette nouvelle, qui
dépassait mes plus fâcheuses appréhensions. Pendant une
minute, j'ai prêté une attention hébétée au bruit monotone de
la pendule, sur laquelle je fixais un oeil sans regard.
-- Maintenant, a repris M. Laubépin après un silence, le
moment est venu de vous dire, monsieur le marquis, que madame
votre mère, en prévision des éventualités qui se réalisent
malheureusement aujourd'hui, m'a remis en dépôt quelques
bijoux dont la valeur est estimée à cinquante mille francs
environ. Pour empêcher que cette faible somme, votre unique
ressources désormais, ne passe aux mains des créanciers de la
succession, nous pouvons user, je crois, du subterfuge légal
que vais avoir l'honneur de vous soumettre.
-- Mais cela est tout à fait inutile, monsieur. Je suis trop
heureux de pouvoir, à l'aide de cet appoint inattendu, solder
intégralement les dettes de mon père, et je vous prierai de le
consacrer à cet emploi.
M. Laubépin s'est légèrement incliné.
-- Soit, a-t-il dit; mais il m'est impossible de ne pas vous
faire observer, monsieur le marquis, qu'une fois ce
prélèvement opéré sur le dépôt qui est entre mes mains, il ne
vous restera pour toute fortune, à mademoiselle Hélène et à
vous, qu'une somme de quatre à cinq mille livres, laquelle, au
taux actuel de l'argent, vous donnera un revenu de deux cent
vingt-cinq francs. Ceci posé, monsieur le marquis, qu'il me
soit permis de vous demander, à titre confidentiel, amical et
respectueux, si vous avez avisé à quelques moyens d'assurer
votre existence et celle de votre soeur et pupille et quels
sont vos projets?
-- Je n'en ai plus aucun, monsieur, je vous l'avoue. Tous ceux
que j'avais pu former sont inconciliables avec le dénuement
absolu où je me trouve réduit. Si j'étais seul au monde, je me
ferais soldat; mais j'ai ma soeur, et je ne puis souffrir le
pensée de voir la pauvre enfant réduite au travail et aux
privations. Elle est heureuse dans son couvent; elle est assez
jeune pour y demeurer quelques années encore. J'accepterais du
meilleur de mon coeur toute occupation qui me permettrait, en
me réduisant moi-même à l'existence la plus étroite, de gagner
chaque année le prix de la pension de ma soeur, et de lui
amasser une dot pour l'avenir.
M. Laubépin m'a regardé fixement.
-- Pour atteindre cet honorable objectif, a-t-il repris, vous
ne devez pas penser, monsieur le marquis, à entrer, à votre
âge, dans la lente filière des administrations publiques et
des fonctions officielles. Il vous faudrait un emploi qui vous
assurât dès le début cinq ou six mille francs de revenu
annuel. Je dois vous dire que, dans l'état de notre
organisation sociale, il ne suffit nullement d'avancer la main
pour trouver ce desideratum. Heureusement, j'ai à vous
communiquer quelques propositions vous concernant, qui sont de
nature à modifier dès à présent, et sans grand effort, votre
situation.
Les yeux de M. Laubépin se sont attachés sur moi avec une
attention plus pénétrante que jamais, et il a continué:
-- En premier lieu, monsieur le marquis, je serai près de vous
l'organe d'un spéculateur habile, riche et influent; ce
personnage a conçu l'idée d'une entreprise considérable dont
la nature vous sera expliquée ci-après, et qui ne peut réussir
que par le concours particulier de la classe aristocratique de
ce pays. Il pense qu'un nom ancien et illustre comme le vôtre,
monsieur le marquis, figurant parmi ceux des membres
fondateurs de l'entreprise, aurait pour effet de lui gagner
des sympathies dans les rangs du public spécial auquel le
prospectus doit être adressé. En vue de cet avantage, il vous
offre d'abord ce qu'on nomme communément une prime, c'est-à-dire
une dizaine d'actions à titre gratuit, dont la valeur,
estimée dès ce moment à dix mille francs, serait
vraisemblablement triplée par le succès de l'opération. En
outre...
-- Tenez-vous-en là, monsieur; de telles ignominies ne valent
pas la peine que vous preniez des les formuler.
J'ai vu briller soudain l'oeil du vieillard sous ses épais
sourcils, comme si une étincelle s'en fût détachée. Un faible
sourire a détendu les plis rigides de son visage.
-- Si la proposition ne vous plaît pas, monsieur le marquis,
a-t-il dit en grasseyant, elle ne me plaît pas plus qu'à vous.
Toutefois j'ai cru devoir vous la soumettre. En voici une
autre qui vous sourira peut-être davantage, et qui de fait est
plus avenante. Je compte, monsieur, au nombre de mes plus
anciens clients un commerçant honorable qui s'est retiré des
affaires depuis peu de temps, et qui jouit désormais
paisiblement, auprès d'une fille unique et conséquemment
adorée, d'une _aurea mediocritas_ que j'évalue à vingt-cinq
mille livres de revenu. Le hasard voulut, il y a trois jours,
que la fille de mon client fût informée de votre situation:
j'ai cru devoir, j'ai même pu m'assurer, pour tout dire, que
l'enfant, laquelle d'ailleurs est agréable à voir et pourvue
de qualités estimables, n'hésiterait pas un instant à accepter
de votre main le titre de marquise de Champcey. Le père
consent et je n'attends qu'un mot de vous, monsieur le
marquis, pour vous dire le nom et la demeure de cette
famille... intéressante.
-- Monsieur, ceci me détermine tout à fait: je quitterai dès
demain un titre qui dans ma situation est dérisoire, et qui en
outre semble devoir m'exposer aux plus misérables entreprises
de l'intrigue. Le nom originaire de ma famille est Odiot:
c'est le seul que je compte porter désormais. Maintenant,
monsieur, en reconnaissant toute la vivacité de l'intérêt qui
a pu vous engager à vous faire l'interprète de ces singulières
propositions, je vous prierai de m'épargner toutes celles qui
pourraient avoir un caractère analogue.
-- En ce cas, monsieur le marquis, a répondu M. Laubépin, je
n'ai absolument plus rien à vous dire. En même temps, pris
d'un accès subit de jovialité, il a frotté ses mains l'une
contre l'autre avec un bruit de parchemins froissés. Puis il a
ajouté en riant: Vous serez un homme difficile à caser,
monsieur Maxime. Ah! ah! très difficile à caser. Il est
extraordinaire, monsieur, que je n'aie pas remarqué plus tôt
la saisissante similitude que la nature s'est plus à établir
entre votre physionomie et celle de madame votre mère. Les
yeux et le sourire en particulier... mais ne nous égarons pas,
et puisqu'il vous convient de ne devoir qu'à un honorable
travail vos moyens d'existence, souffrez que je vous demande
quels peuvent être vos talents et vos aptitudes?
-- Mon éducation, monsieur, a été naturellement celle d'un
homme destiné à la richesse et à l'oisiveté. Cependant j'ai
étudié le droit. J'ai même le titre d'avocat.
-- D'avocat? ah diable! vous êtes avocat? Mais le titre ne
suffit pas: dans la carrière du barreau, plus que dans aucune
autre, il faut payer de sa personne... et là... voyons... vous
sentez-vous éloquent, monsieur le marquis?
-- Si peu, monsieur, que je me crois tout à fait incapable
d'improviser deux phrases en public.
-- Hum! ce n'est pas là précisément ce qu'on peut appeler une
vocation d'orateur. Il faudra donc vous tourner d'un autre
côté; mais la matière exige de plus amples réflexions. Je vois
d'ailleurs que vous êtes fatigué, monsieur le marquis. Voici
votre dossier que je vous prie d'examiner à loisir. J'ai
l'honneur de vous saluer, monsieur. Permettez-moi de vous
éclairer. Pardon... dois-je attendre de nouveaux ordres avant
de consacrer au payement de vos créanciers le prix des bijoux
et joyaux qui sont entre mes mains?
-- Non, certainement. J'entends de plus que vous préleviez sur
cette réserve la juste rémunération de vos bons offices.
Nous étions arrivés sur le palier de l'escalier: M. Laubépin,
dont la taille se courbe un peu lorsqu'il est en marche, s'est
redressé brusquement.
-- En ce qui concerne vos créanciers, monsieur le marquis,
m'a-t-il dit, je vous obéirai avec respect. Pour ce qui me
regarde, j'ai été l'ami de votre mère, et je prie humblement,
mais instamment, le fils de votre mère de me traiter en ami.
J'ai tendu au vieillard une main qu'il a serrée avec force, et
nous nous sommes séparés.
Rentré dans la petite chambre que j'occupe sous les toits de
cet hôtel, qui déjà ne m'appartient plus, j'ai voulu me
prouver à moi-même que la certitude de ma complète détresse ne
me plongeait pas dans un abattement indigne d'un homme. Je me
suis mis à écrire le récit de cette journée décisive de ma
vie, en m'appliquant à conserver la phraséologie exacte du
vieux notaire, et ce langage mêlé de raideur et de courtoisie,
de défiance et de sensibilité, qui, pendant que j'avais l'âme
navrée, a fait plus d'une fois sourire mon esprit.
Voilà donc la pauvreté, non plus cette pauvreté cachée, fière,
poétique, que mon imagination menait bravement à travers les
grands bois, les déserts et les savanes, mais la positive
misère, le besoin, la dépendance, l'humiliation, quelque chose
de pis encore, la pauvreté amère du riche déchu, la pauvreté
en habit noir, qui cache ses mains nues aux anciens amis qui
passent! -- Allons, frère, courage!...
Lundi, 27 avril.
J'ai attendu en vain depuis cinq jours des nouvelles de M.
Laubépin. J'avoue que je comptais sérieusement sur l'intérêt
qu'il avait paru me témoigner. Son expérience, ses
connaissances pratiques, ses relations étendues lui donnaient
les moyens de m'être utile. J'étais prêt à faire, sous sa
direction, toutes les démarches nécessaires; mais, abandonné à
moi-même, je ne sais absolument de quel côté tourner mes pas.
Je le croyais un de ces hommes qui promettent peu et qui
tiennent beaucoup. Je crains de m'être mépris. Ce matin, je
m'étais déterminé à me rendre chez lui, sous prétexte de lui
remettre les pièces qu'il m'avait confiées, et dont j'ai pu
vérifier la triste exactitude. On m'a dit que le bonhomme
était allé goûter les douceurs de la villégiature dans je ne
sais quel château au fond de la Bretagne. Il est encore absent
pour deux ou trois jours. Ceci m'a véritablement consterné. Je
n'éprouvais pas seulement le chagrin de rencontrer
l'indifférence et l'abandon où j'avais pensé trouver
l'empressement d'une amitié dévouée; j'avais de plus
l'amertume de m'en retourner comme j'étais venu, avec une
bourse vide. Je comptais en effet prier M. Laubépin de
m'avancer quelque argent sur les trois ou quatre mille francs
qui doivent nous revenir après le payement intégral de nos
dettes, car j'ai eu beau vivre en anachorète depuis mon
arrivée à Paris, la somme insignifiante que j'avais pu
réserver pour mon voyage est complètement épuisée, et si
complètement, qu'après avoir fait ce matin un véritable
déjeuner de pasteur, _castaneae molles et pressi copia lactis_,
j'ai dû recourir, pour dîner ce soir, à une sorte
d'escroquerie dont je veux consigner ici le souvenir
mélancolique.
Moins on a déjeuné, plus on désire dîner. C'est un axiome dont
j'ai senti aujourd'hui toute la force bien avant que le soleil
eût achevé son cours. Parmi les promeneurs que la douceur du
ciel avait attirés cet après-midi aux Tuileries, et qui
regardaient se jouer les premiers sourires du printemps sur la
face de marbre des sylvains, on remarquait un homme jeune
encore, et d'une tenue irréprochable, qui paraissait étudier
avec une sollicitude extraordinaire le réveil de la nature.
Non content de dévorer de l'oeil la verdure nouvelle, il
n'était point rare de voir ce personnage détacher furtivement
de leurs tiges de jeunes pousses appétissantes, des feuilles à
demi déroulées, et les porter à ses lèvres avec une curiosité
de botaniste. J'ai pu m'assurer que cette ressource
alimentaire, qui m'avait été indiquée par l'histoire des
naufrages, était d'une valeur fort médiocre. Toutefois j'ai
enrichi mon expérience de quelques notions intéressantes:
ainsi je sais désormais que le feuillage du marronnier est
excessivement amer à la bouche, comme au coeur; le rosier
n'est pas mauvais; le tilleul est onctueux et assez agréable;
le lilas poivré -- et malsain, je crois.
Tout en méditant sur ces découvertes, je me suis dirigé vers
le couvent d'Hélène. En mettant le pied dans le parloir, que
j'ai trouvé plein comme une ruche, je me suis senti plus
assourdi qu'à l'ordinaire par les confidences tumultueuses des
jeunes abeilles. Hélène est arrivée, les cheveux en désordre,
les joues enflammées, les yeux rouges et étincelants. Elle
tenait à la main un morceau de main de la longueur de son
bras. Comme elle m'embrassait d'un air préoccupé:
-- Eh bien, fillette, qu'est-ce qu'il y a donc? Tu as pleuré.
-- Non, non, Maxime, ce n'est rien.
-- Qu'est-ce qu'il y a? Voyons...
Elle a baissé la voix:
-- Ah! je suis bien malheureuse, va, mon pauvre Maxime!
-- Vraiment? conte-moi donc cela en mangeant ton pain.
-- Oh! je ne vais certainement pas manger mon pain; je suis
bien trop malheureuse pour manger. Tu sais bien, Lucie, Lucie
Campbell, ma meilleure amie? eh bien, nous sommes brouillées
mortellement.
-- Oh! mon Dieu!... Mais sois tranquille, ma mignonne, vous
vous raccommoderez, va!
-- Oh! Maxime, c'est impossible, vois-tu. Il y a eu des choses
trop graves. Ce n'était rien d'abord; mais on s'échauffe et on
perd la tête, tu sais. Figure-toi que nous jouions au volant,
et Lucie s'est trompée en comptant les points: j'en avais six
cent quatre-vingts, et elle six cent quinze seulement, et elle
a prétendu en avoir six cent soixante-quinze. C'était un peu
trop fort, tu m'avoueras. J'ai soutenu mon chiffre, bien
entendu, elle le sien. "Eh bien! mademoiselle, lui ai-je dit,
consultons ces demoiselles; je m'en rapporte à elles. -- Non,
mademoiselle, m'a-t-elle répondu, je suis sûre de mon chiffre,
et vous êtes une mauvaise joueuse. -- Eh bien, vous,
mademoiselle, lui ai-je dit, vous êtes une menteuse! -- C'est
bien, mademoiselle, a-t-elle dit alors, moi, je vous méprise
trop pour vous répondre!" Ma soeur Sainte-Félix est arrivée à
ce moment-là, heureusement, car je crois que j'allais la
battre... Ainsi voilà ce qui s'est passé. Tu vois s'il est
possible de nous raccommoder après cela. C'est impossible; ce
serait une lâcheté. En attendant, je ne peux pas te dire ce
que je souffre; je crois qu'il n'y a pas une personne sur la
terre qui soit aussi malheureuse que moi.
-- Certainement, mon enfant, il est difficile d'imaginer un
malheur plus accablant que le tien; mais, pour te dire ma
façon de penser, tu te l'es un peu attiré, car, dans cette
querelle, c'est de ta bouche qu'est sortie la parole la plus
blessante. Voyons, est-elle dans le parloir, ta Lucie?
-- Oui, la voilà, là-bas, dans le coin. Et elle m'a montré
d'un signe de tête digne et discret une petite fille très
blonde, qui avait également les joues enflammées et les yeux
rouges, et qui paraissait en train de faire à une vieille dame
très attentive le récit du drame que la soeur Sainte-Félix
avait si heureusement interrompu. Tout en parlant avec un feu
digne du sujet, mademoiselle Lucie lançait de temps à autre un
regard furtif sur Hélène et sur moi.
-- Eh bien, ma chère enfant, ai-je dit, as-tu confiance en
moi?
-- Oui, j'ai beaucoup de confiance en toi, Maxime.
-- En ce cas, voici ce que tu vas faire: tu vas t'en aller
doucement te placer derrière la chaise de mademoiselle Lucie;
tu vas lui prendre la tête comme ceci, en traître, tu vas
l'embrasser sur les deux joues comme cela, de force, et puis
tu vas voir ce qu'elle va faire à son tour.
Hélène a paru hésiter quelques secondes; puis elle est partie
à grands pas, est tombée comme la foudre sur mademoiselle
Campbell, et lui a causé néanmoins la plus douce surprise:
les deux jeunes infortunées, réunies enfin pour jamais, ont
confondu leurs larmes dans un groupe attendrissant, pendant
que la vieille et respectable madame Campbell se mouchait avec
un bruit de cornemuse.
Hélène est revenue me trouver toute radieuse.
-- Eh bien, ma chérie, lui ai-je dit, j'espère que maintenant
tu vas manger ton pain?
-- Oh! vraiment, non, Maxime; j'ai été trop émue, vois-tu, et
puis il faut te dire qu'il est arrivé aujourd'hui une élève,
une nouvelle, qui nous a donné un régal de meringues,
d'éclairs et de chocolat à la crème, de sorte que je n'ai pas
faim du tout. Je suis même très embarrassée, parce que dans
mon trouble j'ai oublié tout à l'heure de remettre mon pain au
panier, comme on doit le faire quand on n'a pas faim au
goûter, et j'ai peur d'être punie; mais, en passant dans la
cour, je vais tâcher de jeter mon pain dans le soupirail de la
cave sans qu'on s'en aperçoive.
-- Comment! petite soeur, ai-je repris en rougissant
légèrement, tu vas perdre ce gros morceau de pain-là?
-- Ah! je sais que ce n'est pas bien, car il y a peut-être des
pauvres qui seraient bien heureux de l'avoir, n'est-ce pas,
Maxime?
-- Il y en a certainement, ma chère enfant.
-- Mais comment veux-tu que je fasse? les pauvres n'entrent
pas ici.
-- Voyons, Hélène, confie-moi ce pain, et je le donnerai en
ton nom au premier pauvre que je rencontrerai, veux-tu?
-- Je crois bien!
L'heure de la retraite a sonné: j'ai rompu le pain en deux
morceaux que j'ai fait disparaître honteusement dans les
poches de mon paletot.
-- Cher Maxime! a repris l'enfant, à bientôt, n'est-ce pas? Tu
me diras si tu as rencontré un pauvre, si tu lui as donné mon
pain, et s'il l'a trouvé bon.
Oui, Hélène, j'ai rencontré un pauvre, et je lui ai donné ton
pain, qu'il a emporté comme une proie dans sa mansarde
solitaire, et il l'a trouvé bon; mais c'était un pauvre sans
courage, car il a pleuré en dévorant l'aumône de tes petites
mains bien-aimées. Je te dirai tout cela, Hélène, car il est
bon que tu saches qu'il y a sur la terre des souffrances plus
sérieuses que tes souffrances d'enfant: je te dirai tout,
excepté le nom du pauvre.
Mardi, 28 avril.
Ce matin, à neuf heures, je sonnais à la porte de M. Laubépin,
espérant vaguement que quelque hasard aurait hâté son retour;
mais on ne l'attend que demain. La pensée m'est venue aussitôt
de m'adresser à madame Laubépin, et de lui faire part de la
gêne excessive où me réduit l'absence de son mari. Pendant que
j'hésitais entre la pudeur et le besoin, la vieille
domestique, effrayée apparemment du regard affamé que je
fixais sur elle, a tranché la question en refermant
brusquement la porte. J'ai pris alors mon parti, et j'ai
résolu de jeûner jusqu'à demain. Je me suis dit qu'après tout
on ne meurt pas pour un jour d'abstinence: si j'étais
coupable en cette circonstance d'un excès de fierté, j'en
devais souffrir seul, et par conséquent cela ne regardait que
moi.