une hauteur d'eau de 2m70 par an) se trouve dans la forêt encore
considérablement augmentée. Nous avons passé tout notre séjour dans la
brousse, au milieu, d'une atmosphère saturée d'humidité, si bien qu'il
nous a été impossible de reconnaître les saisons sèches et pluvieuses
observées à la Côte. Sous la forêt, il pleut toute l'année; la quantité
seule diffère, mais on peut dire que d'avril à juillet les pluies sont
continuelles. Les tornades journalières, pendant ces mois, sont
généralement amenées par le vent du nord. Celles qui succèdent au vent
du sud-ouest, qui est le vent régnant généralement sur la forêt, sont
moins fréquentes, et surtout moins violentes; pendant toute la durée de
la pluie, il se produit une baisse de 5 ou 6 degrés dans la température.
[Illustration: Le débitage des arbres.--D'après une photographie.]
Aux environs de Denguéra, j'avais constaté, du 11 au 25 janvier, un
abaissement anormal de la température, surtout au matin. Il faisait
froid, et le thermomètre marquait 15 degrés. L'hermâttan, vent froid et
sec, venant du nord-est du Sahara, se faisait sentir à ce moment dans la
forêt avant d'arriver à la Côte, où il souffle régulièrement tous les
ans à la même époque.
Cette humidité, chaude et constante à la Côte d'Ivoire, donne à la
végétation une activité sans égale. Aussi les indigènes ne
s'adonnent-ils que fort peu à la culture, la nature leur fournissant,
avec prodigalité, les aliments nécessaires.
Dans leurs champs, situés généralement à 2 ou 3 kilomètres de leurs
villages, ils cultivent surtout des bananiers aux fruits gros et peu
sucrés, qu'ils cuisent et écrasent pour préparer le «foutou»: c'est la
base de leur nourriture. Les ignames et le manioc ne sont conservés que
comme réserves pour les temps de disette et de guerre ou pour les jours
de marche.
Dans leurs plantations poussent encore quelques papayers, des ricins,
des piments, des tomates sauvages. Autour des villages, il n'est pas
rare de rencontrer des citronniers, des manguiers sauvages. Des arbres à
noix de kola blanche ou rouge existent souvent au centre des habitations
ou auprès de l'arbre à palabres du village; ils sont considérés comme
fétiches. Beaucoup de villages sont entourés d'une ceinture de cocotiers
plantés entre les cases et la brousse. Les clôtures des maisons, les
portes fétiches, sont souvent formées par des ricins, des pourghères,
dont les graines purgatives sont connues des indigènes.
Sur les bords des lagunes et des fleuves surtout, et quelquefois tout
autour des villages, des plantations, la forêt fait place à une autre
forêt de palmiers d'espèces variées, parmi lesquelles domine le palmier
à huile. C'est une des richesses du pays, et les produits, amandes et
huile, qu'en retirent les indigènes, sont l'objet d'un commerce très
important. D'autres palmiers servent à préparer le vin de palme, boisson
fermentée qui est absorbée à l'occasion des fêtes et réjouissances:
c'est le «n'zan» des Agnis, le «n'raufi» des Attiés.
Les Attiés savent filer, tisser le coton, qu'ils recueillent sur les
cotonniers de petite taille cultivés près de leurs villages ou dans
leurs plantations. Ils en obtiennent des pièces d'étoffe, larges de 30
centimètres environ, auxquelles ils donnent une teinte bleue, en se
servant d'une décoction de plants d'indigo qui existent, mais en petite
quantité, dans certains villages. Ce sont ces étoffes dont ils font
leurs ceintures.
Dans la forêt, les arbres sont d'essences nombreuses et variées; on y
trouve l'acajou et beaucoup d'autres arbres à bois dur; les baobabs y
sont fréquents. Les lianes à caoutchouc (landolphia) s'y rencontrent en
assez grand nombre, mais elles ne sont pas exploitées par les indigènes.
Le caoutchouc, qui, en petite quantité, provient de l'Attié, serait
retiré des nombreuses espèces de ficus qui se trouvent dans le pays; il
est de bonne qualité et ne contient que peu d'impuretés. À la Côte, il
se présente sous l'aspect de boules, facilement différenciées des pains
énormes qui descendent de l'Undénié et des galettes produites sur les
bords des lagunes. Les fromayers et les caïlcédra, nombreux dans la
forêt, surtout sur les bords des fleuves et des lagunes, sont d'une
grande utilité aux indigènes; c'est, en effet, dans les troncs de ces
arbres qu'ils creusent leurs pirogues.
Comme on le voit, le pays attié est d'une richesse surprenante en
variétés d'arbres et de plantes et en valeur d'essences ou de produits
commerciaux. Par contre, on est étonné d'y rencontrer aussi peu
d'animaux.
Dans les villages, ce sont des boeufs rares et de petite taille, des
chèvres, des poulets, etc. Dans la forêt, de nombreux papillons, aux
couleurs éclatantes, et des reptiles, des insectes encore plus nombreux.
On croirait la brousse inhabitée si quelques oiseaux ne venaient, par
leurs cris, annoncer leur présence au sommet des arbres les plus élevés,
surtout le long des fleuves; des aigles pêcheurs, au blanc plumage, des
toucans au long bec, des vautours, des martins-pêcheurs, etc. Près des
plantations, ce sont des pigeons, des tourterelles, des perroquets verts
et gris, etc.
Et cependant les panthères, léopards, chats-tigres, belettes, civettes,
existent dans la forêt; les indigènes les connaissent, portent les dents
de ces carnassiers en colliers autour du cou et m'en ont montré des
traces. Il en est de même pour l'éléphant: une seule fois, j'ai suivi le
passage d'une troupe de ces animaux qui ne doivent pas être nombreux, je
crois, dans l'Attié. Les défenses que possèdent les indigènes sont rares
et petites. Il est vrai que cette rareté de l'ivoire dans le pays
pourrait tout aussi bien provenir du petit nombre d'éléphants que du
danger de cette chasse pour des noirs mal armés, et craignant
d'affronter des animaux aussi redoutables. D'après les indigènes,
l'hippopotame existerait en certains points inaccessibles du Comoé et du
N'zi; nous n'en avons jamais vu.
[Illustration: Les lianes sur la rive du Comoé.--D'après une
photographie.]
Il est digne de remarque que, pendant notre séjour en pleine forêt, nous
n'ayons rencontré aucun de ces animaux, ni sanglier, ni biche, ni
antilope dont j'ai cependant relevé plusieurs fois les traces.
Si les oiseaux paraissent rares et se perchent, hors du regard, sur la
cime des arbres, des singes d'espèces nombreuses et variées emplissent
la forêt de leurs ébats. J'ai pu reconnaître sept espèces différentes
déjà signalées par Binger sous les noms agnis: kouamé (le cynocéphale),
tié, adéré, foé, assibé, koumo, fah lié. Les Attiés, qui les prennent au
piège, en font leur nourriture sans se soucier de la valeur de certaines
de leurs fourrures, qui seraient estimées pour les foé, tié, pah-lié.
Aussi nombreux que les singes, courent, de tous côtés, le long des
lianes et des broussailles, des rats palmistes, des écureuils, etc. Un
bruissement continuel semble animer ces immenses solitudes....
Car la forêt paraît être surtout le domaine des reptiles et des
insectes; ils y pullulent: lézards, iguanes, caméléons et serpents. Les
caïmans, très peu nombreux, de petite taille, sont fétiches dans tout
l'Attié, et il est défendu de les tuer. Il est à craindre que, de cette
façon, leur nombre n'augmente rapidement.
[Illustration: Les occupations les plus fréquentes au village:
discussions et farniente attié.--D'après une photographie.]
Pour une autre raison, la crainte, les serpents venimeux, eux aussi, ne
sont pas détruits. Les Attiés ont la terreur de ces reptiles poussée au
plus haut degré; la vue d'un serpent, même mort, les met en fuite.
La vipère cornue, de la famille des Cérastes, très commune, est d'autant
plus dangereuse que sa couleur grise lui permet de passer plus
facilement inaperçue. Sa longueur est de 2 mètres. Elle est surtout
reconnaissable à sa tête triangulaire, présentant, au centre, une tache
noirâtre de même forme, et six petites cornes placées sur deux rangées,
en avant des yeux. Les crochets venimeux sont au nombre de deux,
mobiles, et généralement très allongés.
Une seule fois, j'ai observé un autre serpent venimeux, un crotale, de
couleur verte, au corps plus fin que le précédent, mais de même taille.
Les crochets étaient fixés à la mâchoire supérieure.
Plus grand, plus robuste, mais beaucoup moins dangereux, était l'énorme
boa qu'à notre retour à Memni nous présentèrent les indigènes. Il avait
8 mètres de longueur et il fallait deux hommes pour le porter. On peut
juger du nombre de «foutous» et de sauces diverses qu'il servit à
préparer.
Les insectes que j'ai observés sont des sauterelles, criquets, grillons,
cigales, des termites relativement rares et construisant des termitières
de petit volume. Dans la brousse se rencontrent des taons, des guêpes,
dont le voisinage est toujours désagréable. Une petite espèce d'abeilles
produit du miel que les noirs recueillent et paraissent estimer.
Les moustiques, très rares au centre de la forêt, pullulent sur les
bords du fleuve et des lagunes. N'ayant pu, faute de loisirs, en étudier
les diverses variétés, il m'est impossible de préciser la relation qu'il
y a eu entre leur présence, leur absence et les accès de fièvre
paludéenne constatés. Cependant, en général, je puis dire que, dans la
forêt, les accès de fièvre ont été moins fréquents que sur la côte et
les bords des lagunes et des fleuves. À terre, sur l'humus, on ne voit
que fourmis rouges, magnans, fourmis cadavres à l'odeur écoeurante. Plus
dangereux et presque aussi fréquents sont les gros scorpions noirs
d'Afrique, les mygales, énormes araignées, dont les morsures sont
venimeuses. Une chenille couverte de piquants occasionna chez un de nos
sergents des accidents d'urticaire très douloureux.
Quant aux poux de bois, argas, vivant dans la forêt, ils sont aussi
fréquents et malfaisants que les chiques répandues sur le sable du
rivage et dans les cases de la côte: ces insectes, argas et chiques, se
logent sous l'épiderme, provoquent des démangeaisons insupportables et
occasionnent souvent des plaies s'ulcérant facilement.
IV. -- La fièvre jaune à Grand-Bassam. -- Deuils nombreux. --
Retour en France.
Grâce aux nombreux bateaux à vapeur qui relient fréquemment la côte et
Petit-Alépé, il nous était facile de descendre à Grand-Bassam et je m'y
rendais environ une fois par semaine, afin d'acheter les vivres qui nous
étaient nécessaires. Cordialement accueilli par mes deux confrères, les
Drs Chaussade et Bailly, je passais la journée en leur compagnie et
reprenais ensuite le bateau qui devait me reconduire à Petit-Alépé avant
la nuit.
Un jour, le chef de service, le Dr Chaussade, me fit part de quelques
cas curieux qui venaient de se produire dans le village indigène: des
noirs en excellente santé avaient été pris de fièvre brusquement. Leurs
ganglions avaient formé des bubons et, après quelques jours de maladie,
la mort était survenue. L'attention du docteur avait été attirée, non
par les indigènes eux-mêmes, qui, loin d'appeler le médecin, cachaient
plutôt les malades, mais par l'augmentation des décès au commencement du
mois d'avril.
À la curiosité fit place une certaine inquiétude, quand, vers le 16,
j'appris, par hasard, que le nombre de morts allait en croissant
considérablement: c'était une véritable épidémie qui se déclarait,
d'autant plus grave que les indigènes n'avaient aucune hygiène et que
les cas, isolés jusque-là dans un seul quartier, étaient, en ce moment,
disséminés dans tout le village noir.
Le vapeur, qui me conduisait, le 21 avril, à Bassam, manqua de charbon
en cours de route; il fallut chauffer au bois, et la nuit nous surprit
alors que nous étions encore sur le fleuve. À notre arrivée, je ne
pouvais me rendre chez mes confrères, l'heure étant trop avancée.
J'appris, d'ailleurs, que l'un d'eux était souffrant et préférai me
reposer au grand air, sur mon lit de camp, sous une vérandah.
[Illustration: Un incendie à Grand Bassam.--D'après une photographie.]
Aussi, le lendemain, levé avec le jour, j'errais près du marché, quand
un infirmier me vint dire qu'on m'appelait à l'hôpital. À pas lents, je
parcourais le boulevard Treich-Laplène, aux cocotiers naissants, quand
un Européen que je rencontrai me balbutia, l'émotion l'empêchant de
parler: «Docteur, si vous voulez voir le Dr Bailly en vie, allez vite à
l'hôpital!»
J'arrivai trop tard. Le lendemain, les Européens de Grand-Bassam,
fonctionnaires et commerçants, accompagnaient à sa dernière demeure le
corps de ce pauvre camarade, mourant loin de sa famille, frappé
brusquement au troisième jour de sa maladie. Il n'était débarqué à
Bassam que depuis vingt-neuf jours! C'était son début dans la carrière.
Deux jours plus tard, un télégramme du gouverneur de la colonie
parvenait à Petit-Alépé, adressé au commandant: «Docteur Létinois, mort
au champ d'honneur.»--Deux balles en pleine poitrine frappaient un autre
camarade, non plus, cette fois, à Grand-Bassam, mais à Tabou, dans la
région du Cavally où une colonne opérait contre les Tépos révoltés.
Décidément, le ciel de la Côte d'Ivoire était funeste à mes camarades et
il me tardait de quitter cette Afrique où, chaque jour, un nouveau deuil
nous déchirait le coeur.
[Illustration: La danse indigène est caractérisée par des poses et des
gestes qui rappellent une pantomime.--D'après une photographie.]
Au milieu de ces jours de tristesse et de mort, nous arrivait une
heureuse nouvelle: un de nos amis, un jeune commerçant, plein d'entrain
et confiant dans l'avenir, descendait le Comoé, et sitôt son arrivée à
Petit-Alépé, nous devions fêter son heureux retour.
Le 29 avril, il y avait réception à Alépé, c'est-à-dire un grand dîner
où le nombre des plats rivalisait avec celui des vins. Le cuisinier noir
faisait montre de ses talents culinaires; le maître de maison tenait à
témoigner des richesses de sa cave. Il fallait, en effet, boire à la
santé de l'heureux arrivant, à celle de la Mission brillamment terminée,
aux absents (le commandant et le capitaine Crosson-Duplessis étaient à
Petit-Bassam) et surtout au prochain retour en France. Encore quinze
jours au plus!
Il est minuit, et l'on songe enfin à se séparer, quand un coup de
sifflet retentit dans la nuit: c'est un bateau à vapeur. Immédiatement
nous sommes à l'appontement. On vient apporter des ordres de commerce
pour un de nos convives. Lentement, vers le village, nous remontons la
berge du fleuve pour nous rendre au camp. Un nouveau coup de sifflet
vient nous surprendre, nous voyons le reflet rouge des feux d'un vapeur
qui accoste au débarcadère. Petit-Alépé gagnait donc d'importance pour
voir ainsi, de nuit, aborder deux vapeurs. Quelle était la raison de
cette seconde arrivée? Une lettre du gouverneur au Dr Lamy: le Dr
Chaussade était gravement malade. Je devais me servir du même bateau, la
_Comète_, pour redescendre immédiatement à Bassam, assurer le service.
Mes cantines sont fermées et embarquées aussitôt. J'étais prêt à partir
et, sans différer, faisais mes adieux à mes amis. Un peu tristes les
adieux! Comme ceux que l'on fait quand on va vers l'inconnu et que cet
inconnu est des plus sombres. «À bientôt! crie-t-on de la berge quand le
bateau s'éloigne, bon voyage!»--Je réponds: «À bientôt!» tandis qu'au
fond du coeur, je me dis: «Non, c'est plutôt un adieu.»
Cet inconnu, vers lequel je descends rapidement, poussé par le courant
et à toute vapeur, cet inconnu m'effraie, je l'avoue humblement. Un de
mes camarades est mort, il y a huit jours, l'autre est gravement malade.
De plus, j'apprends à bord qu'un directeur d'une factorerie est décédé
sur la plage au moment où il s'embarquait pour rentrer en France; de
nombreux cadavres de rats, me dit-on, ont été trouvés dans les magasins
de factoreries et dans les cases indigènes, etc.
À cinq heures du matin, j'étais auprès de mon chef, le Dr Chaussade, qui
s'excusait de m'avoir fait déranger pour un simple accès de fièvre: il
se trouvait très bien.
Vers huit heures, avant de quitter Grand-Bassam pour faire un voyage
d'un jour sur la lagune, le gouverneur et le commandant Houdaille
venaient prendre des nouvelles du malade. Il fut convenu que je
resterais pour assurer le service à Bassam pendant quelques jours et que
le Dr Chaussade irait en convalescence se remettre de ses fatigues,
auprès de la Mission, à Petit-Alépé.
[Illustration: Une inondation à Grand-Bassam.--D'après une
photographie.]
Cette décision ne devait pas avoir de suites (et ce fut le salut des
membres de la Mission) car, malheureusement, le mieux constaté dans
l'état du malade fut de courte durée. Le Dr Chaussade s'alitait à trois
heures du soir, très gravement atteint; la mort survenait au
commencement de la nuit. Quelles longues et cruelles heures pour un
médecin discutant sur son lit de mort, jusqu'au dernier soupir, la
maladie qui l'emporte, quand, à ces angoisses, s'ajoute le sentiment de
la responsabilité du devoir à accomplir! Ces situations terribles sont
rares, même aux colonies, d'un médecin se sentant mortellement atteint
d'un mal qu'il ignore, qu'il craint de nommer, car, il faut se hâter, si
c'est une épidémie qui débute, de prendre les mesures nécessaires pour
sauver ceux qui sont encore en vie.
Le Dr Chaussade entrevit cela et, mourant, il murmurait: «Donnez des
ordres, je meurs de la peste!»
[Illustration: Un campement sanitaire à Abidjean.--D'après une
photographie.]
Avant midi, le lendemain, ce pauvre camarade reposait au cimetière, et
quand, à la même heure, le gouverneur, de retour à Grand-Bassam,
apprenait ce nouveau malheur, je me rendais, en toute hâte, auprès de
lui. On se trouvait en face d'une épidémie grave. La peste? C'était
probable chez les noirs, mais on ne pouvait l'affirmer pour les
Européens décédés. En tout cas, il fallait prendre des mesures
énergiques, communes à toute épidémie, et... attendre. L'attente ne fut
pas longue. Le jour même, l'infirmier était atteint; le jour suivant, de
nouveaux cas se déclaraient chez les Pères missionnaires, chez les
personnes ayant approché le dernier malade. Puis quatre ou cinq décès
successifs, pendant les premiers jours de mai, nous prouvaient que
l'épidémie existait bien et augmentait de violence. Cette fois, c'était
la fièvre jaune: les derniers cas ne permettaient plus aucun doute et
venaient éclairer le diagnostic resté incertain pour les premiers
malades.
Grand-Bassam comptait environ soixante Européens, parmi lesquels cinq ou
six femmes, qu'il fallait éloigner rapidement du foyer de l'épidémie.
Des ordres sont donnés en ce sens. Quelques personnes dociles et
confiantes préfèrent s'exiler dans la brousse plutôt que de rester à la
côte. La vie ne devait certes pas être facile et agréable sur les bords
de la lagune, du Comoé; mais ne valait-il pas mieux, de cette façon,
éviter le fléau? Malheureusement, tous ne furent pas de cet avis. Les
vieux coloniaux, qui, depuis plusieurs années, fréquentaient les côtes
du golfe de Guinée, affirmaient avoir vu, tous les ans, à cette époque,
des cas de ce genre: «La fièvre bilieuse, bien connue et sans caractère
épidémique, devenait plus fréquente, plus meurtrière, à ce moment de
l'année, mais on ne pouvait l'appeler fièvre jaune», disaient ces
habitués de Grand-Bassam, heureux et fiers de pouvoir retirer de leur
ancienneté à la côte un peu de pratique et de connaissances médicales.
Ils ne se doutaient pas du mauvais conseil qu'ils donnaient à ceux qui,
trop nombreux, les écoutèrent. Il fallait partir, et très peu s'y
décidèrent.
Pour beaucoup d'Européens, fonctionnaires ou commerçants, il était
difficile, je le sais, d'abandonner leur poste, leur factorerie; et ne
trouvaient-ils pas préférable de cacher l'existence de l'épidémie, dont
la révélation, une fois faite, devait amener l'arrêt complet du commerce
dans la colonie?
«D'ailleurs, l'épidémie est-elle bien reconnue, bien confirmée?»
disaient-ils, et cette opinion prenait d'autant plus de force qu'elle
rassurait tout le monde et montrait l'inutilité des mesures radicales
qui allaient être prises. En effet, Grand-Bassam étant dépourvu d'étuve
et d'autres moyens de désinfection, on ne pouvait avoir recours qu'à
l'incendie pour arrêter, si possible, la contagion. Toute habitation
d'Européen ou de noir, où un décès s'était produit, devait être
immédiatement brûlée avec ce qu'elle contenait.
Cette dernière mesure de rigueur fut mise immédiatement à exécution, non
sans provoquer de nombreuses difficultés, tant du côté des Européens que
du côté des indigènes. Pouvait-on croire pourtant que ces ordres avaient
été donnés sans réflexion? Oh! ces trop longues journées de Bassam et
ces nuits d'insomnie, plus longues encore, pendant lesquelles, depuis la
mort du Dr Chaussade, j'assumai les responsabilités d'un médecin-chef
d'une colonie, et cela au début d'une épidémie, sans un confrère, un
ami, auprès duquel j'aurais pu trouver un conseil, un appui[4]! Ces
longues journées, ces longues nuits, pendant lesquelles, allant de
malade en malade, je n'avais pas un moment de repos, ni pour le corps ni
pour l'esprit, qu'elles m'ont paru terribles et combien mes plus mauvais
jours, passés dans la brousse, me semblaient agréables auprès des
premières journées de mai 1899!
[Note 4: Je ne puis cependant oublier les bons soins de M.
Vaillant, constructeur et directeur du warf de Grand-Bassam,
qui fut toujours pour moi un excellent ami.]
J'étais seul, et ma croyance dans l'existence de la fièvre jaune n'était
pas partagée. Mais, chaque jour, c'était un nouveau décès, et l'épidémie
frappant par toute la ville, sans grâce ni merci, venait, hélas! me
donner raison. En dix jours, plus de douze décès sur une population de
quarante personnes. On se comptait! Il fallut bien croire à la fièvre
jaune le jour où ses plus acharnés adversaires succombèrent sous ses
coups.
Alors, ce fut de l'affolement. Le jour, on se fuyait ou presque: dans
les rues, personne ne se promenait. La nuit, seul le bruit de la barre
s'entendait sourd et régulier; les noirs en oubliaient de faire tam-tam.
Je fus même menacé du fusil si je tentais d'approcher d'une maison: un
malade me faisait demander, mais, devant cette menace, je me gardai bien
d'avancer.
Un soir, je rentrais chez moi, quand en passant boulevard
Treich-Laplène, j'entendis des chants joyeux au son d'un violon. Cette
gaieté faisait mal au milieu de cette désolation. On chantait, on
dansait pour s'étourdir. Cette nuit encore, le sommeil ne vint pas; mon
émotion était trop grande au souvenir de cette folle gaieté voulue pour
oublier les morts du matin, de la veille, ceux de demain.
Cette même nuit devait, d'ailleurs, être agitée. Vers deux heures du
matin, un garde de police vint me prévenir que les indigènes étaient
soupçonnés de cacher leurs malades et de transporter leurs morts pendant
la nuit, de l'autre côté de la lagune. De cette façon, l'épidémie qui
sévissait sur eux paraissait en décroissance et semblait même terminée:
depuis quelques jours, il n'y avait eu aucune case d'incendiée. Le garde
de police venait, en pleine nuit, d'arrêter un enterrement et me priait
de constater l'état du cadavre. Immédiatement, je fais ouvrir le
cercueil et reconnais sur le défunt les symptômes déjà signalés
précédemment. L'épidémie faisait donc toujours des victimes chez les
noirs!
Le jour même, cette constatation provoquait de nouveaux ordres de la
part du gouverneur. Le lendemain, tous les indigènes de Grand-Bassam,
drapeaux anglais et français en tête, conduits par des Apolloniens, se
rendaient en masse à l'hôtel du Gouvernement et sommaient le gouverneur
de revenir sur sa décision. On ne pouvait que s'incliner devant la
volonté du peuple aussi violemment manifestée; les tirailleurs étaient
absents de Grand-Bassam, et la police se trouvait insuffisante. Les
cases indigènes ne furent plus incendiées et, comme autrefois, les noirs
continuèrent d'inhumer les corps dans la maison même, habitée par le
défunt.
[Illustration: Une rue de Jackville, sur le golfe de Guinée.--D'après
une photographie.]
Les inhumations des Européens se faisaient dans le cimetière, sur la
grève, au bord de la mer, et le corps était placé entre deux lits de
chaux. Bientôt la chaux elle-même fit défaut. Quant aux enterrements,
ils n'existaient plus en tant que cérémonie. Personne n'accompagnait à
sa dernière demeure le corps d'un voisin, d'un ami, et le triste cortège
ne se composait que de quatre porteurs noirs.
Le 13 mai au matin, il me fut impossible de me lever. J'avais des
courbatures dans tous les membres et un fort mal de tête. C'était un
violent accès de fièvre qui débutait ou plutôt la première atteinte de
ce mal qui n'avait pas encore pardonné. Sur quinze personnes frappées
avant moi, il y avait eu exactement quinze victimes.