seul en terre. Il faut lui donner des compagnes et pour cela, dans la
tombe, on précipite, décapitées, quelques épouses par trop fidèles. Sur
ce sujet il m'a, d'ailleurs, été impossible de me renseigner, car le 3
mars, je reçus l'ordre de partir pour Bettié où notre convoi de vivres
était toujours en détresse.
[Illustration: Toilette et embaumement du défunt.--D'après une
photographie.]
De Mopé à Bettié, il y a trois jours de marche. Afin de gagner du temps,
je doublais les étapes, espérant faire la route en deux jours, si
possible. Le lendemain au soir, le lieutenant Macaire et moi nous étions
les hôtes de Bénié Coamé, roi de Bettié et autres lieux. Le palais où
nous sommes reçus n'est pas royal; construit en planches, il possède une
toiture en tôle aux ouvertures innombrables.
Politique et commerçant, Bénié a su profiter de ses relations avec les
premiers explorateurs qui ont été ses hôtes. Puissant par lui-même et
devenu l'ami de la France, il a su, par son commerce, accroître encore
son influence. Bettié, sa capitale, était d'ailleurs très bien placée,
tous les produits du Nord passant par ce point pour descendre par le
Comoé. À chaque colis, une légère redevance est perçue par Sa Majesté
qui, de cette façon, s'enrichit chaque jour.
Bénié fait venir de France ce qu'il voit, tout ce qui lui plaît. Sa
maison n'est qu'un grand bazar: boîtes à musique, fusils, etc. Il a
beaucoup de femmes, plus d'enfants encore. C'est un grand roi.
Chaque jour il fait palabre et son plus grand plaisir est, en compagnie
du chef de poste, représentant du Gouvernement français, de présider une
fête en costume de riche musulman ou de colonel d'artillerie.
[Illustration: Jeune femme et jeune fille de Mopé.--D'après une
photographie.]
De nombreuses caisses de vivres pour la Mission se trouvaient déjà
réunies au poste de Bettié; mais il y en avait encore beaucoup à
Malamalasso. Le roi Bénié, qui était chargé de les faire transporter par
ses sujets, me répondit qu'il faisait son possible, mais qu'en ce moment
les Français devenaient bien exigeants. Ses voisins, les chefs attiés,
habitant le long du Comoé n'avaient jamais voulu nous obéir et nous ne
leur imposions pas de corvées: ils vivaient en paix. Lui avait fait un
traité avec nous, lors du passage de son ami Binger, et depuis lors,
c'étaient tous les jours des corvées, des plaintes, des amendes....
Il avait peut-être raison. Je ne le lui dis pas, et l'appelant grand
roi, lui fis comprendre que les honneurs devaient quelquefois se payer,
et qu'en tout cas, je comptais sur lui pour me fournir les trois cents
porteurs dont j'avais besoin.--Impossible. Il devait monter les vivres
pour les troupes de l'Undénié, fournir des travailleurs pour la
construction du télégraphe, etc....
Je décidai donc d'aller moi-même m'occuper du transport des dernières
charges délaissées.
Malamalasso est le point extrême de la navigation du Comoé pour les
pirogues qui y déchargent leur contenu. Les charges sont transportées
par terre de Malamalasso à Daboissué, et de là, elles reprennent la voie
fluviale jusqu'à Bettié. Accompagné du fidèle Allou, je quittai Bettié
un beau matin, et descendis le fleuve jusqu'à Daboissué. De là, une
route magnifique devait nous conduire, le soir, à Aponokrou, et le
lendemain à midi, à Malamalasso.
Après un déjeuner sommaire à Daboissué, nous nous mîmes en route sous un
soleil de feu. Un orage était imminent et rendait la marche fatigante.
Le chemin avait dû être excellent autrefois et ombragé, si j'en jugeais
par les arbres nombreux et touffus qui encombraient le sentier. On
installait le fil télégraphique qui doit relier les postes du nord de la
Côte d'Ivoire à Grand-Bassam et pour cela, il fallait abattre, sur une
largeur de 20 à 30 mètres, tous les arbres que l'on ne conservait pas
pour supporter le fil. J'arrivais un peu trop tard.
De midi à huit heures du soir, heure à laquelle je parviens exténué à
Aponokrou, il nous faut escalader des branches, ramper sous des troncs,
passer en pleine brousse; à chaque pas, il y a un obstacle à franchir.
On s'énerve, on s'impatiente, mais inutilement. Une pluie silencieuse
nous surprend au milieu de cette étape fatigante, et c'est pour nous un
soulagement de recevoir cette douche bienfaisante.
[Illustration: Route, dans la forêt tropicale, de Malamalasso à
Daboissué. D'après une photographie.]
Dans la case sous laquelle je m'abrite, je puis espérer prendre un repos
bien mérité, mais je suis à peine au lit que les rats se lèvent et
courent de tous côtés, les moustiques volent et piquent, pendant qu'au
dehors des crapauds, à la voix puissante, font un charivari énorme,
alternant avec les porteurs qui se battent, racontent des histoires
interminables jusqu'au matin, ou jouent, sur une flûte à deux trous, le
même air pendant toute la nuit.
Au matin je me lève et reprends la marche pour arriver à Malamalasso
avant déjeuner. Ce n'est pas un village: un simple point de débarquement
et de transit. Quelques cases y servent d'abris pour les porteurs qui
n'y font que passer, prennent leur charge et s'en vont. Mais que la
nature y est jolie et que l'on est récompensé des fatigues du voyage,
quand, du haut des roches de Malamalasso, on peut admirer le Comoé
coulant au milieu d'une forêt splendide, au sortir des défilés énormes
où les chutes succèdent aux rapides infranchissables, empêchant toute
navigation!
Le Mala-Mala, un ruisseau qui se jette dans le Comoé, vient ajouter le
bruit sonore de sa cascade aux sourds roulements du fleuve.
Le paysage est enchanteur et repose le voyageur qui, depuis plusieurs
mois, ne connaît que les sentiers de rocailles et d'humus, sous une
voûte qu'aucun rayon de soleil ne vient égayer. Mais il faut partir, et
le retour à Bettié n'est que le signal de mon prochain départ pour
rejoindre la Mission.
La disette n'a fait que s'accentuer à Mopé; aussi, dès que les études et
levers seront terminés, le commandant donnera l'ordre de redescendre
vers Grand-Bassam. Je dois quitter Bettié le plus tôt possible avec le
convoi de vivres et rejoindre la Mission à Adokoï. Pendant mon absence
de Mopé, le capitaine Crosson-Duplessis a parcouru le Morénou, et le
capitaine Thomasset vient de pousser une pointe vers le Baoulé et doit
aller, si possible, jusqu'au N'zi.
[Illustration: Bénié Coamé, roi de Bettié et autres lieux, entouré de
ses femmes et de ses hauts dignitaires.--D'après une photographie.]
Tels sont les renseignements que me donne une lettre parvenue à Bettié.
J'explique au roi la situation et lui demande, pour le lendemain, trois
cents porteurs. L'annonce d'un cadeau digne d'un roi de son importance
décide Sa Majesté qui, le lendemain, à l'heure convenue, tient à
assister au départ du convoi.
Les indigènes de Bettié, de race agni, sont les ennemis des Attiés; ils
devaient donc me porter les charges jusqu'au premier village attié, et
de là, revenir chez eux. Ce même soir nous y couchions; mon boy Allou et
moi, nous étions les seuls gardes de tout le convoi.
Le lendemain, dès quatre heures du matin, sur la grande place du village
de Kong, je faisais palabre avec le chef, espérant pouvoir partir vers
six heures, et, à marche forcée, me rendre à Adokoï, lieu de rendez-vous
avec le reste de la Mission.
«Il faut trois jours pour aller à Adokoï», me traduisait Allou; le chef
fournira les porteurs pour trois pièces blanches (3 francs) par jour.»
Nous discutons longuement: le prix fait est de deux pièces. Je me hâte,
et aux yeux des habitants, puise dans la caisse à argent le nécessaire
pour placer sur chaque charge les 2 francs promis. Quand tout est
terminé, je donne le signal du départ. Personne ne bouge. «Ils ne
veulent pas», me dit Allou. Je ne le voyais que trop.
Le soleil était déjà haut dans le ciel. Exaspéré de ce refus et de ce
nouveau retard, je bouscule le chef. À l'instant, la place est déserte,
les femmes rentrent chez elles et quelques guerriers ont déjà le fusil à
la main. Allou tourne vers moi des yeux résignés, il se croit à son
dernier jour.
Je ne pouvais penser à imposer ma volonté. Allou fut dépêché de nouveau
au chef, lui apportant un cadeau.
Il était onze heures, l'heure du déjeuner. L'appétit avait disparu, et
courant à la suite de nos trois cents porteurs, Allou et moi, nous
disions que le dîner du soir serait bien accueilli.
Le soir à huit heures, nous arrivons sur les bords de la rivière Mé. Le
campement fut établi dans une île de sable, au milieu du lit presque à
sec de la rivière, et un lourd sommeil réparateur nous faisait oublier
les fatigues et les émotions de la journée. La nuit était calme et
douce, rien ne vint troubler notre repos.
Sans attendre le lever du soleil, nous reprenons notre marche précipitée
que venaient retarder des obstacles de tout genre. Sur la rive droite de
la rivière Mé, le sentier n'existait plus: de tous côtés, sur plus d'un
kilomètre, le sol avait été défoncé pour la recherche de l'or, et
quelques puits, d'une profondeur de 4 à 5 mètres, témoignaient d'un
travail récent au milieu des nombreuses fosses creusées par les
générations précédentes.
Demander à mes porteurs des renseignements sur la richesse en or de ce
terrain était inutile. Je n'en aurais obtenu aucune réponse: la
recherche de l'or est fétiche. On ne peut y travailler à sa volonté, ni
même en parler librement.
D'ailleurs, le temps n'était pas aux palabres, et il nous fallait
continuer notre marche ou plutôt notre course jusqu'à Adokoï. Nous y
arrivons, le soir, à la nuit tombante.
Au campement, j'apprenais le départ de Mopé, départ pris par les
indigènes pour une fuite déguisée, et la perte de plusieurs de nos
cantines de voyage. Dans ce cas, perte pourrait signifier vol. Ces
cantines en métal avaient excité les désirs du chef Séka qui, à
différentes reprises, n'avait pu cacher son admiration pour notre
mobilier peu luxueux cependant. Séka fournit les porteurs nécessaires,
mais à l'arrivée à Adokoï, le commandant constatait la disparition du
convoi des cantines si enviées.
Immédiatement, pendant la nuit, des tirailleurs repartaient pour Mopé,
entraient dans le domicile privé de Séka qui, fort surpris de l'arrivée
inopinée de notre force armée (il nous croyait en fuite), s'excusa
humblement de ce retard, bien involontaire, dans le transport des
bagages.
Dans la matinée, cantines et tirailleurs étaient de retour à Adokoï.
D'autre part, je constatais un vol assez important d'argent commis
pendant le transport de mes charges de Kong à Adokoï. Nous ne pouvions
songer à punir les voleurs déjà rentrés dans leurs villages. De plus, le
vieux chef Leliépi, toujours dévoué, nous apprenait que les tam-tam de
guerre résonnaient dans tout l'Attié contre nous. «Nous revenions sur
nos pas, disait-on, nous avions donc peur d'avancer», et tous se
préparaient à nous attaquer.
[Illustration: Chute du Mala-Mala, affluent du Comoé, à Malamalasso.
D'après une photographie.]
La Mission pouvait, d'un jour à l'autre, se terminer à coups de fusil.
Le plus sage était de redescendre au plus vite à Grand-Bassam, puisque
rien ne nous retenait plus dans l'Attié.
Rapidement, et sans arrêt, nous repassions par les mêmes villages, les
mêmes sentiers qu'à l'aller, ayant cependant, quelquefois, une certaine
difficulté à reconnaître la route déjà suivie. Les pluies quotidiennes
avaient fait, du pays, un vaste marécage, et les ruisseaux, desséchés,
s'étaient transformés en rivières, qu'il fallait traverser, ayant
souvent de l'eau par-dessus les épaules.
Chaque jour, en pleine marche, c'est une nouvelle tornade. Brusquement,
il fait noir à n'y plus voir à deux pas, et le vent se lève pour devenir
d'une violence inouïe, jusqu'au moment où la pluie commence. Autour de
nous tombent, de tous côtés, des branches pourries, des débris de
lianes; on peut se faire écraser à tout instant. Aussi, les promenades
de ce genre ne sont pas du goût de nos porteurs.
La pluie fait rage; les ruisseaux deviennent des fleuves. On en a
jusqu'au ventre, plus loin jusqu'aux aisselles; au dernier, il faut
nager.
On en rit de bon coeur. D'ailleurs, rien à y faire; nous devons arriver
au campement pour déjeuner, et, par conséquent, faire bonne figure. Et
puis, comment ne pas rire en voyant les culbutes des amis? Sur la tête,
afin de ne pas trop les salir dans l'eau boueuse, on porte avec
précaution ses habits: veston, chemise. Les chaussettes et souliers sont
conservés pour ne pas se blesser dans l'eau, et le chapeau, pour éviter
les coups de soleil. Brusquement, le pied glisse, et tout va à la
rivière.
[Illustration: La vallée du Comoé à Malamalasso.--D'après une
photographie.]
C'est ce qui est arrivé à ma cantine, aux environs de Denguéra. Le
porteur s'est dérobé, et la malle a pris un bain d'un quart d'heure.
Quand je l'ai ouverte, tout baignait encore dans l'eau.
Oh! si l'on pouvait imiter les noirs! Bien plus pratiques que nous, ils
serrent précieusement les trois fils qui leur servent d'habits, pour
s'en revêtir dès que l'orage a pris fin. Nous, trempés, grelottants,
nous attendons l'arrivée de nos cantines pour nous changer. Et, si l'on
campe dans un village, impossible de se soustraire, pendant la toilette
et le changement d'habits, aux regards curieux et étonnés de la
population tout entière.
En pleine forêt, sur l'emplacement d'argile humide de notre ancien
campement, entre Denguéra et Memni, nous venions d'élever nos tentes,
quand, à la tombée de la nuit, de grands cris s'élèvent sur le chemin.
Tout le camp est en éveil. À l'entrée du sentier, débouchent tout à coup
des tirailleurs, le fusil sur l'épaule. En un instant, ils sont
entourés, acclamés; on leur fait une réception enthousiaste: porteurs et
tirailleurs se précipitent vers les nouveaux arrivants qu'ils aident à
se décharger, leur enlevant leurs armes, leurs charges,... puis ce ne
sont que poignées de main, longues et vigoureuses, qu'étreintes
bruyantes. «Le capitaine, le capitaine!» crie-t-on de tous côtés.
Cet heureux retour du capitaine Thomasset et de son escorte nous met en
joie, en nous faisant oublier l'inquiétude qui, chaque jour, grandissait
parmi nous, motivée par l'esprit belliqueux et surexcité des populations
que nous venions de quitter.
À marches forcées, suivant le même chemin que nous, et sans avoir subi
la moindre attaque, le capitaine Thomasset avait traversé le pays attié
par Mopé, Adokoï, Kodioso, surprenant les indigènes par la rapidité de
sa course. Cette excursion jusqu'au N'zi avait pleinement réussi. En
effet, malgré l'hostilité des habitants, le capitaine était parvenu au
but qu'on lui avait assigné: se diriger vers le nord-ouest et
reconnaître cette rivière, affluent du Boudama. Il est vrai que ce
succès ne fut obtenu que par le courage et le sang-froid du chef de
l'expédition.
Le passage lui fut refusé par le chef du dernier village qu'il fallait
traverser pour toucher à la rive du N'zi. Informé de cette décision, le
capitaine fait dire par son interprète que ses intentions sont
pacifiques, mais qu'il tient à continuer son chemin, et saura faire
usage de ses armes, si cette liberté ne lui est pas accordée. Pour toute
réponse, le chef garde prisonnier l'interprète. Le capitaine proteste de
nouveau et annonce que si à l'instant même son interprète ne lui est pas
rendu, il va donner l'assaut au village, qui sera détruit et brûlé.
Intimidés, les indigènes expliquent qu'il y a malentendu, et que le
passage ne peut-être refusé à un blanc qui sait aussi bien commander.
Le jour même, le N'zi était reconnu, et le retour s'effectuait
immédiatement dans la direction de Mopé, que le commandant Houdaille,
accompagné du reste de la Mission, venait de quitter, quelques jours
auparavant, pour redescendre vers Petit-Alépé. Ce retour du capitaine
Thomasset permettait d'augmenter le nombre des travailleurs et de mener
encore plus rapidement les travaux à effectuer en cours de route.
Certains points ont dû être étudiés à nouveau, et tout le long de la
tranchée principale faite à l'aller, de nombreuses percées transversales
avaient été exécutées et levées, donnant ainsi une connaissance exacte
du terrain avoisinant.
Ce travail complémentaire, venant s'ajouter aux fatigues de la marche
quotidienne, ne laissait aucun loisir aux membres de la Mission, tant
Européens que tirailleurs et porteurs. Et quand, après une journée de
labeur incessant, nous attendions avec impatience le moment de nous
reposer sous la tente, dans ce même pays où, à l'aller, nous avions
peine à nous approvisionner, il nous était impossible, au retour, de
trouver un emplacement sec pour y installer notre campement.
Par ces bains continuels, nos habits, complètement mouillés, tombaient
en lambeaux, et le soir, en pleine humidité, dans un campement où nous
ne pouvions nous réchauffer, nous sentions, aux fatigues de la journée,
s'ajouter des accès de fièvre paludéenne, contre laquelle la volonté
demeure impuissante. Chaque jour, nouvelles fatigues, nouvelles
privations, et toujours la fièvre revenait plus tenace. Heureusement, la
Mission touchait à sa fin.
Encore deux jours.... Memni..., et le lendemain, après un voyage
effectué aussi rapidement que possible, nous arrivions enfin, le 4
avril, à Petit-Alépé, heureux de saluer, en ce point, notre retour aux
pays civilisés, et pouvant, par ses ressources et ses communications
avec Grand-Bassam, nous faire oublier nos privations de la brousse.
Oh! ces beaux jours passés à Petit-Alépé, pendant lesquels, oublieux des
fatigues supportées et déjà loin de nous, nous vivions des souvenirs de
la brousse, des bons et surtout des mauvais jours, entrevoyant déjà
notre retour à Bassam, et de là, en France!
(_À suivre._) Dr LAMY.
[Illustration: Tam-tam de guerre à Mopé.--D'après une photographie.]
Droits de traduction et de reproduction réservés.
TOME XI, NOUVELLE SÉRIE.--8e LIV. Nº 8.--25 Février 1905.
[Illustration: Piroguiers de la Côte d'Ivoire pagayant.--D'après une
photographie.]
SOUVENIRS DE LA CÔTE D'IVOIRE[2]
[Note 2: _Suite. Voyez pages 61 et 73._]
Par le Docteur LAMY
_Médecin-major des troupes coloniales._
III. -- Rapports et résultats de la Mission. -- Valeur économique
de la Côte d'Ivoire. -- Richesse de la flore. -- Supériorité de
la faune.
[Illustration: Allou, le boy du docteur Lamy. D'après une photographie.]
Encore quelques jours de travail, et les plans et levés étaient
terminés; les rapports, dans lesquels se condensaient les travaux et les
résultats de la Mission, pouvaient être considérés comme achevés; les
résultats étaient des plus satisfaisants.
Grâce à la prodigieuse activité du chef de Mission, qui sut distribuer à
chacun sa besogne selon ses aptitudes et tirer de tous le maximum
d'efforts, sans jamais dépasser les bornes de la résistance humaine,
plus de 700 kilomètres avaient été levés et venaient compléter la carte
de la Côte d'Ivoire, dont tout le pays attié était jusque-là tout à fait
inconnu. De ces 700 kilomètres, une grande partie en avait été chaînée
et étudiée de façon à établir un avant-projet de chemin de fer. Quant à
l'itinéraire Petit-Alépé-Mopé (106 kilomètres), il avait été
complètement levé à la planchette et piqueté. Entre ces deux points, une
tranchée continue, de 3 mètres de largeur, avait été faite en pleine
forêt à la hache et au coupe-coupe, et des reconnaissances
transversales, exécutées tout le long de cette tranchée, avaient permis
de connaître suffisamment le terrain pour que l'établissement immédiat
de la voie ferrée fût possible.
Le terrain de la Côte d'Ivoire présente une telle uniformité de
constitution et d'ondulation que, des études précises faites sur
l'itinéraire Alépé-Mopé, il était facile de tirer des conclusions
identiques pour les tracés du capitaine Thomasset vers le N'zi, et du
capitaine Crosson-Duplessis, dans le Morénou.
Ce dernier, pendant le séjour de la Mission à Mopé, avait complètement
exploré le Morénou, établi d'excellentes relations avec les chefs du
pays, et, sans être inquiété, reconnu certains points du cours supérieur
du Comoé.
De ces différents rapports résultait la possibilité de l'établissement
de la voie ferrée à des prix peu élevés, tout d'abord jusqu'à Mopé, puis
avec prolongement vers le Baoulé jusqu'au N'zi et embranchement dans le
Morénou avec prolongement éventuel sur Kouq.
Une autre solution par Grand-Alépé et Abidjean permettait l'accès du
chemin de fer jusqu'à la lagune, ou plutôt au port de Petit-Bassam. Le
capitaine Crosson-Duplessis avait, en effet, su étudier la possibilité
de la création d'un port dans la baie d'Abidjean et obtenu des résultats
précis et satisfaisants. Le trou sans fond, qui est connu depuis
longtemps pour exister devant le rivage de Petit-Bassam, où la barre ne
se produit pas, semble avoir une prolongation dans la lagune, derrière
l'île Boulay. Grâce aux fonds reconnus de 10 à 16 mètres, le port
naturel, existant déjà sur 800 mètres de largeur et 4 kilomètres de
longueur, serait rendu accessible aux navires venant du large, après le
percement de la langue de sable de 800 mètres qui sépare la mer de la
lagune et sur laquelle est bâti Petit-Bassam. Après l'établissement des
quais nécessaires, la ville pourrait être construite sur les hauteurs de
30 à 40 mètres, qui entourent et dominent le fond de la baie d'Abidjean.
À ces diverses études, faisaient suite les rapports du capitaine
Crosson-Duplessis sur l'ethnographie des pays parcourus, du capitaine
Thomasset sur la géologie, et du lieutenant Macaire sur la création
d'une usine électrique de 700 à 2 000 chevaux à Malamalasso, en se
servant des chutes du Mala-Mala d'abord, puis même du Comoé.
[Illustration: La forêt tropicale à la Côte d'Ivoire.--D'après une
photographie.]
Le lieutenant Macaire avait également étudié la richesse forestière du
pays attié, au point de vue de la valeur des bois pour le commerce et
l'industrie; il en rapportait divers échantillons pour les faire essayer
en France.
Quant à moi, j'avais joint à mon rapport médical, sur l'état sanitaire
du détachement, quelques notes sur la climatologie, la flore et la faune
du pays[3].
[Note 3: Il m'a été donné d'observer très fréquemment dans
la forêt, surtout aux environs de Adokoï, Mopé, l'affection
déjà signalée sous le nom de «goundou ou anakhré», par le Dr
Maclaud. Le malade qui en est atteint présente une tumeur
osseuse de chaque côté de la racine du nez; cette tumeur,
augmentant peu à peu de volume, en arrive à obstruer
quelquefois la vision. L'origine et la cause de cette
affection sont encore inconnues des indigènes, qui ne
paraissent pas la redouter et se contentent d'en rire.]
Au point de vue médical, mon service avait été peu chargé pendant la
Mission; je n'avais eu à m'occuper que de quelques cas légers de fièvre
paludéenne, de dysenterie. Ma principale occupation journalière
consistait dans les pansements de nombreuses plaies ulcérées de nos
porteurs et de nos tirailleurs.
Dans mes loisirs, j'avais pu faire quelques observations météorologiques
en mettant en usage, quand cela m'était possible, les appareils
enregistreurs que nous possédions. C'est ainsi que j'avais constaté dans
la température de la forêt un abaissement de trois à quatre degrés sur
les températures observées près de la côte et des lieux découverts; les
maxima ayant toujours varié entre 28 et 31 et les minima entre 20 et 22
degrés.