CHAPITRE III

Les Jurés de cour d'assises.

Les jurés de cour d'assises.--Caractères généraux des jurys.--La

statistique montre que leurs décisions sont indépendantes de leur

composition.--Comment sont impressionnés les jurés.--Faible action du

raisonnement.--Méthodes de persuasion des avocats célèbres.--Nature des

crimes pour lesquels les jurés sont indulgents ou sévères.--Utilité de

l'institution du jury et danger extrême que présenterait son

remplacement par des magistrats.

Ne pouvant étudier ici toutes les catégories de jurés, j'examinerai

seulement la plus importante, celle des jurés de cours d'assises. Ces

jurés constituent un excellent exemple de foule hétérogène non anonyme.

Nous y retrouvons la suggestibilité, la prédominance des sentiments

inconscients, la faible aptitude au raisonnement, l'influence des

meneurs, etc. En les étudiant nous aurons l'occasion d'observer

d'intéressants spécimens des erreurs que peuvent commettre les personnes

non initiées à la psychologie des collectivités.

Les jurés nous fournissent tout d'abord un excellent exemple de la

faible importance que présente, au point de vue des décisions, le niveau

mental des divers éléments composant une foule. Nous avons vu que

lorsqu'une assemblée délibérante est appelée à donner son opinion sur

une question n'ayant pas un caractère tout à fait technique,

l'intelligence ne joue aucun rôle; et qu'une réunion de savants ou

d'artistes, par ce fait seul qu'ils sont réunis, n'a pas, sur des sujets

généraux, des jugements sensiblement différents de ceux d'une assemblée

de maçons ou d'épiciers. À diverses époques, avant 1848 notamment,

l'administration faisait un choix soigneux parmi les personnes appelées

à composer le jury, et on les recrutait parmi les classes éclairées:

professeurs, fonctionnaires, lettrés, etc. Aujourd'hui le jury se

recrute surtout parmi les petits marchands, les petits patrons, les

employés. Or, au grand étonnement des écrivains spéciaux, quelle qu'ait

été la composition des jurys, la statistique prouve que leurs décisions

ont été identiques. Les magistrats eux-mêmes, si hostiles pourtant à

l'institution du jury, ont du reconnaître l'exactitude de cette

assertion. Voici comment s'exprime à ce sujet un ancien président de

cour d'assises, M. Bérard des Glajeux, dans ses _Souvenirs_.

«Aujourd'hui les choix du jury sont, en réalité, dans les mains des

conseillers municipaux, qui admettent ou éliminent, à leur gré,

suivant les préoccupations politiques et électorales inhérentes à

leur situation... La majorité des élus se compose de commerçants

moins importants qu'on ne les choisissait autrefois, et des

employés de certaines administrations... Toutes les opinions se

fondant avec toutes les professions dans le rôle de juge, beaucoup

ayant l'ardeur des néophytes, et les hommes de meilleure volonté se

rencontrant dans les situations les plus humbles, l'esprit du jury

n'a pas changé: _ses verdicts sont restés les mêmes_.»

Retenons du passage que je viens de citer les conclusions qui sont très

justes, et non les explications qui sont très faibles. Il ne faut pas

trop s'étonner de cette faiblesse, car la psychologie des foules, et

par conséquent des jurés, semble avoir été le plus souvent aussi

inconnue des avocats que des magistrats. J'en trouve la preuve dans ce

fait rapporté par l'auteur cité à l'instant, qu'un des plus illustres

avocats de cour d'assises, Lachaud, usait systématiquement de son droit

de récusation à l'égard de tous les individus intelligents faisant

partie du jury. Or, l'expérience--l'expérience seule--a fini par

apprendre l'entière inutilité de ces récusations. La preuve en est

qu'aujourd'hui le ministère public et les avocats, à Paris du moins, y

ont entièrement renoncé; et, comme le fait remarquer M. des Glajeux, les

verdicts n'ont pas changé, «ils ne sont ni meilleurs ni pires».

Comme toutes les foules, les jurés sont très fortement impressionnés par

des sentiments et très faiblement par des raisonnements. «Ils ne

résistent pas, écrit un avocat, à la vue d'une femme donnant à téter, ou

à un défilé d'orphelins.» «Il suffit qu'une femme soit agréable, dit M.

des Glajeux, pour obtenir la bienveillance du jury.»

Impitoyables aux crimes qui semblent pouvoir les atteindre--et qui sont

précisément d'ailleurs les plus redoutables pour la société--les jurés

sont au contraire très indulgents pour les crimes dits passionnels. Ils

sont rarement sévères pour l'infanticide des filles-mères, ni bien durs

pour la fille abandonnée qui vitriolise un peu son séducteur, sentant

fort bien d'instinct que ces crimes-là sont peu dangereux pour la

société[22], et que dans un pays où la loi ne protège pas les filles

abandonnées, le crime de celle qui se venge est plus utile que nuisible,

en intimidant d'avance les futurs séducteurs.

Les jurys, comme toutes les foules, sont fort éblouis par le prestige,

et le président des Glajeux fait justement remarquer que, très

démocratiques dans leur composition, ils sont très aristocratiques dans

leurs affections: «Le nom, la naissance, la grande fortune, la renommée,

l'assistance d'un avocat illustre, les choses qui distinguent et les

choses qui reluisent forment un appoint très considérable dans la main

des accusés.»

Agir sur les sentiments des jurés, et, comme avec toutes les foules,

raisonner fort peu, ou n'employer que des formes rudimentaires de

raisonnement, doit être la préoccupation de tout bon avocat. Un avocat

anglais célèbre par ses succès en cour d'assises a bien montré la façon

d'agir.

«Il observait attentivement le jury tout en plaidant. C'est le

moment favorable. Avec du flair et de l'habitude, l'avocat lit sur

les physionomies l'effet de chaque phrase, de chaque mot, et il en

tire ses conclusions. Il s'agit tout d'abord de distinguer les

membres acquis d'avance à la cause. Le défenseur achève en un tour

de main de se les assurer, après quoi il passe aux membres qui

semblent au contraire mal disposés, et il s'efforce de deviner

pourquoi ils sont contraires à l'accusé. C'est la partie délicate

du travail, car il peut y avoir une infinité de raisons d'avoir

envie de condamner un homme, en dehors du sentiment de la justice.»

Ces quelques lignes résument tout le mécanisme de l'art oratoire, et

nous voyons pourquoi le discours fait d'avance est d'un effet si nul,

puisqu'il faut pouvoir à chaque instant modifier les termes employés

suivant l'impression produite.

L'orateur n'a pas besoin de convertir tous les membres d'un jury, mais

seulement les meneurs qui détermineront l'opinion générale. Comme dans

toutes les foules, il y a toujours un petit nombre d'individus qui

conduisent les autres. «J'ai fait l'expérience, dit l'avocat que je

citais plus haut, qu'au moment de rendre le verdict, il suffisait d'un

ou deux hommes énergiques pour entraîner le reste du jury.» Ce sont ces

deux ou trois-là qu'il faut convaincre par d'habiles suggestions. Il

faut d'abord et avant tout leur plaire. L'homme en foule à qui on a plu

est près d'être convaincu, et tout disposé à trouver excellentes les

raisons quelconques qu'on lui présente. Je trouve, dans un travail

intéressant sur Me Lachaud, l'anecdote suivante:

«On sait que pendant toute la durée des plaidoiries qu'il

prononçait aux assises, Lachaud ne perdait pas de vue deux ou trois

jurés qu'il savait, ou sentait, influents, mais revêches.

Généralement, il parvenait à réduire ces récalcitrants. Pourtant,

une fois, en province, il en trouva un qu'il dardait vainement de

son argumentation la plus tenace depuis trois quarts d'heure: le

premier du deuxième banc, le septième juré. C'était désespérant!

Tout à coup, au milieu d'une démonstration passionnante, Lachaud

s'arrête, et s'adressant au président de la cour d'assises:

«Monsieur le président, dit-il, ne pourriez-vous pas faire tirer le

rideau, là, en face. Monsieur le septième juré est aveuglé par le

soleil.» Le septième juré rougit, sourit, remercia. Il était acquis

à la défense.»

Plusieurs écrivains, et parmi eux de très distingués, ont fortement

combattu dans ces derniers temps l'institution du jury, seule protection

que nous ayons pourtant contre les erreurs vraiment bien fréquentes

d'une caste sans contrôle[23]. Les uns voudraient un jury recruté

seulement parmi les classes éclairées; mais nous avons déjà prouvé que,

même dans ce cas, les décisions seront identiques à celles qui sont

maintenant rendues. D'autres, se basant sur les erreurs commises par

les jurés, voudraient supprimer ces derniers et les remplacer par des

juges. Mais comment peuvent-ils oublier que ces erreurs tant reprochées

au jury, ce sont des juges qui les ont d'abord commises, et que, quand

l'accusé arrive devant le jury, il a été considéré comme coupable par

plusieurs magistrats: le juge d'instruction, le procureur de la

République et la chambre des mises en accusation. Et ne voit-on pas

alors que, si l'accusé était définitivement jugé par des magistrats au

lieu de l'être par des jurés, il perdrait sa seule chance d'être reconnu

innocent. Les erreurs des jurés ont toujours été d'abord des erreurs de

magistrats. C'est donc uniquement à ces derniers qu'il faut s'en prendre

quand on voit des erreurs judiciaires particulièrement monstrueuses,

comme la condamnation toute récente de ce docteur L... qui, poursuivi

par un juge d'instruction véritablement par trop borné, sur la

dénonciation d'une fille demi-idiote qui accusait ce médecin de l'avoir

fait avorter pour 30 francs, aurait été envoyé au bagne sans l'explosion

d'indignation publique qui le fit gracier immédiatement par le chef de

l'État. L'honorabilité du condamné proclamée par tous ses concitoyens

rendait évidente la grossièreté de l'erreur. Les magistrats la

reconnaissaient eux-mêmes; et cependant, par esprit de caste, ils firent

tout ce qu'ils purent pour empêcher la grâce d'être signée. Dans toutes

les affaires analogues, entourées de détails techniques où il ne peut

rien comprendre, le jury écoute naturellement le ministère public, se

disant qu'après tout l'affaire a été instruite par des magistrats rompus

à toutes les subtilités. Quels sont alors les auteurs véritables de

l'erreur: les jurés ou les magistrats? Gardons précieusement le jury. Il

constitue peut-être la seule catégorie de foule qu'aucune individualité

ne saurait remplacer. Lui seul peut tempérer les duretés de la loi qui,

égale pour tous, doit être aveugle en principe, et ne pas connaître les

cas particuliers. Inaccessible à la pitié, et ne connaissant que le

texte de la loi, le juge, avec sa dureté professionnelle, frapperait de

la même peine le cambrioleur assassin et la fille pauvre que l'abandon

de son séducteur et la misère ont conduite à l'infanticide; alors que le

jury sent très bien d'instinct que la fille séduite est beaucoup moins

coupable que le séducteur, qui, lui, cependant, échappe à la loi et

qu'elle mérite toute son indulgence.

Sachant très bien ce qu'est la psychologie des castes, et ce qu'est

aussi la psychologie des autres catégories de foules, je ne vois pas un

seul cas où, accusé à tort d'un crime, je ne préférerais pas avoir

affaire à des jurés plutôt qu'à des magistrats. J'aurais quelques

chances d'être reconnu innocent avec les premiers, et pas une seule

chance avec les seconds. Redoutons la puissance des foules, mais

redoutons beaucoup plus encore la puissance de certaines castes. Les

premières peuvent se laisser convaincre, les secondes ne fléchissent

jamais.

Psychologie des foules · 第 38 / 63 题