[22] Remarquons en passant que cette division, très bien faite
d'instinct par les jurés, entre les crimes dangereux pour la société et
les crimes non dangereux pour elle n'est pas du tout dénuée de justesse.
Le but des lois criminelles doit être évidemment de protéger la société
contre les criminels dangereux et non pas de la venger. Or nos codes, et
surtout l'esprit de nos magistrats, sont tout imprégnés encore de
l'esprit de vengeance du vieux droit primitif, et le terme de vindicte
(_vindicta_, vengeance) est encore d'un usage journalier. Nous avons la
preuve de cette tendance des magistrats dans le refus de beaucoup
d'entre eux d'appliquer l'excellente loi Bérenger, qui permet au
condamné de ne subir sa peine que s'il récidive. Or, il n'est pas un
magistrat qui puisse ignorer, car la statistique le prouve, que
l'application d'une première peine crée infailliblement la récidive.
Quand les juges relâchent un condamné, il leur semble toujours que la
société n'a pas été vengée. Plutôt que de ne la pas venger, ils
préfèrent créer un récidiviste dangereux.
[23] La magistrature représente, en effet, la seule administration dont
les actes ne soient soumis à aucun contrôle. Malgré toutes ses
révolutions, la France démocratique ne possède pas ce droit d'_habeas
corpus_ dont l'Angleterre est si fière. Nous avons banni tous les
tyrans; mais dans chaque cité nous avons établi un magistrat qui dispose
à son gré de l'honneur et de la liberté des citoyens. Un petit juge
d'instruction, à peine sorti de l'école de droit, possède le pouvoir
révoltant d'envoyer à son gré en prison, sur une simple supposition de
culpabilité de sa part, et dont il ne doit la justification à personne,
les citoyens les plus considérables. Il peut les y garder six mois ou
même un an sous prétexte d'instruction, et les relâcher ensuite sans
leur devoir ni indemnité, ni excuses. Le mandat d'amener est absolument
l'équivalent de la lettre de cachet, avec cette différence que cette
dernière, si justement reprochée à l'ancienne monarchie, n'était à la
portée que de très grands personnages, alors qu'elle est aujourd'hui
entre les mains de toute une classe de citoyens, qui est loin de passer
pour la plus éclairée et la plus indépendante.