Les foules dites criminelles.
Les foules dites criminelles.--Une foule peut être légalement mais non
psychologiquement criminelle.--Complète inconscience des actes des
foules.--Exemples divers.--Psychologie des septembriseurs.--Leurs
raisonnements, leur sensibilité, leur férocité et leur moralité.
Les foules tombant, après une certaine période d'excitation, à l'état de
simples automates inconscients menés par des suggestions, il semble
difficile de les qualifier dans aucun cas de criminelles. Je ne conserve
ce qualificatif erroné que parce qu'il a été consacré par des recherches
psychologiques récentes. Certains actes des foules sont assurément
criminels si on ne les considère qu'en eux-mêmes, mais alors au même
titre que l'acte d'un tigre dévorant un Hindou, après l'avoir d'abord
laissé un peu déchiqueter par ses petits pour les distraire.
Les crimes des foules ont généralement pour mobile une suggestion
puissante, et les individus qui y ont pris part sont persuadés ensuite
qu'ils ont obéi à un devoir, ce qui n'est pas du tout le cas du criminel
ordinaire.
L'histoire des crimes commis par les foules met en évidence ce qui
précède.
On peut citer comme exemple typique le meurtre du gouverneur de la
Bastille, M. de Launay. Après la prise de cette forteresse, le
gouverneur, entouré d'une foule très excitée, recevait des coups de tous
côtés. On proposait de le pendre, de lui couper la tête, ou de
l'attacher à la queue d'un cheval. En se débattant, il donna par mégarde
un coup de pied à l'un des assistants. Quelqu'un proposa, et sa
suggestion fut acclamée aussitôt par la foule, que l'individu atteint
par le coup de pied coupât le cou au gouverneur.
«Celui-ci, cuisinier sans place, demi-badaud qui est allé à la Bastille
pour voir ce qui s'y passait, juge que, puisque tel est l'avis général,
l'action est patriotique, et croit même mériter une médaille en
détruisant un monstre. Avec un sabre qu'on lui prête, il frappe sur le
col nu; mais le sabre mal affilé ne coupant pas, il tire de sa poche un
petit couteau à manche noir et (comme, en sa qualité de cuisinier, il
sait travailler les viandes) il achève heureusement l'opération.»
On voit clairement ici le mécanisme indiqué plus haut. Obéissance à une
suggestion d'autant plus puissante qu'elle est collective, conviction
chez le meurtrier qu'il a commis un acte fort méritoire, et conviction
d'autant plus naturelle qu'il a pour lui l'approbation unanime de ses
concitoyens. Un acte semblable peut être légalement, mais non
psychologiquement, qualifié de criminel.
Les caractères généraux des foules dites criminelles sont exactement
ceux que nous avons constatés chez toutes les foules: suggestibilité,
crédulité, mobilité, exagération des sentiments bons ou mauvais,
manifestation de certaines formes de moralité, etc.
Nous allons retrouver tous ces caractères chez une des foules qui ont
laissé un des plus sinistres souvenirs dans notre histoire: celle des
septembriseurs. Elle présente d'ailleurs beaucoup d'analogie avec celles
qui firent la Saint-Barthélemy. J'emprunte les détails du récit à M.
Taine, qui les a puisés dans les mémoires du temps.
On ne sait pas exactement qui donna l'ordre ou suggéra de vider les
prisons en massacrant les prisonniers. Que ce soit Danton, comme cela
est probable, ou tout autre, il n'importe; le seul fait intéressant pour
nous est celui de la suggestion puissante que reçut la foule chargée du
massacre.
La foule des massacreurs comprenait environ trois cents personnes, et
constituait le type parfait d'une foule hétérogène. À part un très petit
nombre de gredins professionnels, elle se composait surtout de
boutiquiers et d'artisans de tous les corps d'états: cordonniers,
serruriers, perruquiers, maçons, employés, commissionnaires, etc. Sous
l'influence de la suggestion reçue, ils sont, comme le cuisinier cité
plus haut, parfaitement convaincus qu'ils accomplissent un devoir
patriotique. Ils remplissent une double fonction, juges et bourreaux,
mais ne se considèrent en aucune façon comme des criminels.
Pénétrés de l'importance de leur devoir, ils commencent par former une
sorte de tribunal, et immédiatement apparaissent l'esprit simpliste et
l'équité non moins simpliste des foules. Vu le nombre considérable des
accusés, on décide tout d'abord que les nobles, les prêtres, les
officiers, les serviteurs du roi, c'est-à-dire tous les individus dont
la profession seule est une preuve de culpabilité aux yeux d'un bon
patriote, seront massacrés en tas sans qu'il soit besoin de décision
spéciale. Pour les autres, ils seront jugés sur la mine et la
réputation. La conscience rudimentaire de la foule étant ainsi
satisfaite, elle va pouvoir procéder légalement au massacre et donner
libre cours à ces instincts de férocité dont j'ai montré ailleurs la
genèse, et que les collectivités ont toujours le pouvoir de développer à
un haut degré. Ils n'empêcheront pas d'ailleurs--ainsi que cela est la
règle dans les foules--la manifestation concomitante d'autres sentiments
contraires, tels qu'une sensibilité souvent aussi extrême que la
férocité.
«Ils ont la sympathie expansive et la sensibilité prompte de l'ouvrier
parisien. À l'Abbaye, un fédéré, apprenant que depuis vingt-six heures
on avait laissé les détenus sans eau, voulait absolument exterminer le
guichetier négligent, et l'eût fait sans les supplications des détenus
eux-mêmes. Lorsqu'un prisonnier est acquitté (par leur tribunal
improvisé), gardes et tueurs, tout le monde l'embrasse avec transport,
on applaudit à outrance,» puis on retourne tuer les autres en tas.
Pendant le massacre, une aimable gaieté ne cesse de régner. Ils dansent
et chantent autour des cadavres, disposent des bancs «pour les dames»
heureuses de voir tuer des aristocrates. Ils continuent aussi à faire
preuve d'une équité spéciale. Un tueur s'étant plaint, à l'Abbaye, que
les dames placées un peu loin voient mal, et que quelques assistants
seuls ont le plaisir de frapper les aristocrates, ils se rendent à la
justesse de cette observation, et décident que l'on fera passer
lentement les victimes entre deux haies d'égorgeurs qui ne pourront
frapper qu'avec le dos du sabre, afin de prolonger le supplice. À la
Force on met les victimes entièrement nues, on les déchiquette pendant
une demi-heure; puis, quand tout le monde a bien vu, on les finit en
leur ouvrant le ventre.
Les massacreurs sont d'ailleurs fort scrupuleux, et manifestent la
moralité dont nous avons déjà signalé l'existence au sein des foules.
Ils refusent de s'emparer de l'argent et des bijoux des victimes, et les
rapportent sur la table des comités.
Dans tous leurs actes, on retrouve toujours ces formes rudimentaires de
raisonnement, caractéristiques de l'âme des foules. C'est ainsi qu'après
l'égorgement des 12 ou 1500 ennemis de la nation, quelqu'un fait
observer, et immédiatement sa suggestion est acceptée, que les autres
prisons, celles qui contiennent de vieux mendiants, des vagabonds, des
jeunes détenus, renferment en réalité des bouches inutiles, et dont il
serait bon, pour cette raison, de se débarrasser. D'ailleurs il doit y
avoir certainement parmi eux des ennemis du peuple, tels, par exemple,
qu'une certaine dame Delarue, veuve d'un empoisonneur: «Elle doit être
furieuse d'être en prison; si elle pouvait, elle mettrait le feu à
Paris; elle doit l'avoir dit, elle l'a dit. Encore un coup de balai.» La
démonstration paraît évidente, et tout est massacré en bloc, y compris
une cinquantaine d'enfants de douze à dix-sept ans, qui, d'ailleurs,
eux-mêmes auraient pu devenir des ennemis de la nation, et dont par
conséquent il y avait un intérêt évident à se débarrasser.
Au bout d'une semaine de travail, toutes ces opérations étant terminées,
les massacreurs purent songer au repos. Très intimement persuadés qu'ils
avaient bien mérité de la patrie, ils vinrent réclamer aux autorités
une récompense; les plus zélés allèrent même jusqu'à exiger une
médaille.
L'histoire de la Commune de 1871 nous offre plusieurs faits analogues à
ceux qui précèdent. Avec l'influence grandissante des foules et les
capitulations successives des pouvoirs devant elles, nous sommes appelés
à en voir bien d'autres.