XIV

--Etes-vous déjà prête, Isabelle? Vous êtes décidément très vive pour

votre toilette...

Tout en parlant, Madame Norand entrait dans la chambre de sa

petite-fille. Celle-ci, en toilette de soirée, achevait de boutonner

ses longs gants. Elles se rendaient ce soir-là à une réunion

demi-littéraire, demi-mondaine, organisée par la veuve d'un sculpteur

célèbre, elle-même artiste et poète. Cette dame s'était prise d'une

ardente sympathie pour Isabelle et tenait à l'avoir à toutes ses fêtes.

La jeune fille y allait plus volontiers que partout ailleurs, car elle

était sûre d'y trouver toujours Danielle dont le mari était cousin de

Madame Lorel.

Madame Norand s'était arrêtée au milieu de la chambre et considérait

Isabelle avec un demi-sourire de satisfaction. La jeune fille était

véritablement ravissante ce soir. Sa robe de soie rose pâle, à fines

rayures Pompadour, tombait en plis souples qui accentuaient l'élégance

de sa taille, et cette nuance délicate, qui semblait projeter un léger

reflet sur le teint d'une transparente blancheur, s'harmonisait à

merveille avec cette beauté tout de finesse et d'aristocratique

simplicité... Sans hâte, la jeune fille remettait en ordre les menus

objets qu'elle avait dû déranger pour s'habiller, car elle n'avait

jamais recours aux services de la femme de chambre. Ses mouvements doux

et gracieux étaient un charme pour les yeux, et Madame Norand le

constatait sans doute, car elle s'assit comme pour suivre à loisir les

allées et venues de sa petite-fille.

--Venez ici, Isabelle, j'ai à vous parler, dit-elle tout à coup.

La jeune fille posa sur une table l'écrin qu'elle avait pris entre ses

mains et vint s'asseoir sur un tabouret bas près de la grand'mère.

Appuyant son coude sur le bras du fauteuil, elle leva ses yeux

interrogateurs vers Madame Norand... La main de celle-ci se posa

presque avec tendresse sur l'épaule d'Isabelle.

--Isabelle, j'avais formé le projet de vous garder quelque temps à moi

seule, car, mon enfant, j'avais à réparer le temps perdu autrefois à

lutter contre votre affection... Mais j'ai récemment compris que la vie

près d'une vieille femme manque d'attrait pour une jeune fille, même

sérieuse comme vous l'êtes... et surtout, j'ai songé à cet

avertissement, cette attaque qui peut se renouveler et me faire

succomber brusquement. Vous seriez alors isolée, sans appui. Il faut

donc que je vous confie à un époux, choisi entre cent, car vous avez le

droit d'être difficile, Isabelle... Vous avez vu souvent à nos

réceptions du jeudi Marcelin de Nobrac, ce jeune critique dont l'avenir

s'annonce très remarquable. Il est essentiellement bon et sérieux,

enthousiaste, dévoué aux nobles causes; sa fortune est belle, son nom

ancien, son physique très sympathique. Avec joie, je vous donnerais à

lui, Isabelle, car il saurait vous rendre heureuse.

Isabelle l'avait écoutée en silence. Ses yeux, toujours attachés sur

son aïeule, avaient pris une expression de pénétrant reproche... Elle

se leva et dit d'une voix ferme:

--Vous oubliez, grand'mère, que je suis la fiancée de M. Arlys. Lui

seul peut me rendre heureuse.

--Encore! s'écria Madame Norand avec violence. Je vous croyais à peu

près guérie de cette folie... Faut-il vous répéter que jamais vous

n'aurez mon consentement?... Comment pouvez-vous vous croire engagée

par ces fiançailles bizarres et complètement en dehors des usages?

Vraiment, la sagesse tant vantée de ce Monsieur a subi un étrange

accroc en cette circonstance, car il a très habilement profité d'un

moment de détresse morale pour obtenir votre assentiment...

La jeune fille se redressa en étendant la main dans un geste de

protestation. Une fierté indignée transformait son beau visage calme.

--Ne le calomniez pas, grand'mère! Vous pourriez chercher longtemps

dans votre entourage avant de rencontrer un être aussi parfaitement

désintéressé et chevaleresque... Vous avez dû savoir, par M. Marnel, ce

qui s'était passé à la chapelle et comment votre ami lui-même avait

provoqué la demande que M. Arlys, par délicatesse, n'osait formuler,

craignant précisément de profiter de cette détresse morale dont vous

parlez... Et n'oubliez pas, grand'mère, que vous m'aviez, par votre

dureté, donné le droit de manquer de confiance envers vous... Oui, je

me crois engagée par ces fiançailles, consenties librement de part et

d'autre... et, même si ce lien ne nous unissait pas, jamais... jamais,

grand'mère, il ne m'aurait été possible de l'oublier.

Elle avait prononcé ces mots avec une ardeur contenue... Mais tout à

coup, par un subit mouvement plein d'une grâce suppliante, elle se

laissa glisser à genoux près du fauteuil de Madame Norand.

--Permettez qu'il devienne votre fils... Je serais si heureuse!... Oh!

grand'mère!...

Sa voix se brisait et son doux regard voilé de larmes, plein d'une

supplication passionnée, essayait de rencontrer les yeux qui se

détournaient obstinément.

--Dites-moi, grand'mère...

--Il est inutile de me supplier, Isabelle, répliqua Madame Norand d'un

ton bref. Ma décision a été longuement mûrie, et je crois Marcelin de

Nobrac absolument fait pour vous. Je l'inviterai plus fréquemment afin

que vous ayez la faculté de mieux vous connaître.

--A mon tour je vous dis: jamais, grand'mère! s'écria Isabelle toute

frémissante. En aucun cas, je ne trahirais la parole donnée, et il

faudrait qu'à lui... à lui!... j'inflige cette insulte, je cause cette

douleur! Ah! grand'mère, vous ne savez donc pas comme je l'aime pour me

proposer pareille chose! s'écria-t-elle dans un élan de douloureux

reproche.

Madame Norand se leva brusquement et sonna la femme de chambre d'une

main agitée. On pouvait constater sur son visage altier une extrême

émotion, mélange de colère et de souffrance... Elle s'enveloppa dans un

long manteau, tandis que la jeune fille jetait sur ses épaules une

soyeuse sortie de bal. Toutes deux gagnèrent en silence la voiture qui

attendait et le trajet s'effectua sans qu'elles eussent échangé une

parole.

Madame Norand se rasséréna quelque peu chez Madame Lorel en constatant

l'unanime admiration provoquée par la beauté d'Isabelle. Mais la jeune

fille, toute préoccupée encore de sa récente discussion, était à peu

près inconsciente de ce succès. Elle alla s'asseoir près de Danielle

qui semblait particulièrement joyeuse ce soir-là et échangeait de

malins coups d'oeil avec son mari, debout à quelques pas au milieu d'un

groupe masculin.

--Il paraît que le conférencier fait défaut, annonça-t-elle à Isabelle.

C'était Gilles Balvand, le poète. Il s'est fait remplacer par l'un de

ses amis, et l'on m'a assuré que le plaisir n'en serait pas moindre.

Elle s'éventa lentement, tout en regardant en dessous la jeune fille

qui l'écoutait, distraite et un peu triste.

--Vous ne désirez pas savoir le nom de ce conférencier, Belle?

demanda-t-elle avec un sourire malicieux.

Isabelle ouvrait la bouche pour répondre... mais une transformation

soudaine s'opéra. De délicates couleurs envahirent son teint blanc, et

cette fois elles n'étaient pas dues au reflet de la robe rose. Ses

yeux, rayonnants de bonheur, se tournaient vers un point de la salle où

venait d'apparaître un jeune homme de haute taille, vers lequel les

mains se tendaient avec empressement... Mais le regard de l'arrivant,

saisi sans doute par une irrésistible attraction, se dirigeait vers la

belle jeune fille vêtue de rose, comme si, en cette salle immense, il

n'eût vu et cherché qu'elle. Pour la première fois depuis leurs

fiançailles, ils se rencontraient.

Gabriel s'en alla vers la maîtresse de maison, et Danielle se pencha

vers son amie, immobilisée dans sa joie soudaine.

--Maintenant, faut-il vous apprendre le nom du conférencier?... ou bien

le direz-vous vous-même, Isabelle?

... Les différentes attractions de la soirée étaient uniquement dues au

concours d'amateurs, mais tous gens de talent, et c'était à un public

de choix, particulièrement difficile, que s'adressait la conférence.

Avec une aisance remarquable, Gabriel présenta à cet auditoire d'élite

plusieurs poètes contemporains. Son érudition, sa parole enveloppante

et chaude, la parfaire sincérité qui était en lui charmèrent ceux qui

l'écoutaient, et un véritable enthousiasme salua sa péroraison toute

vibrante d'énergie et d'ardeur chevaleresque.

Dans un coin du salon, près de Danielle et de Paul, Isabelle savourait

son bonheur... bien court, hélas! Gabriel s'était approché d'elle tout

à l'heure, l'avait saluée comme une étrangère; ils avaient échangé

quelques mots, pleins de banalités en apparence, mais renfermant pour

eux une douce et fugitive joie. Puis, refusant le siège que Danielle

lui montrait près d'elle, il s'était éloigné. Son tact parfait lui

interdisait de mécontenter Madame Norand dont il avait aperçu en

entrant la physionomie hostile.

Au cours de la conférence, Isabelle avait plusieurs fois senti se poser

sur elle son regard pénétrant et si doux... Mais il ne se rapprocha pas

d'elle de toute la soirée. Pendant la petite sauterie qui s'organisa

ensuite, il ne dansa pas et demeura debout dans l'embrasure d'une

porte, suivant du regard la mince forme rose qui voltigeait à travers

les salons. Peut-être faisait-il une comparaison entre l'élégante

Isabelle d'aujourd'hui et la pauvre petite créature au grossier manteau

brun qui fuyait un soir de tempête à travers la lande. Mais l'apparence

seule était changée... Au fond, elle était bien demeurée la même, il

l'avait lu dans ses yeux qui ne savaient pas mentir, dans son radieux

et tremblant sourire.

Isabelle le revit un court instant pendant qu'elle revêtait sa sortie

de bal. Il passa devant elle et la salua en même temps que Madame

Norand. Ses yeux bruns enveloppèrent d'un rapide et profond regard sa

jeune fiancée, plus blanche que les dentelles flottant autour de son

cou... D'un mouvement instinctif, elle tendit vers lui sa petite main.

Il la tint une seconde entre les siennes, puis s'éloigna rapidement à

travers la foule élégante qui encombrait le vestiaire.

Isabelle le regardait machinalement disparaître. Elle tressaillit un

peu en sentant une main se poser sur son bras.

--Venez donc! dit Madame Norand avec impatience. Vous avez l'air d'être

changée en statue et... vous êtes une insoumise et ridicule enfant,

acheva-t-elle d'un accent de colère contenue.

--Non, Madame, elle est de celles qui savent souffrir et n'oublient

jamais, dit près d'elle la voix grave de Danielle.

... Les émotions de la soirée avaient laissé leurs traces sur la

physionomie d'Isabelle, ainsi que le constata Régine en venant le

lendemain voir son amie... Tandis que Michel et Valentine, qu'elle

avait amenés, jouaient dans un coin de la salle à manger, les deux

jeunes filles se mirent à causer près de la fenêtre, tout en occupant

leurs doigts à un ouvrage d'aiguille. Régine parla de son prochain

départ pour le noviciat des Petites Soeurs des pauvres.

--Comme vous allez manquer à Antoinette! dit Isabelle en considérant

avec émotion cette admirable physionomie où transparaissait l'âme, pure

et ardente.

--Ma pauvre chère Antoinette! Nous nous entendions si bien! murmura

Régine d'une voix frémissante.

Elle croisa les mains sur ses genoux et demeura un instant silencieuse,

la tête baissée sur sa poitrine. Une ombre semblait s'étendre sur son

beau visage... mais elle s'enfuit bien vite devant le rayonnement qui

s'échappa soudain du regard de Régine.

--Cela, c'est le sacrifice. Les quitter tous, mon père, mes soeurs!...

Dieu le demande, et je suis prête... Antoinette aura Danielle tout près

d'elle, et voici Henriette qui devient jeune fille. On dit qu'elle me

ressemble et elle pourra déjà me remplacer... Mais avant de partir

j'aurais tant voulu vous voir heureuse, chère Isabelle!

Un soupir gonfla la poitrine d'Isabelle. Ses doigts cessèrent de

travailler et elle demeura rêveuse, regardant fuir les grands nuages

gris sombre sur le ciel clair, teinté d'azur.

Une petite main se posa tout à coup sur la sienne, et, en baissant les

yeux, elle vit le joli petit visage de Michel. L'enfant la regardait

gravement, d'un air songeur... La jeune fille le prit sur ses genoux

et, lui relevant le menton, plongea ses yeux dans ceux du petit garçon.

--A quoi penses-tu, Michel. Pourquoi me regardes-tu ainsi?

--Mais... mais, Belle, tu avais l'air de pleurer... et je voulais te

consoler, moi! cria-t-il d'un ton résolu.

Régine regarda son amie et constata que les yeux perspicaces de Michel

avaient vu juste. C'étaient bien des larmes qui brillaient sous les

grands cils blonds.

--Mon petit chéri, que n'as-tu ce pouvoir! dit Isabelle en caressant

tendrement les belles boucles blondes du petit garçon. Tu m'aimes

vraiment, toi, puisque tu ne peux me voir souffrir!

Les jeunes filles ne s'étaient pas aperçues qu'un pas, assourdi par

l'épais tapis, s'était rapproché, et qu'une main se posait depuis un

instant sur le bouton de la porte. Mais personne n'entra et le pas

s'éloigna, un peu lent et pesant.

Dans son riche cabinet de travail, devant son bureau couvert de volumes

et de feuillets manuscrits, Madame Norand s'était laissée tomber dans

un fauteuil, et sa main soutenait sa tête hautaine qui se penchait avec

accablement. Une véritable lutte, une immense souffrance se devinaient

sur ce visage contracté.

--Celle qui la fait souffrir ne l'aime pas... Elle l'a dit, elle croit

cela, cette enfant! murmura-t-elle lentement, d'un ton amer. Après

tout, elle a peut-être raison. Mais céder!... céder!... Non, c'est

impossible!

D'un mouvement résolu, elle rapprocha son fauteuil de la table et se

mit à écrire. Mais les lettres prenaient de bizarres formes tremblées,

et Madame Norand finit par reposer brusquement la plume sur l'encrier

de bronze en disant avec une impatience irritée:

--Je ne suis plus bonne à rien! Cette Isabelle me bouleverse et il est

vraiment temps que je la marie. Dimanche, j'inviterai Marcelin à

dîner... Pleurs de jeune fille sont vite séchés!

L'étincelle · 第 20 / 22 题