--Etes-vous déjà prête, Isabelle? Vous êtes décidément très vive pour
votre toilette...
Tout en parlant, Madame Norand entrait dans la chambre de sa
petite-fille. Celle-ci, en toilette de soirée, achevait de boutonner
ses longs gants. Elles se rendaient ce soir-là à une réunion
demi-littéraire, demi-mondaine, organisée par la veuve d'un sculpteur
célèbre, elle-même artiste et poète. Cette dame s'était prise d'une
ardente sympathie pour Isabelle et tenait à l'avoir à toutes ses fêtes.
La jeune fille y allait plus volontiers que partout ailleurs, car elle
était sûre d'y trouver toujours Danielle dont le mari était cousin de
Madame Lorel.
Madame Norand s'était arrêtée au milieu de la chambre et considérait
Isabelle avec un demi-sourire de satisfaction. La jeune fille était
véritablement ravissante ce soir. Sa robe de soie rose pâle, à fines
rayures Pompadour, tombait en plis souples qui accentuaient l'élégance
de sa taille, et cette nuance délicate, qui semblait projeter un léger
reflet sur le teint d'une transparente blancheur, s'harmonisait à
merveille avec cette beauté tout de finesse et d'aristocratique
simplicité... Sans hâte, la jeune fille remettait en ordre les menus
objets qu'elle avait dû déranger pour s'habiller, car elle n'avait
jamais recours aux services de la femme de chambre. Ses mouvements doux
et gracieux étaient un charme pour les yeux, et Madame Norand le
constatait sans doute, car elle s'assit comme pour suivre à loisir les
allées et venues de sa petite-fille.
--Venez ici, Isabelle, j'ai à vous parler, dit-elle tout à coup.
La jeune fille posa sur une table l'écrin qu'elle avait pris entre ses
mains et vint s'asseoir sur un tabouret bas près de la grand'mère.
Appuyant son coude sur le bras du fauteuil, elle leva ses yeux
interrogateurs vers Madame Norand... La main de celle-ci se posa
presque avec tendresse sur l'épaule d'Isabelle.
--Isabelle, j'avais formé le projet de vous garder quelque temps à moi
seule, car, mon enfant, j'avais à réparer le temps perdu autrefois à
lutter contre votre affection... Mais j'ai récemment compris que la vie
près d'une vieille femme manque d'attrait pour une jeune fille, même
sérieuse comme vous l'êtes... et surtout, j'ai songé à cet
avertissement, cette attaque qui peut se renouveler et me faire
succomber brusquement. Vous seriez alors isolée, sans appui. Il faut
donc que je vous confie à un époux, choisi entre cent, car vous avez le
droit d'être difficile, Isabelle... Vous avez vu souvent à nos
réceptions du jeudi Marcelin de Nobrac, ce jeune critique dont l'avenir
s'annonce très remarquable. Il est essentiellement bon et sérieux,
enthousiaste, dévoué aux nobles causes; sa fortune est belle, son nom
ancien, son physique très sympathique. Avec joie, je vous donnerais à
lui, Isabelle, car il saurait vous rendre heureuse.
Isabelle l'avait écoutée en silence. Ses yeux, toujours attachés sur
son aïeule, avaient pris une expression de pénétrant reproche... Elle
se leva et dit d'une voix ferme:
--Vous oubliez, grand'mère, que je suis la fiancée de M. Arlys. Lui
seul peut me rendre heureuse.
--Encore! s'écria Madame Norand avec violence. Je vous croyais à peu
près guérie de cette folie... Faut-il vous répéter que jamais vous
n'aurez mon consentement?... Comment pouvez-vous vous croire engagée
par ces fiançailles bizarres et complètement en dehors des usages?
Vraiment, la sagesse tant vantée de ce Monsieur a subi un étrange
accroc en cette circonstance, car il a très habilement profité d'un
moment de détresse morale pour obtenir votre assentiment...
La jeune fille se redressa en étendant la main dans un geste de
protestation. Une fierté indignée transformait son beau visage calme.
--Ne le calomniez pas, grand'mère! Vous pourriez chercher longtemps
dans votre entourage avant de rencontrer un être aussi parfaitement
désintéressé et chevaleresque... Vous avez dû savoir, par M. Marnel, ce
qui s'était passé à la chapelle et comment votre ami lui-même avait
provoqué la demande que M. Arlys, par délicatesse, n'osait formuler,
craignant précisément de profiter de cette détresse morale dont vous
parlez... Et n'oubliez pas, grand'mère, que vous m'aviez, par votre
dureté, donné le droit de manquer de confiance envers vous... Oui, je
me crois engagée par ces fiançailles, consenties librement de part et
d'autre... et, même si ce lien ne nous unissait pas, jamais... jamais,
grand'mère, il ne m'aurait été possible de l'oublier.
Elle avait prononcé ces mots avec une ardeur contenue... Mais tout à
coup, par un subit mouvement plein d'une grâce suppliante, elle se
laissa glisser à genoux près du fauteuil de Madame Norand.
--Permettez qu'il devienne votre fils... Je serais si heureuse!... Oh!
grand'mère!...
Sa voix se brisait et son doux regard voilé de larmes, plein d'une
supplication passionnée, essayait de rencontrer les yeux qui se
détournaient obstinément.
--Dites-moi, grand'mère...
--Il est inutile de me supplier, Isabelle, répliqua Madame Norand d'un
ton bref. Ma décision a été longuement mûrie, et je crois Marcelin de
Nobrac absolument fait pour vous. Je l'inviterai plus fréquemment afin
que vous ayez la faculté de mieux vous connaître.
--A mon tour je vous dis: jamais, grand'mère! s'écria Isabelle toute
frémissante. En aucun cas, je ne trahirais la parole donnée, et il
faudrait qu'à lui... à lui!... j'inflige cette insulte, je cause cette
douleur! Ah! grand'mère, vous ne savez donc pas comme je l'aime pour me
proposer pareille chose! s'écria-t-elle dans un élan de douloureux
reproche.
Madame Norand se leva brusquement et sonna la femme de chambre d'une
main agitée. On pouvait constater sur son visage altier une extrême
émotion, mélange de colère et de souffrance... Elle s'enveloppa dans un
long manteau, tandis que la jeune fille jetait sur ses épaules une
soyeuse sortie de bal. Toutes deux gagnèrent en silence la voiture qui
attendait et le trajet s'effectua sans qu'elles eussent échangé une
parole.
Madame Norand se rasséréna quelque peu chez Madame Lorel en constatant
l'unanime admiration provoquée par la beauté d'Isabelle. Mais la jeune
fille, toute préoccupée encore de sa récente discussion, était à peu
près inconsciente de ce succès. Elle alla s'asseoir près de Danielle
qui semblait particulièrement joyeuse ce soir-là et échangeait de
malins coups d'oeil avec son mari, debout à quelques pas au milieu d'un
groupe masculin.
--Il paraît que le conférencier fait défaut, annonça-t-elle à Isabelle.
C'était Gilles Balvand, le poète. Il s'est fait remplacer par l'un de
ses amis, et l'on m'a assuré que le plaisir n'en serait pas moindre.
Elle s'éventa lentement, tout en regardant en dessous la jeune fille
qui l'écoutait, distraite et un peu triste.
--Vous ne désirez pas savoir le nom de ce conférencier, Belle?
demanda-t-elle avec un sourire malicieux.
Isabelle ouvrait la bouche pour répondre... mais une transformation
soudaine s'opéra. De délicates couleurs envahirent son teint blanc, et
cette fois elles n'étaient pas dues au reflet de la robe rose. Ses
yeux, rayonnants de bonheur, se tournaient vers un point de la salle où
venait d'apparaître un jeune homme de haute taille, vers lequel les
mains se tendaient avec empressement... Mais le regard de l'arrivant,
saisi sans doute par une irrésistible attraction, se dirigeait vers la
belle jeune fille vêtue de rose, comme si, en cette salle immense, il
n'eût vu et cherché qu'elle. Pour la première fois depuis leurs
fiançailles, ils se rencontraient.
Gabriel s'en alla vers la maîtresse de maison, et Danielle se pencha
vers son amie, immobilisée dans sa joie soudaine.
--Maintenant, faut-il vous apprendre le nom du conférencier?... ou bien
le direz-vous vous-même, Isabelle?
... Les différentes attractions de la soirée étaient uniquement dues au
concours d'amateurs, mais tous gens de talent, et c'était à un public
de choix, particulièrement difficile, que s'adressait la conférence.
Avec une aisance remarquable, Gabriel présenta à cet auditoire d'élite
plusieurs poètes contemporains. Son érudition, sa parole enveloppante
et chaude, la parfaire sincérité qui était en lui charmèrent ceux qui
l'écoutaient, et un véritable enthousiasme salua sa péroraison toute
vibrante d'énergie et d'ardeur chevaleresque.
Dans un coin du salon, près de Danielle et de Paul, Isabelle savourait
son bonheur... bien court, hélas! Gabriel s'était approché d'elle tout
à l'heure, l'avait saluée comme une étrangère; ils avaient échangé
quelques mots, pleins de banalités en apparence, mais renfermant pour
eux une douce et fugitive joie. Puis, refusant le siège que Danielle
lui montrait près d'elle, il s'était éloigné. Son tact parfait lui
interdisait de mécontenter Madame Norand dont il avait aperçu en
entrant la physionomie hostile.
Au cours de la conférence, Isabelle avait plusieurs fois senti se poser
sur elle son regard pénétrant et si doux... Mais il ne se rapprocha pas
d'elle de toute la soirée. Pendant la petite sauterie qui s'organisa
ensuite, il ne dansa pas et demeura debout dans l'embrasure d'une
porte, suivant du regard la mince forme rose qui voltigeait à travers
les salons. Peut-être faisait-il une comparaison entre l'élégante
Isabelle d'aujourd'hui et la pauvre petite créature au grossier manteau
brun qui fuyait un soir de tempête à travers la lande. Mais l'apparence
seule était changée... Au fond, elle était bien demeurée la même, il
l'avait lu dans ses yeux qui ne savaient pas mentir, dans son radieux
et tremblant sourire.
Isabelle le revit un court instant pendant qu'elle revêtait sa sortie
de bal. Il passa devant elle et la salua en même temps que Madame
Norand. Ses yeux bruns enveloppèrent d'un rapide et profond regard sa
jeune fiancée, plus blanche que les dentelles flottant autour de son
cou... D'un mouvement instinctif, elle tendit vers lui sa petite main.
Il la tint une seconde entre les siennes, puis s'éloigna rapidement à
travers la foule élégante qui encombrait le vestiaire.
Isabelle le regardait machinalement disparaître. Elle tressaillit un
peu en sentant une main se poser sur son bras.
--Venez donc! dit Madame Norand avec impatience. Vous avez l'air d'être
changée en statue et... vous êtes une insoumise et ridicule enfant,
acheva-t-elle d'un accent de colère contenue.
--Non, Madame, elle est de celles qui savent souffrir et n'oublient
jamais, dit près d'elle la voix grave de Danielle.
... Les émotions de la soirée avaient laissé leurs traces sur la
physionomie d'Isabelle, ainsi que le constata Régine en venant le
lendemain voir son amie... Tandis que Michel et Valentine, qu'elle
avait amenés, jouaient dans un coin de la salle à manger, les deux
jeunes filles se mirent à causer près de la fenêtre, tout en occupant
leurs doigts à un ouvrage d'aiguille. Régine parla de son prochain
départ pour le noviciat des Petites Soeurs des pauvres.
--Comme vous allez manquer à Antoinette! dit Isabelle en considérant
avec émotion cette admirable physionomie où transparaissait l'âme, pure
et ardente.
--Ma pauvre chère Antoinette! Nous nous entendions si bien! murmura
Régine d'une voix frémissante.
Elle croisa les mains sur ses genoux et demeura un instant silencieuse,
la tête baissée sur sa poitrine. Une ombre semblait s'étendre sur son
beau visage... mais elle s'enfuit bien vite devant le rayonnement qui
s'échappa soudain du regard de Régine.
--Cela, c'est le sacrifice. Les quitter tous, mon père, mes soeurs!...
Dieu le demande, et je suis prête... Antoinette aura Danielle tout près
d'elle, et voici Henriette qui devient jeune fille. On dit qu'elle me
ressemble et elle pourra déjà me remplacer... Mais avant de partir
j'aurais tant voulu vous voir heureuse, chère Isabelle!
Un soupir gonfla la poitrine d'Isabelle. Ses doigts cessèrent de
travailler et elle demeura rêveuse, regardant fuir les grands nuages
gris sombre sur le ciel clair, teinté d'azur.
Une petite main se posa tout à coup sur la sienne, et, en baissant les
yeux, elle vit le joli petit visage de Michel. L'enfant la regardait
gravement, d'un air songeur... La jeune fille le prit sur ses genoux
et, lui relevant le menton, plongea ses yeux dans ceux du petit garçon.
--A quoi penses-tu, Michel. Pourquoi me regardes-tu ainsi?
--Mais... mais, Belle, tu avais l'air de pleurer... et je voulais te
consoler, moi! cria-t-il d'un ton résolu.
Régine regarda son amie et constata que les yeux perspicaces de Michel
avaient vu juste. C'étaient bien des larmes qui brillaient sous les
grands cils blonds.
--Mon petit chéri, que n'as-tu ce pouvoir! dit Isabelle en caressant
tendrement les belles boucles blondes du petit garçon. Tu m'aimes
vraiment, toi, puisque tu ne peux me voir souffrir!
Les jeunes filles ne s'étaient pas aperçues qu'un pas, assourdi par
l'épais tapis, s'était rapproché, et qu'une main se posait depuis un
instant sur le bouton de la porte. Mais personne n'entra et le pas
s'éloigna, un peu lent et pesant.
Dans son riche cabinet de travail, devant son bureau couvert de volumes
et de feuillets manuscrits, Madame Norand s'était laissée tomber dans
un fauteuil, et sa main soutenait sa tête hautaine qui se penchait avec
accablement. Une véritable lutte, une immense souffrance se devinaient
sur ce visage contracté.
--Celle qui la fait souffrir ne l'aime pas... Elle l'a dit, elle croit
cela, cette enfant! murmura-t-elle lentement, d'un ton amer. Après
tout, elle a peut-être raison. Mais céder!... céder!... Non, c'est
impossible!
D'un mouvement résolu, elle rapprocha son fauteuil de la table et se
mit à écrire. Mais les lettres prenaient de bizarres formes tremblées,
et Madame Norand finit par reposer brusquement la plume sur l'encrier
de bronze en disant avec une impatience irritée:
--Je ne suis plus bonne à rien! Cette Isabelle me bouleverse et il est
vraiment temps que je la marie. Dimanche, j'inviterai Marcelin à
dîner... Pleurs de jeune fille sont vite séchés!