Le séjour de Madame Norand à Maison-Vieille, habituellement prolongé
jusqu'au début de l'hiver, fut très écourté cette année-là. Dès le
commencement d'octobre, elle était de retour à Paris... Sans doute
pensait-elle ainsi couper court plus facilement au souvenir qu'elle
devinait toujours vivace chez Isabelle et qu'entretenait naturellement
le vue quotidienne de ces lieux où elle avait connu Gabriel Arlys. La
jeune fille se trouvait du même coup séparée de ses amies, au moins
pour un peu de temps, car les Brennier demeuraient à la Verderaye
jusqu'à la fin de l'automne, époque du mariage de Danielle.
Isabelle s'éloigna donc de ce petit coin de Corrèze où s'était
transformée sa vie. Elle le quitta, triste et résignée... mais une
espérance flottait en elle, et elle emportait dans son esprit l'image
de cet horizon de bruyères, du torrent grondeur, de la chère maison
grise, de la chapelle gothique, témoin de ses fiançailles.
L'existence d'Isabelle subit d'importantes modifications. Les vieux
serviteurs furent remplacés par d'autres plus ingambes, et la jeune
fille, dont la santé demeurait délicate, n'eut plus qu'une surveillance
à exercer. Elle employa ses nombreux loisirs à compléter son
instruction, aidée des conseils de M. Marnel. Madame Norand semblait
avoir complètement renoncé à son système d'éducation et la laissait
libre d'agir à sa guise. Elle persistait néanmoins à la tenir
complètement éloignée du monde... de ce monde fascinant et impitoyable
qui avait tué Lucienne.
Tout en s'initiant aux sciences profanes, Isabelle ne négligeait en
rien son instruction religieuse. Mais sur ce terrain elle devait
marcher prudemment pour ne pas éveiller l'hostilité de sa grand'mère.
Régine, de retour à Paris, la guidait, la conseillait discrètement,
éclairait les points un peu obscurs... Cependant, pour ne pas
mécontenter Madame Norand qui tolérait avec peine leurs relations, les
amies se voyaient peu, et Isabelle demeurait fréquemment isolée dans le
grand appartement silencieux. Mademoiselle Bernardine était retournée
dans son castel du Berry, et sa personnalité, très effacée, mais
sympathique néanmoins, manquait à la jeune fille. Madame Norand se
livrait au travail avec une ardeur autrefois inconnue de sa nature
froide et pondérée. Si une telle supposition avait été admissible se
rapportant à cette personne orgueilleuse, on aurait pu penser qu'elle
éprouvait le besoin de chasser une souffrance, une préoccupation ou un
remords.
... Et un matin, cette femme vigoureuse et agissante fut trouvée sans
mouvement. La paralysie avait arrêté ces jambes infatigables... elles
ne reprirent leur exercice qu'après de longs jours et demeurèrent
faibles et vite lasses.
Mais une main habile et douce se trouva là pour soigner la malade, un
gracieux visage compatissant, essayant un timide sourire, se pencha
fréquemment vers elle, et un bras très ferme malgré sa maigreur la
soutint le jour où elle tenta quelques pas... La voix pure d'Isabelle
prêtait un charme particulier aux lectures qu'elle faisait; la jeune
fille savait merveilleusement tourner un court billet de remerciement
en réponse aux nombreuses demandes de nouvelles qui parvenaient chez
Madame Norand; elle possédait le don très rare de causer
judicieusement, au moment où elle s'apercevait que la malade en
éprouverait quelque plaisir, et ses moindres paroles étaient toujours
élevées, ses réflexions étonnamment profondes.
Toutes ces constatations furent faites intérieurement par Madame
Norand, et, un soir, elle en fit part à M. Marnel qui venait la voir au
retour d'un voyage en Russie.
--En même temps, elle est ménagère accomplie et dirige supérieurement
les domestiques. Je ne puis supporter les plats compliqués de la
cuisinière, et Isabelle a reçu de ses amies Brennier une foule de
petites recettes pour les estomacs capricieux; elle les réussit
merveilleusement... Vous voyez, Marnel, que mon système avait du bon!
dit-elle avec un petit accent de triomphe.
--Mais certainement, sur certains points... Faites de votre
petite-fille une ménagère, une bonne maîtresse de maison, rien de
mieux... mais ne refoulez pas indistinctement tout élan, bon ou
mauvais, de son jeune coeur, toute curiosité, tout désir de son esprit
si élevé. Vous pouvez constater aujourd'hui l'harmonie parfaite
produite par ces divers éléments: coeur tendre et dévoué, parfaite
éducation ménagère, intelligence ouverte et développée.
--Oui, je ne puis le nier, je me suis trompée...
Ces mots sortirent avec difficulté de cette bouche hautaine. L'orgueil
avait pu égarer et aveugler l'aïeule durant de longues années, mais
quelques-unes de ses erreurs se dévoilaient si clairement que sa
loyauté ne pouvait en refuser l'aveu.
--... Je me suis trompée, et j'ai fait souffrir cette enfant. Je me
suis privée moi-même d'une grande douceur: l'affection de cette
créature charmante... J'avais tout fait pour l'éviter et j'y avais
réussi jusqu'à sa maladie. En m'occupant journellement d'elle, en la
voyant si douce, si patiente et si faible, j'en suis arrivée à l'aimer,
chaque jour davantage... Et aujourd'hui, Marnel, après l'avoir trouvée
toujours dévouée et attentive à mon chevet, sans un murmure ou un geste
d'impatience, je sens que je ne pourrais vivre sans elle... que, malgré
mes désillusions d'autrefois, je l'aime comme j'ai aimé ma Lucienne.
--A la bonne heure, Sylvie! s'écria joyeusement l'écrivain en serrant
avec force les mains de Madame Norand. Cette chère petite Isabelle est
enfin appréciée comme elle le mérite. Elle pourra désormais être
heureuse... car vous ne tarderez pas à l'unir à M. Arlys, Sylvie?
--Jamais! dit une voix sèche.
Sur la physionomie de Madame Norand, la fugitive émotion de tout à
l'heure avait fait place à une inexorable dureté, et une lueur de
colère brillait dans ces yeux un peu attendris un instant auparavant.
--Jamais?... Vous voulez donc son malheur, Sylvie?
--Rêves de jeune fille!... Elle s'en consolera vite, et peut-être même
n'y pense-t-elle plus. Je ne veux pas la marier encore, je veux un peu
jouir d'elle... et, en tout cas, je ne la donnerai pas à ce personnage
qui a su très habilement profiter de son découragement pour la
circonvenir, et dont les idées sociales et religieuses, ridiculement
exaltées, me déplaisent absolument. De ces idées, il a déjà, avec
l'aide de ses cousines, fait pénétrer un bon nombre dans le cerveau
d'Isabelle, et j'en ai connu hier les conséquences. Ayant appris par
hasard qu'une grande partie de la petite pension que je lui fais depuis
quelque temps passait entre les mains de deux famille pauvres du
voisinage, je lui ai adressé des reproches sur cette charité exagérée.
J'ai dû alors entendre cette enfant développer de transcendantes
théories de charité, de sacrifice... bref, elle en est arrivée à
m'avouer qu'elle étudiait la religion catholique, "dans laquelle elle
est née," et me priait de l'autoriser à en suivre toutes les pratiques.
--Et vous avez dit oui?
--J'ai refusé... Je ne puis donner mon consentement à cette bizarre
idée qui transformerait Isabelle, jusqu'ici pratique et sensée, en une
créature exaltée et mystique. Je la connais, elle en arriverait là...
--Mais, ma pauvre Sylvie, votre parti pris contre la religion vous
égare absolument! C'est par elle--seulement par elle, retenez-le bien,
Sylvie--que votre petite-fille trouve le courage de supporter la
souffrance imposée par votre obstination, c'est-à-dire la séparation
d'avec son fiancé... C'est par cette religion encore qu'elle a su
oublier vos torts et se montrer la plus dévouée des filles.
... Un matin de février, Isabelle fit sa première communion à la
chapelle des Petites Soeurs des Pauvres dont une cousine de M. Brennier
était supérieure. La cérémonie fut brève, mais particulièrement
touchante. Comme spectateurs, tous les vieux, curieux et pleins
d'admiration devant cette fête inusitée, les Petites Soeurs, modestes
et recueillies... puis les Brennier, qui accompagnèrent tous la jeune
fille à la Table sainte. Le frère de la défunte Madame Brennier,
religieux barnabite, prononça une courte et émouvante allocution.
Dans un angle de la chapelle, un homme se dissimulait... un homme au
visage transfiguré par un surnaturel bonheur et dont les yeux ne
quittaient la jeune chrétienne prosternée devant l'autel que pour se
diriger vers le tabernacle avec une expression d'indicible
reconnaissance. Mais il ne bougea pas de son refuge et s'y enfonça même
plus profondément lorsque Isabelle, recueillie et pâle d'une sainte
émotion, sortit de la chapelle... Gabriel Arlys, le fervent chrétien,
jugeait qu'en cet instant aucune joie terrestre, si permise fût-elle,
ne devait venir se mêler aux célestes félicités de cette âme qui
possédait son Dieu pour la première fois.
L'inoubliable et mystérieux bonheur de cette matinée devait avoir
laissé un rayonnement sur le beau visage d'Isabelle, car Madame Norand,
en la voyant entrer une heure plus tard dans son cabinet de travail, la
considéra avec une surprise un peu inquiète. Toute la journée, la jeune
fille sentit peser sur elle ce regard soupçonneux... Mais aujourd'hui,
rien ne pouvait troubler sa sérénité, personne ne lui enlèverait Celui
qu'elle possédait.
La maladie de Madame Norand devait avoir pour Isabelle une conséquence
inattendue... Quelques-unes des connaissances les plus intimes de la
célèbre femme de lettres étant venues la voir parfois, s'étaient
nécessairement rencontrées avec Isabelle. Frappées de sa beauté et de
sa distinction, ces dames témoignèrent de leur surprise de la voir
ainsi cachée à tous les yeux. Madame Norand fit d'abord la sourde
oreille à leurs discrètes insinuations... mais un jour, elle se dit
qu'elles avaient peut-être raison. La beauté d'Isabelle, et, plus
encore, sa remarquable intelligence, lui assureraient une place
prépondérante dans le monde... non le monde frivole où se plaisait
uniquement Lucienne, mais celui des lettrés et de érudits. Le sérieux,
la parfaite réserve de la jeune fille devaient d'ailleurs la préserver
de tout entraînement trop vif vers les plaisirs mondains tels que les
entendent la plupart des femmes, et elle n'y trouverait qu'une
passagère distraction, suffisante pour chasser de son esprit les
velléités religieuses qui le troublaient.
En conséquence de ces réflexions, les invités aux dîners hebdomadaires
de Madame Norand trouvèrent un soir près d'elle une jeune fille
délicieusement jolie, un peu grave peut-être, mais fort gracieuse, en
qui ils reconnurent de suite Isabelle d'Effranges, d'après le portrait
que leur en avaient fait les amies de leur hôtesse. Désormais, ils la
virent chaque jeudi... Ces savants, ces tristes lettrés, ces écrivains
célèbres comprirent vite la valeur de cette jeune personne réservée et
silencieuse et prirent plaisir à la faire causer pour entendre ses
appréciations justes et concises, ses jugements empreints d'une douce
charité, ses raisonnements si profonds qu'ils en demeuraient parfois
stupéfaits.
Parmi ces hommes et ces femmes de talent, bien peu étaient chrétiens,
sinon de nom, au moins de fait, et ceux-là même qui le demeuraient
avaient laissé beaucoup d'ivraie envahir le bon grain dans leur coeur.
Il y avait là des êtres qui professaient une philosophie toute païenne,
d'autres qui, ayant depuis longtemps fait litière de leurs croyances,
attaquaient audacieusement celles d'autrui et s'efforçaient de flétrir
la religion dans leurs oeuvres écrites en un style magique qui
excusait, aux yeux de beaucoup, le fond profondément pervertisseur.
C'était en ce milieu dangereux pour sa foi qu'Isabelle était
introduite... Mais, comme autrefois les bêtes féroces se couchaient aux
pieds des jeunes martyres dans les arènes romaines, ainsi on put voir
ces païens du XIXe siècle, discutant religion avec une jeune fille,
convertie de la veille, se trouver maintes fois sans parole devant ses
argumentations nettes et irréfutables, présentées avec une charmante
modestie sous laquelle se devinait l'inébranlable fermeté de l'âme
croyante. Devant ces yeux bleus lumineux et si purs, ces célébrités
littéraires durent se demander parfois si leur fortune et leur renom
valaient la perte de la foi et de la tranquillité de leur âme.
Bientôt Isabelle fut connue dans tout le Paris littéraire. Madame
Norand, très flattée du succès de sa petite-fille près de ses amis, la
conduisit dans divers salons où se réunissaient les personnalités les
plus en vue du monde des arts et des lettres. Isabelle la suivait
docilement, jouissant des satisfactions d'esprit qu'elle trouvait dans
ces réunions, mais se refermant instinctivement, comme certaines fleurs
à l'approche de la nuit, devant ce qui blessait sa délicatesse et ses
croyances... D'ailleurs sa souffrance cachée, mais toujours vive, la
rendait peu soucieuse de plaisirs, et elle n'éprouvait jamais de plus
vives consolations que durant les courts instants passés au pied de
l'autel, à une messe matinale, quand elle pouvait le faire sans attirer
les soupçons de Madame Norand qui ignorait encore que sa conversation
fût un fait accompli. Elle se sentait alors en complète union avec
Gabriel et pouvait librement parler de lui au Dieu pleine de bonté qui
avait seul le pouvoir de les réunir.
Les relations avec sa grand'mère s'étaient sensiblement modifiées. Elle
sentait qu'une véritable affection existait maintenant pour elle dans
ce coeur altier, malgré l'apparence de froideur dont ne se départait
pas Madame Norand. Elle-même avait plus d'abandon et de simplicité
envers cette aïeule par qui elle avait tant souffert... Néanmoins, elle
n'osa jamais lui parler de Gabriel. Un instinct lui disait qu'une
aversion irraisonnée, mais jusqu'ici invincible, existait chez Madame
Norand à l'égard du jeune avocat chrétien... et aussi--chose ignorée de
la jeune fille--une véritable jalousie contre celui qu'Isabelle aimait
plus... bien plus qu'elle n'aimerait jamais sa grand'mère.