XV

Malgré l'élévation des toits entourant les quatre côtés de la cour, un

mince rayon de soleil avait réussi à se glisser dans la lingerie, une

petite pièce assez sombre où, cette après-midi-là, Isabelle repassait.

Cette besogne ne lui incombait maintenant qu'en de très rares

circonstances, comme aujourd'hui où, la femme de chambre étant malade,

elle s'était offerte pour donner ce coup de fer à un garniture de

corsage désirée par Madame Norand... Il y avait d'ailleurs une notable

différence d'aspect entre la jeune fille d'autrefois, vêtue comme une

servante, et celle qui travaillait là en cet instant, si gracieuse dans

sa robe de fin lainage bleu protégée par un tablier de batiste claire.

--Qui a sonné tout à l'heure, Rémi? demanda-t-elle au valet de chambre

qui passait devant la porte ouverte de la lingerie.

--C'est Jeanne qui a ouvert, Mademoiselle, car je faisais une course en

ce moment-là. Elle m'a bien dit le nom, mais avec sa prononciation

allemande on n'y comprend rien. Ca avait l'air de finir en is... Elle a

dit aussi que ce monsieur ne doit pas encore être venu ici, parce qu'il

ne connaissait pas du tout le chemin du salon.

Rémi s'éloigna et Isabelle continua sa besogne, sans plus songer à

cette visite qui se prolongeait... Non, vraiment, elle n'y songeait

plus, et sa pensée s'envolait bien loin du grand appartement triste,

vers la lande aux bruyères de pourpre, vers la grande maison grise que

la jeune verdure des clématites et des rosiers devait maintenant

escalader en conquérante. Là où elle avait vu si souvent Gabriel, elle

le revoyait toujours, bien plus facilement qu'en cette salle de bal où

il lui était apparu un temps si court, où il n'avait pu nécessairement

se montrer "lui" comme il savait si bien le faire hors du monde.

Et quelques larmes s'amassaient sous les paupières d'Isabelle en

songeant qu'elle était destinée à attendre, pendant longtemps

peut-être, l'inestimable joie de lui être unie. L'heureuse issue de

cette situation lui paraissait en effet peu probable. Depuis la soirée

de Madame Lorel, sa grand'mère lui témoignait une extrême froideur,

entrecoupée de paroles sèches ou acerbes que la jeune fille avait peine

à supporter courageusement... Cependant, une détente semblait s'opérer

depuis quelques jours, et la veille, Isabelle avait plusieurs fois

surpris, fixé sur elle, le regard un peu triste mais affectueux de

Madame Norand. Ce matin même, deux ou trois fois, un léger sourire

était venu détendre cette bouche sévère qui l'avait désappris si

longtemps.

Ce changement coïncidait avec une longue visite de M. Marnel, après

laquelle l'écrivain était sorti, très ému, et s'était éloigné non sans

avoir fortement serré la main d'Isabelle. En se retrouvant un peu après

avec sa petite-fille, Madame Norand, qui semblait secrètement troublée,

avait dit en affectant l'ironie:

--Ce Marnel devient aussi fou que vous, Isabelle. Le voilà qui donne

pour tout de bon dans la religion. J'ai dû entendre tout à l'heure un

véritable sermon, à tel point que j'y ai gagné un effrayante migraine.

Et elle s'était retirée dans sa chambre, tandis qu'Isabelle bénissait

le ciel de la conversion de l'homme excellent qui ne perdait pas une

occasion, elle le savait, de plaider discrètement sa cause près de

Madame Norand.

--Madame prie Mademoiselle de se rendre au salon.

Isabelle, enlevée à sa rêverie, sursauta un peu et se tourna avec

quelques étonnement vers Rémi qui apparaissait sur le seuil.

--Ce monsieur y est-il encore?

--Oui, Mademoiselle... Madame a dit que Mademoiselle pouvait venir

habillée comme elle l'était, parce que c'est quelqu'un que Mademoiselle

connaît beaucoup.

--Quelqu'un que je connais?... Je me demande qui cela peut être, pensa

Isabelle tout en lissant devant une glace ses cheveux un peu dérangés

par son travail. Ce monsieur aurait bien dû me laisser le temps de

finir cela, au moins!

Elle jeta un petit coup d'oeil de regret sur la table à repasser où

s'étalait la garniture brodée, doucement caressée par le rayon de

soleil, et se dirigea sans beaucoup d'empressement vers le salon.

Au moment où la porte s'entr'ouvrait sous sa main, la voix nette et

sonore de Madame Norand lui parvint distinctement.

--Je sais qu'entre vos mains le bonheur d'Isabelle sera bien gardé et

je...

Elle n'en entendit pas davantage. Reculant dans l'antichambre, elle se

laissa tomber sur une banquette en se cachant la tête entre les mains

dans un geste de découragement... C'était sans aucun doute le

prétendant imposé par sa grand'mère, Marcelin de Nobrac. Comment ne

l'avait-elle pas deviné!... Madame Norand voulait les mettre en

présence, permettre au jeune critique de plaider sa cause et s'unir à

lui pour arracher à sa petite-fille un assentiment. Oui, ce devait être

cela...

Isabelle se releva d'un mouvement résolu. Il était préférable d'en

finir aussitôt en faisant tomber leurs dernières illusions... Elle

ouvrit vivement la porte et entra.

Il y avait en effet un jeune homme assis près d'une fenêtre, en face de

Madame Norand. Il tournait le dos à la porte, mais Isabelle constata

néanmoins en un clin d'oeil qu'il n'avait pas la blonde chevelure et

l'apparence un peu grêle de M. de Nobrac... Il se leva et se retourna

avec vivacité. Elle murmura:

--Gabriel!... Je rêve!...

En quelques pas, il était près d'elle et lui disait:

--Non, vous ne rêvez pas, Isabelle. Votre grand'mère vous donne à

moi... enfin, enfin!

En un regard, ils mirent toute leur ivresse radieuse, tout leur pur

bonheur, et leurs mains se réunirent sous l'oeil bienveillant de Madame

Norand.

--Grand'mère, que vous êtes bonne! s'écriait un instant plus tard

Isabelle en lui entourant le cou de ses bras.

--Bonne!... Ma pauvre petite, que ne l'ai-je été! Je n'aurais pas tant

à me reprocher! dit-elle avec un peu d'amertume. Mais, Isabelle, si

quelque chose peut vous faire pardonner à votre aïeule, c'est la pensée

de ce qu'elle a souffert.... Je ne voulais pas que vous ayez le sort de

Marcel et de Lucienne, mes enfants tant aimés... trop, hélas!

murmura-t-elle avec une poignante tristesse.

Isabelle se serra plus étroitement contre elle en la regardant avec une

affection émue, et Gabriel, lui prenant respectueusement la main, dit

de sa belle voix chaleureuse:

--Isabelle a tout oublié, je m'en porte garant, Madame. Nous essayerons

de remplacer près de vous ces enfants tant regrettés et de vous faire

oublier les souffrances d'autrefois, comme aussi les jours d'erreur que

vous réparez si admirablement aujourd'hui.

. . . . . .

. . . . . .

. .

... Les eaux grises chatoyaient sous l'ardent soleil qui irisait les

embruns et dorait le granit sombre. Au-dessus de l'abîme mouvant, la

brise inclinait les jeunes frênes et les bouleaux, et agitait d'un doux

frémissement le lierre de la chapelle comme pour saluer et accueillir

les deux êtres jeunes et heureux qui s'arrêtaient au seuil du petit

temple.

Heureux, ils l'étaient enfin, non de l'éphémère joie du monde, mais de

celle des âmes nobles et croyantes. Ils étaient mariés depuis la veille

et leur voyage de noces commençait par Astinac.

Devant la nature forte et sévère qui les entourait, ils se remémoraient

les jours d'incertitude et de tristesse... Mais, toujours, leur

revenait le cher souvenir de cette heure passée dans la chapelle un

soir de tempête, de ces instants où s'était décidé leur sort... Et,

appuyés l'un sur l'autre, ils poussèrent la porte branlante, ils

foulèrent les dalles disjointes et verdies, ils s'agenouillèrent sur

une marche de l'autel effondré, devant la croix fruste et sombre qui

étendait son bras unique comme un signe de victorieux pardon.

--Unis dans la même foi, dans le même amour... C'était là mon rêve,

Isabelle, et la bonté divine l'a pleinement réalisé. Dieu a permis que

notre amour fût l'étincelle qui a réveillé en vous le coeur et l'esprit

en y faisant jaillir la foi, ma douce et chère Belle... Cette foi, nous

la conserverons intacte et nous la répandrons autour de nous, n'est-ce

pas?

--Oh! oui!... Et en premier lieu, nous la demanderons pour ma chère

grand'mère, Gabriel! Hélas! elle a causé bien du mal par ses oeuvres,

mais le remords la gagne, la grâce est là, toute prête à pénétrer dans

cette âme... Régine m'a promis de beaucoup prier pour elle, et nous

aussi, nous le ferons, Gabriel, devant cette croix à l'ombre de

laquelle se sont échangées nos promesses.

Ils levèrent simultanément les yeux dans un même élan de prière

ardente. Le soleil, perçant les traînes de feuillage, qui voilaient les

fenêtres, enveloppait d'une lueur d'or la grande croix rugueuse, et

l'un de ses rayons illuminait les visages émus et graves des deux

époux, comme une promesse divine jaillie du ciel et de la Croix.

En revenant par la lande où s'égrenaient les premières bruyères en

fleur, ils rencontrèrent la vieille Rosalie, toujours droite et ferme.

Elle s'arrêta près d'eux et dit de sa voix brève:

--Salut, Madame et Monsieur. J'ai prié pour vous ce matin, afin que les

jours mauvais ne reviennent pas.

--Merci, Rosalie, dit Isabelle en lui tendant la main.

La vieille servante la prit et la serra doucement. Une lueur attendrie

avait glissé sur ce visage sévère où les années et la souffrance

avaient tracé d'innombrables rides... Elle s'éloigna lentement à

travers la lande, laissant flotter au vent la cape qui entourait son

long corps maigre. Avec sa coiffe de nonne et ses vêtements sombres,

elle semblait une moniale d'autrefois sortie de sa tombe et errant dans

la lande déserte à la recherche du monastère prospère qui s'élevait là

plusieurs siècles auparavant.

Les jeunes gens arrivèrent à Maison-Vieille, la sombre demeure où

Isabelle avait rêvé à ses premières joies. Par toutes les fenêtres

ouvertes, le soleil entrait en souverain, éclairant victorieusement les

recoins maussades et mettant une gaîté inaccoutumée dans la galerie

sévère. La jolie châtelaine de la tapisserie paraissait toute

rayonnante sous ce flot de lumière... mais la jeune femme qui se

trouvait ici n'avait désormais rien à lui envier. Elle ne se demandait

plus quel bonheur inconnu illuminait le visage de la noble épousée, car

ce bonheur, elle le possédait maintenant.

L'étincelle · 第 21 / 22 题