XII

La pluie cessait enfin, Gabriel le constata avec un intime regret. Il

fallait retourner à Maison-Vieille... Isabelle rajusta son capuchon et

sortit de la chapelle à la suite de M. Marnel et de M. Arlys. Dehors,

Gabriel lui offrit le bras et, avec cet appui solide, elle put avancer

dans le sentier détrempé.

Mais la tempête faisait rage, paraissant éprouver un malin plaisir à

lancer ses rafales au visage des jeunes fiancés. Le vent, extrêmement

rafraîchi par la pluie, faisait frissonner Isabelle, et, en la voyant

pâle et transie, se traînant presque maintenant, Gabriel songea avec

une sourde inquiétude qu'elle était faible et délicate, bien peu

capable de supporter un tel assaut.

Enfin Maison-Vieille apparaissait. Des lumières brillaient au

rez-de-chaussée, du côté de la lande. Là était la galerie où

travaillait sans doute Madame Norand, tandis que Mademoiselle

Bernardine tricotait ou somnolait... Isabelle s'arrêta à quelques pas

de la maison.

--Quand nous reverrons-nous? murmura-t-elle mélancoliquement. Je suis

tellement certaine que ma grand'mère refusera!...

--Peut-être au premier moment, mais ensuite!... Ayez confiance, mes

pauvres enfants, dit M. Marnel d'un ton encourageant.

--Oui, ayons confiance en Celui que nous connaissons et aimons

maintenant tous deux... Je voudrais tant avoir bientôt le droit de vous

dire: "Isabelle, quelle est votre peine? Ne puis-je vous en consoler?"

murmura Gabriel avec une infinie douceur.

--Pensez du moins que maintenant je serai forte et résignée, parce que

je suis heureuse... Oh! si heureuse, malgré les épreuves qui

m'attendent! J'ai l'espérance...

Leurs mains se serrèrent et Gabriel s'éloigna à grands pas.

M. Marnel laisse retomber le lourd marteau de la porte d'entrée.

Mélanie vint ouvrir et recula avec un petit cri de surprise.

--Comme vous êtes pâle, Mademoiselle!...

Ecartant la vieille femme, M. Marnel et Isabelle entrèrent. Sur le

seuil de la galerie apparaissait Madame Norand, droite et implacable

comme une statue de la Justice. D'un geste bref, elle fit signe à sa

petite-fille d'approcher.

Isabelle, envahie par un froid intense, se sentait chanceler, la tête

lui tournait et ses dents claquaient avec violence. Il lui sembla

qu'elle mettait un temps considérable pour franchir la courte distance

qui la séparait de sa grand'mère... Silencieusement, celle-ci entra

dans la galerie et Isabelle l'y suivit, ainsi que M. Marnel.

--Sylvie, cette enfant est glacée... commença ce dernier.

Un geste de Madame Norand l'interrompit. Elle saisit le bras d'Isabelle

et l'attira sous la lueur d'une lampe.

--Venez-vous de la Verderaye, créature folle et rebelle? dit-elle

durement.

--Non! murmura Isabelle qui se sentait envahie par une étrange

oppression.

--Non?... Mais alors, qu'avez-vous fait?... Répondez donc! dit-elle en

la secouant impatiemment.

--Mais vous ne voyez donc pas que cette pauvre petite se trouve mal!

s'écria M. Marnel en se précipitant.

Le bras encore vigoureux de Madame Norand retint Isabelle qui glissait

à terre, et, aidée de l'écrivain, elle la transporta dans un fauteuil

où la jeune fille perdit complètement connaissance.

--Elle est absolument glacée... Il serait préférable de la coucher tout

de suite, dit M. Marnel en considérant avec compassion le mince visage

si pâle sous le capuchon brun.

Un peu plus tard, Isabelle était étendue dans son petit lit étroit et

dur comme un lit de camp. Elle avait repris ses sens, mais la fièvre la

gagnait, brûlant ses membres tout à l'heure d'une froideur de marbre.

Elle s'agitait et murmurait des mots sans suite en regardant sans la

reconnaître sa grand'mère debout près du lit.

--Sa fiancée... toujours!... Pas M. Piron! J'aime mieux mourir!...

Grand'mère ne voudra jamais... elle me déteste, elle veut que je sois

malheureuse... Mais je suis heureuse... je serai bientôt sa femme... sa

femme!... Oh! j'ai peur de grand'mère!

Très pâle, les traits contractés, Madame Norand écoutait ces paroles

murmurées par la faible voix d'Isabelle... Aux derniers mots, elle se

détourna brusquement, comme si la vue de ce joli visage effrayé et

soufrant lui était insoutenable.

. . . . . .

. . . . . .

. .

... Tamisée par un store épais, le soleil entrait dans une grande

chambre un peu sombre et mettait des reflets joyeux sur les vieux

meubles de poirier sculpté et sur une jeune tête blonde appuyée au

dossier d'un fauteuil. Il éclairait le pâle visage d'Isabelle

d'Effranges, et l'un de ses plus brillants rayons entourait d'une

auréole d'or la chevelure de Régine Brennier, assise près de son amie.

Isabelle avait vu de près la mort. Une pleurésie s'était déclarée,

laquelle s'était trouvée compliquée par l'état de faiblesse de la jeune

fille. Avec une infatigable ténacité, et sans jamais laisser paraître

la moindre inquiétude, Madame Norand avait lutté contre la maladie,

toujours à son poste au chevet d'Isabelle. Bien vite, Mademoiselle

Bernardine avait senti ses forces fléchir, mais l'aïeule avait trouvé

des aides dévouées dans les jeunes filles de la Verderaye... Son

premier mouvement, en les voyant arriver aussitôt qu'elles eurent

connaissance de la maladie d'Isabelle, avait été de rompre brusquement

ces relations. Mais elle se souvint d'une parole dite par le médecin en

quittant la chambre de la jeune fille: "Il lui faut trouver, à ses

moments lucides, des visages aimés, gais et encourageants penchés sur

elle, et surtout, il importe d'éviter toute contrariété à cette

organisation ébranlée."

En conséquence, Madame Norand avait accepté l'aide de ses jeunes

voisines, mais avec une condition expresse... Le lendemain de ce jour

où Isabelle avait fui Maison-Vieille, M. Brennier, ignorant encore la

maladie de la jeune fille, était venu pour solliciter sa main en faveur

de son neveu. Il s'était heurté à un inébranlable refus, et ce que

Madame Norand avait exigé de ses filles, c'était la promesse formelle

de ne jamais prononcer le nom de Gabriel. Elles y acquiescèrent,

sachant qu'il n'était pas besoin de raviver ce souvenir au coeur

d'Isabelle... Celle-ci n'y fit allusion qu'une fois, au début de sa

convalescence. Elle demanda un soir à Régine:

--M. Arlys a-t-il fait sa demande à grand'mère?

--Oui, ma chérie, il y a déjà quelque temps, avait répondu Régine avec

une tendre compassion.

Isabelle ne s'informa pas de la réponse. Elle laissa retomber sa tête

sur les oreillers et demeura longtemps immobile, les mains jointes, son

beau regard mélancolique et résigné tourné vers la fenêtre

qu'enflammait le soleil couchant... Dès lors, elle n'avait plus reparlé

de Gabriel.

En cette rayonnante et très chaude après-midi de fin d'août, les deux

jeunes filles causaient du mariage de Danielle, fixé au commencement de

l'automne. Paul des Orelles avait déjà retenu un appartement dans la

même maison que son beau-père.

--Antoinette doit être heureuse de ne pas se séparer de sa soeur, fit

observer Isabelle. Ce mariage met sans doute le comble à ses voeux?

--Oui, en un sens... Pauvre Antoinette! murmura Régine dont la

physionomie sereine s'attrista.

--Pourquoi dites-vous cela, Régine? s'écria Isabelle avec surprise.

Mademoiselle Brennier lui prit la main, et enveloppa la jeune fille de

son doux et profond regard.

--Ma chère Belle, je vais vous l'apprendre, car ma noble et courageuse

soeur sera pour vous un exemple... Antoinette a été fréquemment

demandée en mariage, et entre autres par Paul des Orelles. Elle avait

vingt ans, lui vingt-quatre. Comme les autres, elle l'a refusé, car

elle ne voulait à aucun prix abandonner la tâche léguée par notre mère,

mais pour celui-là, Isabelle, elle a pleuré. Je l'ai vue, ma pauvre

soeur... Il n'y a que moi qui connaisse son secret. Tous, à commencer

par Danielle, ont cru qu'il lui était indifférent... Nous l'avions peu

revu pendant plusieurs années, puis, l'été dernier, nous trouvant à la

même plage, les relations ont été renouées... Peut-être Antoinette

a-t-elle un instant espéré que l'ancien projet reprendrait cours. Elle

aurait sans doute accepté maintenant, car Danielle et moi étions

capables de la remplacer... Mais il est encore jeune, très gai, et

Danielle était plus appropriée à son âge et à son humeur qu'Antoinette

vieillie avant l'âge. Elle l'a compris, ma soeur chérie, et n'a laissé

voir sa souffrance à personne. Elle a souri, elle a pris sa part des

projets d'installation du futur ménage, mais personne n'a connu le

brisement de son coeur.

--C'est pour cela qu'elle avait pleuré! murmura Isabelle en songeant à

ce matin où elle avait rencontré Antoinette sur le seuil de l'église.

Vous avez raison, Régine, votre soeur, si patiente, sereine et

courageuse, sera un exemple pour moi, si faible et si peu résignée...

Mais, Régine, il y a quelqu'un qui n'aurait pas agi comme M. des

Orelles... Il n'aurait pas oublié, lui! s'écria-t-elle dans un élan

d'ardente confiance.

--Les êtres comme Gabriel sont rares, ma petite Belle. Il en aurait

fallu un pour comprendre le trésor de dévouement, d'affection et

d'intelligence contenu dans le coeur d'Antoinette... On ne peut exiger

des sentiments aussi élevés du commun des hommes, même des meilleurs,

comme Paul qui possède incontestablement de belles et sérieuses

qualités.

Elle demeura un moment silencieuse, le menton appuyé sur sa main, et

reprit doucement:

--Vous rappelez-vous, Isabelle, cette scène de Polyeucte que nous dit

un jour Gabriel?... Polyeucte dit à Pauline: "Je vous aime... beaucoup

moins que mon Dieu mais bien plus que moi-même." Voilà une phrase que

pourrait loyalement prononcer Gabriel..., mais bien peu auraient le

droit de l'imiter. Là se trouve le secret de sa supériorité.

Elle s'interrompit, un peu confuse en songeant qu'elle venait

involontairement de manquer à la parole donnée à Madame Norand. Mais

Isabelle ne continua pas la conversation et prit un ouvrage de crochet

dans lequel elle parut s'absorber.

M. Marnel arriva peu après, apportant quelques livres. Depuis la

convalescence d'Isabelle, Madame Norand s'était relâchée de ses

principes rigides, et les volumes d'histoire, de poésie, de

littérature, judicieusement choisis, avaient été extraits de la

bibliothèque par M. Marnel pour venir instruire et distraire la jeune

malade. L'excellent homme, par sa gaîté fine, sa bonté inépuisable et

ses spirituelles conversations, avait été d'un puissant secours pour

aider Isabelle à surmonter sa faiblesse et sa lassitude morale. Il lui

témoignait une affection paternelle qui encourageait la jeune fille et

formait un saisissant contraste avec la froide réserve de Madame Norand.

--Mademoiselle Régine, voici votre affaire... plusieurs volumes des

Pères de l'Eglise. Vous pourrez faire un cours de théologie à Isabelle,

dit-il en entrant.

Il professait une respectueuse admiration pour Mademoiselle Brennier,

"la jeune sainte", comme il la désignait parfois à Isabelle, mais il

avait souvent avec elle des discussions religieuses--très calmes et

très courtoises--dont lui, l'intelligent et célèbre écrivain, ne

sortait jamais victorieux.

Il se mit à causer gaiement. Régine lui donnait la réplique, mais

Isabelle demeura silencieuse, toujours absorbée dans son travail,

semblait-il... Cependant, si quelqu'un le lui avait pris des mains, on

eût constaté dans les points d'étranges erreurs.

... La première sortie d'Isabelle fut pour la Verderaye, d'où Gabriel

et Alfred étaient partis depuis quelque temps déjà. Elle revit les

lieux où elle avait appris à connaître la belle et attirante nature de

celui qui était maintenant son fiancé. Son souvenir était partout: dans

le parloir, dans la jardin où si souvent ils s'étaient promenés, elle

religieusement attentive, lui traitant de hauts sujets sociaux et

religieux avec cette clarté et ce charme d'élocution qui étaient en lui

à un degré remarquable... sur la terrasse, surtout, où elle avait eu

pour la première fois l'intuition de l'intérêt profond qu'elle

inspirait à cet homme d'élite, en ce jour où, empruntant les paroles du

héros de Corneille, il avait dit avec tant de chaleur:

Seigneur, de vos bontés il faut que je l'obtienne.

Oui, partout elle le revoyait... mais nulle part encore comme à la

chapelle de Saint-Pierre où elle se rendit quelques jours après en

compagnie d'Antoinette. Grave et pensive, elle s'assit sur la

pierre--cette pierre maudite d'où s'était précipitée la criminelle

châtelaine d'Abricourt. Le soleil mettait des points lumineux et de

frissonnantes lueurs sur les eaux grises; dans les embruns, il jetait

l'auréole radieuse d'un arc-en-ciel, et, de la rosée répandue sur les

mousses, les orchidées sauvages et les fougères, il faisait une royale

parure d'incomparables brillants... Des chants d'oiseaux s'échappaient

du revêtement de lierre de la chapelle, et, à la base des vieilles

murailles, une multitude d'oeillets sauvages croissaient, agitant leurs

têtes rouges au-dessus de l'herbe drue et rase.

--Isabelle, tout ne vous dit-il pas aujourd'hui: "Espérance!" dit

doucement Antoinette en voyant un nuage s'étendre sur le front de son

amie. Ici, où vous avez vu la tempête, voici le calme, le rayonnement...

--Oui, j'espère... je veux être courageuse comme vous, chère, chère

Antoinette.

--Comme moi!... Mais je le suis bien peu, ma pauvre enfant! dit-elle

avec un mélancolique sourire.

Elles revinrent vers Maison-Vieille à travers la lande rouge de

bruyères. Le soleil enflammait ce tapis empourpré et désert... Au loin

apparaissait la silhouette d'un pâtre couvert de sa cape, suivant son

troupeau, point gris et mouvant dans l'immensité de la solitude. Des

sons de clochettes traversaient l'espace. Dans le lointain horizon, les

monts aux teintes pâles s'éclairaient de lueurs adoucies et bleuâtres.

Le long du sentier s'avançait une forme droite et hautaine. Malgré

l'ombrelle qui cachait la tête de l'arrivante, Isabelle ne s'était pas

un instant méprise. Elle savait aussi ce qui allait sortir de ces

lèvres impérieuses.

--Isabelle, vous venez de la chapelle?... Désormais, abstenez-vous d'y

retourner. Les promenades sont ici assez variées sans choisir ce lieu

trop propice aux rêveries inutiles.

Elle rebroussa chemin et revint avec les jeunes filles. Isabelle, la

tête un peu penchée, marchait au bord de la falaise. Elle saisit tout à

coup le bras d'Antoinette en disant d'un ton presque joyeux:

--Voyez, ce frêle petit bouleau a résisté à tous les assauts de la

tempête. N'est-ce pas extraordinaire?... Il était si mince, si penché,

si seul près de cet effrayent abîme!... et le voici redressé, plein de

vie. Les jours heureux sont venus pour lui... Ils ne seront peut-être

pas refusés à la pauvre et faible Isabelle.

L'étincelle · 第 18 / 22 题