La pluie cessait enfin, Gabriel le constata avec un intime regret. Il
fallait retourner à Maison-Vieille... Isabelle rajusta son capuchon et
sortit de la chapelle à la suite de M. Marnel et de M. Arlys. Dehors,
Gabriel lui offrit le bras et, avec cet appui solide, elle put avancer
dans le sentier détrempé.
Mais la tempête faisait rage, paraissant éprouver un malin plaisir à
lancer ses rafales au visage des jeunes fiancés. Le vent, extrêmement
rafraîchi par la pluie, faisait frissonner Isabelle, et, en la voyant
pâle et transie, se traînant presque maintenant, Gabriel songea avec
une sourde inquiétude qu'elle était faible et délicate, bien peu
capable de supporter un tel assaut.
Enfin Maison-Vieille apparaissait. Des lumières brillaient au
rez-de-chaussée, du côté de la lande. Là était la galerie où
travaillait sans doute Madame Norand, tandis que Mademoiselle
Bernardine tricotait ou somnolait... Isabelle s'arrêta à quelques pas
de la maison.
--Quand nous reverrons-nous? murmura-t-elle mélancoliquement. Je suis
tellement certaine que ma grand'mère refusera!...
--Peut-être au premier moment, mais ensuite!... Ayez confiance, mes
pauvres enfants, dit M. Marnel d'un ton encourageant.
--Oui, ayons confiance en Celui que nous connaissons et aimons
maintenant tous deux... Je voudrais tant avoir bientôt le droit de vous
dire: "Isabelle, quelle est votre peine? Ne puis-je vous en consoler?"
murmura Gabriel avec une infinie douceur.
--Pensez du moins que maintenant je serai forte et résignée, parce que
je suis heureuse... Oh! si heureuse, malgré les épreuves qui
m'attendent! J'ai l'espérance...
Leurs mains se serrèrent et Gabriel s'éloigna à grands pas.
M. Marnel laisse retomber le lourd marteau de la porte d'entrée.
Mélanie vint ouvrir et recula avec un petit cri de surprise.
--Comme vous êtes pâle, Mademoiselle!...
Ecartant la vieille femme, M. Marnel et Isabelle entrèrent. Sur le
seuil de la galerie apparaissait Madame Norand, droite et implacable
comme une statue de la Justice. D'un geste bref, elle fit signe à sa
petite-fille d'approcher.
Isabelle, envahie par un froid intense, se sentait chanceler, la tête
lui tournait et ses dents claquaient avec violence. Il lui sembla
qu'elle mettait un temps considérable pour franchir la courte distance
qui la séparait de sa grand'mère... Silencieusement, celle-ci entra
dans la galerie et Isabelle l'y suivit, ainsi que M. Marnel.
--Sylvie, cette enfant est glacée... commença ce dernier.
Un geste de Madame Norand l'interrompit. Elle saisit le bras d'Isabelle
et l'attira sous la lueur d'une lampe.
--Venez-vous de la Verderaye, créature folle et rebelle? dit-elle
durement.
--Non! murmura Isabelle qui se sentait envahie par une étrange
oppression.
--Non?... Mais alors, qu'avez-vous fait?... Répondez donc! dit-elle en
la secouant impatiemment.
--Mais vous ne voyez donc pas que cette pauvre petite se trouve mal!
s'écria M. Marnel en se précipitant.
Le bras encore vigoureux de Madame Norand retint Isabelle qui glissait
à terre, et, aidée de l'écrivain, elle la transporta dans un fauteuil
où la jeune fille perdit complètement connaissance.
--Elle est absolument glacée... Il serait préférable de la coucher tout
de suite, dit M. Marnel en considérant avec compassion le mince visage
si pâle sous le capuchon brun.
Un peu plus tard, Isabelle était étendue dans son petit lit étroit et
dur comme un lit de camp. Elle avait repris ses sens, mais la fièvre la
gagnait, brûlant ses membres tout à l'heure d'une froideur de marbre.
Elle s'agitait et murmurait des mots sans suite en regardant sans la
reconnaître sa grand'mère debout près du lit.
--Sa fiancée... toujours!... Pas M. Piron! J'aime mieux mourir!...
Grand'mère ne voudra jamais... elle me déteste, elle veut que je sois
malheureuse... Mais je suis heureuse... je serai bientôt sa femme... sa
femme!... Oh! j'ai peur de grand'mère!
Très pâle, les traits contractés, Madame Norand écoutait ces paroles
murmurées par la faible voix d'Isabelle... Aux derniers mots, elle se
détourna brusquement, comme si la vue de ce joli visage effrayé et
soufrant lui était insoutenable.
. . . . . .
. . . . . .
. .
... Tamisée par un store épais, le soleil entrait dans une grande
chambre un peu sombre et mettait des reflets joyeux sur les vieux
meubles de poirier sculpté et sur une jeune tête blonde appuyée au
dossier d'un fauteuil. Il éclairait le pâle visage d'Isabelle
d'Effranges, et l'un de ses plus brillants rayons entourait d'une
auréole d'or la chevelure de Régine Brennier, assise près de son amie.
Isabelle avait vu de près la mort. Une pleurésie s'était déclarée,
laquelle s'était trouvée compliquée par l'état de faiblesse de la jeune
fille. Avec une infatigable ténacité, et sans jamais laisser paraître
la moindre inquiétude, Madame Norand avait lutté contre la maladie,
toujours à son poste au chevet d'Isabelle. Bien vite, Mademoiselle
Bernardine avait senti ses forces fléchir, mais l'aïeule avait trouvé
des aides dévouées dans les jeunes filles de la Verderaye... Son
premier mouvement, en les voyant arriver aussitôt qu'elles eurent
connaissance de la maladie d'Isabelle, avait été de rompre brusquement
ces relations. Mais elle se souvint d'une parole dite par le médecin en
quittant la chambre de la jeune fille: "Il lui faut trouver, à ses
moments lucides, des visages aimés, gais et encourageants penchés sur
elle, et surtout, il importe d'éviter toute contrariété à cette
organisation ébranlée."
En conséquence, Madame Norand avait accepté l'aide de ses jeunes
voisines, mais avec une condition expresse... Le lendemain de ce jour
où Isabelle avait fui Maison-Vieille, M. Brennier, ignorant encore la
maladie de la jeune fille, était venu pour solliciter sa main en faveur
de son neveu. Il s'était heurté à un inébranlable refus, et ce que
Madame Norand avait exigé de ses filles, c'était la promesse formelle
de ne jamais prononcer le nom de Gabriel. Elles y acquiescèrent,
sachant qu'il n'était pas besoin de raviver ce souvenir au coeur
d'Isabelle... Celle-ci n'y fit allusion qu'une fois, au début de sa
convalescence. Elle demanda un soir à Régine:
--M. Arlys a-t-il fait sa demande à grand'mère?
--Oui, ma chérie, il y a déjà quelque temps, avait répondu Régine avec
une tendre compassion.
Isabelle ne s'informa pas de la réponse. Elle laissa retomber sa tête
sur les oreillers et demeura longtemps immobile, les mains jointes, son
beau regard mélancolique et résigné tourné vers la fenêtre
qu'enflammait le soleil couchant... Dès lors, elle n'avait plus reparlé
de Gabriel.
En cette rayonnante et très chaude après-midi de fin d'août, les deux
jeunes filles causaient du mariage de Danielle, fixé au commencement de
l'automne. Paul des Orelles avait déjà retenu un appartement dans la
même maison que son beau-père.
--Antoinette doit être heureuse de ne pas se séparer de sa soeur, fit
observer Isabelle. Ce mariage met sans doute le comble à ses voeux?
--Oui, en un sens... Pauvre Antoinette! murmura Régine dont la
physionomie sereine s'attrista.
--Pourquoi dites-vous cela, Régine? s'écria Isabelle avec surprise.
Mademoiselle Brennier lui prit la main, et enveloppa la jeune fille de
son doux et profond regard.
--Ma chère Belle, je vais vous l'apprendre, car ma noble et courageuse
soeur sera pour vous un exemple... Antoinette a été fréquemment
demandée en mariage, et entre autres par Paul des Orelles. Elle avait
vingt ans, lui vingt-quatre. Comme les autres, elle l'a refusé, car
elle ne voulait à aucun prix abandonner la tâche léguée par notre mère,
mais pour celui-là, Isabelle, elle a pleuré. Je l'ai vue, ma pauvre
soeur... Il n'y a que moi qui connaisse son secret. Tous, à commencer
par Danielle, ont cru qu'il lui était indifférent... Nous l'avions peu
revu pendant plusieurs années, puis, l'été dernier, nous trouvant à la
même plage, les relations ont été renouées... Peut-être Antoinette
a-t-elle un instant espéré que l'ancien projet reprendrait cours. Elle
aurait sans doute accepté maintenant, car Danielle et moi étions
capables de la remplacer... Mais il est encore jeune, très gai, et
Danielle était plus appropriée à son âge et à son humeur qu'Antoinette
vieillie avant l'âge. Elle l'a compris, ma soeur chérie, et n'a laissé
voir sa souffrance à personne. Elle a souri, elle a pris sa part des
projets d'installation du futur ménage, mais personne n'a connu le
brisement de son coeur.
--C'est pour cela qu'elle avait pleuré! murmura Isabelle en songeant à
ce matin où elle avait rencontré Antoinette sur le seuil de l'église.
Vous avez raison, Régine, votre soeur, si patiente, sereine et
courageuse, sera un exemple pour moi, si faible et si peu résignée...
Mais, Régine, il y a quelqu'un qui n'aurait pas agi comme M. des
Orelles... Il n'aurait pas oublié, lui! s'écria-t-elle dans un élan
d'ardente confiance.
--Les êtres comme Gabriel sont rares, ma petite Belle. Il en aurait
fallu un pour comprendre le trésor de dévouement, d'affection et
d'intelligence contenu dans le coeur d'Antoinette... On ne peut exiger
des sentiments aussi élevés du commun des hommes, même des meilleurs,
comme Paul qui possède incontestablement de belles et sérieuses
qualités.
Elle demeura un moment silencieuse, le menton appuyé sur sa main, et
reprit doucement:
--Vous rappelez-vous, Isabelle, cette scène de Polyeucte que nous dit
un jour Gabriel?... Polyeucte dit à Pauline: "Je vous aime... beaucoup
moins que mon Dieu mais bien plus que moi-même." Voilà une phrase que
pourrait loyalement prononcer Gabriel..., mais bien peu auraient le
droit de l'imiter. Là se trouve le secret de sa supériorité.
Elle s'interrompit, un peu confuse en songeant qu'elle venait
involontairement de manquer à la parole donnée à Madame Norand. Mais
Isabelle ne continua pas la conversation et prit un ouvrage de crochet
dans lequel elle parut s'absorber.
M. Marnel arriva peu après, apportant quelques livres. Depuis la
convalescence d'Isabelle, Madame Norand s'était relâchée de ses
principes rigides, et les volumes d'histoire, de poésie, de
littérature, judicieusement choisis, avaient été extraits de la
bibliothèque par M. Marnel pour venir instruire et distraire la jeune
malade. L'excellent homme, par sa gaîté fine, sa bonté inépuisable et
ses spirituelles conversations, avait été d'un puissant secours pour
aider Isabelle à surmonter sa faiblesse et sa lassitude morale. Il lui
témoignait une affection paternelle qui encourageait la jeune fille et
formait un saisissant contraste avec la froide réserve de Madame Norand.
--Mademoiselle Régine, voici votre affaire... plusieurs volumes des
Pères de l'Eglise. Vous pourrez faire un cours de théologie à Isabelle,
dit-il en entrant.
Il professait une respectueuse admiration pour Mademoiselle Brennier,
"la jeune sainte", comme il la désignait parfois à Isabelle, mais il
avait souvent avec elle des discussions religieuses--très calmes et
très courtoises--dont lui, l'intelligent et célèbre écrivain, ne
sortait jamais victorieux.
Il se mit à causer gaiement. Régine lui donnait la réplique, mais
Isabelle demeura silencieuse, toujours absorbée dans son travail,
semblait-il... Cependant, si quelqu'un le lui avait pris des mains, on
eût constaté dans les points d'étranges erreurs.
... La première sortie d'Isabelle fut pour la Verderaye, d'où Gabriel
et Alfred étaient partis depuis quelque temps déjà. Elle revit les
lieux où elle avait appris à connaître la belle et attirante nature de
celui qui était maintenant son fiancé. Son souvenir était partout: dans
le parloir, dans la jardin où si souvent ils s'étaient promenés, elle
religieusement attentive, lui traitant de hauts sujets sociaux et
religieux avec cette clarté et ce charme d'élocution qui étaient en lui
à un degré remarquable... sur la terrasse, surtout, où elle avait eu
pour la première fois l'intuition de l'intérêt profond qu'elle
inspirait à cet homme d'élite, en ce jour où, empruntant les paroles du
héros de Corneille, il avait dit avec tant de chaleur:
Seigneur, de vos bontés il faut que je l'obtienne.
Oui, partout elle le revoyait... mais nulle part encore comme à la
chapelle de Saint-Pierre où elle se rendit quelques jours après en
compagnie d'Antoinette. Grave et pensive, elle s'assit sur la
pierre--cette pierre maudite d'où s'était précipitée la criminelle
châtelaine d'Abricourt. Le soleil mettait des points lumineux et de
frissonnantes lueurs sur les eaux grises; dans les embruns, il jetait
l'auréole radieuse d'un arc-en-ciel, et, de la rosée répandue sur les
mousses, les orchidées sauvages et les fougères, il faisait une royale
parure d'incomparables brillants... Des chants d'oiseaux s'échappaient
du revêtement de lierre de la chapelle, et, à la base des vieilles
murailles, une multitude d'oeillets sauvages croissaient, agitant leurs
têtes rouges au-dessus de l'herbe drue et rase.
--Isabelle, tout ne vous dit-il pas aujourd'hui: "Espérance!" dit
doucement Antoinette en voyant un nuage s'étendre sur le front de son
amie. Ici, où vous avez vu la tempête, voici le calme, le rayonnement...
--Oui, j'espère... je veux être courageuse comme vous, chère, chère
Antoinette.
--Comme moi!... Mais je le suis bien peu, ma pauvre enfant! dit-elle
avec un mélancolique sourire.
Elles revinrent vers Maison-Vieille à travers la lande rouge de
bruyères. Le soleil enflammait ce tapis empourpré et désert... Au loin
apparaissait la silhouette d'un pâtre couvert de sa cape, suivant son
troupeau, point gris et mouvant dans l'immensité de la solitude. Des
sons de clochettes traversaient l'espace. Dans le lointain horizon, les
monts aux teintes pâles s'éclairaient de lueurs adoucies et bleuâtres.
Le long du sentier s'avançait une forme droite et hautaine. Malgré
l'ombrelle qui cachait la tête de l'arrivante, Isabelle ne s'était pas
un instant méprise. Elle savait aussi ce qui allait sortir de ces
lèvres impérieuses.
--Isabelle, vous venez de la chapelle?... Désormais, abstenez-vous d'y
retourner. Les promenades sont ici assez variées sans choisir ce lieu
trop propice aux rêveries inutiles.
Elle rebroussa chemin et revint avec les jeunes filles. Isabelle, la
tête un peu penchée, marchait au bord de la falaise. Elle saisit tout à
coup le bras d'Antoinette en disant d'un ton presque joyeux:
--Voyez, ce frêle petit bouleau a résisté à tous les assauts de la
tempête. N'est-ce pas extraordinaire?... Il était si mince, si penché,
si seul près de cet effrayent abîme!... et le voici redressé, plein de
vie. Les jours heureux sont venus pour lui... Ils ne seront peut-être
pas refusés à la pauvre et faible Isabelle.