Le vent attaquait avec furie la massive porte d'entrée qui gémissait
lamentablement. A travers les larges interstices, il pénétrait dans le
vestibule et faisait vaciller sans repos la flamme de la lanterne...
Sous cette lueur indécise et troublée, une forme enveloppée d'un long
manteau passa légèrement. Deux petites mains nerveuses ouvrirent le
lourd vantail et l'apparition se trouva dehors, en face de la lande
déserte sur laquelle tombait la lueur grise du jour finissant. Elle
s'éloigna rapidement dans la direction de Saint-Pierre-du-Torrent.
Un grand capuchon couvrait sa tête, dérobant ainsi complètement ses
traits, mais il était impossible de se méprendre à cette allure légère,
extrêmement souple et élégante. C'était bien là Isabelle d'Effranges.
Haletante, brisée par une lutte opiniâtre contre la tempête qui tentait
de renverser cette frêle et téméraire créature, Isabelle atteignit
enfin le promontoire rocheux sur lequel s'élevait la chapelle. Là
semblaient s'être donné rendez-vous toutes les puissances infernales.
Le vent hurlait dans la lande, sifflait à travers les fenêtres de la
chapelle, veuves de leurs vitres, et grondait dans la gorge où il
s'engouffrait impétueusement. Le torrent, gonflé par les pluies des
jours précédents, se précipitait avec furie, entraînant dans ses remous
écumeux des arbustes et des plantes arrachés à la falaise; au pied du
promontoire, la cascade s'écroulait avec fracas. Ce concert
épouvantablement grandiose paraissait formé de voix démoniaques
déchaînées dans ces solitudes.
Isabelle s'assit à sa place favorite, appuya sa tête sur ses mains
croisées et demeura immobile, regardant vaguement devant elle.
Elle était venue rarement ici depuis qu'elle connaissait les Brennier.
Pour elle, tout besoin de songerie et de solitude avait fui... Chez ces
êtres affectueux et charmants, elle avait trouvé de quoi satisfaire ses
plus intimes désirs, et, à certains instants, les tristes jours
d'autrefois, les misères quotidiennes s'étaient trouvés oubliés. Un
charme s'était emparé d'elle pendant ces derniers mois et elle y avait
cédé sans résistance, heureuse comme elle ne l'avait jamais été.
Oui, heureuse, elle, Isabelle! N'était-ce pas inconcevable?... Et ce
bonheur mystérieux qu'elle ne pouvait analyser avait atteint son apogée
cette après-midi même, quelques instants avant que Madame Norand
n'apparût à la Verderaye. En une inoubliable et radieuse minute, elle
avait compris que son coeur appartenait à Gabriel.
A Gabriel!... Et elle devait être la femme d'Aristide Piron! Oh! plutôt
mourir!
Elle se tordit les mains dans un mouvement de douleur. Mourir!... Elle
ne le pouvait plus, maintenant qu'elle croyait à un Dieu, à une vie
future, à tout ce que croyait Gabriel. Mais alors, comment lutter,
comment éviter ce sort odieux devant lequel son jeune être frémissant
reculait avec horreur?... Comment?...
Elle se leva brusquement. Sous l'angoisse épouvantable qui
l'étreignait, elle eût voulu crier, jeter sa plainte aux échos de la
lande sombre. Mais les rafales l'étouffaient, paraissant se rendre
complices de l'aïeule implacable qui avait tenté de refouler toutes les
aspirations de ce jeune coeur... Eh bien! elle fuirait, elle irait...
Mais où donc? Qui aurait pitié d'elle?
Elle s'avança dans le sentier étroit côtoyant le bord de la falaise,
sans souci du sol détrempé sur lequel elle glissait. Elle marchait en
se répétant qu'elle périrait de fatigue et de faim dans la lande plutôt
que d'épouser cet homme... mais elle s'arrêta près de la pierre
sculptée où elle s'était assise un jour... ce jour où elle avait vu
pour la seconde fois Gabriel Arlys. Pauvre insensée! elle avait fui
alors ceux-là dont la séparation produisait aujourd'hui en elle un
immense déchirement.
Elle monta sur la pierre et regarda mélancoliquement le torrent écumer
à ses pieds. Que tout était sombre et triste aujourd'hui, depuis le
ciel noir jusqu'à l'eau grise et terrible qui emportait dans ses flots
furieux ses proies végétales pour les jeter au loin, dans quelque
gouffre mystérieux!... jusqu'à la chapelle isolée et croulante,
enveloppée de sa verdure foncée comme une veuve de ses voiles!... Ou
bien était-ce elle-même qui voyait toutes choses à travers le
brouillard de ses regrets, de son intime et profonde souffrance?
Dans un geste douloureux, elle leva les mains au ciel en laissant
échapper un sanglot... Un cri d'angoisse retentit derrière elle.
--Isabelle!
Elle se retourna en tressaillant au son de cette voix bien connue. Au
débouché d'un sentier dévalant vers la lande apparaissait Gabriel...
mais Gabriel livide, les traits contractés, une expression d'horreur et
d'indicible reproche dans le regard. Son bras se tendait comme pour
empêcher un acte criminel... et une soudaine lumière se fit dans
l'esprit d'Isabelle.
--Non, non!... Oh! ne croyez pas cela! cria-t-elle en étendant les
mains vers lui en un mouvement de protestation ardente. Autrefois...
oui, je l'aurais fait certainement, mais maintenant je sais que je
dois tout souffrir plutôt que de me donner la mort...
Elle descendit de la pierre et fit quelques pas vers M. Arlys qui
demeurait immobile et singulièrement pâle.
--... Non, je n'aurais pas fait cela... Vous avez peu de confiance en
moi, Monsieur Arlys, dit-elle d'un ton de reproche timide.
Un tressaillement agita Gabriel. Il s'avança à son tour, et Isabelle
remarqua avec une stupeur pleine d'émotion que cet homme si
parfaitement maître de lui-même tremblait extrêmement.
--Je suis en effet coupable, dit-il de sa belle voix profonde, un peu
frémissante. Mademoiselle, il est vrai que j'ai eu cette pensée, mais
vous me pardonnerez peut-être un jour en songeant quel spectacle
effrayant vous présentiez, seule au bord de l'abîme, dans cette
attitude de désespoir. Je n'ai pas été maître de ma première impression
et j'ai eu peur... Il y a peu de temps encore, vous ignoriez tout de
Dieu, de ses commandements, de ses défenses, vous paraissiez faire si
peu de cas de la vie!... Mademoiselle, je ne puis que vous demander
d'essayer de me pardonner plus tard cette crainte d'une seconde,
ajouta-t-il en s'inclinant devant elle.
D'un mouvement spontané, elle lui tendit la main.
--Non pas plus tard, mais en ce moment même. Comme vous le dites, il
était permis de se méprendre... et, au fait, il doit vous sembler
bizarre et peu d'accord avec une tête sensée de me trouver ici à cette
heure, et par ce temps. Mais vous ne savez pas...
Elle s'arrêta, suffoquée par la pensée renaissante, effroyable comme un
cauchemar, du mariage qui lui était imposé. Mais elle lut dans les yeux
de Gabriel une interrogation anxieuse et continua d'un ton bas et brisé:
--... Vous ne vous doutez pas que je fuis ma grand'mère parce que...
Mais, Monsieur Arlys, vous pourrez me renseigner sur cela. Suis-je
obligée de lui obéir quand elle m'impose une union odieuse?... alors
que je préférais être roulée là, sur ces rochers, par ces eaux
effrayantes! fit-elle dans un cri de poignante douleur.
M. Arlys eut un brusque mouvement de recul et l'altération de ses
traits s'accentua. Il détourna les yeux et parut faire un excessif
effort sur lui-même pour répondre avec une apparence de calme à la
question posée moins encore par les lèvres d'Isabelle que par le beau
regard angoissé qui se tournait vers lui.
--L'obéissance n'est pas exigée en ce cas, très certainement. Si
vraiment cette union vous inspire une telle répulsion, si elle ne vous
promet que tristesses et regrets, si, surtout, vous craignez d'y perdre
le don précieux de la foi qui vient de vous être accordé, il serait
affreux d'engager dans cette voie votre jeune vie, et vous avez le
droit de résister, respectueusement et fermement... Mais vous
souffrirez, Mademoiselle...
--Qu'importe!... oh! qu'importe, pourvu que ce mariage ne s'accomplisse
pas! fit-elle dans un élan de joie douloureuse. Je vous ai dit que
j'aimerais mieux mourir tout de suite... eh bien! j'userai peut-être
mes forces en luttant contre la volonté de ma grand'mère, je mourrai
même, qui sait?... mais je ne céderai jamais, puisqu'elle ne peut m'y
obliger!
Il la regarda, si frêle et si délicate, mais redressée en cet instant
dans un mouvement d'inéluctable décision, une flamme de fermeté virile
dans ses belles prunelles violettes qui savaient si bien refléter
toutes les émotions et les douceurs féminines... D'un ton pensif, comme
en se parlant à lui-même, il murmura:
--Oui, vous saurez souffrir... mais enfin, n'aurez-vous pas aussi un
peu de bonheur! Les joies de l'enfance, la tendresse d'une mère, les
consolations de la religion vous ont manqué jusqu'ici; il semblerait
qu'un rayon de félicité, encouragement divin, doive un jour illuminer
votre vie... Mais, Mademoiselle, vous allez être absolument
transpercée! Entrons dans la chapelle! s'écria-t-il tout à coup.
De larges gouttes de pluie, d'abord espacées, tombaient depuis un
instant sans qu'ils s'en aperçussent. Mais maintenant c'était l'averse
torrentielle, projetée avec violence par les rafales qui faisaient
rage... Isabelle et Gabriel s'élancèrent vers la chapelle dont le jeune
homme ouvrit avec quelque difficulté la porte aux ferrures rouillées.
Un pas précipité se faisait entendre dans le sentier proche de la
chapelle, et, au moment où les jeunes gens s'engouffraient dans le
petit temple, quelqu'un les rejoignait avec une exclamation de surprise
joyeuse... Gabriel se détourna, et lui aussi laissa échapper un cri de
stupeur.
--Monsieur Marnel!
--Oui, moi-même! dit l'écrivain en se secouant vigoureusement. Moi-même
qui suis à la recherche de cette pauvre fugitive... Je l'ai entendue
partir, j'ai soupçonné son dessein, et, le temps de décrocher mon
manteau, me voilà parti à travers la lande. Je me suis trompé de
sentier, je me suis trouvé retardé... et cependant je tremblais...
--Pourquoi donc? demanda Isabelle en posant sur lui ses grands yeux
tristes.
Il ne parut pas avoir entendu et se mit en devoir d'enlever son
vêtement ruisselant. Mais Isabelle dit avec une calme mélancolie:
--Vous aviez sans doute la même idée que M. Arlys lorsqu'il m'a vue
là-bas, au bord du torrent?... Vous craigniez de ma part un instant de
désespoir, Monsieur Marnel?
--Eh bien! oui, je l'avoue, ma chère enfant! dit-il résolument. La
secousse a été rude pour vous, et vous êtes une convertie de fraîche
date. J'ai eu peur... Pardonnez-moi, men enfant.
Elle lui tendit sa petite main glacée.
--Je vous pardonne comme j'ai pardonné à M. Arlys, dit-elle doucement.
Mais je regrette de vous avoir occasionné cette course par ce temps
épouvantable.
Il secoua les épaules avec insouciance.
--Bah! peu m'importe!... Sylvie va m'en vouloir à mort, mais tant pis,
je lui ai dit son fait et je le lui répéterai encore... Comprenez-vous,
Arlys, qu'elle veuille faire de cette enfant la femme d'un Aristide
Piron!...
--Quoi! ce serait cet homme! s'exclama sourdement Gabriel.
Il revoyait nettement le personnage rencontré un jour dans une
propriété voisine, avec son apparence vulgaire, sa suffisance, son
étroit orgueil de paysan enrichi et son manque total de croyances...
Et, devant lui, se tenait la délicate et aristocratique jeune fille
destinée à ce rustaud pétri de vanité.
Isabelle se laissa tomber sur une marche de l'autel--un bijou de pierre
sculptée qui s'effondrait lamentablement. Au-dessus se dressait une
grande croix de granit brut à laquelle un bras manquait; mais, dans
l'obscurité, elle n'en produisait pas moins un effet saisissant par son
aspect rude et écrasant et sa disproportion avec les dimensions exiguës
de l'autel et de la chapelle.
Le capuchon de la jeune fille avait glissé, entraînant la torsade de sa
chevelure, et les belles ondes argentées s'épandaient sur le manteau de
laine grossière, entourant d'un pâle rayonnement ce visage si blanc et
si fin. Dans la vague lueur déversée par le jour finissant, au milieu
de ces débris gothiques, elle semblait une mystérieuse apparition d'un
autre âge, une des nobles châtelaines dont les pierres tombales
gisaient, brisées, dans un coin de la chapelle... Mais elle était bien
vivante, car elle frissonnait sous le courant d'air formé entre les
fenêtres béantes.
--Il n'y a pas moyen de rester ici. Mieux vaudrait encore demeurer sous
la pluie, dit Gabriel en s'avançant.
Il était demeuré près de la porte, en discrète contemplation devant le
délicieux tableau offert à son regard... En tournant derrière l'autel,
il découvrit une petite sacristie dont l'étroite fenêtre gardait
intacte sa vitre tapissée de toiles d'araignées. Il y apporta une
pierre pour servir de siège à Isabelle, et demeura debout, ainsi que M.
Marnel, tous deux appuyés contre ce qui avait été une armoire et ne
présentait plus qu'un enfoncement béant où gisaient quelques planches
vermoulues.
Gabriel semblait écouter attentivement le bruit de la pluie qui se
déversait avec violence... mais, au bout d'un instant, il dit, comme
continuant tout haut sa pensée:
--Et vous croyiez, pauvre enfant, agir sagement en fuyant ainsi!
Qu'auriez-vous fait?... Que seriez-vous devenue? Votre sagesse, votre
courage vous avaient donc complètement abandonnée?
--Oui, je crois que j'étais un peu folle... mais je souffrais tant!
dit-elle en froissant ses mains l'une contre l'autre dans un mouvement
de douleur. Je ne sais pas encore bien prier, et je me suis sentie
soudain faible, pauvre, abandonnée, n'ayant plus qu'une pensée, un
désir: fuir cette maison, où je ne trouvais que la souffrance. Sans
vous, je serais peut-être à cette heure dans la lande, dit-elle en
frissonnant.
--Heureusement, je n'ai pas manqué aujourd'hui, malgré la tempête, ma
promenade quotidienne. Le but en est presque toujours cette chapelle
que j'ai en grande affection, et j'y venais ce soir dans l'espoir de
jouir d'un beau spectacle sur cette petite hauteur.
--Et Mademoiselle Isabelle vous en a empêché? dit M. Marnel.
Gabriel sourit en désignant d'un geste la fenêtre contre laquelle la
pluie faisait rage.
--Avouez que la contemplation serait héroïque! J'apprécie beaucoup plus
en ce moment cet abri, si peu confortable soit-il... Une chose m'ennuie
cependant: l'inquiétude de mon oncle et de mes cousines en me croyant
sous ce déluge.
--Oui, ils vont certainement se tourmenter. Mais comment faire?
--Il n'y a qu'à attendre, Mademoiselle. Ces averses sont ordinairement
très fortes, mais assez courtes. Dans peu de temps nous pourrons, je
crois, revenir vers nos demeures.
--Ah! oui, retourner à Maison-Vieille! dit-elle avec un tressaillement.
Vous m'avez dit quelquefois que j'étais courageuse et cependant, voyez,
j'ai peur de la lutte... Dans cette maison, je vais retrouver la
sérénité glaciale de ma grand'mère, l'affection banale de ma tante, un
peu d'attachement égoïste de la part des domestiques dont je suis
l'aide et parfois la servante... mais personne qui s'inquiète de ma
souffrance, personne pour me dire: Isabelle, quelle est ta peine?... Ne
puis-je te consoler?... Ah! dit-elle avec un sanglot, cela a été en
tout temps ma peine la plus dure. Enfant, j'ai été confiée à des
étrangers sévères par les recommandations de ma grand'mère. Jeune
fille, je n'ai connu près d'elle qu'une froideur écrasante, une
autorité impérieuse... J'avais autrefois une nature extrêmement
enthousiaste, avide de tendresse, passionnée pour le beau. Les
difformités physiques m'épouvantaient, et je n'ai véritablement vaincu
cette impression que depuis quelque temps... depuis que Régine m'a
appris qu'il n'y a d'affreux que le péché. Mais ces penchants de ma
nature ont été vigoureusement attaqués... Alors, ne pouvant et ne
voulant pas les faire disparaître, je les ai cachés sous un masque de
calme, d'impassibilité jamais démentie. Ce que j'ai souffert ne se peut
exprimer... Je me comparais à un être plein de vie enfermé dans un
sépulcre de glace. Je m'étais ainsi formé, instinctivement, une
personnalité extérieure qui a trompé ma grand'mère. Elle m'a crue à
point pour son projet... Elle n'avait pas compris que la petite flamme
d'idéal allumée en moi par Dieu était demeurée, bien faible, mais
indestructible, par une miséricordieuse permission de ce Dieu qu'elle
ne connaît pas, et qu'il m'était impossible de devenir l'épouse d'un
Piron.
--Il faut en effet que votre aïeule vous connaisse bien peu. Je ne
comprends pas cet aveuglement de la part d'une femme intelligente!
s'écria M. Marnel.
--Lui imposer ce rustre, alors que tant de nobles et brillants partis
pourraient lui être offerts! murmura Gabriel.
Elle tourna vers lui un regard empreint d'une sincère surprise.
--A quoi pensez-vous, Monsieur Arlys?... Un brillant mariage, à moi!
Outre que je m'en soucie peu, il est fort improbable que l'on songe
jamais à la pauvre créature que je suis, ignorante et sans esprit,
inapte à tout ce qui plaît au monde...
--Ignorante et sans esprit! répéta Gabriel sans pouvoir retenir un
sourire. Qu'en dites-vous, Monsieur Marnel?
L'écrivain eut un joyeux éclat de rire.
--Oui, Arlys, Mademoiselle d'Effranges est ignorante... mais seulement
d'elle-même. Sachez, Mademoiselle, que la moitié des jeunes filles que
nous rencontrons dans le monde ne possèdent que des parcelles de savoir
dans leur pauvre cervelle et ne sont capables que de jacasser sans
trêve sur leurs frivoles occupations... Tandis que vous!...
--Vous êtes tous deux trop indulgents, mais tous ne sont pas ainsi,
dit-elle d'une voix un peu tremblante. Il est certain qu'un homme
sérieux, savant, épris d'idéal, se souciera peu d'unir sa vie à une
femme qu'il devra instruire et former sur tout, à une faible créature
ne lui apportant qu'un coeur bien pauvre, un caractère trop accoutumé à
la tristesse et par là même bien peu attrayant...
--Mademoiselle Isabelle, ne parlez pas ainsi!... s'écria Gabriel.
Il s'interrompit brusquement. Si l'ombre n'avait pas envahi la
chapelle, Isabelle l'eût vu frémir et serrer les lèvres pour retenir
les mots qui allaient en jaillir... Mais M. Marnel s'avança et posa sa
large main sur l'épaule du jeune avocat.
--Oui, vous avez raison de protester, Arlys, dit-il gravement.
Mademoiselle Isabelle ne se connaît pas... et elle ne vous connaît pas,
car sans cela, Mademoiselle, vous auriez compris, clair comme le jour,
et comme je l'ai compris moi-même cette après-midi en vous voyant l'un
près de l'autre... que vous étiez l'épouse rêvée par Gabriel Arlys.
Une exclamation étouffée s'échappa des lèvres d'Isabelle... Gabriel
murmura d'une voix sourde:
--Monsieur Marnel, pourquoi lui avez-vous dit cela?... Je ne voulais
pas profiter de son découragement, des circonstances un peu singulières
dans lesquelles nous nous trouvons, pour lui apprendre que mon rêve
était de devenir son soutien, son époux dévoué jusqu'à la mort...
--Eh! je l'ai bien compris, parbleu!... C'est pourquoi j'ai pris les
devants, car sachez-le, Arlys, ce que je viens de révéler à
Mademoiselle Isabelle sera une aide puissante dans la lutte qu'elle va
soutenir contre sa grand'mère. Tôt ou tard, elle vaincra. Sylvie n'est
pas mauvaise, au fond... et qui sait même si elle n'aime pas un peu sa
petite-fille?
--Etrange manière d'aimer, en tout cas! s'écria Gabriel d'une voix
vibrante. Mais peut-être avez-vous raison, Monsieur... Mademoiselle
Isabelle, vous avez entendu M. Marnel. En quelques mots, il vous a
exprimé mon plus cher désir... M'autorisez-vous à demander votre main à
Madame votre grand'mère?
Il avait parlé d'une voix lente et basse, les bras croisés sur sa
poitrine, son beau regard grave et doux fixé sur Isabelle qu'il
distinguait à peine dans la pénombre... Elle se dressa debout,
tremblante d'une indescriptible émotion, et balbutia:
--Moi!... moi! Mais c'est impossible! Que feriez-vous de moi?
--Une femme chrétienne, dans le sens le plus admirable de ce mot, dit
doucement Gabriel. Dès le jour où je vous ai vue à la Verderaye, j'ai
pressenti les magnifiques qualités mises en germe par Dieu en votre
âme, je les ai vues ensuite éclore rapidement au contact de mes pieuses
et bonnes cousines... Je crois que vous serez une épouse intelligente
et ardemment dévouée, une mère admirable, ferme et tendre... que vous
serez pour les pauvres une protectrice, pour votre mari un conseil dans
ses travaux austères, pour tous une joie et une consolation. Voilà ce
que je ferai de vous, avec l'aide toute-puissante de Dieu... Peut-être
suis-je égoïste et présomptueux en osant demander un pareil trésor...
mais je n'ai jamais trouvé sur ma route celle qui répondait à mon
idéal... jamais, jusqu'au jour où je vous ai rencontrée ici... Mais si
vous me trouvez téméraire, Mademoiselle, dites-le-moi, et vous me
connaissez assez pour savoir qu'il ne sera plus question de ce sujet.
Elle était demeurée immobile, les yeux un peu baissés, ses petites
mains croisées sur son manteau brun. Aux derniers mots de Gabriel, elle
leva vers lui son visage rayonnant de bonheur.
--Si ma grand'mère l'autorise, je serai votre femme... Sinon, je serai
votre fiancée, toujours.
Il s'inclina et baisa la main qui lui était tendue. Aucun discours ne
pouvait égaler pour lui l'accent de cette jeune voix, toute vibrante
d'une émotion puissante, le regard limpide de ces grands yeux que les
lueurs mourantes du jour lui avaient laissé entrevoir.
--A la bonne heure, voilà un premier pas de fait! murmura M. Marnel en
se frottant les mains. Maintenant, à l'assaut de Sylvie!... Hum! ce
sera dur... mais cette petite Isabelle, depuis qu'elle se réveille, est
réellement charmante, et sa grand'mère finira bien par se laisser
gagner. Elle n'est pas de roc, après tout!
Isabelle était retournée s'asseoir. Gabriel demeura près de la fenêtre.
Aucune parole ne fut plus échangée entre eux. Ils n'en avaient pas
besoin pour se comprendre, et ces deux coeurs battaient à l'unisson,
s'irradiaient du même pur bonheur en ces courts instants qui les
séparaient des tristesses prévues, des luttes pénibles et peut-être
longues.