La présence de son hôte--lequel n'était autre que M. Marnel--avait dû
effacer momentanément dans l'esprit de Madame Norand ses idées de
surveillance, car Isabelle put faire des visites presque quotidiennes à
la Verderaye. Avec une prestesse inconnue d'elle autrefois, elle
accomplissait sa besogne, plus compliquée cependant en ce moment, et
courait ensuite vers l'hospitalière demeure où elle était accueillie en
soeur. Régine, selon sa promesse, faisait pénétrer les clartés de la
foi en cette âme pure et ardente; avec une surnaturelle ivresse, elle
montrait à Isabelle la route étroite et sûre où elle-même cheminait.
Les lectures judicieusement choisies et faites par Gabriel, les
commentaires dont il les accompagnait complétaient cet enseignement
tout à la fois religieux, moral et intellectuel.
Et Isabelle en profitait d'une manière si extraordinaire qu'elle jetait
ses amis dans une profonde surprise. Cette intelligence comprimée
s'ouvrait largement, découvrant des trésors d'observation, de
profondeur et de finesse, une mémoire remarquable, des instincts
d'artiste et de poète... Mais, plus encore, Régine et Gabriel, ses
principaux initiateurs, assistaient émus et ravis à la lente révélation
de ce coeur si bien caché... ils le voyaient, ce jeune coeur, tel qu'il
avait dû être autrefois, très aimant, brûlant d'ardeur, de désir du
bien et du beau, épris de vérité et d'idéal. Avec une charmante
simplicité, Isabelle laissait lire en elle, ne songeant pas, devant ces
amis dévoués, à dérober ses sentiments et ses désirs.
Mais, à Maison-Vieille, quelqu'un aussi l'étudiait attentivement. Dès
le premier repas, elle avait senti se poser sur elle le regard de M.
Marnel. Le sachant romancier et particulièrement renommé pour ses fines
études de caractères, elle avait pensé qu'il essayait de deviner le
sien sous son apparence impassible et taciturne. Elle devait en effet
intriguer comme une énigme cet esprit chercheur.
Isabelle se sentait attirée par cette physionomie loyale et bonne, par
la franche gaîté qui mettait un peu de vie dans la maison gothique, de
telle sorte que Madame Norand elle-même semblait moins sombre et moins
rigide... Et, au bout de quelques jours, la jeune fille reconnut que
c'était positivement de la sympathie--une sympathie nuancée de
compassion--dont témoignait le regard de M. Marnel. Il lui adressait
rarement la parole et ne semblait s'apercevoir de sa présence qu'autant
que l'exigeait la politesse, mais sans doute, connaissant les idées de
Madame Norand, ne voulait-il pas les heurter en accordant à sa
petite-fille la plus minime attention.
Une après-midi--il y avait environ quinze jours que M. Marnel était à
Maison-Vieille--Isabelle quitta le logis et traversa le jardin d'un pas
allègre. Sa grand'mère s'était rendue ce jour-là à Tulle, la ville la
plus voisine, et elle se trouvait libre--absolument libre pendant
plusieurs heures. Elle se le répétait avec une joie d'enfant et se
dirigeait vers le petit pont.
Mais elle recula tout à coup en fronçant légèrement les sourcils.
Accoudé à la balustrade rustique enguirlandée de lierre et de
clématites, M. Marnel regardait bondir le torrent, et cette
contemplation l'absorbait tellement qu'il n'avait pas entendu venir la
jeune fille. Celle-ci demeura indécise une seconde, puis avec un
mouvement d'épaules très résolu, elle avança... M. Marnel se retourna
brusquement et la salua avec son franc sourire habituel.
--Je ne vous ai pas vue à déjeuner, Mademoiselle. Vous n'êtes pas
souffrante, j'espère?
--Pas du tout, Monsieur, mais ma grand'mère m'avait donné une besogne
très absorbante et j'ai déjeuné assez sommairement aujourd'hui... Vous
regardez notre torrent?
--Oui... Il est superbe, et je resterais des heures à le voir bondir,
écumer, se rouler comme un monstre en furie. Les dernières pluies l'ont
beaucoup gonflé et je crois que ce n'est pas fini...
Il désignait le ciel sombre sur lequel couraient de lourds nuages noirs
emportés avec rapidité par le vent. Les châtaigniers s'agitaient
désespérément, les jeunes frênes et les bouleaux se tordaient au-dessus
de l'abîme. Dans les airs passaient, avec des cris lugubres, de grands
oiseaux au plumage foncé. Un souffle de déchaînement et de fureur
traversait l'atmosphère frémissante...
--Nous aurons une tempête, dit Isabelle en resserrant autour d'elle son
grand manteau brun. Vous verrez comme ce spectacle est beau ici,
Monsieur.
--Oui, je ne doute pas que ce doit être magnifique... Vous allez sans
doute chez vos voisins, Mademoiselle? C'est là pour vous une précieuse
ressource.
--Oh! plus encore que vous ne pouvez le croire! dit-elle avec une
ardeur contenue. Ils sont si bons, si nobles!
--Et, sans doute, trouvez-vous là un peu de cette vie intellectuelle et
morale dont vous êtes privée ici?
Elle pâlit un peu en regardant anxieusement son interlocuteur, mais
celui-ci sourit avec bonté.
--Rassurez-vous, mon enfant, ce n'est pas moi qui en dirai le moindre
mot à votre grand'mère. Tout le premier, je déplore le triste système
d'éducation qu'elle a imaginé pour vous, et je me réjouis de l'heureux
hasard qui vous a fait rencontrer cette famille, car sans cela...
--Oui, sans cela, tout était bientôt fini, dit-elle avec un
frémissement. Mais eux, mes chers mais, m'ont appris la bonté, le
dévouement, la résignation, ils ont éveillé mon pauvre esprit
engourdi... Tenez, Monsieur, nous avons lu hier une de vos oeuvres:
_Histoire d'Orient_. Combien cela est charmant!... Et M. Arlys lit
tellement bien que...
--M. Arlys, dites-vous? interrompit l'écrivain. Arlys, l'avocat
parisien?
--Lui-même, Monsieur. Le connaissez-vous donc?
--Pour l'avoir vu une fois à une séance de Cour d'assises. Mais j'en ai
entendu beaucoup parler depuis mon retour en France. Outre son
incontestable talent oratoire, il est excellent écrivain, poète,
s'occupe de sociologie et dirige admirablement plusieurs oeuvres
catholiques... enfin, un homme vraiment remarquable, paraît-il, autant
que sous le rapport du coeur que sous celui de l'intelligence. On m'a
dit qu'une grande partie de ses revenus appartient aux pauvres. Son
dernier ouvrage, _La Misère_, a fait beaucoup de bruit et mis son nom
en vedette. J'avais l'intention de faire sa connaissance cet hiver...
Et que fait-il à la Verderaye?
--Il est chez M. Brennier, son oncle, pour une grande partie des
vacances... Puisque vous désirez le connaître, Monsieur, le plus simple
serait de m'accompagner. La campagne supprime les cérémonies et nos
voisins seront charmés de vous voir.
--Eh! je ne demande pas mieux. Vous voyez que j'agis en toute
simplicité, Mademoiselle Isabelle... Cet Arlys est un homme rare, il
n'en reste plus guère de cette espèce-là--si tant qu'il y en ait jamais
eu beaucoup--et, vu dans un cadre familial, il sera plus "lui" qu'au
milieu d'une réunion quelconque.
Isabelle ne songea pas à regretter le mouvement irréfléchi qui lui
avait fait faire cette offre à M. Marnel. Elle avait compris que cet
inconnu juste et bon désapprouvait entièrement les théories de Madame
Norand, et, dès lors, elle sentait instinctivement qu'il était
préférable de le mettre à même de défendre, en connaissance de cause,
les chères et douces relations certainement destinées à être attaquées
quelque jour.
Nul ne se serait douté, en arrivant une heure plus tard sur la terrasse
de la Verderaye, qu'un étranger se trouvait mêlé à la réunion de
famille. Assis entre M. Brennier et Antoinette, M. Marnel tenait sur
ses genoux la petite Valentine, et, tout contre lui, se pressait
Michel. Le célèbre écrivain causait joyeusement, avec une cordiale
simplicité qui avait dès l'abord conquis ses nouvelles connaissances.
--Des enfants!... Quel bonheur, je les adore! s'était-il écrié en
apercevant les bambins réunis sur la terrasse.
Et la réciprocité existait évidemment, car ils s'étaient tous groupés
autour de lui, et Valentine, plus audacieuse, s'était triomphalement
blottie entre les bras de l'étranger. Immobiles et ravis, laissant
échapper parfois des "oh!" d'admiration, ils écoutaient les
merveilleuses histoires dont M. Marnel ne manquait pas de faire suivre
les descriptions colorées et pleines de verve de ces pays d'Orient
récemment visités par lui... Il trouvait sur ce sujet un remarquable
interlocuteur en Gabriel Arlys, qui avait précisément parcouru ces
contrées quelques années auparavant. Puis, peu à peu, M. Marnel réussit
à faire tomber l'entretien sur le terrain social, et, tout
naturellement, sans se départir de son habituelle modestie, le jeune
avocat parla de ses travaux, de ses idées et de ses rêves. Il laissa
voir son grand coeur droit et tendre, son intelligence profonde,
immuablement tournée vers le bien, et M. Marnel en apprit ce jour-là
davantage sur ce caractère qu'en plusieurs années de fréquentation
mondaine, dans les réunions de convenance où ces âmes d'élite se
livrent peu ou point.
--Nous avons une conversation bien austère pour ces demoiselles, fit
tout à coup observer l'écrivain en jetant un coup d'oeil un peu malin
vers Danielle qui n'avait cessé de causer à demi-voix avec Paul des
Orelles.
La jeune fille rougit légèrement sans pouvoir retenir un sourire et
Paul s'écria avec gaîté:
--Je vous en prie, n'allez pas taxer irrémédiablement ma fiancée de
frivolité et d'ignorance. En temps ordinaire, elle aurait pris à votre
entretien un intérêt aussi vif que ses soeurs ou mademoiselle Isabelle
qui écoutait de toutes ses oreilles... Mais il faut nous excuser,
Monsieur. En temps de fiançailles...
--On vit un peu dans la lune, nous le savons, dit l'écrivain en riant.
Ainsi, Mademoiselle Isabelle, vous vous intéressez à nos sérieuses
conversations?
--Beaucoup! dit-elle avec vivacité. Je m'étonne parfois de comprendre,
malgré mon ignorance, ces choses si longtemps demeurées lettre morte
pour moi.
--Allons donc, l'intelligence n'était qu'endormie en vous,
Mademoiselle, et encore!... je crois qu'elle l'était bien peu!...
N'est-ce pas, Monsieur Arlys?
--Oui, nous en avons la preuve, répondit le jeune homme avec un sourire
ému. Coeur, intelligence, dévouement, tout existait en Mademoiselle
d'Effranges à un très haut degré et les efforts de toute une vie
n'auraient peut-être pas été capables de les anéantir.
--Oh! je n'aurais pas attendu pour le savoir... Je souffrais trop, je
ne pouvais plus vivre ainsi! murmura-t-elle très bas.
Mais Gabriel, assis non loin d'elle, l'entendit ou du moins la comprit,
car elle sentit sur elle ce même regard compatissant et si doux qui
lui apportait toujours un réconfort.
Elle se leva pour aider Régine à servir le thé... M. Marnel se pencha
vers Gabriel.
--Vous avez tous coopéré à un sauvetage moral. Cette malheureuse enfant
était victime d'un épouvantable système, appliqué avec une bonne
intention... mais enfin absolument meurtrier. Grâce à vous, je la crois
sauvée.
--Oui, mais comment secouera-t-elle le joug pesant sur elle?... D'après
ce que j'ai compris du caractère de sa grand'mère, cette femme
despotique n'abandonnera pas facilement sa domination sur la conscience
de cette enfant... Il faudra donc combattre. Mademoiselle d'Effranges
est extrêmement énergique au moral, et sur ce point elle est en état de
résister, mais sa santé a été lentement minée par ces luttes
continuelles contre tous les mouvements de son coeur, par cette
souffrance atroce de se voir refuser tout ce qui donne à la vie sa
raison d'être: l'affection, le don de soi-même, la connaissance de ce
qui est noble et beau, et surtout la foi. Savez-vous que l'on a eu la
cruauté de dire à cette jeune fille que tout... religion, dévouement,
amour, tout n'était qu'illusion et folie!... Ainsi dépouillée, murée
dans cet égoïsme systématique, elle se laissait aller au courant de la
vie et tout ressort moral s'affaiblissait en elle. Aujourd'hui, il est
à craindre qu'un choc un peu violent, ou bien une suite d'épreuves,
n'aient un contre-coup fatal sur cette organisation affaiblie.
--Oui, vous avez raison. Tenez, le plus simple, à mon avis, serait de
la marier. Elle échapperait ainsi à la tyrannie de sa grand'mère...
Gabriel saisit si brusquement la tasse présentée en cet instant par
Régine que des gouttes de thé brûlant tombèrent sur sa main. Il les
essuya rapidement et rassura sa cousine avec un sourire un peu forcé.
--... Je ne sais trop, par exemple, quel mariage lui fera faire Madame
Norand, poursuivit M. Marnel en hochant la tête. D'après quelques mots
dits un jour par elle, je crois qu'elle ne consultera pas les goûts de
la jeune fille et cherchera là encore à faire triompher ses idées
bizarres.
Les brûlures étaient décidément plus douloureuses que ne l'avait assuré
tout à l'heure Gabriel, car sa bouche se plissait nerveusement et il
agitait sa main avec impatience... Il se leva et alla s'accouder à la
balustrade de la terrasse. Le vent impétueux agitait les noyers de
l'allée, courbait les arbustes et les rosiers en fleurs, et mêlait son
souffle puissant au grondement du torrent. Du ciel assombri, du noir
granit des falaises, de la lande rocailleuse et solitaire se dégageait
une intense tristesse... et celle-ci semblait voiler également la
physionomie soucieuse de M. Arlys.
Cependant, la gaîté des fiancés qui arpentaient une allée voisine ne
semblait aucunement troublée par la mélancolie ambiante. Insoucieux du
vent brutal qui environnait de mèches folles le visage de Danielle et
hérissait comiquement les longs cheveux de Paul, ils causaient et
riaient, heureux et sans souci du lendemain... Gabriel, dont le regard
s'assombrissait, fit un mouvement pour se retirer, mais il s'aperçut
qu'Isabelle était à quelques pas de lui, considérant également les deux
jeunes gens. Elle tourna vers lui ses yeux graves, un peu mélancoliques.
--Ils sont gais et heureux, dit-elle en étouffant un soupir. Un seul
jour de ce bonheur doit en illuminer bien d'autres et adoucir un peu
les épreuves de la vie.
--Oui, pour les âmes courageuses et vraiment aimantes. Vous en ferez
sans doute l'expérience, Mademoiselle, répliqua Gabriel d'un ton
légèrement tremblant.
Elle se détourna un peu et s'accouda de nouveau à la balustrade. Ainsi
posée, M. Arlys ne la voyait que de profil, mais il pouvait remarquer
qu'une légère teinte rosée envahissait ce visage si uniformément
blanc... Il la considéra pensivement, se demandant peut-être quelle
émotion subite et puissante avait eu enfin le pouvoir d'obtenir ce
résultat.
Mais soudain, Isabelle pâlit, et sa voix, basse et tremblante, murmura:
--Voici ma grand'mère.
Madame Norand apparaissait là-bas, contournant lentement un massif de
bégonias rouges près desquels ressortait, lugubre, sa robe noire. Son
regard ne quittait pas un point de la terrasse... là où se tenaient
Isabelle et M. Arlys.
Un froid subit semblait descendu sur la réunion. Danielle elle-même
cessa de sourire, et ce fut sans beaucoup d'empressement qu'elle suivit
Antoinette au-devant de la visiteuse.
--Vous nous faites une aimable surprise, Madame, dit gaiement l'aînée
des demoiselles Brennier. Isabelle ne nous avait pas fait prévoir votre
visite.
--Isabelle n'en savait rien, répondit Madame Norand d'un ton bref. Mon
voyage a été plus court que je ne pensais, et, en ne la voyant pas à
Maison-Vieille, je...
Elle s'interrompit en reconnaissant M. Marnel qui s'avançait vers elle.
--Vous ici!... Connaissiez-vous donc nos voisins? demanda-t-elle en
essayant de dominer sa surprise.
--Mais non, Sylvie, vous le savez bien... C'est votre petite-fille qui
a bien voulu me présenter à ses amis, après que je lui ai eu confié mon
désir de connaître M. Arlys.
Il désignait le jeune homme toujours immobile près d'Isabelle. Madame
Norand tourna la tête de ce côté... Elle rencontra le regard
excessivement pénétrant de deux superbes yeux bruns, et, durant
quelques secondes, la grand'mère d'Isabelle et Gabriel Arlys semblèrent
se mesurer et se défier...
--Non, merci, répondit-elle froidement à Antoinette qui lui proposait
une tasse de thé. Je ne prends jamais de cette boisson qui produit le
plus déplorable effet sur mes nerfs. Je suis simplement venue chercher
Isabelle... Que je ne vous dérange pas, Marnel...
--Mais il est l'heure du retour pour moi aussi, Sylvie... Nous aurons
occasion de nous revoir, ajouta-t-il en se tournant vers M. Brennier.
--Quand vous le voudrez, nous en serons tous charmés, dit cordialement
le père de famille. Mademoiselle Isabelle vous a montré le chemin, vous
n'aurez qu'à la suivre.
--Venez, Isabelle, dit la voix métallique de Madame Norand.
La jeune fille était demeurée appuyée à la balustrade, le regard
toujours fixé sur l'allée devant elle. Sortant de son immobilité, elle
se redressa et fit quelques pas... Elle dit d'une voix lente, et si
basse que Régine et Gabriel, seuls, l'entendirent:
--Fini... tout est fini!
Puis elle s'avança comme une automate vers le groupe dominé par la
taille imposante de sa grand'mère. Sans prononcer une parole, elle
serra les mains tendues vers elle, répondant par un geste machinal aux
affectueux "au revoir" de tous. Madame Norand, qui semblait décidément
pressée, s'éloignait déjà avec M. Marnel... Isabelle fit un mouvement
pour la suivre, mais elle vit près d'elle Gabriel Arlys qui
s'inclinait, grave et ému. Elle lui tendit une petite main tremblante
et balbutia:
--Adieu...
--Pourquoi?... mais pourquoi donc? dit-il d'un ton anxieux, en serrant
inconsciemment cette main frêle entre ses doigts vigoureux.
--Vous n'avez pas compris?... C'est fini, je ne reviendrai plus ici...
Je l'ai vu dans ses yeux quand elle est arrivée. C'est fini... fini!
Sa voix se brisait dans un sanglot et Gabriel, atterré, vit pour la
première fois quelques larmes sourdre de ses paupières. Elle répéta
encore: "Adieu", et gagna l'extrémité du jardin où, déjà, Madame Norand
se retournait d'un air impatienté. Régine l'avait accompagnée
jusque-là, et, sans souci de son opinion, embrassa tendrement le visage
pâli et altéré de son amie.
--A bientôt, chère Isabelle... et n'oubliez pas ce que nous vous avons
appris, ajouta-t-elle à son oreille.
Les beaux yeux bleus se posèrent sur elle, graves et solennels, les
lèvres d'Isabelle s'entr'ouvrirent pour prononcer une parole, promesse
ou protestation... mais un sanglot lui monta à la gorge et, se
détournant, elle suivit sa grand'mère.
D'un pas énergique et sûr, Madame Norand s'engageait dans le sentier;
elle s'en allait, la tête droite, sans souci des rafales impétueuses
qui s'acharnaient sur elle. Autour de sa taille majestueuse, les plis
de son manteau flottaient et s'enlevaient, semblables aux sombres ailes
d'un oiseau de proie... Et, en reportant les yeux sur la mince et
blanche jeune fille qui cheminait lentement derrière cette imposante
forme noire, Régine se dit que c'était bien un délicat et charmant
oiseau que cet aigle orgueilleux entraînait à sa suite... vers quel
sombre destin, Dieu seul le savait.
X
Un demi-crépuscule, résultant du ciel assombri, envahissait la galerie
et voilait d'ombre les vieux livres de la bibliothèque, les personnages
de la tapisserie et la jeune fille debout près de la porte...
Enveloppée dans sa mante brune, cette jeune fille demeurait droite et
calme, statue impassible, en face de la maîtresse du logis. Celle-ci,
appuyée contre la table de travail, recevait sur sa tête hautaine la
mince parcelle de jour qui réussissait à traverser les vitraux, et
cette lueur indécise ne diminuait en rien l'apparence de justice
inexorable, d'intraitable volonté de cette grande femme au regard
impérieux.
--Vous avez sans doute déjà compris ce que j'avais à vous dire,
commença-t-elle froidement. Votre raison n'est peut-être pas encore
assez complètement ébranlée pour que vous ne sentiez, au moins quelque
peu, de quel abus de confiance vous vous êtes rendue coupable.
Isabelle demeurant muette, elle continua, en la couvrant de son regard
inquisiteur:
--Je serais curieuse de savoir à quoi vous vous occupiez durant ces
après-midi passées à la Verderaye. Je soupçonne ces demoiselles de ne
pas s'occuper exclusivement de leurs devoirs domestiques et d'avoir
beaucoup trop d'attaches aux mille billevesées qui ont nom art,
littérature, religion... N'est-il pas vrai, Isabelle?
--C'est vrai, grand'mère, dit-elle d'un accent très ferme. Mes amies
sont pieuses, intelligentes, artistes, et près d'elles j'ai senti mon
esprit s'ouvrir enfin.
Une subite rougeur s'étendit sur les joues pâles de Madame Norand, et,
dans ses yeux bruns, étincela une flamme irritée.
--Ah! vraiment!... Après tant d'années employées à vous former et à
préparer en vous une femme énergique et sensée, voici que la société de
quelques jeunes filles vient ébranler cet édifice!... Il y a autre
chose encore, Isabelle. Pourquoi ne m'avez-vous jamais parlé de la
présence à la Verderaye du fils aîné de M. Brennier, et aussi de ce M.
Arlys dont je ne soupçonnais pas l'existence?
--Vous ne m'avez jamais rien demandé sur les habitants de la Verderaye
ni sur l'emploi de mon temps, répondit Isabelle sans s'émouvoir.
Elle ne détournait pas son regard indéchiffrable des yeux perçants qui
la sondaient, mais les mains qui retenaient la mante tremblaient
légèrement.
--... Je n'ai jamais pensé que la présence de M. Arlys et de M. Alfred
Brennier pût changer, à vos yeux, la nature de mes relations avec les
demoiselles Brennier, ajouta-t-elle avec simplicité.
Madame Norand se mordit violemment les lèvres. Elle ne pouvait le nier,
jamais elle ne s'était informée du genre d'occupations d'Isabelle à la
Verderaye. Elle s'était absolument méprise sur ces jeunes filles, il
lui fallait le reconnaître aujourd'hui... Mais, véritablement,
aurait-elle pu s'en douter en voyant Isabelle toujours la même,
ponctuellement occupée de ses devoirs et conservant son calme
imperturbable?... Aurait-elle pu concevoir un soupçon jusqu'à ce soir
où elle avait, pour la première fois, surpris dans ces grands yeux
bleus un rayonnement inaccoutumé qui lui avait enfin donné l'éveil?...
Cette jeune fille silencieuse et impénétrable avait admirablement caché
son jeu.
--Vous connaissez assez mes idées pour comprendre que je n'aurais
jamais toléré vos relations avec des jeunes personnes romanesques et
exaltées telles que me paraissent vos soi-disant amies, dit-elle en
essayant de dominer l'irritation qui montait visiblement en elle...
Vous avez donc agi avec une coupable dissimulation... vous ne pouvez
faire autrement que de le reconnaître, car vous avez soigneusement
évité d'attirer mon attention sur vos rapports beaucoup trop fréquents
avec ces personnes. Vous êtes une créature extrêmement fausse et
dissimulée...
--C'est vrai, grand'mère...
Malgré le remarquable empire qu'elle possédait sur elle-même, Madame
Norand eut un léger sursaut d'étonnement en entendant cet aveu, fait
avec une parfaite tranquillité. Elle se pencha un peu pour essayer de
distinguer le visage d'Isabelle... mais la jeune fille s'avança et la
lumière grise tombant des verrières éclaira soudain une physionomie
grave et fière.
--... Oui, j'ai dissimulé, je vous ai trompée, toujours, continua
Isabelle d'une voix lente et posée. En apparence, j'étais ce que vous
aviez voulu faire de moi... au fond, vous n'avez rien détruit,
grand'mère. Je n'ai jamais plus rêvé qu'en ces jours où vous
m'interdisiez le rêve, où vous m'avez crue enfin complètement
matérialisée et insensible à toutes choses... Et je vous ai encore
trompée tandis que j'apprenais de mes amies les beautés de la religion,
de la vertu et du sacrifice... alors que mon intelligence murée par
vous s'ouvrait peu à peu à leur contact et que mon coeur se reprenait à
croire, à espérer...
Elle s'était insensiblement animée, et maintenant elle se redressait,
les yeux étincelants d'ardeur et de défi. Madame Norand tressaillit, et
la coloration de son visage se fit plus intense.
--Croire, espérer quoi, folle? dit-elle, les dents serrées, en
saisissant le poignet de la jeune fille. On vous a fait croire,
peut-être, à la bonté, à l'amour, au dévouement, en vous faisant
espérer là le bonheur... Moi je vous répète une fois de plus que rien
de tout cela n'existe, que ces illusions sont un danger et une
souffrance de tous les instants. Je croyais avoir fait pénétrer
profondément ces idées en vous, et je m'aperçois que tout est à
refaire... Mais n'ayez crainte, j'y parviendrai.
--Vous ne pouvez rien désormais, dit gravement isabelle. Je suis plus
forte que vous, grand'mère.
Un rire ironique résonna dans la galerie.
--Vraiment, voilà une chose que j'ignorais!... Et sur quoi basez-vous
cette assertion, créature présomptueuse que je briserais comme un fétu
de paille.
--Parce que j'ai la foi... Je crois en Dieu, grand'mère.
Madame Norand lâcha la main d'Isabelle et recula jusqu'à la table.
L'irritation qui l'agitait tout à l'heure semblait avoir subitement
disparu... mais Isabelle ne s'y trompa pas. Elle savait ce
qu'annonçaient ce masque impassible et glacial, ce front profondément
barré, ces yeux aux lueurs dures.
--Je vois que votre folie est plus grave que je ne le pensais... Il
n'ya qu'un moyen de mettre ordre à cela, et je vais vous le faire
connaître sans retard. Aussi bien devais-je le faire un de ces jours...
Elle s'arrêta un instant, sans cesser de regarder Isabelle toujours
immobile et calme devant elle.
--... Oui, j'ai résolu de vous marier, Isabelle. Selon les idées que je
vous ai données, vous ne verrez là qu'un devoir rigoureux, et non les
mille sentimentalités dont tant de jeunes filles entourent cet acte.
Elles sont vite détrompées par les désillusions, les malheurs qui
fondent sur elles... tandis que vous, armée contre ces surprises du
coeur et ces douleurs de la vie, vous ne connaîtrez que la paisible
félicité du devoir accompli et de l'ordre régnant autour de vous. Ne
désirant rien, ne regrettant rien, vous ne souffrirez pas, Isabelle...
Elle s'interrompit encore, mais Isabelle ne prononça pas une parole, et
ses longs cils s'abaissèrent sur ses yeux, les voilant complètement.
--... Oui, vous serez vraiment heureuse, car celui que j'ai choisi est
un homme d'énergie et de labeur, ennemi des billevesées qui tourmentent
tant d'imaginations, même masculines... En un mot, Isabelle, dit-elle
impérieusement, je vous annonce que j'ai accordé votre main à M. Piron.
Isabelle chancela et se retint à un siège. Livide, ses yeux grands
ouverts pleins d'une stupeur sans nom et d'une indicible horreur, elle
balbutia:
--M. Piron!... Lui!... lui!
--Oui, notre voisin Aristide Piron, dont vous avez pu apprécier les
solides qualités, dit Madame Norand d'un ton incisif. Le mariage se
fera...
--Jamais! dit une voix incroyablement ferme.
Et Isabelle, surmontant sa défaillance par un énergique effort de
volonté, se redressait, une flamme de résolution et de fierté
étincelant dans son regard. Mais le tremblement de son corps frêle,
l'altération de son visage témoignaient de l'émotion violente qui
l'agitait.
--Jamais? répéta Madame Norand d'une voix sifflante. Vous ne me
connaissez donc pas encore?... Vous ne savez pas que je supporte aucune
résistance et que je vous ferai plier?... Qu'avez-vous donc appris à la
Verderaye qui vous rende aujourd'hui tellement récalcitrante et vous
fasse mépriser la demande d'un homme honorable, sérieux, et pourvu de
la plus belle propriété du pays? Que vous faut-il et qu'avez-vous rêvé
dans votre démence? dit-elle brusquement en jetant un regard
investigateur sur sa petite-fille.
La teinte rose, pour la seconde fois, apparut sur le blanc visage
d'Isabelle. Un rayonnement semblait descendre sur cette physionomie
charmante, dans ces belles prunelles bleues... Ce ne fut qu'un éclair,
et, en soutenant intrépidement le regard irrité de sa grand'mère, elle
répondit avec un calme extrême:
--Autrefois, comme aujourd'hui, je n'aurais pas accepté ce mariage. Je
vous l'ai dit, grand'mère, vous vous êtes trompée sur mon compte; je
n'étais pas encore au point que vous croyiez... Il vous aurait fallu me
conduire au total anéantissement de ma liberté morale pour me faire
accepter cet homme grossier, vaniteux et dépourvu de sentiments élevés.
Même avant de fréquenter la Verderaye, j'étais encore capable
d'observation et je conservais quelque fierté... Je sais fort bien
qu'il n'y aurait rien de déshonorant à épouser un homme de condition et
d'éducation inférieures, fût-il paysan, mais il est impossible,
grand'mère, que vous ne compreniez vous-même la position fausse de l'un
et de l'autre en semblable circonstance et les souffrances qui en
résultent inévitablement... Et d'ailleurs, ajouta-t-elle avec une
soudaine animation, celui que vous m'offrez, fût-il le plus noble, le
plus riche, le meilleur, je ne l'épouserais jamais, à moins que...
--A moins que?... répéta Madame Norand d'une voix dure.
--A moins que je ne l'aime, acheva Isabelle avec douceur.
Madame Norand se détourna presque violemment. Cette fois, la colère
avait raison de sa glaciale impassibilité.
--Ecoutez, Isabelle, et comprenez-moi bien. Je vous défends de songer à
ces rêves ridicules qui ont pris possession de votre pauvre cervelle...
Demain, M. Piron viendra et vous lui serez officiellement fiancée. Le
mariage se fera à l'automne, deux jours après la Toussaint.
--Grand'mère!
Ce cri s'échappa, déchirant, des lèvres d'Isabelle. Ses mains se
joignirent dans un geste de supplication passionnée... Mais elle ne
rencontra qu'un visage glacé et inexorable.
--Je vous l'ai dit, Isabelle, tout est inutile. Je veux ce mariage...
Allez maintenant à votre ouvrage, vous n'avez que trop perdu de temps
avec vos ridicules raisonnements.
Elle se détourna et s'assit devant sa table... Isabelle s'éloigna d'un
pas chancelant. A la porte, elle se heurta à M. Marnel. L'écrivain
recula devant ce visage éclairé par la grande lanterne du vestibule que
venait d'allumer Rosalie.
--Etes-vous malade, mon enfant?... Que vous arrive-t-il?
Elle fit un geste vague et s'éloigna rapidement vers l'escalier.
M. Marnel entra dans la galerie. Madame Norand, qui feuilletait un
volume, tourna la tête vers lui, et il put constater qu'aucune émotion
n'avait laissé sa trace sur cette physionomie accentuée.
--Vous allez me conseiller, Marnel. Je suis embarrassée entre deux
citations...
--Très volontiers, Sylvie... mais dites-moi auparavant ce qui arrivé à
votre petite-fille. Elle avait une triste figure, la pauvre enfant!
--Rassurez-vous, dit sèchement Madame Norand en levant les épaules avec
dédain. Ce sont de folles idées de jeune fille auxquelles je viens de
mettre ordre... Et, puisque vous voilà, je puis aussi bien vous
annoncer maintenant les fiançailles d'Isabelle avec M. Piron, le voisin
que vous avez vu ici il y a quelques jours.
--Avec... M. Piron! s'exclama-t-il d'un ton d'indicible stupeur. Voilà
donc la raison de ce visage désespéré!... Et c'est cette enfant
charmante et délicate, cette jeune créature au coeur aimant que vous
voulez donner à ce rustre égoïste?... Il est impossible que vous
méditiez un pareil crime, Sylvie!
--Oh! pas de grands mots, Marnel!... Je vous assure qu'elle sera fort
heureuse quand elle aura reconnu l'inanité de ses rêves et la paisible
sécurité du sort que je lui prépare. J'ai tout fait pour rendre cette
enfant sérieuse et pratique, je n'y ai qu'à moitié réussi... le mariage
achèvera le reste. Il est temps, grand temps, je m'en suis enfin
aperçue.
--Oui, cette pauvre enfant renaissait à la vie morale, elle voyait
enfin que tout n'est pas déception et égoïsme, comme vous aviez voulu
le lui persuader... Et en même temps s'éclairait son intelligence,
cette belle et vive intelligence que vous avez prétendu abaisser
perpétuellement aux travaux matériels, en lui ôtant toutes les joies et
toutes les espérances de la terre et du ciel.
--Bien d'autres se contentent d'une semblable existence...
--Peut-être, mais combien sont-elles à plaindre, celles-là!... et
certainement elles n'ont pas le caractère d'Isabelle. Ne voyez-vous pas
que cette jeune fille est admirablement douée sous le rapport de
l'intelligence, qu'elle possède un coeur ardent, délicat, d'une exquise
élévation?... qu'il lui est impossible, en un mot, de se contenter des
sentiments rétrécis et des aspirations bornées imposées par vous?... Ce
ne sont pas la pauvreté, la souffrance, le travail qui pourraient
effrayer une telle nature, mais seulement le vide du coeur. En aimant,
elle est capable de tout supporter... Et si vous aviez réussi à mener à
bien votre système, savez-vous ce qu'elle serait devenue?... Une
désespérée! Jamais Isabelle, telle que je l'ai pénétrée, n'aurait pu
vivre sans espérance et sans idéal.
--Bah! vous verrez qu'elle vivra parfaitement, dit Madame Norand avec
une sécheresse ironique. Loin de ses amies Brennier, elle oubliera
toutes ses folies. Ces gens ont vraiment bien manoeuvré, mais j'ai été
plus forte qu'eux.
--Quels gens?
--Les Brennier, ces hypocrites, cachant sous leurs mines simples et
franches une singulière habileté. C'était là un jeu bien combiné,
évidemment... Une jeune fille ignorante, riche à millions, voilà une
proie excellente, et dès lors on dresse ses batteries, on met en scène
le frère et le cousin. La petite sotte tombe dans le piège, choisit le
plus habile, et voilà l'avocat besogneux en passe de devenir l'époux de
cette jeune millionnaire... Malheureusement, la grand'mère est là...
--Que racontez-vous donc, Sylvie? Je crois, vraiment, que vous accusez
cette excellente famille Brennier et M. Arlys! s'écria M. Marnel avec
indignation. Ce jeune homme est cependant l'être le plus noble et le
plus désintéressé de la création... et d'ailleurs, je sais de source
certaine que sa fortune surpasse celle de Mademoiselle d'Effranges. Il
tient si peu à l'argent qu'une grande partie de ses revenus va aux
oeuvres de bienfaisance... Quant à se sentir attiré vers votre
petite-fille, il n'y a là rien d'extraordinaire, et, en les voyant l'un
près de l'autre cette après-midi, j'ai pensé qu'on ne pouvait rêver
mieux qu'une union entre ces deux belles âmes. Rien ne les sépare...
Soyez donc bonne, Sylvie, et, s'ils s'aiment, faites leur bonheur.
Madame Norand demeura un instant silencieuse, la tête tournée vers la
fenêtre, ses mains nerveuses disposant des feuillets devant elle...
Elle dit enfin d'un ton froidement paisible, comme si elle continuait
une phrase commencée:
--Le mariage se fera à l'automne, ici même. M. Piron se montre pressé,
ayant grand besoin d'une ménagère. Serez-vous témoin, Marnel?
--Vous êtes un mauvais coeur! Je ne vous aurais jamais crue ainsi,
Sylvie! s'écria M. Marnel exaspéré. Tenez, je m'en vais, car je ne sais
ce que je vous dirais... Mais souvenez-vous de ce que je vous ai
prédit, un soir, à Paris... L'étincelle existait, elle devait jaillir
un jour sous l'impression d'un sentiment très vif... et ce sentiment,
vous ne pouvez l'étouffer, quoi que vous tentiez. Isabelle, j'ai tout
lieu de le croire, a compris que son coeur appartenait à cet autre
coeur généreux et bon: voilà l'explication de ce changement qui vous
irrite tant... Votre obstination pourra la faire mourir, mais, si peu
que je la connaisse, je me doute qu'elle n'est pas de celles qui
oublient.