Régine avait depuis un instant quitté l'allée et s'était dirigée vers
la maison afin de préparer les rafraîchissements attendus par tous avec
impatience... Elle apparut tout à coup sur la terrasse et appela
Danielle. Mais celle-ci se promenait précisément avec son fiancé à
l'autre extrémité de l'allée et n'entendit pas la voix de sa soeur.
Isabelle, se levant avec vivacité, rejoignit Régine.
--Ne puis-je remplacer Danielle?... Il serait dommage de troubler son
bonheur et moi je serais si heureuse de vous aider!
--Venez donc, ma chère Isabelle. Danielle ne m'est aucunement
indispensable, et, comme vous le dites, il faut lui ôter le moins
possible de ces instants de fiançailles si tôt passés.
Elles entrèrent dans la cuisine et Régine désigna à sa compagne le
plateau qu'il s'agissait de porter sous les arbres... Mais au lieu de
le prendre, Isabelle se tourna subitement vers Mademoiselle Brennier
qui commençait à couper de minces tartines de pain bis.
--Régine, on m'a dit que vous consentiriez peut-être à m'apprendre
comment on devient bonne, aimable, résignée... c'est-à-dire comment on
devient chrétienne, dit-elle d'une voix entrecoupée, en couvrant Régine
de son regard ardemment suppliant.
Le couteau échappa aux mains de Mademoiselle Brennier et elle retint à
temps le pain qui suivait le même chemin. Ses grands yeux lumineux,
rayonnants d'une joie surnaturelle, se posèrent sur la physionomie
transformée qui se tournait vers elle.
--Enfin!... Oh! mon amie, nos prières ont été promptement exaucées! Il
est vrai que Dieu avait fait de vous un champ de prédilection où la
grâce devait germer avec une merveilleuse célérité... C'est le malheur,
Isabelle, c'est la tristesse de votre existence que vous maudissiez qui
vous a conduite à Dieu. Sans elle, peut-être n'auriez-vous pas
senti--du moins si tôt--le vide profond de votre coeur; le monde, les
plaisirs de l'esprit vous auraient leurrée de leurs illusions et de
leur orgueil. Isabelle, vous rappelez-vous ce que nous vous avons dit
du bonheur trouvé dans la souffrance même?
--Oui, je me rappelle... et je comprends un peu, maintenant. Régine,
vous serez mon guide dans cette voie?
--Avec joie, mon amie, ma soeur bien-aimée. Oh! bientôt vous
comprendrez quel bonheur inénarrable envahit l'âme chrétienne devant de
tels miracles de la grâce divine!... Quelle joie vont éprouver mes
soeurs!... et Gabriel qui déplorait toujours votre triste situation
morale, qui souhaitait si ardemment que la lumière céleste vous
éclairât enfin!
Un sourire très doux illumina le visage d'Isabelle.
--Régine, c'est M. Arlys qui a déterminé ma conversion, car tout à
l'heure encore j'étais indécise et chancelante. Il m'a assuré que ma
pauvre âme à demi morte pouvait revivre encore si je venais à Dieu...
C'est lui, Régine, qui m'a dit de me confier à vous.
Le regard pénétrant de Mademoiselle Brennier enveloppa son amie et une
expression joyeuse y brilla un instant... Régine attira à elle la jeune
fille et l'entoura tendrement de ses bras.
--Je suis à votre disposition, Isabelle, quand vous le voudrez. Mais si
je vous manquais, songez que Dieu est là toujours, qui verra vos
luttes, votre bonne volonté et vous accordera le secours nécessaire.
Songez qu'Il est votre Père.
Isabelle, la froide et réservée Isabelle se serra contre elle dans un
subit élan de tendresse et de reconnaissance, et elles échangèrent un
doux baiser fraternel... Puis, silencieusement, Régine se remit à
couper ses tartines, et Isabelle, s'emparant du plateau, se dirigea
vers l'allée où des exclamations de soulagement l'accueillirent.
--Nous mourons de soif, Mademoiselle! s'écria plaisamment Alfred.
Régine vous a sans doute communiqué la recette de ces merveilleux
sirops qui font sa gloire?
--Non, pas précisément, répondit gaiement la jeune fille en posant le
plateau sur une table. Je la lui demanderai peut-être un jour... un
jour moins chaud où nous ne risquerons pas de vous trouver absolument
desséchés par la soif, ajouta-t-elle avec malice.
Et elle était en cet instant si différente de l'habituelle Isabelle que
tous les regards se tournèrent vers elle, presque incrédules. Seuls,
deux yeux bruns, là-bas, ne renfermaient aucune surprise et semblaient
sourire à une intime vision.
--Chère Isabelle, continuez jusqu'au bout votre charitable mission...
servez-nous, je vous prie, dit Danielle en riant. Nous nous figurerons
avoir une soeur de plus.
--Et moi une septième fille, dit M. Brennier en posant affectueusement
sa main sur l'épaule d'Isabelle. C'est étonnant comme, vous connaissant
depuis si peu de temps, je m'habitue à vous voir parmi nous!... Il
nous manquait quelque chose ces jours où vous n'êtes pas venue.
Cette atmosphère de sympathie éveillait en Isabelle une sensation de
bonheur inconnue jusque-là, et qui se trahissait par la vivacité
gracieuse de ses mouvements, par un sourire plus fréquent--ce sourire
si rare autrefois sur cette trop grave physionomie et qui donnait
cependant au délicat visage de la jeune fille un charme très
particulier... Et elle parlait maintenant, la taciturne Isabelle...
oui, elle causait presque avec entrain, en tout cas avec une extrême
intelligence. L'esprit et le coeur secouaient les cendres amassées sur
eux et sortaient de la tombe si bien close.
Régine descendait la terrasse, portant les tartines et une coupe de
fruits. Gabriel s'élança vers elle pour l'en débarrasser et ils
échangèrent quelques mots rapides en regardant Isabelle, tout à son
office d'échanson. Une même joie, plus recueillie chez Régine,
rayonnante chez Gabriel, illuminait leurs physionomies... M. Arlys
abandonna la coupe de fruits aux mains d'Henriette qui accourait vers
lui et alla s'asseoir près de la table du goûter autour de laquelle
rôdait Valentine, entièrement éveillée maintenant. Ses petits doigts
agiles saisirent tout à coup la robe d'Isabelle qui passait, et elle
demanda d'un ton câlin:
--Donne-moi un gâteau, Belle?
La jeune fille se tourna d'un air interrogateur vers Antoinette, mais
celle-ci fit un signe négatif.
--As-tu donc oublié, Valentine, que tu as été extrêmement désobéissante
ce matin et que je t'ai privée de gâteaux pour la journée?... Ne lui
donnez rien, Isabelle, je vous en prie.
Valentine enfonça ses petits poings dans ses yeux et éclata en sanglots
convulsifs. Isabelle la regardait, visiblement émue de ce chagrin
d'enfant.
--Vous n'intercédez pas pour cette petite coupable, Mademoiselle? dit
Gabriel qui la considérait discrètement.
--Ce n'est certes pas l'envie qui m'en manque! répondit-elle d'un ton
de regret. Mais ne serait-ce pas mauvais pour l'enfant? Antoinette se
plaint souvent de la nature insoumise de Valentine et... il faut bien
la punir, quoi qu'il en coûte, n'est-ce pas?
--Certainement, mais beaucoup de mères et de soeurs n'ont pas ce
courage et aiment trop--ou mal--ces petits êtres.
Tandis qu'elle s'éloignait vers le groupe formé par M. Brennier et les
enfants, Gabriel la suivit du regard en murmurant:
--Une vraie femme, forte et tendre à la fois... Je ne m'étais pas
trompé sur sa valeur.
... En rentrant à Maison-Vieille, Isabelle rencontra dans la cour
Mademoiselle Bernardine qui revenait vers la maison, apportant du
jardin un panier de prunes qu'elle venait de cueillir. La jeune fille
s'en empara et alla le porter dans la salle à manger, puis elle
rejoignit sa tante qui avait gagné le vestibule et s'apprêtait à
remonter dans sa chambre.
--Tante, j'ai quelque chose à vous demander... Ai-je été baptisée?
Le placide visage de Mademoiselle Bernardine exprima un soudain
effarement.
--A quel propos me fais-tu cette question?... Mais oui, tu as été
baptisée, malgré la désapprobation de Madame Norand. Ta mère n'y tenait
pas non plus, mais mon frère n'a pas cédé. Il ne se souciait guère de
religion pour lui-même, mais il savait quel serait le mécontentement de
sa mère... puis il y avait là une question de famille. Les d'Effranges
ont toujours été chrétiens.
Là s'était trouvée en effet toute la raison de la religion aux yeux des
derniers d'Effranges. La longue suite des ancêtres catholiques imposait
aux descendants sceptiques et incroyants une sorte de décorum religieux
qui faisait pour eux partie intégrante de leur noblesse. Le frivole
Jacques d'Effranges n'avait pas songé à se soustraire à cette
obligation, et, s'il avait accepté d'épouser une femme sans croyances,
s'il avait lui-même vécu sans souci de ses devoirs religieux, il
n'aurait jamais manqué, étant à sa terre patrimoniale, d'assister à la
messe paroissiale, pas plus qu'il n'eût souffert que sa fille fût
soustraite au baptême.
--Mais pourquoi t'inquiètes-tu de cela, Isabelle? répéta Mademoiselle
Bernardine en considérant sa nièce avec surprise.
--Pourquoi, ma tante?... Mais je devrais plutôt demander pourquoi,
ayant reçu le baptême, étant chrétienne en un mot, j'ai été élevée sans
la moindre notion religieuse! Vous dites que mon père a tenu à ce que
je fusse baptisée... C'est donc qu'il tenait à ce que je fusse
catholique, et pourtant ses volontés ont été méconnues de telle sorte
que jamais... entendez-le, ma tante, jamais un mot de religion n'a été
prononcé devant moi... Est-ce là ce qu'il voulait, dites?
--M ais je ne sais trop... peut-être n'y tenait-il pas beaucoup,
balbutia Mademoiselle Bernardine, plus abasourdie qu'on ne saurait dire
devant l'étrange véhémence de sa nièce, et considérant, sans en croire
ses yeux, cette physionomie vivante et animée. Ta grand'mère a agi pour
ton bien... C'est une femme très intelligente.
Isabelle jeta sur sa tante un regard d'involontaire pitié. La religion
n'avait jeté que de superficielles racines dans cette âme bornée,
indifférente à tout ce qui ne regardait pas sa famille. La vicomtesse
d'Effranges, sa mère, l'avait soigneusement pénétrée d'un profond
respect pour leur nom antique, en même temps qu'elle lui inculquait les
principes d'une religion toute de surface, destinée à conserver intact
le prestige de la famille. L'étroite cervelle de Mademoiselle
Bernardine n'avait rien vu au-delà et elle continuait fidèlement ses
quelques pratiques religieuses, sans avoir songé un instant à déplorer
l'étrange éducation morale donnée à sa nièce... Et, à mesure que son
esprit s'ouvrait sous l'influence des habitants de la Verderaye,
Isabelle avait compris que les principes si soigneusement conservés par
cette femme paisible et effacée ne demeuraient inébranlables que par la
force d'une indéracinable habitude.
--Ma tante, dit-elle avec douceur, je ne conteste en rien l'extrême
intelligence de ma grand'mère, mais, comme tous, elle est accessible à
l'erreur... et elle y est précisément tombée, parce qu'elle a méconnu
Celui qui est l'intelligence incréée.
--Tu crois, Isabelle?
Et, tout en montant l'escalier à la suite de sa nièce, elle répétait:
Tu crois?... tu crois? d'un accent absolument stupéfait.
Au moment où Isabelle se dirigeait vers sa chambre, une porte s'ouvrit,
laissant apparaître Madame Norand dont la physionomie trahissait un
certain contentement.
--Isabelle, l'hôte sur lequel je comptais arrive demain... Tout est-il
prêt?
Tandis que la jeune fille répondait, le regard scrutateur de Madame
Norand se posait sur elle, la considérant longuement. Les grands yeux
violets ne se baissèrent pas; seulement, la frange dorée qui les
cachait naguère si souvent s'abaissait de nouveau, et, sur ce beau
visage, un voile impalpable semblait tomber, dérobant toute trace
d'émotion et de pensée, enveloppant de mystère cette physionomie de
jeune fille. Il n'y avait plus maintenant que la froide Isabelle à
l'apparence insensible... mais il était trop tard. La petite flamme
rallumée dans ce coeur avait laissé entrevoir sa lueur.
En rentrant dans sa chambre, Madame Norand alla s'asseoir près de la
fenêtre et appuya sur sa main son front soucieux.--Elle est jolie...
plus que cela, belle, incontestablement belle et charmante. Pourquoi ne
l'avais-je jamais remarqué jusqu'à ce soir?... Il y avait quelque chose
dans ses yeux... quelque chose que je n'y avais jamais vu autrefois et
que je remarque depuis quelque temps. Il faudra que je surveille ses
relations avec les Brennier... C'est égal, avec cette finesse et cette
grâce aristocratique qu'elle tient de sa famille paternelle, elle fera
un étrange effet près de lui...
Sa main tourmenta nerveusement le gland de son fauteuil, et elle songea
un instant, les sourcils froncés, la bouche amèrement plissée... Mais
elle haussa tout à coup les épaules avec impatience.
--Qu'importe l'apparence! Au fond, elle ne lui est pas supérieure...
pas du tout, j'y ai veillé... Mais je voudrais savoir pourquoi elle
était si jolie ce soir.