VIII

Régine avait depuis un instant quitté l'allée et s'était dirigée vers

la maison afin de préparer les rafraîchissements attendus par tous avec

impatience... Elle apparut tout à coup sur la terrasse et appela

Danielle. Mais celle-ci se promenait précisément avec son fiancé à

l'autre extrémité de l'allée et n'entendit pas la voix de sa soeur.

Isabelle, se levant avec vivacité, rejoignit Régine.

--Ne puis-je remplacer Danielle?... Il serait dommage de troubler son

bonheur et moi je serais si heureuse de vous aider!

--Venez donc, ma chère Isabelle. Danielle ne m'est aucunement

indispensable, et, comme vous le dites, il faut lui ôter le moins

possible de ces instants de fiançailles si tôt passés.

Elles entrèrent dans la cuisine et Régine désigna à sa compagne le

plateau qu'il s'agissait de porter sous les arbres... Mais au lieu de

le prendre, Isabelle se tourna subitement vers Mademoiselle Brennier

qui commençait à couper de minces tartines de pain bis.

--Régine, on m'a dit que vous consentiriez peut-être à m'apprendre

comment on devient bonne, aimable, résignée... c'est-à-dire comment on

devient chrétienne, dit-elle d'une voix entrecoupée, en couvrant Régine

de son regard ardemment suppliant.

Le couteau échappa aux mains de Mademoiselle Brennier et elle retint à

temps le pain qui suivait le même chemin. Ses grands yeux lumineux,

rayonnants d'une joie surnaturelle, se posèrent sur la physionomie

transformée qui se tournait vers elle.

--Enfin!... Oh! mon amie, nos prières ont été promptement exaucées! Il

est vrai que Dieu avait fait de vous un champ de prédilection où la

grâce devait germer avec une merveilleuse célérité... C'est le malheur,

Isabelle, c'est la tristesse de votre existence que vous maudissiez qui

vous a conduite à Dieu. Sans elle, peut-être n'auriez-vous pas

senti--du moins si tôt--le vide profond de votre coeur; le monde, les

plaisirs de l'esprit vous auraient leurrée de leurs illusions et de

leur orgueil. Isabelle, vous rappelez-vous ce que nous vous avons dit

du bonheur trouvé dans la souffrance même?

--Oui, je me rappelle... et je comprends un peu, maintenant. Régine,

vous serez mon guide dans cette voie?

--Avec joie, mon amie, ma soeur bien-aimée. Oh! bientôt vous

comprendrez quel bonheur inénarrable envahit l'âme chrétienne devant de

tels miracles de la grâce divine!... Quelle joie vont éprouver mes

soeurs!... et Gabriel qui déplorait toujours votre triste situation

morale, qui souhaitait si ardemment que la lumière céleste vous

éclairât enfin!

Un sourire très doux illumina le visage d'Isabelle.

--Régine, c'est M. Arlys qui a déterminé ma conversion, car tout à

l'heure encore j'étais indécise et chancelante. Il m'a assuré que ma

pauvre âme à demi morte pouvait revivre encore si je venais à Dieu...

C'est lui, Régine, qui m'a dit de me confier à vous.

Le regard pénétrant de Mademoiselle Brennier enveloppa son amie et une

expression joyeuse y brilla un instant... Régine attira à elle la jeune

fille et l'entoura tendrement de ses bras.

--Je suis à votre disposition, Isabelle, quand vous le voudrez. Mais si

je vous manquais, songez que Dieu est là toujours, qui verra vos

luttes, votre bonne volonté et vous accordera le secours nécessaire.

Songez qu'Il est votre Père.

Isabelle, la froide et réservée Isabelle se serra contre elle dans un

subit élan de tendresse et de reconnaissance, et elles échangèrent un

doux baiser fraternel... Puis, silencieusement, Régine se remit à

couper ses tartines, et Isabelle, s'emparant du plateau, se dirigea

vers l'allée où des exclamations de soulagement l'accueillirent.

--Nous mourons de soif, Mademoiselle! s'écria plaisamment Alfred.

Régine vous a sans doute communiqué la recette de ces merveilleux

sirops qui font sa gloire?

--Non, pas précisément, répondit gaiement la jeune fille en posant le

plateau sur une table. Je la lui demanderai peut-être un jour... un

jour moins chaud où nous ne risquerons pas de vous trouver absolument

desséchés par la soif, ajouta-t-elle avec malice.

Et elle était en cet instant si différente de l'habituelle Isabelle que

tous les regards se tournèrent vers elle, presque incrédules. Seuls,

deux yeux bruns, là-bas, ne renfermaient aucune surprise et semblaient

sourire à une intime vision.

--Chère Isabelle, continuez jusqu'au bout votre charitable mission...

servez-nous, je vous prie, dit Danielle en riant. Nous nous figurerons

avoir une soeur de plus.

--Et moi une septième fille, dit M. Brennier en posant affectueusement

sa main sur l'épaule d'Isabelle. C'est étonnant comme, vous connaissant

depuis si peu de temps, je m'habitue à vous voir parmi nous!... Il

nous manquait quelque chose ces jours où vous n'êtes pas venue.

Cette atmosphère de sympathie éveillait en Isabelle une sensation de

bonheur inconnue jusque-là, et qui se trahissait par la vivacité

gracieuse de ses mouvements, par un sourire plus fréquent--ce sourire

si rare autrefois sur cette trop grave physionomie et qui donnait

cependant au délicat visage de la jeune fille un charme très

particulier... Et elle parlait maintenant, la taciturne Isabelle...

oui, elle causait presque avec entrain, en tout cas avec une extrême

intelligence. L'esprit et le coeur secouaient les cendres amassées sur

eux et sortaient de la tombe si bien close.

Régine descendait la terrasse, portant les tartines et une coupe de

fruits. Gabriel s'élança vers elle pour l'en débarrasser et ils

échangèrent quelques mots rapides en regardant Isabelle, tout à son

office d'échanson. Une même joie, plus recueillie chez Régine,

rayonnante chez Gabriel, illuminait leurs physionomies... M. Arlys

abandonna la coupe de fruits aux mains d'Henriette qui accourait vers

lui et alla s'asseoir près de la table du goûter autour de laquelle

rôdait Valentine, entièrement éveillée maintenant. Ses petits doigts

agiles saisirent tout à coup la robe d'Isabelle qui passait, et elle

demanda d'un ton câlin:

--Donne-moi un gâteau, Belle?

La jeune fille se tourna d'un air interrogateur vers Antoinette, mais

celle-ci fit un signe négatif.

--As-tu donc oublié, Valentine, que tu as été extrêmement désobéissante

ce matin et que je t'ai privée de gâteaux pour la journée?... Ne lui

donnez rien, Isabelle, je vous en prie.

Valentine enfonça ses petits poings dans ses yeux et éclata en sanglots

convulsifs. Isabelle la regardait, visiblement émue de ce chagrin

d'enfant.

--Vous n'intercédez pas pour cette petite coupable, Mademoiselle? dit

Gabriel qui la considérait discrètement.

--Ce n'est certes pas l'envie qui m'en manque! répondit-elle d'un ton

de regret. Mais ne serait-ce pas mauvais pour l'enfant? Antoinette se

plaint souvent de la nature insoumise de Valentine et... il faut bien

la punir, quoi qu'il en coûte, n'est-ce pas?

--Certainement, mais beaucoup de mères et de soeurs n'ont pas ce

courage et aiment trop--ou mal--ces petits êtres.

Tandis qu'elle s'éloignait vers le groupe formé par M. Brennier et les

enfants, Gabriel la suivit du regard en murmurant:

--Une vraie femme, forte et tendre à la fois... Je ne m'étais pas

trompé sur sa valeur.

... En rentrant à Maison-Vieille, Isabelle rencontra dans la cour

Mademoiselle Bernardine qui revenait vers la maison, apportant du

jardin un panier de prunes qu'elle venait de cueillir. La jeune fille

s'en empara et alla le porter dans la salle à manger, puis elle

rejoignit sa tante qui avait gagné le vestibule et s'apprêtait à

remonter dans sa chambre.

--Tante, j'ai quelque chose à vous demander... Ai-je été baptisée?

Le placide visage de Mademoiselle Bernardine exprima un soudain

effarement.

--A quel propos me fais-tu cette question?... Mais oui, tu as été

baptisée, malgré la désapprobation de Madame Norand. Ta mère n'y tenait

pas non plus, mais mon frère n'a pas cédé. Il ne se souciait guère de

religion pour lui-même, mais il savait quel serait le mécontentement de

sa mère... puis il y avait là une question de famille. Les d'Effranges

ont toujours été chrétiens.

Là s'était trouvée en effet toute la raison de la religion aux yeux des

derniers d'Effranges. La longue suite des ancêtres catholiques imposait

aux descendants sceptiques et incroyants une sorte de décorum religieux

qui faisait pour eux partie intégrante de leur noblesse. Le frivole

Jacques d'Effranges n'avait pas songé à se soustraire à cette

obligation, et, s'il avait accepté d'épouser une femme sans croyances,

s'il avait lui-même vécu sans souci de ses devoirs religieux, il

n'aurait jamais manqué, étant à sa terre patrimoniale, d'assister à la

messe paroissiale, pas plus qu'il n'eût souffert que sa fille fût

soustraite au baptême.

--Mais pourquoi t'inquiètes-tu de cela, Isabelle? répéta Mademoiselle

Bernardine en considérant sa nièce avec surprise.

--Pourquoi, ma tante?... Mais je devrais plutôt demander pourquoi,

ayant reçu le baptême, étant chrétienne en un mot, j'ai été élevée sans

la moindre notion religieuse! Vous dites que mon père a tenu à ce que

je fusse baptisée... C'est donc qu'il tenait à ce que je fusse

catholique, et pourtant ses volontés ont été méconnues de telle sorte

que jamais... entendez-le, ma tante, jamais un mot de religion n'a été

prononcé devant moi... Est-ce là ce qu'il voulait, dites?

--M ais je ne sais trop... peut-être n'y tenait-il pas beaucoup,

balbutia Mademoiselle Bernardine, plus abasourdie qu'on ne saurait dire

devant l'étrange véhémence de sa nièce, et considérant, sans en croire

ses yeux, cette physionomie vivante et animée. Ta grand'mère a agi pour

ton bien... C'est une femme très intelligente.

Isabelle jeta sur sa tante un regard d'involontaire pitié. La religion

n'avait jeté que de superficielles racines dans cette âme bornée,

indifférente à tout ce qui ne regardait pas sa famille. La vicomtesse

d'Effranges, sa mère, l'avait soigneusement pénétrée d'un profond

respect pour leur nom antique, en même temps qu'elle lui inculquait les

principes d'une religion toute de surface, destinée à conserver intact

le prestige de la famille. L'étroite cervelle de Mademoiselle

Bernardine n'avait rien vu au-delà et elle continuait fidèlement ses

quelques pratiques religieuses, sans avoir songé un instant à déplorer

l'étrange éducation morale donnée à sa nièce... Et, à mesure que son

esprit s'ouvrait sous l'influence des habitants de la Verderaye,

Isabelle avait compris que les principes si soigneusement conservés par

cette femme paisible et effacée ne demeuraient inébranlables que par la

force d'une indéracinable habitude.

--Ma tante, dit-elle avec douceur, je ne conteste en rien l'extrême

intelligence de ma grand'mère, mais, comme tous, elle est accessible à

l'erreur... et elle y est précisément tombée, parce qu'elle a méconnu

Celui qui est l'intelligence incréée.

--Tu crois, Isabelle?

Et, tout en montant l'escalier à la suite de sa nièce, elle répétait:

Tu crois?... tu crois? d'un accent absolument stupéfait.

Au moment où Isabelle se dirigeait vers sa chambre, une porte s'ouvrit,

laissant apparaître Madame Norand dont la physionomie trahissait un

certain contentement.

--Isabelle, l'hôte sur lequel je comptais arrive demain... Tout est-il

prêt?

Tandis que la jeune fille répondait, le regard scrutateur de Madame

Norand se posait sur elle, la considérant longuement. Les grands yeux

violets ne se baissèrent pas; seulement, la frange dorée qui les

cachait naguère si souvent s'abaissait de nouveau, et, sur ce beau

visage, un voile impalpable semblait tomber, dérobant toute trace

d'émotion et de pensée, enveloppant de mystère cette physionomie de

jeune fille. Il n'y avait plus maintenant que la froide Isabelle à

l'apparence insensible... mais il était trop tard. La petite flamme

rallumée dans ce coeur avait laissé entrevoir sa lueur.

En rentrant dans sa chambre, Madame Norand alla s'asseoir près de la

fenêtre et appuya sur sa main son front soucieux.--Elle est jolie...

plus que cela, belle, incontestablement belle et charmante. Pourquoi ne

l'avais-je jamais remarqué jusqu'à ce soir?... Il y avait quelque chose

dans ses yeux... quelque chose que je n'y avais jamais vu autrefois et

que je remarque depuis quelque temps. Il faudra que je surveille ses

relations avec les Brennier... C'est égal, avec cette finesse et cette

grâce aristocratique qu'elle tient de sa famille paternelle, elle fera

un étrange effet près de lui...

Sa main tourmenta nerveusement le gland de son fauteuil, et elle songea

un instant, les sourcils froncés, la bouche amèrement plissée... Mais

elle haussa tout à coup les épaules avec impatience.

--Qu'importe l'apparence! Au fond, elle ne lui est pas supérieure...

pas du tout, j'y ai veillé... Mais je voudrais savoir pourquoi elle

était si jolie ce soir.

L'étincelle · 第 15 / 22 题