IV

Mademoiselle Bernardine, assise dans un coin abrité de la cour, avait

abandonné son ouvrage pour savourer sa tasse de thé de cinq

heures--habitude invétérée chez elle et non question de snobisme, car

la bonne demoiselle, renfermée jusque-là dans son solitaire castel

berrichon, n'avait aucune idée du mondain five o'clock et de ses mille

raffinements. C'était néanmoins pour elle une satisfaction dont elle

aurait eu peine à se passer, et Isabelle ne manquait jamais d'y

pourvoir avec ponctualité.

La jeune fille apparaissait en cet instant sur le seuil de la cuisine.

Sa chevelure un peu en désordre autour du bandeau entourant sa tête,

son corsage couvert de poussière, le grand tablier dont elle

s'enveloppait annonçaient qu'elle sortait d'un grand nettoyage... Elle

s'avança vers sa tante et posa sur la table une assiette de gâteaux.

--Je n'arrive pas trop tard, ma tante?... Non, vous avez encore un peu

de thé... J'ai pensé tout d'un coup à ces gâteaux et je suis

redescendue.

--Il ne fallait pas te déranger, ma petite, j'avais pris un peu de

pain... Mais tu es donc en grand travail, aujourd'hui?

--Oui, j'aide Rosalie à nettoyer la galerie pendant que grand'mère est

sortie. Il y a une poussière incroyable sur tous ces livres et des amas

de toiles d'araignée derrière les meubles. Mais nous avons à peu près

terminé... heureusement, car grand'mère va revenir et c'est son heure

de travail.

--Ah! c'est vrai, elle est sortie. Je ne me rappelais plus. Elle est à

la Verderaye?

Isabelle inclina affirmativement la tête... Involontairement, son

regard se tourna vers la maison grise, cachée à ses yeux par les arbres

et les fourrés du jardin.

--Pourvu que ces jeunes filles lui plaisent!... Ce serait une

distraction pour toi, Isabelle.

--Vous savez bien que je ne dois pas avoir de distraction, ma tante...

ou, ce qui revient au même, la distraction aussi doit être un devoir

pour moi... Oui, des devoirs, rien que des devoirs, voilà la vie,

paraît-il, dit-elle d'un ton bref et amer.

Elle se recula un peu et s'appuya contre la maison, aplatissant sans

pitié les fleurs délicates du jasmin qui garnissait la façade...

Mademoiselle Bernardine se mit à grignoter paisiblement un gâteau, en

s'interrompant pour boire son thé à petites gorgées. Cette vieille

fille placide et bornée ne se doutait aucunement que des souffrances

profondes pussent exister autour d'elle... Mais, au fait, la jeune

fille qui se tenait là, immobile et les yeux baissés, possédait sans

doute un coeur parfaitement calme et froid, à en juger d'après sa

physionomie.

--J'entends marcher dans le jardin, dit tout à coup Isabelle en prêtant

l'oreille.

Elle fit quelques pas et retint une exclamation de surprise. Du couvert

des arbres sortait Madame Norand, suivie d'Antoinette Brennier.

Celle-ci s'avança vivement et tendit la main à Isabelle avec un

gracieux sourire.

--Je voulais juger par moi-même de l'état de notre vaillante blessée,

et Madame votre grand'mère, devinant ce désir, m'a demandé de

l'accompagner... Voyons cette mine... Un peu pâle encore. Et la

blessure?

--Elle va aussi bien que possible, Mademoiselle, dit Isabelle dont le

visage s'était légèrement éclairé. Vous vous entendez à soigner les

blessés.

--C'est là une science que je voudrais vous voir acquérir, Isabelle;

elle fait partie de la solide instruction qui devrait être donnée aux

femmes, dit la voix brève de Madame Norand.

--Je puis faire profiter Mademoiselle d'Effranges de mon petit savoir

en cette matière, si vous le permettez, Madame, proposa Antoinette.

La conversation continua un instant sur ce sujet. Mademoiselle

Bernnier, après avoir été présentée à Mademoiselle Bernardine, avait

accepté de s'asseoir un moment. Tout en causant, son regard sérieux et

scrutateur ne quittait guère le visage d'Isabelle. La jeune fille

parlait très peu et ne se départait pas de son attitude singulièrement

paisible et réservée.

Antoinette prit congé de ses nouvelles connaissances en parlant de

projets de relations suivies avec Isabelle, contre lesquels ne se

récria pas Madame Norand... Isabelle accompagna Mademoiselle Brennier

jusqu'au pont. En lui pressant la main, Antoinette dit avec douceur:

--Je serai à votre disposition lorsque vous voudrez apprendre quelques

notions de médecine... et aussi, ma chère enfant, pour mettre quelque

distraction dans votre existence nécessairement un peu sombre. Au

milieu de la jeunesse, vous reprendrez de l'entrain, de la gaîté, de

fraîches couleurs...

--Mais non, cela ne se doit pas, dit la voix calme d'Isabelle. J'irai

chez vous pour obéir à ma grand'mère, pour apprendre à soigner les

malades... C'est chose utile, cela. Mais m'amuser... oh! non! Ce serait

sans doute la première fois de ma vie. Je dois travailler sans cesse et

m'ennuyer toujours... Qu'est-ce que je dis?... Je ne dois jamais

m'ennuyer, au contraire... Cela est aussi prescrit, fit-elle d'un ton

saccadé, un peu rauque.

La main que tenait Antoinette tremblait légèrement, mais c'était là le

seul signe d'émotion que l'on pût discerner chez Isabelle.

--Ma pauvre enfant! murmura Antoinette avec un[e] indicible pitié, une

intonation profondément douce et caressante.

Elle serra fortement la petite main de la jeune fille et s'éloigna vers

la Verderaye.

Isabelle s'appuya contre un arbre. Ses lèvres tremblaient un peu et son

habituelle impassibilité semblait avoir fléchi un instant devant cette

compassion affectueuse... Mais elle passa brusquement la main sur son

front et revint rapidement vers la maison.

Madame Norand se trouvait encore dans la cour et lui fit signe

d'approcher.

--Cette famille Brennier me paraît extrêmement sérieuse et pratique,

dit-elle avec sa froideur ordinaire. Je puis vous autoriser à la voir

quelquefois, à défaut de vos amies de Paris. Mais souvenez-vous,

Isabelle, que ces relations doivent avoir un but utile et qu'elles

seraient inexorablement suspendues si je remarquais en vous quelque

tendance à la mondanité ou à la rêverie.

Il fallait que les habitants de la Verderaye fussent singulièrement

simples et laborieux pour contenter ainsi la sévérité de Madame

Norand... Et, de fait, son impression s'expliquait aisément. En entrant

inopinément et sans façon dans le jardin, elle avait trouvé Régine et

Henriette occupées à enlever l'herbe des allées. En pénétrant dans le

vestibule à la suite de Régine, elle s'était heurtée à Danielle qui

sortait de la cuisine, les mains pleines de la pâte qu'elle

pétrissait... Et enfin, introduite dans le parloir, elle avait été

accueillie par Antoinette en train de calmer Roberte, le dernier bébé,

pendant que M. Brennier surveillait les exercices d'écriture de Xavier,

un pâle garçonnet de sept ans... Tout s'était réuni pour offrir aux

yeux de Madame Norand l'image d'une famille idéale.

Isabelle s'éloigna dans la direction de la cuisine. Sa démarche

semblait un peu plus vive qu'à l'ordinaire et ses mouvements avaient

moins de langueur tandis qu'elle s'occupait à préparer le dîner. La

vieille Rosalie, qui l'observait du coin de l'oeil, murmura entre ses

dents:

--Qu'a donc notre Demoiselle? Elle semble un peu plus vivante,

aujourd'hui.

Quelques jours plus tard, M. Brennier et ses quatre filles aînées

vinrent rendre leur visite à Maison-Vieille. Les personnages de la

tapisserie durent contempler avec stupeur cette irruption de jeunes et

souriants visages dans la galerie austère où, depuis longtemps, ils

n'avaient eu sous les yeux que la froide et hautaine physionomie de

Madame Norand ou la pâle Isabelle aux mouvements de somnambule... La

maîtresse du logis accueillit ses nouvelles connaissances avec une

certaine amabilité qu'elle ne prodiguait pas indistinctement. Le masque

d'énergie glaciale dont elle s'enveloppait semblait se fondre

légèrement.

Les jeunes filles, réunies au bout de la galerie, causaient

amicalement, ou, pour parler plus exactement, les demoiselles Brennier

faisaient les principaux frais de la conversation. Isabelle, tellement

habituée à la solitude, sortait difficilement de sa réserve habituelle.

Cependant, la douce sympathie d'Antoinette, la gaîté de Danielle et

d'Henriette, le charme inexpliqué de Régine finirent par en triompher

légèrement.

--Vous savez que Michel ne parle plus que de vous? dit Danielle en

riant. Votre vue a fait sur lui une profonde impression et il a fallu

lui promettre votre très prochaine visite pour qu'il se résignât à ne

pas nous accompagner... Pauvre Michel, il est tout désorienté ces

jours-ci.

--Pourquoi donc?

--Son cousin chéri, M. Arlys, a été appelé à Paris pour une affaire

pressante; et nous ne savons quand il pourra revenir. Gabriel adore les

enfants et ceux-ci ne peuvent se passer de lui. Aussi vous comprenez

leur désespoir... Et mon frère Alfred a également rejoint son régiment,

n'ayant obtenu qu'un très bref congé. Nous n'avons pu ainsi les

présenter l'autre jour à Madame votre grand'mère, ce qui a légèrement

contrarié notre bon père. Il est très fier de sa famille et tient

beaucoup à la voir au complet.

--Vous êtes très nombreux, en effet.

--Dix... Cinq du premier mariage de mon père, cinq du second... et tous

gais et bien portants.

--Comment faites-vous? murmura une voix basse et triste.

--Comment nous faisons! dit Danielle en regardant Isabelle avec

surprise. Mais je ne sais pas trop... je n'ai jamais réfléchi à cela.

Je suppose qu'en s'aimant les uns les autres, en s'attachant à remplir

ses devoirs le plus correctement possible, on doit atteindre ce but.

--S'aimer?... Mais quand on ne veut pas?... dit Isabelle en dirigeant

son regard plein d'amertume vers sa grand'mère dont le visage énergique

se détachait, là-bas, sous la lueur assombrie tombant d'une fenêtre.

La main d'Antoinette se posa doucement sur l'épaule de la jeune fille.

--Personne ne peut nous empêcher d'aimer notre prochain, enfant,

dit-elle d'un ton bas et pénétrant. Toutes les puissances du monde,

celle même de l'autorité maternelle, tombent devant cette parole: Vous

aimerez Dieu par-dessus toutes choses, et votre prochain comme

vous-même pour l'amour de Dieu.

--Qui a dit cela? murmura Isabelle.

Les demoiselles Brennier échangèrent un regard navré... La main

d'Antoinette s'appuya plus affectueusement sur l'épaule de Mademoiselle

d'Effranges.

--C'est Dieu... Dieu que vous ne connaissez pas, pauvre chère enfant.

Si vous l'aimiez, comme tout changerait pour vous!

--Mais non... vous vous trompez, Mademoiselle, dit Isabelle en secouant

mélancoliquement la tête. L'amour, quel qu'il soit, ne produit que la

souffrance... Ma grand'mère me l'a dit un jour.

--L'amour humain, souvent... l'amour divin, jamais. La souffrance est

là toujours, mais elle devient un bonheur pour l'âme qui aime son Dieu,

et, à cause de lui, son prochain.

C'était Régine qui prononçait ces paroles d'un ton plein d'une ardeur

contenue. Ses beaux yeux bruns étincelaient d'une expression de joie

céleste... Elle se leva pour répondre à un appel de son père, et le

regard pensif d'Isabelle suivit la belle jeune fille à la taille souple

et remarquablement élégante, aux mouvements pleins d'une grâce exquise.

Il était impossible de rêver un ensemble plus délicatement harmonieux.

--Oui, regardez-la bien, notre belle Régine, murmura la voix un peu

tremblante d'Antoinette. L'année prochaine, vous ne la verrez plus...

ou bien, ce sera sous le grossier costume d'une servante... Cela est

ainsi, reprit-elle en réponse au regard stupéfait d'Isabelle. Au mois

d'avril prochain, elle entrera au noviciat des Petites Soeurs des

pauvres.

--Qu'est-ce que cela? demanda Isabelle.

--Ah! c'est vrai, j'oubliais... Ce sont des religieuses qui recueillent

les vieillards pauvres et se vouent exclusivement à leur service.

Elles-mêmes ont fait voeu de pauvreté absolue et leur oeuvre ne

subsiste que par l'aumône.

--Et... c'est pour toujours?

--Oui, leurs voeux sont moralement irrévocables. Elles renoncent à tout

pour se soumettre à la plus entière obéissance et mener une vie

humiliée, mortifiée, semée de sacrifices.

--Mais ce n'est pas passible!... On ne peut choisir volontairement

cette existence!

--Certes, ce n'est pas le monde qui la choisirait!... On ne peut le

faire que pour Dieu, et c'est le motif qui guide Régine, elle qui a

reçu tous les dons de l'esprit et du corps et qui pourrait prétendre à

un avenir brillant.

... Ce soir-là, en se livrant à un long et fastidieux travail qu'elle

abhorrait, Isabelle s'interrompit tout à coup en se murmurant à

elle-même:

--Je n'aurais pourtant jamais choisi cela... ni d'être assujettie,

privée de tout et sans affection comme je le suis!... Et elle, qui doit

être si heureuse dans sa famille, va tout quitter!... Je ne comprends

pas... non, je ne peux pas le comprendre!... Je voudrais connaître ce

Dieu qui fait accomplir de tels sacrifices avec le sourire aux lèvres.

V

La voix charmeuse de Régine s'élevait dans le silence plein de

recueillement. La jeune fille, assise dans un angle de la terrasse,

lisant la _Vie de sainte Thérèse_... Devant elle, Antoinette, Danielle

et Isabelle travaillaient activement. La physionomie de Mademoiselle

d'Effranges conservait sa même expression très calme, mais son oreille

ne perdait pas une syllabe des mots prononcés par la lectrice. Etait-ce

seulement l'incontestable séduction de ce timbre musical qui la tenait

ainsi attentive?... ou bien son âme fermée éprouvait-elle quelque

curiosité à voir se révéler à elle cette âme de sainte, merveille de

grâce divine?

Des pleurs d'enfant parvinrent tout à coup de la pièce voisine.

Antoinette jeta son ouvrage dans une corbeille et quitta la terrasse...

Régine interrompit sa lecture et posa le volume sur une table à sa

portée.

--Nous continuerons demain, dit-elle en prenant un jupon de grosse

laine évidemment destiné à une pauvresse.

Une expression de regret parut sur le visage d'Isabelle.

--Cela est si beau!... Quel admirable caractère! dit-elle avec un

enthousiasme contenu. Je ne soupçonnais pas que de telles âmes pussent

exister.

--Le christianisme en compte beaucoup, qui, si elles n'ont pas toutes

l'envergure de cette grande sainte, ont été néanmoins dévorées de

l'amour divin... Mais Roberte pleure toujours et cette pauvre

Antoinette va se fatiguer. Je vais la remplacer un peu.

Elle se leva et disparut à son tour dans la salle. Isabelle demeura un

instant songeuse, le regard vaguement fixé sur une allée où

s'ébattaient Xavier et Michel.

--Mademoiselle Antoinette est-elle souffrante?... Elle a l'air très

fatigué aujourd'hui, dit-elle tout à coup en se tournant vers Danielle.

--Oui, elle a fort mal dormi cette nuit à cause de cette vilaine petite

Roberte qui n'a cessé de crier... Antoinette s'obstine à la garder dans

sa chambre au lieu de la confier à l'une de nous. Cela est d'autant

moins raisonnable que sa santé est assez faible après tant de tracas et

de douleurs... Oui, elle a bien souffert, ma pauvre soeur. A la mort de

ma mère, elle avait seize ans et ma soeur Henriette venait d'atteindre

ses dix-huit mois. Antoinette, malgré son immense chagrin--car, plus

encore que nous tous, elle adorait notre mère--prit aussitôt la

direction de la maison, s'occupant des enfants, du ménage et trouvant

encore quelques instants à consacrer à mon père. Vous ne vous doutez

pas des prodiges de vaillance réalisés par cette soeur chérie pour

remplacer près de nous la mère disparue... et bientôt ce fut pis

encore. Notre père--pauvre bon père!--se mit dans l'esprit de se

remarier pour donner à Antoinette une aide et un appui. Hélas! ce fut

un fardeau de plus!... Notre belle-mère, très bonne, était d'un

caractère faible et nonchalant, souffrante souvent, et non seulement

elle ne put jamais s'occuper de nous, mais même près de ses propres

enfants Antoinette demeura la véritable mère de famille... Ma

belle-mère est morte l'année dernière et mon père, très frappé, tomba

malade à son tour. La campagne lui ayant été ordonnée, c'est ainsi que

nous sommes arrivés ici dès le mois de mars... Oui, elle a souffert,

pauvre Antoinette, privée de tout plaisir, vouée volontairement à une

vie de sacrifices. Bien des fois sa main a été sollicitée, mais jamais

elle n'a voulu abandonner sa tâche.

--Et elle est cependant sereine et presque gaie, dit Isabelle comme en

se parlant à elle-même.

Elle demeura pensive, regardant la ligne sombre de la falaise opposée,

tachetée de lichens. Un frêle bouleau, poussé à l'aventure dans une

crevasse du roc, agitait ses branches garnies de feuilles pâles. Sur le

roc sombre, au milieu de cette nature austère et forte, il semblait

étrangement petit, anémié, abandonné, et le vent terrible de la lande

devait bien souvent courber ses rameaux maigres, jusqu'au jour où il

l'entraînerait dans le cours d'eau bouillonnant qui se ferait un jeu du

petit bouleau, le tordrait, le briserait aux aspérités du granit et en

précipiterait les débris dans le gouffre insondable où lui-même allait

se perdre... Etait-ce donc la pensée de ce sort terrible qui mettait

cette expression angoissée dans les yeux bleus d'Isabelle, fixés sur le

jeune arbre?

Un aboiement joyeux résonna soudain de l'autre côté de la maison.

Isabelle sortit de sa rêverie et Danielle, quittant son ouvrage, prêta

l'oreille.

--Ce sont évidemment des amis, l'aboiement de Sélim l'indique, mais je

me demande qui peut venir...

Elle descendit les degrés de la terrasse et s'avança vers l'allée qui

menait à la cour de devant en contournant la maison... Tout à coup,

elle s'élança avec vivacité au-devant de deux personnages qui

apparaissaient. Dans l'un deux, Isabelle reconnut Gabriel Arlys.

L'autre, un peu plus âgé, de haute et forte stature, possédait un beau

visage souriant et sympathique, encadré d'une superbe barbe noire...

Danielle leur tendit la main avec des exclamations de surprise joyeuse.

--Que c'est gentil de revenir si tôt, Gabriel... et avec M. des

Orelles, encore!

--Oui, Mademoiselle, je me suis laissé persuader par cet ensorceleur,

dit en riant le jeune homme à la grande barbe. Cependant, je suis fort

inquiet, car, enfin, j'ai commis là une incorrection très grave...

--Je prends tout sur moi! déclara gaiement Gabriel. Allons, Paul, viens

avouer ta faute à mon oncle et à Antoinette.

Le premier mouvement d'Isabelle avait été de disparaître sans qu'on

s'en aperçût... Cependant lorsque Danielle, M. Arlys et l'étranger

arrivèrent sur la terrasse, ils la trouvèrent là, rangeant

tranquillement son ouvrage. Elle se tenait debout, appuyée contre la

muraille, les traînes d'une clématite entourant sa tête fine. Un charme

grave et mélancolique se dégageait de cette blanche physionomie à

laquelle les grandes fleurs d'un violet sombre formaient une parure

superbe et sévère.

--Mademoiselle Isabelle, je vous présente un de nos anciens et

meilleurs amis, M. Paul des Orelles, dit Danielle d'un ton plein

d'allégresse.

Elle semblait extrêmement satisfaite et ses fraîches couleurs

s'avivaient sous l'empire d'une émotion joyeuse.

--... Monsieur Paul, voici Mademoiselle d'Effranges, notre voisine,

dont Gabriel vous a peut-être parlé.

Elle se tournait vers son cousin d'un air interrogateur. Gabriel

s'était arrêté au bas de la terrasse, contemplant le tableau inattendu

qui charmait sans doute ses instincts d'artiste... Il tressaillit

légèrement et, montant les degrés, s'inclina devant Isabelle dont la

raideur habituelle sembla quelque peu fléchir en lui répondant.

--J'ai en effet raconté à mon ami combien Mademoiselle d'Effranges

possédait de sang-froid et de courage, dit-il en souriant. Nous y

penserons toujours en voyant notre petit Michel, puisque, sans elle,

nous n'aurions plus ce mauvais petit diable... Ne vous êtes-vous pas

ressentie de cette secousse et de votre blessure, Mademoiselle?

Elle leva vers lui son calme regard, où, comme un rayon à travers la

glace, perçait un lueur d'émotion douce.

--Je dois vous dire que je m'en ressens au contraire chaque jour,

dit-elle gravement. Sans cette blessure, je ne serais pas ici, je ne

connaîtrais pas les premières heures douces de ma vie... Et à cause de

cela je puis bénir la minime souffrance ressentie ce jour-là,

murmura-t-elle d'une voix un peu tremblante, tandis que ses grands cils

s'abaissaient, voilant doucement son regard.

--Moi aussi, je la bénis, ma chère petite amie! s'écria Danielle en lui

prenant affectueusement la main. Je suis si heureuse de vous avoir

connue!... Et si nous pouvions vous donner un peu de joie...

--Gabriel!... dit la voix stupéfaite d'Antoinette.

La petite Roberte entre les bras, elle apparaissait sur le seuil du

salon.

--... Et M. des Orelles aussi! ajouta-t-elle d'un ton légèrement

tremblant.

Quelques couleurs montèrent subitement à son teint pâle et une

expression inaccoutumée animait son regard pendant qu'elle tendait la

main aux arrivants en répondant avec gaîté à leurs excuses et à leurs

questions sur sa santé.

Derrière elle arrivaient M. Brennier et Régine, et Isabelle en profita

pour s'éloigner discrètement.

Tout en marchant le long du torrent, elle se répétait que les moments

si doux passés à la Verderaye depuis une quinzaine de jours se feraient

rares désormais. Les Brennier avaient de nouveaux hôtes, et elle,

l'étrangère, n'avait que faire parmi eux... Ces jeunes filles, bonnes

et charitables, l'accueillaient par compassion, mais elle savait

bien--oh! comme elle le sentait!--que nul agrément ne se dégageait de

sa froide et insignifiante personne. Elle ne connaissait rien des

choses de l'esprit, son intelligence s'était atrophiée par la privation

de culture intellectuelle et l'absorption dans les besognes

matérielles, et son coeur était froid... si froid!... Les demoiselles

Brennier n'oseraient imposer trop souvent l'ennui de sa présence à des

hôtes intelligents, car M. Arlys, si bon qu'il parût être, devait

regarder avec une compassion un peu méprisante une pauvre créature

dénuée de tout, telle qu'elle l'était.

Elle avait cru rencontrer sur sa route aride une fraîche oasis où elle

aurait trouvé quelques instants de repos, un peu de lumière pour son

esprit obscurci et de chaleur pour son coeur glacé. Mais, évidemment,

elle s'était bercée d'un rêve... elle venait de comprendre que tout

était fini... ou à peu près. Ils étaient là-bas en famille, gais,

heureux, aimants, et n'auraient qu'un peu de pitié pour la triste

étrangère. Allons, décidément, sa destinée était bien telle que la lui

avait tracée Madame Norand, et elle avait eu tort de se laisser aller

au charme de ces relations...

Elle se le répéta à satiété durant toute la soirée, pendant une partie

de la nuit, et, en entrant le lendemain dans la chambre de Mademoiselle

Bernardine, elle entendit cette exclamation:

--Quelle mine, Isabelle!... Es-tu malade, ma petite?

Elle inclina négativement la tête et s'empressa de remplir son office

près de sa tante pour aller rejoindre le grand panier de linge qui

l'attendait dans la salle à manger. Là, elle put en toute liberté se

plonger dans ses souvenirs--souvenirs de quinze jours, et cependant si

profonds que devant eux s'effaçaient presque les années tristes et

sombres. La remarquable mémoire d'Isabelle lui retraçait fidèlement les

lectures fortes et attachantes faites chaque jour par Régine, les

commentaires élevés et finement spirituels des trois soeurs... puis

encore les actions très simples de cette famille, rehaussées par une

extrême noblesse de sentiments, sa charité inépuisable, ses vertus

aimables...

Et dans l'après-midi Isabelle y pensait encore, lorsqu'en levant la

tête elle aperçut dans la cour Danielle Brennier, toute fraîche et

souriante sous son grand chapeau de promenade. Avec une vivacité

inaccoutumée, Isabelle se leva et s'élança au-devant d'elle.

--Venez-vous avec nous, Mademoiselle Isabelle?... Nous allons à la

fontaine d'Ivernon, sur laquelle Gabriel a composé ce matin des vers

qu'il doit nous dire... Ensuite, très prosaïquement, nous goûterons.

Quelques instants plus tard, Isabelle suivait Danielle jusqu'au petit

pont où attendaient les autres jeunes gens et les enfants. Antoinette

seule manquait, retenue près de son père un peu souffrant... La petite

troupe traversa la châtaigneraie, les champs étalés au pied du village,

et s'engagea dans un vallon vert et humide, traversé d'un mince

ruisseau, filet d'argent entre deux tapis fleuris. Isabelle marchait un

peu en arrière, près de Régine. Toutes deux, silencieuses, semblaient

goûter chacune à leur manière le charme de cette fraîche nature.

Gabriel quitta tout à coup Danielle et Paul des Orelles et vint vers

elle.

--Vous devez me trouver bien impoli et mal élevé, Mesdemoiselles,

dit-il en souriant. Mais figurez-vous que nous nous disputions, mon ami

Paul et moi. Danielle, après avoir essayé de soutenir Paul, a fini par

se ranger de mon côté... Voulez-vous me donner votre avis,

Mesdemoiselles?

--Volontiers, mais énonce le sujet de la discussion, dit Régine en

riant.

--Le voici... Nous parlions d'un personnage de notre connaissance qui

exerce sur sa femme et ses enfants une insupportable tyrannie. Ces

malheureux en sont arrivés à ne plus oser penser librement, par crainte

de ce despote effroyable... A ce propos, Paul prétendait que plusieurs

années de ce système de compression morale tuent irrémédiablement dans

l'âme la plus élevée, la mieux douée, toutes les qualités de l'esprit

et du coeur, la rendant une automate, incapable de sentiments

personnels, n'ayant plus même la notion du bien et du mal...

Isabelle détourna un peu la tête. Sa physionomie s'était légèrement

altérée et ses petites mains tremblaient nerveusement.

--... Moi, je soutiens qu'il demeure toujours quelque chose... comme un

point rouge parmi les cendres. Qu'un souffle vienne, les étincelles

jailliront, la flamme disparue brûlera de nouveau dans cette âme...

Est-ce votre avis, Mademoiselle d'Effranges?

--Je voudrais que vous ayez raison, dit-elle d'un ton bas et tremblant,

sans lever les yeux. Mais si vraiment il en était comme le dit M. des

Orelles... oh! ce serait affreux! murmura-t-elle en frissonnant un peu.

--Mais non!... cela n'est pas! s'écria vivement Régine dont le regard

pénétrant ne quittait pas cette physionomie altérée. Quelle étrange

doctrine professe donc aujourd'hui M. des Orelles!... Il faut que je

lui demande quel cerveau mal équilibré lui a soufflé cela.

Elle marcha plus rapidement pour rejoindre sa soeur et Paul, et

Isabelle continua sa route près de Gabriel. Celui-ci, subitement

pensif, considérait à la dérobée sa jeune compagne dont le beau visage

portait la trace d'une évidente préoccupation.

--Vous verrez que Régine va subitement transformer les idées de Paul,

dit-il tout à coup. Elle possède un art merveilleux pour ramener les

esprits dans le droit chemin. Il est de fait qu'on ne peut

raisonnablement croire à cette impossibilité absolue du réveil d'une

âme, si opprimée, si annihilée qu'elle soit devenue. Du moment où elle

souffre, pense ou pleure--si peu que ce soit--elle vit.

Les grands yeux violets se levèrent subitement vers lui. Cette fois, le

voile protecteur des cils d'or ne les cachait pas, et Gabriel y vit

pour la première fois une émotion intense, faite de crainte et

d'espérance... Pour la première fois, la belle statue vivante semblait

tressaillir sous l'empire d'une puissante vibration intérieure.

--Le croyez-vous vraiment?... Il me semble alors que je ne suis pas

absolument morte. Je ne pleure plus, mais je pense encore un peu, et je

souffre... beaucoup, acheva-t-elle d'un accent indiciblement douloureux.

Elle se tut tout à coup en baisant la tête. Involontairement, elle

venait de faire connaître à cet étranger la plaie sanglante de son

coeur. Devant cet homme loyal et bon, son âme si bien close s'était

inconsciemment ouverte.

Ils continuèrent à marcher en silence. M. Arlys semblait soucieux et

absorbé, et les plaisanteries de Danielle et de Paul qu'ils

rejoignirent près de la fontaine parvinrent difficilement à le dérider.

M. des Orelles déclara sincèrement qu'il avait eu une idée bizarre et

peu chrétienne, ainsi que le lui avait clairement démontré Régine.

--Un terrible philosophe, Mademoiselle Régine... et qui vous pousse

dans vos retranchements, il faut voir cela!... Nos modernes

libres-penseurs n'auraient pas beau jeu s'ils trouvaient pour leur

tenir tête beaucoup de personnes de votre espèce, Mademoiselle... et

aussi de celle de Gabriel. C'est un chrétien convaincu, militant,

redouté et admiré par ses adversaires eux-mêmes.

--Et vous, Monsieur des Orelles?... Vous vous passez modestement sous

silence, mais nous savons que vous tenez un fort bon rang dans l'élite

catholique de Paris! s'écria Danielle en riant.

--Oui... oui, à peu près, grâce à l'exemple de Gabriel. Enfin, surtout

depuis que j'ai abjuré mon erreur, je constate que nous sommes tous ici

des gens bien pensants.

--A part moi, Monsieur, dit la voix lente d'Isabelle. Je suis une

païenne, bien peu à sa place parmi vous.

Les jeunes filles avaient rougi aux paroles intempestives de Paul des

Orelles, et celui-ci, comprenant sa bévue, se mit à tortiller

nerveusement sa barbe.

--Mais, Mademoiselle, bien au contraire... Les âmes privées des

bienfaits de la religion, tant qu'elles sont de bonne foi, sont

toujours accueillies parmi nous, plus heureux...

--Parce que vous espérez leur faire partager un jour vos croyances.

Mais si elles ne veulent pas... si elles ne peuvent pas?...

--Nous les plaignons et prions pour elles, dit la voix émue de Régine.

Mais pendant que nous traitons ces graves sujets, les enfants

s'impatientent... Henriette, ouvre le panier du goûter. Nous nous

mettrons là-bas, sous ce noyer.

Pendant qu'Henriette, aidée des enfants, sortait les provisions, les

jeunes gens demeurèrent près de la fontaine. Un mince filet d'eau

s'échappant d'une fissure du roc, s'égouttant en une gerbe diamantée

sur la mousse d'une vasque naturelle--telle était cette fontaine,

source du petit ruisseau qui glissait à travers le vallon. Des

fleurettes roses penchaient curieusement leurs petites têtes vers

l'onde admirablement pure où se miraient d'élégantes fougères.

Semblables à de minuscules flocons, les dernières fleurs d'aubépine

s'éparpillaient à la surface, bien vite entraînées par le courant

jusque dans le lit du ruisselet qui les roulait entre ses rives

veloutées...

Et le charme simple et frais de la fontaine d'Ivernon était justement

célébré dans les vers dits par Gabriel à la prière de ses cousines...

quelques vers délicats et vibrants qui valurent un concert d'éloges à

leur auteur.

Seule, Isabelle était demeurée à l'écart. Appuyée contre la roche

moussue d'où s'échappait la source, elle demeurait immobile, le regard

perdu dans une vague contemplation... En s'approchant d'elle quelques

instants après, Gabriel vit qu'une expression d'amère tristesse

s'étendait sur sa physionomie.

--Ma pauvre petite poésie vous a-t-elle donc fait fuir, Mademoiselle?

dit-il en affectant la gaîté. Vous en avez sans doute entendu bien

d'autres de plus haute envolée...

Elle tourna vers lui ses grands yeux assombris.

--C'est la première fois que j'entends des vers... Je n'en avais même

jamais lus. Cela est beau... si beau! dit-elle avec un regard soudain

brillant. Et pourtant, j'ai ressenti comme une tristesse... Je crois,

Monsieur, que vous m'avez révélé la poésie, et qu'un nouveau regret,

une plus grande souffrance en sont nés pour moi, puisqu'elle m'est

absolument interdite.

--Quoi, à ce point!... Mais l'homme n'est pas fait pour la prose

seulement! Voyez donc, la terre aride se couvre de fleurs, l'air

s'emplit de parfums, résonne de chants d'oiseaux, et, seule dans la

création, l'âme demeurerait sèche et nue!... Je ne puis le croire, et,

pour ma part, je sens en moi un besoin d'idéal qui m'élève souvent

au-dessus des misères de la terre. Dieu d'abord, puis les nobles et

charmantes choses que sa Providence a semées dans l'esprit humain, dans

la nature, en un mot dans tout ce que nous pensons et voyons... voilà

ce qui fait vibrer et tressaillir l'homme vraiment digne de ce nom. La

prose est une nécessité, la poésie une aide et un soutien, pourvu que

toutes deux aient pour but Dieu seul.

Isabelle l'écoutait avec une ardente attention. A ces derniers mots,

elle secoua mélancoliquement sa belle tête.

--Vous parlez toujours de Dieu... mais je ne Le connais pas, dit-elle

doucement. Pourrait-Il transformer ma vie, éclairer mon pauvre esprit

qui ne sait où trouver sa voie?

--Dieu peut tout, répondit la voix émue de Gabriel. Il peut vous donner

le bonheur, ou, s'Il le juge plus utile, vous laisser la souffrance en

l'adoucissant de son amour... Il peut faire jaillir l'eau de la pierre

et mettre une étoile de consolation dans votre existence.

--Si cela était possible!... murmura pensivement Isabelle.

En son esprit passait l'image sévère de Madame Norand. Elle entendait

sa voix métallique disant: "Isabelle, pas de rêveries!... Nous sommes

nous-mêmes notre force, notre but, et au-dessus il n'y a rien."

Mais voici que cet homme intelligent, au coeur loyal et ardent,

prétendait qu'il n'existait que par Dieu et recevait tout de cette

puissance suprême. Lequel croire?... Et, véritablement, que

pouvait-elle tenter pour connaître la vérité, puisqu'elle avait été

soigneusement désarmée et tenue captive par l'inexorable système de son

aïeule?

Gabriel lisait peut-être ces pensées sur la physionomie de la jeune

fille, car une profonde compassion remplissait le regard qu'il

attachait sur elle... Ils se rapprochèrent du noyer sous lequel

s'asseyait déjà la jeune société. Bientôt, les éclats de rire se

mêlèrent aux voix joyeuses, éveillant les échos du vallon... Isabelle

elle-même eut un sourire--un vrai et joyeux sourire--en écoutant les

amusantes et spirituelles anecdotes contées par Paul des Orelles. Les

inquiétudes relatives à ses rapports avec les Brennier étaient dûment

enterrées.

L'étincelle · 第 12 / 22 题