VI

... Si bien enterrées que la paisible jeune fille de Maison-Vieille se

retrouvait le lendemain dans le jardin de la Verderaye, s'exerçant au

tennis sous la direction de Gabriel.

Isabelle avait été accoutumée aux exercices physiques qui occupaient

une large part dans le programme d'éducation de Madame Norand, mais sa

vie renfermée et monotone depuis deux ans, surtout l'ennui toujours

grandissant en elle avaient alangui ses mouvements et affaibli sa santé

autrefois vigoureuse. Elle se sentit bien vite lasse et, cédant sa

place à Henriette, elle alla s'asseoir près d'Antoinette qui cousait

sur la terrasse en surveillant les ébats de Michel et de Roberte...

Isabelle prit son ouvrage et se mit à tirer distraitement l'aiguille en

s'arrêtant parfois pour regarder les joueurs, au milieu desquels

Gabriel se faisait remarquer par son extrême adresse.

--J'ai dû bien ennuyer M. Arlys, fit observer la jeune fille en

s'adressant à Antoinette. Il est désagréable pour un joueur tel que lui

d'enseigner à une maladroite comme moi.

--Détrompez-vous, ma chère enfant. Le plus grand plaisir de Gabriel est

d'obliger autrui, partout et toujours... C'est une admirable nature,

franche, énergique, et pourtant pleine de douceur. Bien qu'il soit déjà

renommé comme l'un des premiers avocats de Paris, il s'est toujours

montré simple et accueillant envers les plus humbles... Eh bien! tu as

fini de jouer, Henriette?

--Oui, Danielle est un peu fatiguée. Veux-tu me faire réciter,

Antoinette? dit la fillette en présentant un livre à sa soeur.

--Pas maintenant, ma petite, il faut que je termine au plus tôt cet

ouvrage. Mais, tiens, si Mademoiselle Isabelle voulait...

--Oui, c'est cela, Mademoiselle! s'écria gaiement Henriette en mettant

le livre entre les mains de la jeune fille. C'est une scène de

Polyeucte que Gabriel aime beaucoup et qu'il m'a donnée à apprendre.

Elle commença la scène III de l'admirable tragédie chrétienne, ce

dialogue émouvant et superbe entre les deux époux... Mais une vois

masculine vint bientôt lui donner la réplique. Gabriel était arrivé sur

la terrasse, et, debout presque en face d'Isabelle, il prenait le rôle

de Polyeucte. Son accent singulièrement vibrant, sa noble et énergique

stature, la conviction profonde qui était en lui en faisaient un

merveilleux interprète du martyr... Frissonnante d'émotion, retenant

son souffle, Isabelle écoutait de toute son âme...

Seigneur, de vos bontés il faut que je l'obtienne;

Elle a trop de vertus pour n'être pas chrétienne:

Avec trop de mérites il vous plut la former

Pour ne vous pas connaître et ne vous pas aimer...

Le regard d'Isabelle, machinalement levé en cet instant, rencontra les

grands yeux bruns sérieux et profonds qui s'abaissaient sur elle,

tandis que Gabriel prononçait ces paroles d'un ton d'ardente

supplication. Ce regard était empreint d'une indicible douceur, d'une

profonde compassion, et, sans qu'elle pût se l'expliquer, quelque chose

se dilata dans le coeur d'Isabelle... La voix de Gabriel se fit plus

forte, plus chaleureuse dans les répliques suivantes:

. . . . . . . . . . . . . . . . .

Ce Dieu touche les coeurs lorsque moins on y pense.

Ce bienheureux moment n'est pas encore venu;

Il viendra, mais le temps ne m'en est pas connu.

. . . . . . . . . . . . . . . . . .

Je vous aime

Beaucoup moins que mon Dieu, mais bien plus que moi-même.

La scène était finie depuis un long moment qu'Isabelle n'avait pas fait

un mouvement. Elle demeurait sous l'empire de ces phrases vibrantes de

noblesse et de foi... Les demoiselles Brennier et Paul entouraient

Gabriel et le complimentaient sur son talent de diseur. Le jeune avocat

leur répondit d'un air un peu distrait et alla s'asseoir près de la

petite table sur laquelle Régine avait préparé le goûter. Attirant à

lui le petit Michel, il caressa doucement ses belles boucles blondes.

--Polyeucte n'avait pas d'enfant... Qu'aurait-il fait s'il avait

possédé un lutin bien-aimé comme celui-ci? dit M. Brennier qui fumait

son cigare à la porte du parloir.

--Il en aurait fait un petit ange, mon oncle... Oui, plutôt que de

renier son Dieu, je suis persuadé qu'il eût sacrifié son enfant

lui-même.

--Oh! cela est-il possible! murmura Isabelle avec un geste d'horreur.

Ce Dieu, que vous dites si bon, demande-t-il de tels sacrifices?

--Oui, souvent, mais l'âme croyante sait que l'éternité est là pour

compenser infiniment ses souffrances... Dieu est un père, bon

par-dessus tous les pères, croyez-le, Mademoiselle, dit gravement

Gabriel. Eh bien! où vas-tu, Michel?

--Je veux aller avec Belle, dit le petit d'un ton résolu.

Gabriel le lâcha, et Michel s'élança vers Isabelle qui le prit sur ses

genoux et l'embrassa avec tendresse.

--Mademoiselle Isabelle, Michel est fou de vous! s'écria gaiement

Danielle. Il n'a fait, toute la matinée, que demander si Belle

viendrait... N'est-ce pas, Gabriel?

Le jeune homme inclina affirmativement la tête... Il considérait avec

une émotion contenue le tableau charmant formé par la jeune fille et

l'enfant qui se pelotonnait joyeusement contre elle.

--Michel est assez difficile d'ordinaire envers les visages peu connus.

Il faut qu'il ait deviné en vous un grand amour pour les enfants, dit

Antoinette.

--Je ne savais pas les aimer, car je n'en connaissais pas. La vue de

votre joli petit Michel a été pour moi une révélation... Et cependant,

on m'a dit que je devrais aimer mes enfants par devoir, en me gardant

bien de suivre l'entraînement de la tendresse maternelle... que je ne

devrais pas m'y attacher... comme si cela était possible! dit-elle d'un

ton de révolte.

--C'est une chimère! déclara résolument Antoinette. Personne ne peut

vous imposer cela, ma chère enfant. Votre coeur sera plus fort que tous

les raisonnements et tous les systèmes.

--Heureusement! murmura Gabriel.

... Isabelle prit un peu après le chemin du retour. Elle marchait

légèrement et un peu de vie se révélait dans son beau regard. Elle se

sentait jeune, son coeur comprimé se dilatait tandis qu'elle jetait un

regard charmé sur le paysage sévère et superbe... Quelques jours

auparavant, elle voyait cette même nature aussi imposante et elle

demeurait de marbre. Aujourd'hui, elle admirait et comprenait... Et le

morose jardin de Maison-Vieille lui parut plus accueillant, l'antique

demeure moins sombre, la vieille Rose presque supportable.

--Dépêchez-vous donc, Mademoiselle! cria aigrement la cuisinière. Il y

a quelqu'un à dîner... M. Piron, je crois.

En cherchant dans ses souvenirs, Isabelle se rappela le personnage en

question: un homme d'une quarantaine d'années, corpulent, rougeaud et

vulgaire. Possesseur d'importantes propriétés aux environs d'Astinac,

il en parlait sans cesse avec orgueil et ne tarissait pas sur le

chapitre des engrais et de l'élevage. Hors de là, on n'en pouvait

généralement rien tirer.

Jamais repas si bien soigné n'était sorti des mains d'Isabelle. M.

Piron, interrompant un cours d'agriculture que les trois dames

écoutaient distraitement, la complimenta d'un air pénétré et Madame

Norand y ajouta un "C'est très bien Isabelle" qui étonna fortement la

jeune fille... Celle-ci faillit tomber de son haut en s'entendant

ordonner de rester au salon. L'assistance au dîner, si peu cérémonieux

qu'il fût, était déjà chose inusitée... Isabelle s'assit dans un angle

de la grande pièce sombre et se mit à travailler pendant que M. Piron

développait à son hôtesse les avantages d'une nouvelle race de

volatiles. Sa voix rude, à l'accent limousin très prononcé, résonnait

désagréablement dans le salon, mais au bout d'un instant Isabelle ne

l'entendait plus.

C'était l'organe chaud et vibrant de Gabriel qui bruissait à ses

oreilles, c'étaient les paroles superbes de Polyeucte qui revenaient à

son esprit charmé. Elle était demeurée sous leur empire depuis son

retour de la Verderaye, et Madame Norand ne se doutait certes pas que

ce dîner si bien réussi avait été confectionné tandis qu'Isabelle,

pleine d'une vivacité et d'un entrain inaccoutumés, se répétait à voix

basse les vers du grand poète... et parfois aussi les affirmations

pénétrées de foi ardente qui sortaient si souvent des lèvres de M.

Arlys. Il lui semblait alors sentir couler en elle une force nouvelle,

une mystérieuse ardeur qui chassait pour un instant les lourds nuages

de sa vie et l'élevait au-dessus des vulgarités de l'existence...

C'était cette même impression qui la tenait aussi étrangère aux

discours monotones du rustique propriétaire que s'il eût été à cent

lieues de là.

--M. Piron est véritablement un homme plein de sérieux et

d'intelligence, Isabelle, dit Madame Norand d'un ton péremptoire,

tandis que son hôte sortait de Maison-Vieille.

--Certainement, grand'mère, répondit machinalement Isabelle qui

remettait de l'ordre dans le salon.

Elle aurait tout aussi bien déclaré que M. Piron était un modèle de

distinction et d'esprit, car la constatation de sa grand'mère lui était

parvenue à travers un rêve.

Madame Norand était demeurée debout près de la porte, suivant du regard

les allées et venues de sa petite-fille. Au moment où elle passait près

d'elle, sa main ferme, presque dure, se posa sur l'épaule d'Isabelle.

--Avez-vous bien profité des excellents conseils donnés par notre

voisin pour l'élevage des volailles? demanda-t-elle en braquant son

regard perçant sur le blanc visage de la jeune fille. Il sera bon que

vous étudiiez à fond cette question, car certainement vous aurez

bientôt à utiliser ces connaissances. Votre éducation est toute à faire

au sujet des travaux de la campagne... Et, tenez, j'ai trouvé un

excellent moyen. Dès demain, je ferai installer ici une basse-cour dont

vous aurez la charge. Ce sera votre apprentissage de dame de

campagne... Pourquoi me regardez-vous de cet air stupéfait?... Je

suppose que vous ne vous croyez pas destinée à vivre à la ville, car

tel n'est pas mon dessein... Répondez-moi donc, Isabelle! dit-elle,

saisie d'une sorte d'impatience devant le visage impassible qui se

tournait vers elle.

--Je ne sais à quoi je suis destinée, mais j'aime mieux la campagne que

la ville, répondit paisiblement Isabelle sans détourner son regard des

yeux dominateurs qui essayaient de lire en elle.

Une expression satisfaite se répandit sur la physionomie de Madame

Norand. Sa main quitta l'épaule d'Isabelle et elle sortit du salon pour

gagner la galerie. Tout en s'asseyant à sa table de travail, elle

murmura d'un ton de triomphe:

--Je l'ai véritablement bien conduite. Elle est ce que j'ai voulu la

faire... oui, je ne puis en douter. Froide, indifférente, prosaïque...

elle sera heureuse avec lui, car elle ne sait pas souffrir... Si je me

trompais pourtant, et si Marnel avait raison!... Mais non, je sais lire

dans ses yeux, et ils ne m'ont pas trompée. Elle n'a plus de coeur;

plus d'aspirations vers l'idéal... L'idéal! fit-elle avec un ironique

éclat de rire. Quelle chimère!... Les chrétiens l'appellent Dieu...

mais ils sont fous. Il n'y a de véritable que ce qui tombe sous nos

sens, et Isabelle le sait bien, grâce à moi. Elle sera heureuse...

Son regard chargé de défi orgueilleux se leva vers la fenêtre ouverte

qui laissait voir un pan de ciel étoilé.

--... Il n'y a rien... rien plus haut que nous. Nous sommes nous-mêmes

notre vie et pouvons tout par la force de notre volonté.

... Accoudée à une fenêtre du premier étage, une jeune fille songeait

devant la voûte sombre où tremblaient les étoiles... Elle songeait, et

les vers du poète revenaient à ses lèvres:

Elle a trop de vertus pour n'être pas chrétienne:

Avec trop de mérites il vous plut la former

Pour ne vous pas connaître et ne vous pas aimer.

L'étincelle · 第 13 / 22 题