Le soleil frappait la masse bouillonnante du torrent. Sous cette
éclatante lueur, l'eau se moirait de plaques étincelantes, reflétait
des scintillements irisés, les escarpements de granit sombre se
doraient, les pervenches et les myosotis levaient joyeusement leurs
corolles bleues, et les mousses, les humbles mousses plaquées sur le
roc aride et toutes mouillées de rosée, se couvraient d'une royale
parure.
A travers les ramures du grand châtaignier, des filets de lumière
venaient rayer les murs gris de la chapelle gothique et se jouaient sur
la chevelure d'Isabelle, sur ses mains actives occupées à réunir les
diverses pièces d'un corsage. Elle y mettait une extrême application,
et, très évidemment, aucune pensée étrangère ne venait l'en distraire.
Madame Norand pouvait se rassurer... Oui, Isabelle ne songeait vraiment
qu'à ce corsage...
Elle se leva soudainement, laissant tomber les morceaux d'étoffe qui
s'éparpillèrent sur le sol humide... Ses mains se froissèrent l'une
contre l'autre et ses grands yeux se levèrent, empreints d'une angoisse
déchirante. Une flamme de vie et de passion éclairait cet impassible
visage... flamme fugitive, car il reprit instantanément son calme
accoutumé. La jeune fille se rassit et réunit paisiblement les
matériaux de son travail épars autour d'elle. Ce souffle de douleur,
traversant subitement son âme, n'avait laissé aucune trace sur sa
physionomie.
Mais elle s'arrêta encore, prêtant l'oreille à un bruit de voix
enfantines que dominait, par intervalles, un organe masculin
extrêmement vibrant... Et une troupe d'enfant déboucha soudain du
sentier, à la droite d'Isabelle. Il y en avait de tous les âges, depuis
un bébé porté par la grande jeune fille entrevue un jour à travers la
palissade de la Verderaye, jusqu'à une svelte et vive fillette de
quinze ans qui accourait en faisant flotter au vent ses longues nattes
blondes. Cette dernière s'arrêta en apercevant la jeune fille assise
près de la chapelle, ce qui permit aux autres de la rejoindre. Parmi
eux se trouvait le plus âgé des deux jeunes gens rencontrés par
Isabelle quelques jours auparavant. A chacune de ses mains était pendu
un enfant... un délicieux petit garçon de trois ans, aux longues
boucles blondes, et une petite fille un peu plus âgée.
Tous s'arrêtèrent, évidemment surpris et embarrassés... Une ombre de
contradiction s'était étendue sur le visage d'Isabelle. Elle rassembla
les différentes pièces de son ouvrage, les glissa dans un sac et
s'éloigna tranquillement, sans affectation.
Elle alla s'asseoir un peu plus bas, sur une pierre sculptée posée à
l'extrême bord de la falaise. Ces sculptures naïves étaient, disait-on,
l'oeuvre d'un humble pâtre... Un siècle plus tard, une dame
d'Abricourt, coupable de nombreux crimes et accusée de magie, se
précipitait de là dans le torrent pour échapper au bûcher qui
l'attendait immanquablement. Depuis lors une mauvaise renommée, encore
augmentée, par le voisinage de la chapelle hantée, en tenait
superstitieusement éloignés les paysans.
Isabelle s'était remise au travail, sans songer peut-être qu'un brusque
mouvement pouvait la précipiter dans le gouffre écumant. Un large bloc
de granit la cachait aux regards des étrangers dont elle entendait
cependant les voix et les rires joyeux... Les sourcils de la jeune
fille demeuraient froncés et sa physionomie avait pris une expression
singulièrement amère.
Elle eut un tressaillement de stupeur en apercevant tout à coup près
d'elle le petit garçon blond qui la regardait avec une curiosité
timide... Ce bébé avait la plus ravissante petite tête qui se pût
imaginer, et il souriait d'une façon si charmante qu'Isabelle demeura à
le contempler. Quelque chose d'attendri, de très doux, avait soudain
illuminé sa pâle et grave physionomie.
L'enfant se détourna tout à coup et se rapprocha du bord de la
falaise... Un frémissement de crainte agita Isabelle, et,
involontairement, ces mots s'échappèrent de ses lèvres tremblantes:
--N'allez pas là, mon mignon, vous pourriez tomber.
Le petit tourna vers elle ses grands yeux bleus.
--Je veux la fleur! dit-il d'un ton volontaire.
Et, avant qu'Isabelle eût pu faire un mouvement, il se penchait pour
cueillir une jonquille dont la corolle jaune s'épanouissait au revers
de la falaise. Mais son petit bras était trop court... Isabelle se leva
vivement, bien que ses jambes fussent fléchissantes de terreur, et
s'élança vers lui. Sa main le saisit brusquement par sa petite robe, au
moment où il allait glisser dans l'abîme...
Mais l'étoffe, un peu mûre sans doute, céda subitement. Dominant une
épouvantable angoisse, Isabelle réussit à saisir le bras de l'enfant,
au risque de choir avec lui dans le gouffre, mais son mouvement avait
été si brusque qu'elle alla tomber en arrière, tenant le bébé pressé
contre elle. Sa tête heurta un objet dur, elle ressentit une vive
douleur... puis elle perdit la notion de ce qui l'entourait.
En revenant à elle, Isabelle vit toute la tribu enfantine, surprise et
effrayée, rangée en cercle autour d'elle... Un peu plus loin, les
grands yeux bruns qu'elle avait aperçus un jour la regardaient avec
émotion, et, tout près d'elle, la fillette aux longues nattes,
agenouillée, lui présentait un flacon de sels.
--Elle ouvre les yeux, Danielle! dit-elle joyeusement. Respirez encore
un peu ceci, Mademoiselle, pour vous remettre tout à fait.
Isabelle obéit docilement... En reprenant complètement ses sens, elle
s'aperçut que sa tête était soutenue par la grande jeune fille dont le
visage inquiet et très ému se penchait vers elle. Instinctivement,
Isabelle sourit pour la rassurer et essaya de se soulever... Mais une
douleur derrière la tête l'arrêta net.
--Qu'ai-je donc? demanda-t-elle avec surprise.
--Une petite blessure sans aucune gravité. Vous êtes tombée sur une
pierre très aiguë, expliqua la jeune fille. Nous avons bandé
sommairement cette plaie, mais, si vous le voulez bien, nous allons
rentrer pour vous confier aux soins de ma soeur aînée, qui fera les
choses dans toutes les règles, et vous donnera un cordial dont vous
avez besoin... Je suis Danielle Brennier, la seconde fille du nouveau
propriétaire de la Verderaye. Voici ma soeur cadette, Henriette... mon
cousin, M. Arlys, avocat au barreau de Paris... C'est à vous que nous
devons la vie de notre petit Michel et nous ne l'oublierons jamais,
ajouta-t-elle d'une voix tremblante d'émotion. Sans vous... ô ciel!
Elle s'interrompit en frissonnant, et la même angoisse rétrospective
altéra subitement la noble et énergique physionomie de M. Arlys.
--Vous êtes une vaillante personne, dit-il d'une voix chaude et
profonde. Bien peu auraient eu votre sang-froid et votre parfait oubli
de vous-même, Mademoiselle.
Elle ferma à demi les yeux avec un geste de lassitude. Ainsi étendue,
son blanc visage sans expression entouré des flots de sa chevelure
argentée, dénouée par sa chute, elle semblait une jeune morte, d'une
beauté glacée.
--Qu'est-ce que la vie?... Vaut-elle la peine que je fasse un pas pour
la conserver? murmura-t-elle à voix basse avec un accent de paisible
désespérance.
Danielle et son cousin tressaillirent douloureusement, et leur regard
compatissant se posa sur le beau visage si étrangement calme.
--Notre vie ne nous appartient pas, et nous avons le devoir de la
conserver autant que nous le pouvons, dit gravement le jeune avocat.
Mais, Michel, tu n'as pas remercié Mademoiselle.
Il se tournait vers l'enfant qui demeurait assis sur l'herbe, ses beaux
yeux fixés sur Isabelle. Le petit était fort paisible, et, très
évidemment, ne s'était pas ému du danger couru par lui... Mais en
voyant M. Arlys se pencher vers lui en lui tendant la main, il se leva
et le suivit sans hésiter près de la jeune fille. Les belles prunelles
violettes d'Isabelle l'enveloppèrent d'un regard attendri.
--Dis merci à Mademoiselle et demande-lui la permission de l'embrasser,
ordonna doucement Danielle.
Deux petits bras se nouèrent aussitôt autour du cou d'Isabelle et le
charmant visage de Michel se trouva près des lèvres de la jeune fille,
qui s'y posèrent tendrement. Une claire petite voix criait en même
temps un "merci" retentissant--relativement à la taille de Michel.
--Qu'il est gentil! murmura Isabelle dont la pâle physionomie s'était
soudainement éclairée.
--Oui, quand il ne désobéit pas, comme tout à l'heure, dit M. Arlys en
enlevant Michel entre ses bras. Mais ne partons-nous pas, Danielle?
L'émotion de sa chute, sa blessure, jointes à son habituel état de
langueur, rendaient Isabelle faible et brisée. Pour un instant, le
corps avait raison de l'énergie indomptable--et insoupçonnée--de cette
âme de jeune fille... car, en un autre temps, elle n'eût jamais accepté
de se rendre dans une maison étrangère sans l'autorisation de Madame
Norand... Et voici que maintenant, sans avoir eu la pensée de résister,
elle se trouvait appuyée au bras de M. Arlys qui la soutenait
fortement. A sa gauche marchait Danielle, portant le dernier bébé;
devant couraient Henriette et les enfants, envoyés pour prévenir à la
Verderaye.
Isabelle entra dans cette demeure étrangère par la porte familiale--une
étroite petite porte pratiquée dans la palissade, sur le sentier du
torrent. Dans le jardin, le monsieur aux cheveux gris, entrevu un matin
sur la terrasse, s'avançait en compagnie d'une jeune personne grande et
forte comme Danielle... Et, en la voyant approcher, Isabelle constata
qu'elle lui ressemblait également de visage. Elle avait les mêmes
traits un peu forts, les mêmes beaux yeux noirs, rayonnants de bonté et
de franchise, et aussi une épaisse chevelure châtain foncé. Mais
Danielle possédait de fraîches couleurs, annonçant une santé
vigoureuse, elle semblait vive et gaie, et quelques noeuds mauves
éclaircissaient sa simple robe de laine grise... La jeune personne qui
s'avançait avait des noeuds noirs, un visage pâle, déjà marqué de
quelques rides, et une gravité mélancolique dans son beau regard
pénétrant.
--Mon père... Antoinette, ma soeur aînée, dit la voix claire de
Danielle.
Isabelle se vit entourée, remerciée avec effusion. Un peu étourdie,
elle souriait doucement, assez surprise, sans doute, de se voir comptée
pour quelque chose... Antoinette la conduisit dans un grand parloir
clair et très simple où elle se mit à panser la blessure avec dextérité.
--Quelques soins, et il n'y paraîtra bientôt plus, déclara-t-elle.
Danielle, le cordial, s'il te plaît.
Après avoir bu, Isabelle se leva, en disant qu'elle ne pouvait demeurer
plus longtemps. Sa grand'mère serait mécontente... Elle n'osa dire
inquiète.
--Je vais vous accompagner, si vous le permettez, proposa Antoinette.
Vous êtes un peu ébranlée par cette secousse et le chemin est dangereux.
Isabelle n'osa refuser, mais elle se demanda avec un peu d'angoisse
quel serait l'accueil de sa grand'mère... Elle suivit Antoinette dans
le vestibule, où un groupe entourait Michel, tandis que Danielle
faisait le récit de l'évènement à deux nouveaux arrivés: le jeune homme
blond qu'Isabelle avait rencontré avec M. Arlys, et une jeune fille
extrêmement jolie, dont les yeux bruns doux et singulièrement lumineux
enveloppèrent Isabelle d'un sympathique regard.
--Encore une présentation à faire! s'écria gaiement Antoinette. Ma
soeur Régine, la cadette de Danielle, et mon frère Alfred,
sous-lieutenant d'infanterie.
--Et tous deux vous remercient sincèrement, Mademoiselle, dit Régine en
lui tendant la main.
Elle possédait une voix charmante, très musicale, dont la séduction
était encore augmentée en cet instant par une émotion très vive.
--Oh! je vous en prie, pas de remerciements!... Je suis trop heureuse
d'avoir évité un sort si affreux à ce pauvre petit! dit Isabelle avec
une chaleur qui la surprit sans doute elle-même, car une très légère
rougeur envahit son teint blanc.
Elle serra les mains qui lui étaient tendues et suivit Antoinette qui
avait décroché un chapeau de jardin et l'assujettissait sur sa tête...
Sur la terrasse, M. Arlys se promenait, les bras croisés. Il s'arrêta
en apercevant sa cousine et la jeune étrangère, dont la tête était
entourée d'un châle de dentelle appartenant à Danielle.
--As-tu bien mis Mademoiselle d'Effranges au courant des soins à donner
à sa blessure? dit-il avec un demi-sourire, en s'adressant à
Antoinette. Il faut que vous sachiez, Mademoiselle, que ma cousine est
le médecin préféré de sa famille, et aussi des pauvres.
--C'est cela, fais de moi une doctoresse, dit Antoinette.
Un sourire éclairait son visage sérieux, lui donnant un attrait
particulier, une apparence plus jeune... car elle devait avoir atteint,
sinon dépassé la trentaine.
--Nous accompagnes-tu, Gabriel?
Il s'inclina en signe d'assentiment et prit son chapeau déposé sur une
table... Ils marchèrent d'abord en silence, le long du torrent
grondeur. Isabelle, un peu lasse, avançait lentement.
--Etes-vous déjà venue plusieurs fois dans ce pays? demanda Antoinette
à sa jeune compagne.
--Oui, deux fois déjà. Nous quittons Paris au mois de mai pour ne
rentrer qu'en novembre.
--Ah! vous êtes de Paris! Nous aussi... Et ne regrettez-vous pas de le
quitter?
--Non, pas du tout... J'aime mieux la campagne... quoique, après tout...
Elle eut un geste de profonde indifférence, tandis qu'une indicible
mélancolie s'étendait sur son beau visage.
--... L'un ou l'autre, au fond, cela revient au même pour moi,
reprit-elle d'une voix paisible. Seulement, ici, j'ai au moins le
spectacle de la nature si belle, si sauvage et si douce à la fois,
tandis qu'à Paris... rien, rien que l'ennui perpétuel, accablant!
murmura-t-elle d'un ton morne.
--L'ennui!... Comment cela peut-il se faire? s'écria Antoinette avec
une intense surprise. Ne pouvez-vous rien pour vous distraire?
--Non, cela ne m'est pas permis, répondit-elle brièvement.
Elle rencontra tout à coup le regard profond de Gabriel Arlys, empreint
en cet instant d'une sympathique compassion, et le pli amer de sa
bouche se détendit un peu.
--Je vous étonne, Monsieur? dit-elle tranquillement. Vous ne connaissez
peut-être pas l'ennui?
--Si, parfois, Mademoiselle. Il y a des heures sombres, des événements
décourageants, ou d'étranges lubies de notre pauvre cervelle... Mais
cela passe, bien vite même, si nous savons demeurer unis à Dieu et
implorer son secours.
--Dieu?... murmura pensivement Isabelle. J'en ai entendu parler, mais
je ne le connais pas.
Un léger cri de stupéfaction douloureuse échappa à Antoinette, tandis
que dans les yeux bruns de Gabriel la pitié se faisait plus intense et
plus triste.
--Oh! ma pauvre enfant!... Je ne m'étonne plus si vous succombez sous
le fardeau! dit la voix émue d'Antoinette. Ainsi, vous n'avez reçu
aucune éducation chrétienne?... vous n'avez pas été baptisée?
--Je ne crois pas... je n'en sais rien... Mais cela empêcherait-il ma
vie d'être triste et si longue... si longue!
--Certes!... Tout ce que nous faisons pour Dieu est doux et agréable,
quelque pénible que soit la chose en elle-même.
--Et vous pouvez en croire Antoinette, Mademoiselle, dit gravement
Gabriel, car elle a souffert, et beaucoup souffert. Cependant, elle ne
se plaint pas...
Ils avaient atteint le petit pont de Maison-Vieille, et Antoinette
refusa d'aller plus loin, prétextant sa toilette de maison.
--Nous viendrons un autre jour, un peu plus en cérémonie, pour nouer
connaissance avec Madame Norand, si elle le permet... Au revoir donc,
et soignez bien votre blessure.
Elle lui serra chaleureusement la main, Gabriel s'inclina profondément
et ils s'éloignèrent... Après avoir traversé le pont, Isabelle s'adossa
à un arbre et les regarda jusqu'à ce qu'ils eussent disparu dans le
jardin de la Verderaye... Un profond soupir souleva sa poitrine et, à
pas très lents, elle se dirigea, à travers le jardin inculte, vers la
sombre maison... Oh! oui, combien sombre et austère, surtout en venant
de la Verderaye, gaie, animée, hospitalière!
Dans la cour, Madame Norand donnait des instructions à Rosalie.
Isabelle, d'un mouvement résolu, vint se placer en face de sa
grand'mère qui recula avec une légère exclamation.
--Que vous est-il arrivé, Isabelle? dit-elle d'un ton où se pouvait
discerner un peu d'inquiétude.
En quelques mots brefs, la jeune fille la mit au courant de ce qui
s'était passé... Un grand pli de mécontentement se forma sur le front
de Madame Norand, et son regard scrutateur se plongea dans les yeux
impénétrables de sa petite-fille.
--Peut-être auriez-vous pu éviter cela, Isabelle, dit-elle d'un ton
glacial. Vous connaissez mes idées relativement aux relations que vous
devez avoir, et il me déplaît extrêmement que vous ayez ainsi fait
connaissance avec ces inconnus, trop voisins, beaucoup trop voisins...
Enfin, j'irai demain les remercier de leurs soins. Si ces jeunes
personnes sont simples et sérieuses, peut-être vous permettrai-je de
les voir de loin en loin... Sinon, tout se bornera là. Mettez-vous bien
cela en tête, Isabelle.
Une expression inquiète et soucieuse se lisait dans les yeux d'Isabelle
tandis qu'elle montait à sa chambre. Elle connaissait assez le
rigorisme de sa grand'mère pour craindre un jugement défavorable sur
les demoiselles Brennier. Certes, elles semblaient extrêmement simples,
laborieuses, femmes d'intérieur parfaites... et pourtant, combien elles
étaient différentes des insignifiantes créatures que Madame Norand
avait voulu lui imposer comme amies!... Ses amies, ces pauvres têtes
creuses, poupées dressées au rôle de femmes de ménage, comme d'autres
le sont à celui de mondaines... ces jeunes filles niaises ou fausses,
sans coeur et sans esprit!... Jamais elle ne les avait acceptées comme
telles, et si elle les voyait parfois, c'était pour obéir à la volonté
tyrannique de sa grand'mère. Mais à la Verderaye...
Et, tout en ourlant consciencieusement une pile de serviettes, Isabelle
revit défiler devant elle les figures entrevues tout à l'heure, les
jolis enfants si gais, le père au regard indulgent et doux, la
charmante Régine aux grands yeux purs, Danielle et Alfred, qui
semblaient la gaîté de la famille, la grave Antoinette, si bonne, M.
Arlys, dont il lui semblait encore sentir sur elle le regard ému et
triste... Ces gens-là ne souffraient-ils pas comme les autres... comme
elle?
Mais si, un passé d'épreuves se lisait sur le visage flétri avant l'âge
d'Antoinette Brennier, sur le front de Gabriel, traversé de quelques
rides précoces. Alors, pourquoi n'étaient-ils pas, comme elle, las,
anéantis, désespérés?... Ils possédaient donc quelque chose qu'elle
n'avait pas, ils se trouvaient soutenus par une force inconnue d'elle?
Et, les récentes paroles de M. Arlys lui revenant à l'esprit, elle
murmura:
--Dieu?... Peut-être?...