II

L'aube blafarde jetait sur la terre endormie une vague lueur. Du ciel

bas et gris, chargé de pluie, tombait, avec une intense tristesse, ce

froid particulier des commencements de jour qui pénètre l'âme autant

que le corps. Un frissonnement semblait agiter les arbres, les

bruyères, les fleurettes sauvages penchées au bord du torrent dont la

masse d'eau grise striée d'écume glissait entre les falaises avec un

grondement sourd.

Et ce frisson faisait également frémir les épaules d'Isabelle penchée à

la fenêtre de sa chambre. Malgré le châle dont elle s'enveloppait, elle

ressentait la morsure de cet air humide et glacé, mais elle n'en

demeurait pas moins immobile, regardant vaguement le bois de

châtaigniers qui couronnait la falaise opposée.

Une impression de paix austère se dégageait de ces frondaisons sombres,

de ce sous-bois encore endormi et enténébré... Vers la gauche, à la

limite de cette châtaigneraie, et sur le bord même du torrent dont il

n'était séparé que par un étroit sentier et une palissade enlierrée,

s'étendait un jardin orné de pelouses et de corbeilles éclatantes.

Au-delà s'élevait une grande maison grisâtre, enguirlandée et fleurie,

toute close encore à cette heure... Une échancrure de la falaise,

surmontée d'un pont pittoresque, séparait cette propriété des premières

maisons du village, perchées sur un promontoire rocheux. Là, quelques

silhouettes se mouvaient et le chant du coq, vibrant et altier, le

profond beuglement des grands boeufs sortant de l'étable, l'aboiement

d'un chien rompaient le silence recueilli du jour levant.

Le regard d'Isabelle s'était un instant dirigé de ce côté, mais il

revenait involontairement vers la maison grise, d'apparence très

pittoresque et très accueillante sous son revêtement de verdure et de

fleurs... La jeune fille s'arracha enfin à sa contemplation et, fermant

la fenêtre, descendit rapidement le vieil escalier de pierre construit

en spirale. Au bas s'étendait un vestibule haut et sombre, aux murs de

granit grisâtre à peine ornés de quelques trophées de chasse. Isabelle

tourna avec l'effort l'énorme clef de la porte d'entrée... Le lourd

battant clouté d'acier grinça douloureusement et s'ouvrit pour livrer

passage à la jeune fille.

Elle se trouva dans l'étroit sentier sur lequel donnait la façade de la

maison qu'elle venait de quitter--Maison-Vieille, comme on l'appelait

dans le pays. Cette séculaire demeure avait été durant de longues

années le patrimoine des cadets de la famille d'Abricourt, dont le

château s'élevait à huit kilomètres au-delà. Leur écusson surmontait

toujours la porte en ogive et les fenêtres à meneaux en croix, mais le

dernier des d'Abricourt avait depuis longtemps disparu. De mains en

mains, Maison-Vieille était devenue la propriété de Madame Norand... La

célèbre femme de lettres y passait régulièrement ses étés et semblait

avoir une prédilection particulière pour ce coin de la sauvage Corrèze,

et pour cette demeure sévère placée au bord du torrent, dans la grave

solitude des landes. Astinac, le village situé sur l'autre rive, la

voyait rarement; elle y était ainsi peu connue et presque crainte des

paysans, très intimidés par son aspect altier.

Isabelle s'enveloppa plus étroitement de son châle et s'engagea dans le

sentier. A sa gauche s'étendait la lande semée de bruyères et de blocs

de granit, dévalant en pente douce jusqu'aux châtaigneraies traversées

de ruisseaux gazouilleurs, jusqu'aux prairies d'un vert délicieusement

frais... Au-delà, des vallons s'ouvraient entre les escarpements

granitiques en partie boisés, et traversés de filets d'eau bondissant

en cascatelles à travers les roches pour venir former les ruisseaux de

la vallée et s'unir enfin au torrent. Ces escarpements formaient le

premier plan des monts dont la silhouette s'estompait dans la brume.

Mais la lumière grise de cette aube maussade couvrait toutes choses

d'un sombre voile et Isabelle, saisie sans doute par la mélancolie

ambiante, hâta le pas le long du sentier. Le torrent coulant à sa

droite, à une certaine distance, l'accompagnait de son murmure sourd,

auquel se mêlaient maintenant les bruits confus du village qui

s'éveillait tout entier... Elle prit un sentier transversal tracé au

milieu des bruyères et gagna le bord de la falaise qui s'élevait

maintenant d'une manière fort sensible. Un hêtre rabougri ou un

châtaignier naissant sortaient çà et là du sol couvert d'une herbe

courte, mouillée de rosée.

La jeune fille atteignit un promontoire rocheux où un arbre solide

avait trouvé moyen de prendre racine. Son feuillage superbe et sombre

abritait une chapelle, charmant édifice en ruines que le lierre

envahissait à son gré. Quelques débris d'admirables vitraux demeuraient

encore dans les étroites fenêtres, par lesquelles entraient librement

les oiseaux, seuls hôtes du petit sanctuaire.

Isabelle s'assit contre le portail en ogive, le long duquel grimpaient

audacieusement les liserons rosés. Au pied du promontoire le torrent,

un instant resserré, bouillonnait et s'épandait, tout frissonnant, pour

former un peu après une cascade, blanc remous d'écume dont le

grondement emplissait l'air.

Les embruns arrivaient jusqu'à Isabelle, mais elle ne semblait pas s'en

apercevoir. Dans une contemplation recueillie, elle ne quittait pas du

regard la masse liquide et écumante et la falaise escarpée aux flancs

couverts de lichens, de mousses finement nuancées et de délicats

myosotis sauvages... Parfois, ce regard se perdait dans le lointain, où

le torrent coulait entre des rives rocheuses et élevées sur lesquelles

se succédaient les landes arides, les châtaigneraies, les champs

verdoyants.

Pendant les deux étés précédents--les premiers qu'Isabelle eût passés

à Astinac--la chapelle de Saint-Pierre du Torrent avait vu fréquemment

s'asseoir à l'ombre de ses murailles branlantes la pâle jeune fille de

Maison-Vieille. Ce petit coin charmant était toujours désert. Les

villageois prétendaient que le spectre d'un ermite, longtemps habitant

de ces lieux et ayant ensuite renié son Dieu, apparaissait fréquemment,

et nul ne se souciait d'en faire l'expérience... Mais Isabelle ne

craignait sans doute aucunement les apparitions d'outre-tombe, car le

sanctuaire gothique était demeuré le but préféré de ses solitaires

promenades. Elle y restait parfois une heure, telle qu'elle était en

cet instant, les mains croisées, le regard vague et mélancolique. A

quoi songeait-elle ainsi?... Et, au fait, y avait-il même quelque

pensée dans cette tête si délicatement modelée, derrière ces grands

yeux violets que voilaient souvent complètement de longs cils dorés?...

Il était permis d'en douter en constatant l'absence de la moindre

émotion sur cette physionomie de jeune fille.

Un son de cloche vibra soudain dans l'air, premier tintement de

l'Angélus jeté du clocher de la vieille église d'Astinac. Isabelle se

leva et secoua sa jupe mouillée de rosée... Tandis qu'elle rajustait le

châle autour d'elle, son regard effleurait machinalement le sol, et, se

baissant tout à coup, elle ramassa un objet gisant dans l'herbe.

C'était un sac à ouvrage en soie ancienne brochée, coquettement garni

de rubans de moire rouge... La jeune fille le laissa retomber à terre.

Un pli s'était formé sur son front, sans doute à la pensée que des

étrangers avaient profané sa chère retraite.

Elle reprit le sentier parcouru tout à l'heure, mais, arrivée en face

du village, elle traversa le pont qui reliait les deux rives. Quelques

bonjours de paysannes l'accueillirent, et, tout en y répondant

brièvement, elle continua à suivre le bord du torrent, étroit sentier

longeant d'abord le village, puis le jardin de la maison grise au

revêtement de verdure...

Elle s'était animée maintenant, la grande vieille maison, et par les

fenêtres ouvertes arrivaient des cris d'enfant, des murmures de voix

joyeuses, le son d'un piano. A travers la palissade, Isabelle put

discerner une grande et forte jeune fille, simplement vêtue, qui

sarclait une corbeille abondamment garnie de pensées. Sur la terrasse

tenant toute la longueur de la maison, un homme d'un certain âge se

promenait en fumant, s'interrompant parfois pour adresser une

observation à des personnes invisibles à l'intérieur.

La palissade dépassée, la jeune fille longea la châtaigneraie dont une

partie faisait face à Maison-Vieille. Devant elle, Isabelle voyait

venir deux étrangers--deux jeunes gens vêtus de légers costumes de

toile grise, sans prétention, mais conservant néanmoins sous cette très

simple tenue une distinction extrême. Le plus âgé, qui ne devait pas

avoir dépassé la trentaine, possédait une très haute taille, mince et

souple, et une tête énergique et vigoureuse, aux traits irréguliers.

Son compagnon, plus jeune et plus petit, aussi blond qu'il était brun,

avait un frais et joyeux visage orné d'une superbe moustache légèrement

fauve.

Isabelle n'était plus qu'à quelques pas de ces inconnus lorsqu'elle

leva vers eux son regard distrait et indifférent. Deux grands yeux

bruns, profonds et étrangement pénétrants, se posèrent sur elle

l'espace d'une seconde... Les étrangers se rangèrent le long du sentier

en soulevant leur chapeau, et Isabelle passa avec une brève inclination

de tête.

Elle traversa le petit pont pittoresquement enguirlandé qui donnait

directement dans le jardin de Maison-Vieille... un étrange jardin au

sol bossué, parsemé d'éminences, de blocs granitiques, de racines

d'arbres semblables à de longs serpents. D'étroits petits sentiers

zigzaguaient à travers les herbes folles, les plantes sauvages et les

fraisiers en fleurs, parmi les arbres capricieusement dispersés dans

cet enclos, et les rares planches de légumes éparses çà et là

affectaient elles-mêmes des formes bizarres et tourmentées.

Sous le couvert des arbres touffus, le jour demeurait assombri, et une

fraîcheur extrême régnait dans le jardin sauvage et triste à peine

animé de quelques chants d'oiseaux... La cour au pavé moussu qui

s'étendait devant la maison, le puits sculpté dont la margelle

s'effondrait lamentablement, la façade noire et lézardée, tigrée de

lichens, les étroites fenêtres à petits carreaux verdâtres donnaient

l'impression de quelque chose de très lointain et d'étrangement

archaïque... impression que ne démentait pas l'apparition, sur le seuil

de la cuisine, d'une servante maigre et ridée dont la sévère visage

s'encadrait d'une cornette monacale.

--Suis-je en retard, Rosalie? demanda Isabelle tout en passant devant

la vieille femme qui s'était reculée.

--Je ne crois pas, Mademoiselle...

--Mais si... mais si... cinq minutes de retard! dit la voix maussade de

Rose.

La cuisinière déjeunait tranquillement, assise à une énorme table de

chêne bruni, bien assortie aux dimensions superbes de cette antique

cuisine.

--Non, trois minutes seulement, déclara Martin qui lui faisait face.

Madame ne s'en sera même pas aperçue.

--Ah! vous croyez ça!... Madame s'aperçoit de tout, ce n'est pas à moi

à vous l'apprendre, Martin. Aussi vous n'avez qu'à vous dépêcher,

Mademoiselle, si vous ne voulez pas attraper un bon sermon... Après

tout, c'est assez mérité quand on va se promener à pareille heure.

Le ton était impoli et désagréable, selon la trop fréquente habitude de

Rose... Les beaux sourcils d'Isabelle se froncèrent brusquement, mais

elle ne prononça pas une parole et continua à préparer sur un plateau

le déjeuner matinal de Madame Norand. En se dirigeant vers la porte,

elle s'arrêta près de Rosalie qui rangeait des assiettes dans le

vaisselier.

--La Verderaye est-elle donc habitée? demanda-t-elle de sa voix

paisible et indifférente.

--Oui, Mademoiselle, depuis un mois. Elle a été achetée par un monsieur

de Paris... M. Brennier, je crois. Il était malade là-bas et les

médecins lui ont conseillé l'air de la campagne. Alors il est venu

ici... Il y a beaucoup d'enfants.

Elle se tut et se remit à sa besogne. Tant de paroles à la suite

étaient rarement sorties de cette bouche taciturne et Rosalie jugeait

sa jeune maîtresse suffisamment renseignée.

Isabelle traversa le sombre vestibule et entra dans une petite galerie

éclairée par trois fenêtres longues et étroites, aux vitraux sertis de

plomb. Dans l'embrasure profonde de l'une d'elles était posé le bureau

devant lequel Madame Norand se tenait assise... La robe de chambre en

flanelle violet évêque qui enveloppait son corps robuste, accentuait

encore son ordinaire apparence de majesté sévère. Dans cette galerie

décorée d'antiques tapisseries et de quelques meubles du plus pur style

gothique, éclairée par le jour assombri tombant des vitraux, elle

semblait une altière et intrépide châtelaine des temps passés.

Sans cesser d'écrire, elle répondit brièvement au froid et correct

bonjour d'Isabelle... La jeune fille se mit à préparer le café sur une

petite table voisine, ainsi qu'elle le faisait chaque matin; mais,

tandis qu'elle demeurait immobile devant l'appareil en attendant

l'ébullition de l'eau, aucune parole ne s'échangea entre l'aïeule et sa

petite-fille. Isabelle fixait du regard un point de la tapisserie qui

lui faisait face. Il y avait là une jeune châtelaine et un seigneur de

fière mine agenouillés devant un vénérable évêque à la longue barbe.

Celui-ci les bénissait, tandis qu'au-dessus de leurs têtes pleuvaient

des fleurs lancées par un vol d'anges aux blanches ailes... Ces

personnages aux formes archaïques et aux nuances passées étaient bien

connus de la jeune fille qui s'était toujours placée à cet endroit pour

remplir chaque matin son office, mais elle n'en continuait pas moins à

les regarder avec une attention soutenue. Peut-être y trouvait-elle une

fugitive révélation de quelque chose d'inconnu, de très différent de ce

qui avait été sa vie jusqu'ici. La pâle et mélancolique Isabelle se

demandait sans doute quel sentiment animait la gracieuse châtelaine

dont le fin visage, extasié, se levait vers l'évêque, tandis que sa

main s'unissait à celle du jeune seigneur, son époux.

Le brun et odorant liquide était prêt, tout fumant dans une tasse de

Saxe, près des rôties beurrées et d'une coupe remplie de petites

fraises au parfum délicieux... Isabelle, emportant l'appareil à café,

se dirigea vers la porte... mais une voix impérieuse l'arrêta

soudainement sur le seuil.

--Vous étiez en retard... A quoi cela tient-il, Isabelle? demanda

Madame Norand en se retournant légèrement.

--J'étais allée jusqu'à la chapelle... Je croyais être rentrée à temps,

dit brièvement la jeune fille, sans se départir de son calme.

--Vous croyiez?... Cela ne suffit pas, et vous savez que je tiens

essentiellement à l'exactitude. Désormais, je vous défends de sortir à

cette heure, qui est celle du travail.

Elle indiqua d'un geste à la jeune fille qu'elle pouvait s'éloigner,

puis, se ravisant, elle dit en posant sur elle son regard froid et

scrutateur:

--Et qu'avez-vous fait à Saint-Pierre?... Vous êtes-vous souvenue de ma

défense de l'année dernière?

--Non, grand'mère.

Les yeux d'Isabelle, pleins d'un calme étrange, ne se baissaient pas

devant le regard sévère qui semblait vouloir plonger jusqu'au fond de

son être.

--Non!... Vous avez recommencé à devenir inactive, rêveuse, ainsi que

je vous ai surprise une fois l'année précédente?... Si jamais ceci se

renouvelle, Isabelle, je mesurerai sévèrement vos promenades, car je ne

tolérerai à aucun prix que vous demeuriez un instant oisive.

On n'aurait pu discerner la moindre émotion sur l'impassible visage

d'Isabelle, tandis qu'elle quittait la galerie et montait l'antique

escalier à balustrade ornée de sculptures naïves. Elle entra dans une

grande chambre sombre, meublée d'armoires à ferrures, de crédences

sculptées, boiteuses et rongées par les vers, et d'un immense lit à

baldaquin dans lequel disparaissait la maigre personne de Mademoiselle

Bernardine.

--Ah! te voilà enfin! gémit la petite voix enfantine. Oh! Isabelle, que

cette chambre est triste, sombre et effrayante!... Comment Madame

Norand peut-elle aimer cette demeure?

Isabelle se pencha pour recevoir le baiser de sa tante... Elle demeura

un instant près d'elle, répondant un peu distraitement à ses questions

sur les rats, chauves-souris et autres habitants de ce genre qui ne

pouvaient manquer d'avoir élu domicile dans la vieille maison.

--Et ce torrent!... Quel bruit effrayant, Isabelle! Comment peut-on

dormir ainsi?

--Vous vous y habituerez, ma tante, je vous assure... Allons, je vous

quitte, car mon ouvrage m'attend. Tenez, voilà Mélanie qui vient me

chercher pour faire la chambre de grand'mère.

--Déjà!... Reste encore un peu, Isabelle, la chambre se fera plus tard

aujourd'hui, dit Mademoiselle d'Effranges d'un ton suppliant. J'ai mal

dormi, je me sens souffrante ce matin...

--C'est impossible, ma tante... vous avez bien que cela ne m'est pas

permis, dit doucement Isabelle en lui serrant la main. Je reviendrai

tout à l'heure... pour faire votre chambre, et je vous apporterai à

déjeuner. Cela fait partie de mes attributions, conclut-elle d'un ton

paisible, où perçait cependant une légère amertume.

Et Isabelle alla commencer sa journée de travail, prenant pour elle la

plus grande partie du ménage que n'aurait pas pu accomplir la vieille

Mélanie. En bas, Rose, agacée par ses rhumatismes tenaces, la réclamait

à grands cris pour la préparation du déjeuner, que Madame Norand

exigeait très soigné... L'après-midi et la soirée se passèrent au

milieu de piles de linge à raccommoder. Mille détails, négligés par les

vieux domestiques, incombaient en outre à Isabelle, de même que tous

les comptes de la maison... Avec de telles occupations, imposées par

une volonté tyrannique, et non consenties librement par un sentiment de

devoir ou d'affection, sans la moindre envolée hors de ce cercle

monotone, Isabelle devait avoir bientôt atteint le but rêvé par sa

grand'mère: le total dépouillement du moi intime pour devenir une

automate, une femme d'intérieur perfectionnée... sans coeur et sans âme.

L'étincelle · 第 10 / 22 题