Le 29 mars 1746 Frédéric lui écrit une lettre commençant par ces mots:

«Je n'ai jamais soupçonné votre coeur d'être le complice de tous les

dégoûts que vous m'avez donnés depuis trois années. Je vous connais

trop, ma chère soeur, pour m'y tromper, et j'en rejette tout le crime

sur des malheureux qui abusent de votre confiance, et se font une joie

maligne de vous commettre envers des personnes qui vous ont toujours

aimée tendrement. Voilà ce que j'en pense, puisque votre lettre me donne

l'occasion de vous le dire. Je vous plains de tout mon coeur d'avoir

placé votre amitié si mal. Toute la terre connaît l'indigne caractère de

cette créature dont je ne veux pas nommer le nom, de crainte de souiller

ma plume. Vous êtes la seule qui êtes aveuglée sur son sujet. Sans

comparaison, ma chère soeur, vous me revenez comme les cocus, qui sont

toujours les derniers à savoir ce qui se passe dans leur maison, tandis

que toute la ville parle de leur aventure. Pardonnez-moi si je vous

offense en vous déchargeant mon coeur; mais après la lettre que vous

venez de m'écrire, je ne pouvais plus me taire....» Dans la réponse de

la Margrave vibre déjà une note plus affectueuse, elle écrit le 9 avril:

«Je ne saurais vous exprimer, mon très-cher frère, quelle joie m'a

causée la dernière lettre que je viens de recevoir de votre part. Vous y

rendez justice aux sentiments que j'ai toujours eus pour vous; c'est ce

que j'ai souhaité, et je ne désire rien avec plus d'ardeur que de vous

faire connaître de plus mon caractère, qui est incapable de changement

et de légèreté. Vous m'avez été plus cher que la vie, et plus je vous ai

chéri et aimé, plus votre refroidissement m'a été sensible. Pardonnez si

je vous parle à coeur ouvert; je n'ai plus retrouvée en vous depuis

quelques années ce frère si adoré et si tendre pour moi! J'ai cru son

amitié entièrement éteinte: J'en ai gémi, j'ai fait inutilement tous mes

efforts pour tâcher de regagner son coeur. Mon chagrin m'a peut-être

fait commettre des fautes; mais je me suis toujours aperçue, dans mon

plus grand dépit, qu'au fond j'étais la même, que je prenais part avec

chaleur à tout ce qui vous regardait, et surtout à cette gloire

immortelle que vous vous êtes acquise. Je vous excuse, mon très-cher

frère, en bien des choses; je suis informée de tous les bruits qui

courent sur mon compte et sur celui de notre cour. On me fait beaucoup

d'honneur en me traitant comme un enfant qui se laisse gouverner par un

chacun, et auquel on fait accroire ce que l'on veut.... Je sais qu'on

m'accuse de faiblesse, d'une hauteur insupportable, d'une humeur

intrigante, d'un penchant insatiable pour les plaisirs.

... Au reste, je veux vous faire un détail de ma façon de vivre et de

penser. Je suis dans un âge, à présent, dans lequel on ne se soucie plus

guère des plaisirs bruyants; ma santé, qui s'affaiblit journellement, ne

me permet pas même d'en jouir beaucoup; je préfère une société de gens

d'esprit à ce chaos de divertissements....

J'espère, mon très-cher frère, que cette lettre vous détrompera

entièrement sur mon sujet....

Regardez tout le passé comme des vivacités qui, dans le fond, sont

excusables quand on connaît mon coeur, et soyez persuadé que je ne vous

donnerai jamais lieu de douter de la tendresse et du respect avec lequel

je serai à jamais, etc.»

Malgré la persistance de la Margrave à se croire seule lésée et tout à

fait irréprochable, Frédéric lui répond le 16 avril en lui énumérant

toutes les fautes qu'elle a commises. Un extrait de cette lettre mérite

d'être cité:... On vous souhaite beaucoup de gens d'esprit et dignes de

vous amuser; mais on souhaite en même temps en enfer et à tous les

diables de maudites pestes qui vous brouillent avec tous vos parents, et

que j'écorcherais sans scrupule, mois qui ne suis point cruel.... Je ne

vous ai point offensée, je n'ai nul reproche à me faire, et malgré tout

ce qui s'est passé, je vous aime encore.»

La Margrave cherche encore à se justifier dans une lettre datée du 3

mai: «... pour ce qui regard mon entrevue avec la Reine de Hongrie, elle

n'a été qu'une simple visite de politesse, elle a passé par ce pays où

je l'ai vu.... Mais je comprends très-bien ce que donne lieu à de telles

bruits; nous avons toujours nombres d'officiers autrichiens, il faut

leur rendre justice, il s'en trouve parmi eux qui ont infiniment

d'esprit et sont très-aimables dans la société; le Margrave est lié

d'amitié avec quelques uns d'entre eux et parce qu'il les hante

familièrement, on infère, que ces gens sont chargés d'affaires et s'en

mêlent....»

Le roi lui répond de la façon la plus aimable le 10 du même mois. Ce

n'est pas elle, c'est lui qui cède: «... J'éprouve que l'on est

facilement persuadé quand on a envie de l'être, et mon coeur, qui plaide

pour vous, vous trouverait innocente, quand même mon esprit vous

trouverait coupable. La peine que vous prenez de vous excuser me suffit,

et je suis charmé de retrouver une soeur dans la place d'une ennemie.

Ce sera la dernière foi que je vous écrirai sur une matière qui m'est si

odieuse, que je suis charmé d'en effacer les traces de ma mémoire....»

C'était l'oeuvre du prince de Prusse et la Margrave s'épuise en

remerciements pour la réussite de cette réconciliation bien imparfaite

encore. Malgré tout Wilhelmine gardait encore la Burghaus chez elle. De

plus elle se plaint amèrement au prince des paroles dures du roi à

l'endroit de cette dame; il l'avait frappée assez sévère--

«--punition assez grande pour qu'il veuille encore se venger sur elle en

le perdant de réputation. Je suis au désespoir que le Roi s'en fie plus

au rapport des calomniateurs et des coquins qu'a à ceux d'une soeur qui

n'est ni assez imbécile ni assez bête pour se laisser duper si

grossièrement et se laisser gouverner par une personne jeune qui a plus

besoin des mes conseils que moi des siens. Je ne suis pas aveugle sur

ses défauts, mai je les pardonne tous dès ce que l'on ne pêche contre

les loix de la vertu et du bon coeur.»

Elle se plaint aussi avec amertume que personne de sa famille ne vienne

la voir, que les lettres de la reine-mère soient si peu aimables.

«... elle me traite comme un bâtard; je crois que je dois tout cela à la

Ramen, qui est encore ma mortelle ennemie. Je serais charmée de voir

quelqu'un de mes parents, étant tout à fait exilée des autres... mais il

ne m'est pas permis de me flatter d'un tel bonheur.»

Les mois suivants se passent en plus grande tranquillité, la

correspondance de Wilhelmine et de Frédéric touche de plus en plus aux

questions les plus intimes, elle met à jour les pensées, les sentiments

du grand frère et de la spirituelle soeur. Tantôt le roi lui envoie du

vin, des produits de sa manufacture d'étoffes, son portrait, tantôt la

Margrave lui fait parvenir une copie de Van-Dyk, peinte de sa propre

main. Ils entretiennent l'un l'autre de leurs théâtres, de leurs

chanteurs, de leurs acteurs etc. Dans une lettre du 7 mars 1747 Frédéric

écrit à sa soeur; «Je suis très-fâché que vous souffriez toujours.

J'espère à présent sur le printemps, et je me flatte que la bonne saison

ramènera votre santé avec les fleurs et les feuilles. La visite de la

cour de Wurtemberg ne sera pas arrivée à propos, car on n'aime guère le

grand monde lorsqu'on souffre, et la duchesse de Wurtemberg est elle

seule capable de donner la fièvre et de faire venir des transports au

cerveau aux personnes les plus saines. Je vous plains de tout mon coeur

de vous voir assaillie par cette furie. Il est étonnant que ce monstre

féminin ait pu engendrer quelque chose d'aussi passable que ses

fils....»

Pendant ce temps la Burghaus, accompagnée de son mari, s'était rendue en

visite à la cour impériale et y avait commencé des intrigues contre la

Margrave. La mèche en fut éventée à Berlin. On s'empressa d'en avertir

la Margrave et de toucher aux anciennes relations de la Burghaus et du

Margrave. Wilhelmine pourtant n'en peut rien croire encore. Elle a gardé

un dernier reste de confiance dans l'ancienne amie qui vient de rentrer

à Bareith malade et accablée de dettes. Elle écrit à sa mère que la

Burghaus n'a presque plus d'influence qu'elle-même ne la voie que de

temps en temps et qu'on ne lui parlât d'aucune affaire. De plus, d'après

l'avis des médecins elle est près de la mort: donc plus lieu de la

craindre ni de s'inquiéter.

Tranquillisée par cette idée la Margrave quitte Bareith au mois d'août

pour se rendre auprès de Frédéric. Le 15 elle le surprend à Potsdam, et

leur épanchement mutuel éffaça les dernières traces de rancune.

Wilhelmine n'y peut rester que peu de jours, assez long-temps cependant

pour laisser cicatriser certaines blessures et adoucir certaines

douleurs dont souffrait la femme délicate, si cruellement éprouvée

pendant les longues années de sa séparation de sa famille.

À son retour à Bareith au moi de septembre, elle trouve contre toute

attente la Burghaus tout à fait rétablie, et plus hautaine, plus

insolente que jamais. Impossible de savoir quelles révélations furent

faites alors, mais il est certain que par quelque hazard la Margrave eut

vent de la conduite de son ancienne amie. Une scène éclata à la suite de

laquelle la Burghaus fut bannie du château. Toutefois on voulut bien

encore lui assigner comme demeure l'hôtel de l'ambassade nouvellement

restauré et ameubli. Une lettre de la comtesse de Podewils à la Burghaus

ne nous donne guère d'explication. «Je vous avoue, ma chère, que je suis

tombée de mon haut en recevant votre lettre, où vous me dites de la

manière que la Margrave vous traite; je savois bien qu'il y avait de la

froideur entre vous, mais j'étois bien loin à penser, que S. A. R.

poussât les choses à ce point. Mon Dieu, comment est-il possible, que

l'on change ainsi? après toutes les promesses, qu'elle vous a faites,

après vous avoir engagée à ce mariage auquel vous n'auriez jamais pensé

sans elle, peut-elle vous traiter de la sorte? Il me paroit impossible

que le fond de son coeur soit changé subitement; il faut absolument

qu'il y aie des gens qui la mènent.»

Dans une lettre adressée au prince de Prusse la Margrave s'exprime

ainsi;»... et malgré cela elle est mécontente et d'une impertinence

terrible envers moi... vous savez le misérable état où elle se trouve,

et combien mon bon coeur et mon honneur sont engagés à ne la point

abandonner... je mérite tout ce qui m'arrive à présent: j'ai fait la

sottise, il faut la boire ... j'ai mangé mon chagrin depuis trois ans,

qu'elle est mariée dans l'espérance de la ramener, mais tout cela a été

sans fruit; je l'ai fait avertir de mon mécontentement, je lui en ai

parlé, elle n'a fait que s'en moquer. Je crois qu'à présent elle repent

de n'avoir pas mieux dissimulé; mais j'ai trop de preuves de son mauvais

caractère....« Désireux d'obtenir un conseil qu'elle ne peut trouver en

elle-même, elle s'ouvre au roi et les extraits suivants de son

intéressante lettre du 21 février montrent bien qu'elle se soumet

entièrement à Frédéric, qu'elle met en lui toute sa confiance. «Toutes

les bontés dont vous m'avez comblée jusqu' à présent m'encouragent, mon

très-cher frère, d'entrer avec vous dans des détails que j'ai toujours

espéré de pouvoir éviter. Permettez-moi que je vous ouvre mon coeur, et

que je vous parle avec confiance et sincérité sur un sujet qui m'a causé

depuis quelques années le plus mortel chagrin. Combien de fois ne me

suis-je pas reproché l'irrégularité de ma façon d'agir envers vous!...

Ma dernière maladie, une mort prochaine, ont augmenté mes réflexions. Un

mûr examen sur moi-même m'a convaincue que dans tout le cours de ma vie

je n'avais été coupable qu'à l'égard d'un frère que mille raisons

devaient me rendre cher, et auquel mon coeur avait été lié depuis ma

tendre jeunesse par l'amitié la plus parfaite et la plus indissoluble.

Votre générosité vous a fait oublier mes fautes passées, mais ne

m'empêche pas d'y penser à toutes les heures du jour. Une compassion mal

placée, et une trop grande faiblesse pour une personne que je me croyais

entièrement attachée, m'ont fait faillir. Je n'ai d'autre plaidoyer à

faire en ma faveur, et si je n'avais une confiance entière en vos

bontés, je ne me hasarderais pas à vous supplier de me tirer du

labyrinthe où je me suis si ridiculement précipitée.... J'ai fait le

fatal mariage de la Burghaus, cause de tant regrets. Elle a perdu tout

son bien. Elle se trouve actuellement dans la plus affreuse misère, son

mari ne tirant depuis deux ans aucuns revenus de son régiment, et

n'ayant rien de lui-même. Le peu que je puis lui donner ne suffit pas à

beaucoup près pour l'entretenir hors d'ici. Jugez, mon très-cher frère,

si je puis l'abandonner dans l'état où elle est et la renvoyer, pour

ainsi dire, à la besace, après l'éclat que j'ai fait. Je laisse ceci à

votre décision comme à un frère chéri, à un véritable ami et comme à un

juge éclair. Je remets mon honneur et ma réputation entre vos mains. Il

n'y a que vous, mon très-cher frère, qui puissiez mettre mon esprit et

mon coeur en repos sur ce sujet, en lui rendant ce que son père lui a

légué. Elle est résolue, à cette condition, de quitter pour jamais ce

pays. Je vous conjure à mains jointes, de m'accorder cette grâce

etc....« Cet appel à l'affection et à la générosité de Frédéric ne

pouvait manquer d'être entendu. Elle reçoit immédiatement une promesse

de secours, et la Margrave respire librement. Il lui écrit le 27

février.

»... Vous pouvez être persuadée que je n'abuserai point de la confiance

que vous m'avez témoignée, et que je ferai tout ce qui dépendra de moi

pour vous mettre l'esprit en repos sur le sujet de cette ingrate

personne. Je ne vous demande que huit jours de temps pour voir quels

arrangements je pourrai prendre sur cette matière, et je vous le

manderai alors plus en détail; mais vous pouvez compter que vous aurez

lieu d'être satisfaite. Les princes sont dans le monde pour faire des

ingrats....« Ne trouvez donc pas mauvais, ma chère soeur, que je vous

conjure en même temps de penser à votre santé, et d'écarter, pour cet

effet, tous les pensées chagrines qui en peuvent retarder l'entière

restitution.

Le 2 mars il lui envoie la lettre suivante: «J'ai dit à Podewils

d'écrire à la belle-soeur de son neveu que si elle était résolue de

quitter Bareith, on lui payerait les intérêts de sa légitime. Je

prévois, ma chère soeur, qu'elle a attaché son départ à cette condition,

la croyant impossible, et vous verrez qu'elle formera incessamment de

nouvelles prétentions.

... Ils ont obtenu un régiment par vos grâces, vous leur avez donné, de

plus, un capital que vous appartenait; c'en est, ce me semble, assez et

même trop pour des gens de cette espèce. Quel reproche peut-on vous

faire? Si après tout le général autrichien mange trois fois plus que son

revenu que madame en fasse de même de son côté, ce n'est assurement pas

à vous qu'on doit l'imputer, mais au dérangement de leur conduite. Vous

pouvez compter que ce que je vous dis est le jugement que porte le

public de cette affaire, et je n'ajoute ni ne retranche un mot....«

Enfin la Margrave a la joie d'annoncer au roi le départ de la Burghaus.

Elle se sent profondément pénétrée des plus vifs sentiments de

reconnaissance envers son frère et lui écrit: «Toutes vos lettres me

fournissent de nouveaux sujets de reconnaissance, et vous me réduisez à

des remercîments réitérés qui ne peuvent que vous ennuyer. Mais vos

bontés pour moi, mon très-cher frère, sont des sujets inépuisables, et

je puis comparer le sentiment que j'en ai à l'éternité, qu'on ne peut

définir.... La Burghauss compte partir d'ici au mois de mai; elle ira à

Spa, et de là à Vienne....« Maintenant si nous comparons l'esquisse

historique que nous venons d'ébaucher jusqu'ici sur Frédéric et la

Margrave, avec le ton des Mémoires nous devons nous poser avec

étonnement cette question: «Comment se fait-il que dans la dernière

partie de ses Mémoires la Margrave a pu donner à son frère une toute

autre physionomie, un caractère si peu aimable et sympathique?

La réponse est facile. Son état maladif, ses chagrins domestiques

l'avaient aigrie. L'attitude équivoque de la cour de Bareith, ses

intrigues continuelles avec l'Autriche avaient forcé Frédéric à dire à

la Margrave ses quatre vérités. Les lettres étaient plus rares, plus

courtes et aussi moins ouvertes, le roi ne parlait plus de ses projets à

la soeur, autrefois sa confidente. Elle en vint à douter de son frère.

Puis aucune membre de sa famille ne vînt la voir durant de longues

années, elle devenait pour ainsi dire étrangère à la maison paternelle.

Ses Mémoires datent précisément de la période qu'elle était le plus

dominée par ces sentiments d'aigreur et de défiance, du temps de la

deuxième guerre de Silésie. C'est donc dans ces circonstances qu'il faut

chercher la solution de cette apparente énigme psychologique.

Quand, après l'intervention de Frédéric, les anciennes relations

cordiales se renouèrent, les lettres les plus affectueuses se suivirent

les unes les autres. Frédéric s'inquiète avec tendresse de l'état de la

Margrave, et Wilhelmine est pleine de soucis pour la santé de son frère.

Chaque événement, quel qu'il soit leur paraît digne d'attention. On

reste surpris de voir le Grand Roi dont la vie a été si surmenée

entretenir une correspondance suivie avec sa soeur favorite. Pour elle

il sait toujours trouver un moment, et ses lettres approfondissant le

plus souvent les plus grandes questions n'offrent jamais un exemple de

platitude, ne sont jamais dépourvues d'esprit.

Il faut convenir que la Margrave était bien à la hauteur de son frère;

rien ne lui était étranger: elle avait touché à toutes les connaissances

qui sont du domaine de l'esprit humain. Nous en citerons le jugement de

Frédéric lui-même. Dans une lettre, datée du 7 octobre 1747 il en rend

l'éloquent témoignage qui voici:

«... Je vous demande pardon, ma chère soeur, de ce que je mêle tant de

morale dans mes lettres; c'est vous qui me séduisez. Vous avez toute

sorte d'esprits, toute sorte de talents et toute sorte de connaissances,

on peut vous parler coiffure, guerre, politique et vous entretenir de la

plus sublime philosophie jusqu' aux romans les plus frivoles, sans

qu'aucune de ces matières ne vous soit étrangère. Je devrais vous parler

davantage de mon amitié, mais elle vous est connue, et je ne veux pas

vous ennuyer de ce qui fait le bonheur de ma vie....»

S'il n'en avoit pas été ainsi, croit-on qu'il pu naître une amitié si

intime entre la Margrave et Voltaire? Ce dernier, cédant enfin aux

instances de Frédéric, avoit accepté une fonction fixe dans la suite du

roi. Après une séparation de sept ans Voltaire et la Margrave se

rencontrèrent de nouveau à Berlin le 8 août, quand Wilhelmine rendit

visite à son frère. Pendant trois mois leurs rapports journaliers--car

la Margrave ne retourna à Bareith qu'au mois de novembre--firent revivre

les relations amicales d'autrefois et les amenèrent à cette amitié aussi

profonde qu'inaltérable, devenue célèbre à jamais. Ces jours de bonheur

s'écoulèrent en partie à Berlin, en partie à Potsdam. C'était là que

Frédéric avait créé son «Tusculum», Sans-souci, qu'il appelait

«l'Abbaye», dont il était le «supérieur.» Les membres de ce «couvent

moitié militaire, moitié littéraire», comme le caractérisait Frédéric

lui-même parfois s'appelèrent «les frères monastiques» ou tout

simplement «les frères.» Les membres du dehors avaient le titre de

«diacres.» Leur communauté intellectuelle et morale s'appelait

«l'Eglise.» Là on déclarait saint tout ce qui était condamné impie à

Rome. Wilhelmine en était l'abbesse, et elle se sentait vraiment

rajeunie en compagnie des hommes tels que Maupertuis, Jordan, Algarotti,

Kayserlinck etc.--Mais surtout elle se lia d'étroite amitié avec

Voltaire, et quand le 26 novembre elle quitta Berlin le coeur attristé,

ce ne fut pas sans échanger avec Voltaire la promesse d'entretenir une

active correspondance.

Nous la reproduisons suivant en partie.

Voltaire à la Margrave.

«... les grandes passions mènent loin, et j'aurais eu l'honneur de

suivre l'auguste soeur d'un héros à Bareith, si le plaisir de vivre

auprès de ce héros même, ne me retenait encore à ses pieds. Votre

Altesse Royale le sait, j'aurais dû partir le 15 décembre pour la

France, mais pourrait-on avoir une autre patrie que celle de Frédéric le

Grand?

Mon unique chagrin est que votre Altesse Royale l'ait quittée, et seules

les nouvelles de votre santé me donnent quelque consolation. On dit que

votre santé se soit améliorée, que vous ayez bien supporté les fatigues

du voyage!... Qu'aurait donc à désirer dans ce monde votre Altesse

Royale si votre constitution et votre santé égalaient votre âme et votre

beauté?»

Presque le même jour la Margrave prend aussi la plume: Je vous ai

promis, monsieur, de vous écrire, et je vous tiens parole. J'espère que

notre correspondance ne sera pas aussi maigre que nos deux individus, et

que vous me donnerez souvent sujet de vous répondre. Je ne vous parlerai

point de mes regrets; ce serait les renouveler. Je suis sans cesse

transportée dans votre abbaye, et vous jugez bien que celui qui en est

abbé m'occupe toujours.... Nos entretiens me semblent comme la musique

chinoise, où il y a de longues pauses qui finissent par des tons

discordans. Je crains que ma lettre ne s'en ressente: tant mieux pour

vous, monsieur; il faut des momens d'ennui dans la vie pour faire valoir

d'autant plus ceux qui font plaisir. Après la lecture de cette lettre,

les petits soupers vous paraîtront bien plus agréables. Pensez-y

quelquefois à moi, je vous en prie, et soyez persuadé etc.

Elle écrit le 25 décembre la lettre intéressante que voici:» Soeur

Guillemette à frère Voltaire, salut; car je me compte parmi les heureux

habitans de votre abbaye, quoique je n'y sois plus, et je compte

très-fort, si Dieu me donne bonne vie et longue, d'y aller reprendre ma

place un jour. J'ai reçu votre consolante épître. Je vous jure mon grand

juron, monsieur, qu'elle m'a infiniment plus édifiée que celle de saint

Paul à la dame élue. Celui-ci me causait un certain assoupissement qui

valait l'opium, et m'empêchait d'en apercevoir les beautés. La vôtre a

fait un effet contraire; elle m'a tirée de ma léthargie, et a remis en

mouvement mes esprits vitaux. Quoique vous ayez remis votre voyage de

Paris, j'espère que vous me tiendrez parole, et que vous viendrez me

voir ici. Apollon vint jadis se familiariser avec les mortels, et ne

dédaigna pas de se faire pasteur pour les instruire. Faites-en de même,

monsieur; vous ne pouvez suivre de meilleur modèle.... J'aime mieux

penser aux beaux esprits de Potsdam, à son abbé et à ses moines.

Ressouvenez-vous quelquefois, en revanche, des absens; et comptez

toujours sur moi comme sur une véritable amie.

Le 23 janvier la Margrave écrit:... «Je crois que votre séjour en

Allemagne inspire dans tous les coeurs la fureur de réciter des vers. La

cour de Wurtemberg revient exprès ici pour histrioner avec nous. Le

sensé Vriot nous a choisi, selon moi, la plus détestable pièce de

théâtre qu'il y ait pour la versification! c'est Oreste et Pylade, de

Lamotte. J'admire les différentes façons de penser qu'il y a dans le

monde. Vous excluez les femmes de vos tragédies de Potsdam, et nous

voudrions, si nous avions un Voltaire, retrancher les hommes de celles

que nous jouons ici. N'y aurait-il pas moyen que vous puissiez nous

accomoder une de vos pièces, et y donner les deux principaux rôles aux

femmes? Le duc et ma fille jouent fort joliment; mais c'est tout....

Venez bientôt nous voir dans notre couvent; c'est tout ce que nous

souhaitons. Saluez tous les frères qui se souviennent encore de moi, et

soyez persuadé que l'abbesse de Bareith ne désire rien tant que de

pouvoir convaincre frère Voltaire de sa parfaite estime.»

De la même le 20 avril: «La pénitence que vous vous imposez a achevé de

fléchir mon courroux. Je n'avais pu encore oublier votre indifférence.

Il ne fallait pas moins qu'un pélerinage à Notre-Dame de Bareith pour

effacer votre péché. Frère Voltaire sera pardonné à ce prix. Il le sera

le bienvenu ici, et y trouvera des amis empressés à l'obliger et à lui

témoigner leur estime. Je doute encore de l'accomplissement de vos

promesses. Le climat d'Allemagne a-t-il pu en si peu de temps réformer

la légèreté française?...»

De la même le 12 Juin: «... Vous me flattez toujours par la promesse de

venir faire un tour ici, et lorsque je m'attends à vous voir, mes

espérances s'évanouissement.... J'ai écrit au roi ce que vous me mandez

sur son sujet. Il est difficile de la connaître sans l'aimer, et sans

l'attacher à lui. Il est du nombre de ces phénomènes qui ne paraissent

tout au plus qu'une fois dans un siècle. Vous connaissez mes sentimens

pour ce cher frère; ainsi je tranche court sur ce sujet.... Je partage

mon temps entre mon corps et mon esprit: il faut bien soutenir l'un pour

conserver l'autre, car je m'aperçois de plus en plus que nous ne pensons

n'agissons que selon que notre machine est montée....»

Mémoires de Frédérique Sophie Wilhelmine de Prusse, margrave de Bareith. Tome 2 · 第 20 / 21 段