«Je n'ai jamais soupçonné votre coeur d'être le complice de tous les
dégoûts que vous m'avez donnés depuis trois années. Je vous connais
trop, ma chère soeur, pour m'y tromper, et j'en rejette tout le crime
sur des malheureux qui abusent de votre confiance, et se font une joie
maligne de vous commettre envers des personnes qui vous ont toujours
aimée tendrement. Voilà ce que j'en pense, puisque votre lettre me donne
l'occasion de vous le dire. Je vous plains de tout mon coeur d'avoir
placé votre amitié si mal. Toute la terre connaît l'indigne caractère de
cette créature dont je ne veux pas nommer le nom, de crainte de souiller
ma plume. Vous êtes la seule qui êtes aveuglée sur son sujet. Sans
comparaison, ma chère soeur, vous me revenez comme les cocus, qui sont
toujours les derniers à savoir ce qui se passe dans leur maison, tandis
que toute la ville parle de leur aventure. Pardonnez-moi si je vous
offense en vous déchargeant mon coeur; mais après la lettre que vous
venez de m'écrire, je ne pouvais plus me taire....» Dans la réponse de
la Margrave vibre déjà une note plus affectueuse, elle écrit le 9 avril:
«Je ne saurais vous exprimer, mon très-cher frère, quelle joie m'a
causée la dernière lettre que je viens de recevoir de votre part. Vous y
rendez justice aux sentiments que j'ai toujours eus pour vous; c'est ce
que j'ai souhaité, et je ne désire rien avec plus d'ardeur que de vous
faire connaître de plus mon caractère, qui est incapable de changement
et de légèreté. Vous m'avez été plus cher que la vie, et plus je vous ai
chéri et aimé, plus votre refroidissement m'a été sensible. Pardonnez si
je vous parle à coeur ouvert; je n'ai plus retrouvée en vous depuis
quelques années ce frère si adoré et si tendre pour moi! J'ai cru son
amitié entièrement éteinte: J'en ai gémi, j'ai fait inutilement tous mes
efforts pour tâcher de regagner son coeur. Mon chagrin m'a peut-être
fait commettre des fautes; mais je me suis toujours aperçue, dans mon
plus grand dépit, qu'au fond j'étais la même, que je prenais part avec
chaleur à tout ce qui vous regardait, et surtout à cette gloire
immortelle que vous vous êtes acquise. Je vous excuse, mon très-cher
frère, en bien des choses; je suis informée de tous les bruits qui
courent sur mon compte et sur celui de notre cour. On me fait beaucoup
d'honneur en me traitant comme un enfant qui se laisse gouverner par un
chacun, et auquel on fait accroire ce que l'on veut.... Je sais qu'on
m'accuse de faiblesse, d'une hauteur insupportable, d'une humeur
intrigante, d'un penchant insatiable pour les plaisirs.
... Au reste, je veux vous faire un détail de ma façon de vivre et de
penser. Je suis dans un âge, à présent, dans lequel on ne se soucie plus
guère des plaisirs bruyants; ma santé, qui s'affaiblit journellement, ne
me permet pas même d'en jouir beaucoup; je préfère une société de gens
d'esprit à ce chaos de divertissements....
J'espère, mon très-cher frère, que cette lettre vous détrompera
entièrement sur mon sujet....
Regardez tout le passé comme des vivacités qui, dans le fond, sont
excusables quand on connaît mon coeur, et soyez persuadé que je ne vous
donnerai jamais lieu de douter de la tendresse et du respect avec lequel
je serai à jamais, etc.»
Malgré la persistance de la Margrave à se croire seule lésée et tout à
fait irréprochable, Frédéric lui répond le 16 avril en lui énumérant
toutes les fautes qu'elle a commises. Un extrait de cette lettre mérite
d'être cité:... On vous souhaite beaucoup de gens d'esprit et dignes de
vous amuser; mais on souhaite en même temps en enfer et à tous les
diables de maudites pestes qui vous brouillent avec tous vos parents, et
que j'écorcherais sans scrupule, mois qui ne suis point cruel.... Je ne
vous ai point offensée, je n'ai nul reproche à me faire, et malgré tout
ce qui s'est passé, je vous aime encore.»
La Margrave cherche encore à se justifier dans une lettre datée du 3
mai: «... pour ce qui regard mon entrevue avec la Reine de Hongrie, elle
n'a été qu'une simple visite de politesse, elle a passé par ce pays où
je l'ai vu.... Mais je comprends très-bien ce que donne lieu à de telles
bruits; nous avons toujours nombres d'officiers autrichiens, il faut
leur rendre justice, il s'en trouve parmi eux qui ont infiniment
d'esprit et sont très-aimables dans la société; le Margrave est lié
d'amitié avec quelques uns d'entre eux et parce qu'il les hante
familièrement, on infère, que ces gens sont chargés d'affaires et s'en
mêlent....»
Le roi lui répond de la façon la plus aimable le 10 du même mois. Ce
n'est pas elle, c'est lui qui cède: «... J'éprouve que l'on est
facilement persuadé quand on a envie de l'être, et mon coeur, qui plaide
pour vous, vous trouverait innocente, quand même mon esprit vous
trouverait coupable. La peine que vous prenez de vous excuser me suffit,
et je suis charmé de retrouver une soeur dans la place d'une ennemie.
Ce sera la dernière foi que je vous écrirai sur une matière qui m'est si
odieuse, que je suis charmé d'en effacer les traces de ma mémoire....»
C'était l'oeuvre du prince de Prusse et la Margrave s'épuise en
remerciements pour la réussite de cette réconciliation bien imparfaite
encore. Malgré tout Wilhelmine gardait encore la Burghaus chez elle. De
plus elle se plaint amèrement au prince des paroles dures du roi à
l'endroit de cette dame; il l'avait frappée assez sévère--
«--punition assez grande pour qu'il veuille encore se venger sur elle en
le perdant de réputation. Je suis au désespoir que le Roi s'en fie plus
au rapport des calomniateurs et des coquins qu'a à ceux d'une soeur qui
n'est ni assez imbécile ni assez bête pour se laisser duper si
grossièrement et se laisser gouverner par une personne jeune qui a plus
besoin des mes conseils que moi des siens. Je ne suis pas aveugle sur
ses défauts, mai je les pardonne tous dès ce que l'on ne pêche contre
les loix de la vertu et du bon coeur.»
Elle se plaint aussi avec amertume que personne de sa famille ne vienne
la voir, que les lettres de la reine-mère soient si peu aimables.
«... elle me traite comme un bâtard; je crois que je dois tout cela à la
Ramen, qui est encore ma mortelle ennemie. Je serais charmée de voir
quelqu'un de mes parents, étant tout à fait exilée des autres... mais il
ne m'est pas permis de me flatter d'un tel bonheur.»
Les mois suivants se passent en plus grande tranquillité, la
correspondance de Wilhelmine et de Frédéric touche de plus en plus aux
questions les plus intimes, elle met à jour les pensées, les sentiments
du grand frère et de la spirituelle soeur. Tantôt le roi lui envoie du
vin, des produits de sa manufacture d'étoffes, son portrait, tantôt la
Margrave lui fait parvenir une copie de Van-Dyk, peinte de sa propre
main. Ils entretiennent l'un l'autre de leurs théâtres, de leurs
chanteurs, de leurs acteurs etc. Dans une lettre du 7 mars 1747 Frédéric
écrit à sa soeur; «Je suis très-fâché que vous souffriez toujours.
J'espère à présent sur le printemps, et je me flatte que la bonne saison
ramènera votre santé avec les fleurs et les feuilles. La visite de la
cour de Wurtemberg ne sera pas arrivée à propos, car on n'aime guère le
grand monde lorsqu'on souffre, et la duchesse de Wurtemberg est elle
seule capable de donner la fièvre et de faire venir des transports au
cerveau aux personnes les plus saines. Je vous plains de tout mon coeur
de vous voir assaillie par cette furie. Il est étonnant que ce monstre
féminin ait pu engendrer quelque chose d'aussi passable que ses
fils....»
Pendant ce temps la Burghaus, accompagnée de son mari, s'était rendue en
visite à la cour impériale et y avait commencé des intrigues contre la
Margrave. La mèche en fut éventée à Berlin. On s'empressa d'en avertir
la Margrave et de toucher aux anciennes relations de la Burghaus et du
Margrave. Wilhelmine pourtant n'en peut rien croire encore. Elle a gardé
un dernier reste de confiance dans l'ancienne amie qui vient de rentrer
à Bareith malade et accablée de dettes. Elle écrit à sa mère que la
Burghaus n'a presque plus d'influence qu'elle-même ne la voie que de
temps en temps et qu'on ne lui parlât d'aucune affaire. De plus, d'après
l'avis des médecins elle est près de la mort: donc plus lieu de la
craindre ni de s'inquiéter.
Tranquillisée par cette idée la Margrave quitte Bareith au mois d'août
pour se rendre auprès de Frédéric. Le 15 elle le surprend à Potsdam, et
leur épanchement mutuel éffaça les dernières traces de rancune.
Wilhelmine n'y peut rester que peu de jours, assez long-temps cependant
pour laisser cicatriser certaines blessures et adoucir certaines
douleurs dont souffrait la femme délicate, si cruellement éprouvée
pendant les longues années de sa séparation de sa famille.
À son retour à Bareith au moi de septembre, elle trouve contre toute
attente la Burghaus tout à fait rétablie, et plus hautaine, plus
insolente que jamais. Impossible de savoir quelles révélations furent
faites alors, mais il est certain que par quelque hazard la Margrave eut
vent de la conduite de son ancienne amie. Une scène éclata à la suite de
laquelle la Burghaus fut bannie du château. Toutefois on voulut bien
encore lui assigner comme demeure l'hôtel de l'ambassade nouvellement
restauré et ameubli. Une lettre de la comtesse de Podewils à la Burghaus
ne nous donne guère d'explication. «Je vous avoue, ma chère, que je suis
tombée de mon haut en recevant votre lettre, où vous me dites de la
manière que la Margrave vous traite; je savois bien qu'il y avait de la
froideur entre vous, mais j'étois bien loin à penser, que S. A. R.
poussât les choses à ce point. Mon Dieu, comment est-il possible, que
l'on change ainsi? après toutes les promesses, qu'elle vous a faites,
après vous avoir engagée à ce mariage auquel vous n'auriez jamais pensé
sans elle, peut-elle vous traiter de la sorte? Il me paroit impossible
que le fond de son coeur soit changé subitement; il faut absolument
qu'il y aie des gens qui la mènent.»
Dans une lettre adressée au prince de Prusse la Margrave s'exprime
ainsi;»... et malgré cela elle est mécontente et d'une impertinence
terrible envers moi... vous savez le misérable état où elle se trouve,
et combien mon bon coeur et mon honneur sont engagés à ne la point
abandonner... je mérite tout ce qui m'arrive à présent: j'ai fait la
sottise, il faut la boire ... j'ai mangé mon chagrin depuis trois ans,
qu'elle est mariée dans l'espérance de la ramener, mais tout cela a été
sans fruit; je l'ai fait avertir de mon mécontentement, je lui en ai
parlé, elle n'a fait que s'en moquer. Je crois qu'à présent elle repent
de n'avoir pas mieux dissimulé; mais j'ai trop de preuves de son mauvais
caractère....« Désireux d'obtenir un conseil qu'elle ne peut trouver en
elle-même, elle s'ouvre au roi et les extraits suivants de son
intéressante lettre du 21 février montrent bien qu'elle se soumet
entièrement à Frédéric, qu'elle met en lui toute sa confiance. «Toutes
les bontés dont vous m'avez comblée jusqu' à présent m'encouragent, mon
très-cher frère, d'entrer avec vous dans des détails que j'ai toujours
espéré de pouvoir éviter. Permettez-moi que je vous ouvre mon coeur, et
que je vous parle avec confiance et sincérité sur un sujet qui m'a causé
depuis quelques années le plus mortel chagrin. Combien de fois ne me
suis-je pas reproché l'irrégularité de ma façon d'agir envers vous!...
Ma dernière maladie, une mort prochaine, ont augmenté mes réflexions. Un
mûr examen sur moi-même m'a convaincue que dans tout le cours de ma vie
je n'avais été coupable qu'à l'égard d'un frère que mille raisons
devaient me rendre cher, et auquel mon coeur avait été lié depuis ma
tendre jeunesse par l'amitié la plus parfaite et la plus indissoluble.
Votre générosité vous a fait oublier mes fautes passées, mais ne
m'empêche pas d'y penser à toutes les heures du jour. Une compassion mal
placée, et une trop grande faiblesse pour une personne que je me croyais
entièrement attachée, m'ont fait faillir. Je n'ai d'autre plaidoyer à
faire en ma faveur, et si je n'avais une confiance entière en vos
bontés, je ne me hasarderais pas à vous supplier de me tirer du
labyrinthe où je me suis si ridiculement précipitée.... J'ai fait le
fatal mariage de la Burghaus, cause de tant regrets. Elle a perdu tout
son bien. Elle se trouve actuellement dans la plus affreuse misère, son
mari ne tirant depuis deux ans aucuns revenus de son régiment, et
n'ayant rien de lui-même. Le peu que je puis lui donner ne suffit pas à
beaucoup près pour l'entretenir hors d'ici. Jugez, mon très-cher frère,
si je puis l'abandonner dans l'état où elle est et la renvoyer, pour
ainsi dire, à la besace, après l'éclat que j'ai fait. Je laisse ceci à
votre décision comme à un frère chéri, à un véritable ami et comme à un
juge éclair. Je remets mon honneur et ma réputation entre vos mains. Il
n'y a que vous, mon très-cher frère, qui puissiez mettre mon esprit et
mon coeur en repos sur ce sujet, en lui rendant ce que son père lui a
légué. Elle est résolue, à cette condition, de quitter pour jamais ce
pays. Je vous conjure à mains jointes, de m'accorder cette grâce
etc....« Cet appel à l'affection et à la générosité de Frédéric ne
pouvait manquer d'être entendu. Elle reçoit immédiatement une promesse
de secours, et la Margrave respire librement. Il lui écrit le 27
février.
»... Vous pouvez être persuadée que je n'abuserai point de la confiance
que vous m'avez témoignée, et que je ferai tout ce qui dépendra de moi
pour vous mettre l'esprit en repos sur le sujet de cette ingrate
personne. Je ne vous demande que huit jours de temps pour voir quels
arrangements je pourrai prendre sur cette matière, et je vous le
manderai alors plus en détail; mais vous pouvez compter que vous aurez
lieu d'être satisfaite. Les princes sont dans le monde pour faire des
ingrats....« Ne trouvez donc pas mauvais, ma chère soeur, que je vous
conjure en même temps de penser à votre santé, et d'écarter, pour cet
effet, tous les pensées chagrines qui en peuvent retarder l'entière
restitution.
Le 2 mars il lui envoie la lettre suivante: «J'ai dit à Podewils
d'écrire à la belle-soeur de son neveu que si elle était résolue de
quitter Bareith, on lui payerait les intérêts de sa légitime. Je
prévois, ma chère soeur, qu'elle a attaché son départ à cette condition,
la croyant impossible, et vous verrez qu'elle formera incessamment de
nouvelles prétentions.
... Ils ont obtenu un régiment par vos grâces, vous leur avez donné, de
plus, un capital que vous appartenait; c'en est, ce me semble, assez et
même trop pour des gens de cette espèce. Quel reproche peut-on vous
faire? Si après tout le général autrichien mange trois fois plus que son
revenu que madame en fasse de même de son côté, ce n'est assurement pas
à vous qu'on doit l'imputer, mais au dérangement de leur conduite. Vous
pouvez compter que ce que je vous dis est le jugement que porte le
public de cette affaire, et je n'ajoute ni ne retranche un mot....«
Enfin la Margrave a la joie d'annoncer au roi le départ de la Burghaus.
Elle se sent profondément pénétrée des plus vifs sentiments de
reconnaissance envers son frère et lui écrit: «Toutes vos lettres me
fournissent de nouveaux sujets de reconnaissance, et vous me réduisez à
des remercîments réitérés qui ne peuvent que vous ennuyer. Mais vos
bontés pour moi, mon très-cher frère, sont des sujets inépuisables, et
je puis comparer le sentiment que j'en ai à l'éternité, qu'on ne peut
définir.... La Burghauss compte partir d'ici au mois de mai; elle ira à
Spa, et de là à Vienne....« Maintenant si nous comparons l'esquisse
historique que nous venons d'ébaucher jusqu'ici sur Frédéric et la
Margrave, avec le ton des Mémoires nous devons nous poser avec
étonnement cette question: «Comment se fait-il que dans la dernière
partie de ses Mémoires la Margrave a pu donner à son frère une toute
autre physionomie, un caractère si peu aimable et sympathique?
La réponse est facile. Son état maladif, ses chagrins domestiques
l'avaient aigrie. L'attitude équivoque de la cour de Bareith, ses
intrigues continuelles avec l'Autriche avaient forcé Frédéric à dire à
la Margrave ses quatre vérités. Les lettres étaient plus rares, plus
courtes et aussi moins ouvertes, le roi ne parlait plus de ses projets à
la soeur, autrefois sa confidente. Elle en vint à douter de son frère.
Puis aucune membre de sa famille ne vînt la voir durant de longues
années, elle devenait pour ainsi dire étrangère à la maison paternelle.
Ses Mémoires datent précisément de la période qu'elle était le plus
dominée par ces sentiments d'aigreur et de défiance, du temps de la
deuxième guerre de Silésie. C'est donc dans ces circonstances qu'il faut
chercher la solution de cette apparente énigme psychologique.
Quand, après l'intervention de Frédéric, les anciennes relations
cordiales se renouèrent, les lettres les plus affectueuses se suivirent
les unes les autres. Frédéric s'inquiète avec tendresse de l'état de la
Margrave, et Wilhelmine est pleine de soucis pour la santé de son frère.
Chaque événement, quel qu'il soit leur paraît digne d'attention. On
reste surpris de voir le Grand Roi dont la vie a été si surmenée
entretenir une correspondance suivie avec sa soeur favorite. Pour elle
il sait toujours trouver un moment, et ses lettres approfondissant le
plus souvent les plus grandes questions n'offrent jamais un exemple de
platitude, ne sont jamais dépourvues d'esprit.
Il faut convenir que la Margrave était bien à la hauteur de son frère;
rien ne lui était étranger: elle avait touché à toutes les connaissances
qui sont du domaine de l'esprit humain. Nous en citerons le jugement de
Frédéric lui-même. Dans une lettre, datée du 7 octobre 1747 il en rend
l'éloquent témoignage qui voici:
«... Je vous demande pardon, ma chère soeur, de ce que je mêle tant de
morale dans mes lettres; c'est vous qui me séduisez. Vous avez toute
sorte d'esprits, toute sorte de talents et toute sorte de connaissances,
on peut vous parler coiffure, guerre, politique et vous entretenir de la
plus sublime philosophie jusqu' aux romans les plus frivoles, sans
qu'aucune de ces matières ne vous soit étrangère. Je devrais vous parler
davantage de mon amitié, mais elle vous est connue, et je ne veux pas
vous ennuyer de ce qui fait le bonheur de ma vie....»
S'il n'en avoit pas été ainsi, croit-on qu'il pu naître une amitié si
intime entre la Margrave et Voltaire? Ce dernier, cédant enfin aux
instances de Frédéric, avoit accepté une fonction fixe dans la suite du
roi. Après une séparation de sept ans Voltaire et la Margrave se
rencontrèrent de nouveau à Berlin le 8 août, quand Wilhelmine rendit
visite à son frère. Pendant trois mois leurs rapports journaliers--car
la Margrave ne retourna à Bareith qu'au mois de novembre--firent revivre
les relations amicales d'autrefois et les amenèrent à cette amitié aussi
profonde qu'inaltérable, devenue célèbre à jamais. Ces jours de bonheur
s'écoulèrent en partie à Berlin, en partie à Potsdam. C'était là que
Frédéric avait créé son «Tusculum», Sans-souci, qu'il appelait
«l'Abbaye», dont il était le «supérieur.» Les membres de ce «couvent
moitié militaire, moitié littéraire», comme le caractérisait Frédéric
lui-même parfois s'appelèrent «les frères monastiques» ou tout
simplement «les frères.» Les membres du dehors avaient le titre de
«diacres.» Leur communauté intellectuelle et morale s'appelait
«l'Eglise.» Là on déclarait saint tout ce qui était condamné impie à
Rome. Wilhelmine en était l'abbesse, et elle se sentait vraiment
rajeunie en compagnie des hommes tels que Maupertuis, Jordan, Algarotti,
Kayserlinck etc.--Mais surtout elle se lia d'étroite amitié avec
Voltaire, et quand le 26 novembre elle quitta Berlin le coeur attristé,
ce ne fut pas sans échanger avec Voltaire la promesse d'entretenir une
active correspondance.
Nous la reproduisons suivant en partie.
Voltaire à la Margrave.
«... les grandes passions mènent loin, et j'aurais eu l'honneur de
suivre l'auguste soeur d'un héros à Bareith, si le plaisir de vivre
auprès de ce héros même, ne me retenait encore à ses pieds. Votre
Altesse Royale le sait, j'aurais dû partir le 15 décembre pour la
France, mais pourrait-on avoir une autre patrie que celle de Frédéric le
Grand?
Mon unique chagrin est que votre Altesse Royale l'ait quittée, et seules
les nouvelles de votre santé me donnent quelque consolation. On dit que
votre santé se soit améliorée, que vous ayez bien supporté les fatigues
du voyage!... Qu'aurait donc à désirer dans ce monde votre Altesse
Royale si votre constitution et votre santé égalaient votre âme et votre
beauté?»
Presque le même jour la Margrave prend aussi la plume: Je vous ai
promis, monsieur, de vous écrire, et je vous tiens parole. J'espère que
notre correspondance ne sera pas aussi maigre que nos deux individus, et
que vous me donnerez souvent sujet de vous répondre. Je ne vous parlerai
point de mes regrets; ce serait les renouveler. Je suis sans cesse
transportée dans votre abbaye, et vous jugez bien que celui qui en est
abbé m'occupe toujours.... Nos entretiens me semblent comme la musique
chinoise, où il y a de longues pauses qui finissent par des tons
discordans. Je crains que ma lettre ne s'en ressente: tant mieux pour
vous, monsieur; il faut des momens d'ennui dans la vie pour faire valoir
d'autant plus ceux qui font plaisir. Après la lecture de cette lettre,
les petits soupers vous paraîtront bien plus agréables. Pensez-y
quelquefois à moi, je vous en prie, et soyez persuadé etc.
Elle écrit le 25 décembre la lettre intéressante que voici:» Soeur
Guillemette à frère Voltaire, salut; car je me compte parmi les heureux
habitans de votre abbaye, quoique je n'y sois plus, et je compte
très-fort, si Dieu me donne bonne vie et longue, d'y aller reprendre ma
place un jour. J'ai reçu votre consolante épître. Je vous jure mon grand
juron, monsieur, qu'elle m'a infiniment plus édifiée que celle de saint
Paul à la dame élue. Celui-ci me causait un certain assoupissement qui
valait l'opium, et m'empêchait d'en apercevoir les beautés. La vôtre a
fait un effet contraire; elle m'a tirée de ma léthargie, et a remis en
mouvement mes esprits vitaux. Quoique vous ayez remis votre voyage de
Paris, j'espère que vous me tiendrez parole, et que vous viendrez me
voir ici. Apollon vint jadis se familiariser avec les mortels, et ne
dédaigna pas de se faire pasteur pour les instruire. Faites-en de même,
monsieur; vous ne pouvez suivre de meilleur modèle.... J'aime mieux
penser aux beaux esprits de Potsdam, à son abbé et à ses moines.
Ressouvenez-vous quelquefois, en revanche, des absens; et comptez
toujours sur moi comme sur une véritable amie.
Le 23 janvier la Margrave écrit:... «Je crois que votre séjour en
Allemagne inspire dans tous les coeurs la fureur de réciter des vers. La
cour de Wurtemberg revient exprès ici pour histrioner avec nous. Le
sensé Vriot nous a choisi, selon moi, la plus détestable pièce de
théâtre qu'il y ait pour la versification! c'est Oreste et Pylade, de
Lamotte. J'admire les différentes façons de penser qu'il y a dans le
monde. Vous excluez les femmes de vos tragédies de Potsdam, et nous
voudrions, si nous avions un Voltaire, retrancher les hommes de celles
que nous jouons ici. N'y aurait-il pas moyen que vous puissiez nous
accomoder une de vos pièces, et y donner les deux principaux rôles aux
femmes? Le duc et ma fille jouent fort joliment; mais c'est tout....
Venez bientôt nous voir dans notre couvent; c'est tout ce que nous
souhaitons. Saluez tous les frères qui se souviennent encore de moi, et
soyez persuadé que l'abbesse de Bareith ne désire rien tant que de
pouvoir convaincre frère Voltaire de sa parfaite estime.»
De la même le 20 avril: «La pénitence que vous vous imposez a achevé de
fléchir mon courroux. Je n'avais pu encore oublier votre indifférence.
Il ne fallait pas moins qu'un pélerinage à Notre-Dame de Bareith pour
effacer votre péché. Frère Voltaire sera pardonné à ce prix. Il le sera
le bienvenu ici, et y trouvera des amis empressés à l'obliger et à lui
témoigner leur estime. Je doute encore de l'accomplissement de vos
promesses. Le climat d'Allemagne a-t-il pu en si peu de temps réformer
la légèreté française?...»
De la même le 12 Juin: «... Vous me flattez toujours par la promesse de
venir faire un tour ici, et lorsque je m'attends à vous voir, mes
espérances s'évanouissement.... J'ai écrit au roi ce que vous me mandez
sur son sujet. Il est difficile de la connaître sans l'aimer, et sans
l'attacher à lui. Il est du nombre de ces phénomènes qui ne paraissent
tout au plus qu'une fois dans un siècle. Vous connaissez mes sentimens
pour ce cher frère; ainsi je tranche court sur ce sujet.... Je partage
mon temps entre mon corps et mon esprit: il faut bien soutenir l'un pour
conserver l'autre, car je m'aperçois de plus en plus que nous ne pensons
n'agissons que selon que notre machine est montée....»