délicatesse que je n'avai pour louer dignement l'ouvrage que j'ai reçu
de votre part. On doit s'attendre à tout le frère Voltaire. Ce qu'il
fait de beau ne surprend plus, l'admiration depuis long-temps à succédé
à la surprise. Votre poëme sur la Loi naturelle m'a enchantée. Tout s'y
trouve: la nouveauté du sujet, l'élévation des pensées et la beauté de
la versification. Oserai-je dire? il n'y manque qu'une chose pour le
rendre parfait. Le sujet exige plus d'étendue que vous ne lui en avez
donné. La première proposition demande surtout une plus ample
démonstration. Permettez que je m'instruise, et que je vous fasse part
de mes doutes. Dieu, dites vous, a donné à tous les hommes la justice et
la conscience pour les avertir, comme il leur a donné ce qui leur est
nécessaire. Dieu ayant donné à l'homme la justice et la conscience, ces
deux vertus sont innées dans l'homme, et deviennent un attribut de son
être. Il s'ensuite de toute nécessité que l'homme doit agir en
conséquence, et qu'il ne saurait être ni injuste ni sans remords, ne
pouvant combattre un instinct attaché à son essence. L'expérience prouve
le contraire. Si la justice était un attribut de notre être, la chicane
serait bannie; les avocats mourraient de faim.... Les vertus ne sont
qu'accidentelles et relatives à la société. L'amour-propre a donné le
jour à la justice.... Le trouble ne peut qu'enfanter la peine; la
tranquillité est mère du plaisir. Je me suis fait une étude particulière
d'approfondir le coeur humain. Je juge, par ce que je vois, de ce qui à
été. Mais je m'enfonce trop dans cette matière, et pourrais bien, comme
Icare, me voir précipiter du haut des cieux. J'attends vos décisions
avec impatience; je les regarderai comme des oracles. Conduisez-moi dans
le chemin de la vérité, et soyez persuadé qu'il n'y en à point de plus
évidente que le désir que j'ai de vous prouver que je suis votre sincère
amie.
Auguste 1757. Madame, mon coeur est touché plus que jamais de la bonté
et de la confiance que votre altesse royale daigne me témoigner. Comment
ne serais-je pas attendri avec transport? Je vois que c'est uniquement
votre belle âme qui vous rend malheureuse. Je me sens né pour être
attaché avec idolâtrie à des esprits supérieurs et sensibles qui pensent
comme vous. Vous savez combien dans le fond j'ai toujours été attaché au
roi votre frère. Plus ma vieillesse est tranquille, plus j'ai renoncé à
tout, plus je me suis fait une patrie de la retraite, et plus je suis
dévoué à ce roi philosophe. Je ne lui écris rien que je ne pense du fond
de mon coeur, rien que je ne croie très-vrai; et si ma lettre paraît
convenable à votre altesse royale, je la supplie de la protéger auprès
de lui comme les précédentes.»
De la Margrave le 19 auguste: «On ne connaît ses amis que dans le
malheur. La lettre que vous m'avez écrite, fait bien honneur à votre
façon de penser. Je ne saurais vous témoigner combien je suis sensible à
votre procédé. Le roi l'est autant que moi. Vous trouverez ci-joint un
billet qu'il m'a ordonné de vous remettre. Ce grand homme est toujours
le même. Il soutient ses infortunes avec un courage et une fermeté
dignes de lui.... Je ne puis vous en dire davantage; mon âme est si
troublée que je ne sais ce que je fais. Mais quoi qu'il puisse arriver,
soyez persuadé que je suis plus que jamais votre amie.»
De la même le 12 septembre: «Votre lettre m'a sensiblement touchée....
Je ne me suis jamais piquée d'être philosophe. J'ai fait mes efforts
pour le devenir. Le peu de progrès que j'ai fait m'a appris à mépriser
les grandeurs et les richesses; mais je n'ai rien trouvé dans la
philosophie qui puisse guérir les plaies du coeur, que le moyen de
s'affranchir de ses maux en cessant de vivre. L'état où je suis est pire
que la mort. Je vois le plus grand homme du siècle, mon frère, mon ami,
réduit à la plus affreuse extrémité. Je vois ma famille entière exposée
aux dangers et aux périls; ma patrie déchirée par d'impitoyables
ennemis; le pays où je suis, peut-être menacé de pareils malheurs. Plût
au ciel que je fusse chargée toute seule des maux que je viens de vous
décrire! je les souffrirais et avec fermeté. Pardonnez-moi ce détail.
Vous m'engagez, par la part que vous prenez à ce qui me regarde, de vous
ouvrir mon coeur. Hélas! l'espoir en est presque banni....»
De la même le 16 octobre; «Accablée par les maux de l'esprit et du
corps, je ne puis vous écrire qu'une petite lettre. Vous en trouverez
une ci-jointe qui vous récompensera au centuple de ma brièveté. Notre
situation est toujours la même. Un tombeau fait notre point de vue.
Quoique tout semble perdu, il nous reste des choses qu'on ne pourra nous
enlever: c'est la fermeté et les sentimens du coeur....»
De la même le 27 décembre: «Si mon corps voulait se prêter aux
insinuations de mon esprit, vous recevriez toutes les postes de mes
nouvelles. Je suis, me direz-vous, aussi cacochyme que vous, et
cependant j'écris. A cela je vous réponds qu'il n'y a qu'un Voltaire
dans le monde, et qu'il ne doit pas juger d'autrui par lui-même. Voila
bien du bavardage....»
Ces exemples prouvent surabondamment quelle étroite et intime amitié
liait la Margrave et Voltaire. De plus elles témoignent de la vie
contente et heureuse que la femme auguste menait après avoir vaincu le
profond chagrin de sa vie conjugale. Frédéric l'aime tendrement, il
l'adore même, c'est elle seule qu'il fait lire au fond de son âme, et il
se montre vraiment ingénieux pour multiplier les témoignages de son
affection. L'amitié de Voltaire survit même à la mort de la Margrave;
jamais la moindre dissonance ne troubla leurs relations.
Wilhelmine était l'intermédiaire, quand Voltaire par ses insolences
tomba en disgrâce et avait dut quitter Berlin. C'est par ses mains que
passa la rare correspondance de Voltaire avec le roi jusqu' à ce qu'elle
eut réussi à rétablir entre eux des rapports directs.
Malheureusement la santé de la Margrave allait en déclinant. Un séjour
au midi de la France et en Italie n'avait pas eu le succès attendu et
espéré. De plus les événements parurent s'accorder pour mettre le
trouble dans son âme.
A peine de retour à Bareith éclate la guerre de Sept Ans, et elle se
consume de soucis au sujet de son frère bien-aimé.
Dans ces moments difficiles se manifeste toute la noblesse de son âme.
Elle écrit à Frédéric: «Votre sort décidera du mien, je ne survivrai ni
à vos infortunes, ni à celles de ma maison; vous pouvez compter c'est ma
ferme résolution.»
Frédéric répond à cette sublime tendresse par un sentiment non moins
affectueux. Elle soit sa consolation et sa confiance, lui écrit-il, et
sa lettre du 7 juillet 1757 prouve qu'il prend ces mots à la lettre:
«Vous avez trop de bonté de vous donner tant de peine pour mes affaires.
Je suis confus d'abuser si étrangement de votre indulgence. Puisque, ma
chère soeur, vous voulez vous charger du grand ouvrage de la paix, je
vous supplie de vouloir envoyer ce M. de Mirabeau en France. Je me
chargerai volontiers de sa dépense; il pourra offrir jusqu'à cinq cent
mille écus à la favorite pour la paix, et il pourrait pousser ses offres
beaucoup au delà, si en-même temps on pouvait l'engager à nous procurer
quelques avantages. Vous sentez tous les ménagements dont j'ai besoin
dans cette affaire, et combien peu j'y dois paraître; le moindre vent
qu'on en aurait en Angleterre pourrait tout perdre. Je crois que votre
émissaire pourrait s'adresser de même à son parent qui est devenu
ministre, et dont le crédit augmente de jour en jour. Enfin je m'en
rapporte à vous. A qui pourrais-je mieux confier les intérêts d'un pays
que je dois rendre heureux qu'à une soeur que j'adore et qui, quoique
bien plus accomplie, est un autre moi-même?...» Le 13 juillet dans une
épître de trois grandes pages Frédéric ouvre son coeur à sa soeur et lui
trace un tableau désespéré de sa situation. Avant de terminer il Dit:
«... Je vous demande mille pardons; je ne vous parle pendant trois
grandes pages que de mes affaires; ce serait étrangement abuser de
l'amitié de tout autre. Mais, ma chère soeur, je connais votre amitié,
et je suis persuadé que vous ne me voulez point de mal quand je vous
ouvre mon coeur; il est tout à vous, étant rempli des sentiments de la
plus tendre estime avec laquelle je suis....»
En lui apprenant la victoire de Weissenfels, il ajoute: «... A présent
je descendrai en paix dans la tombe, depuis que la réputation et
l'honneur de ma nation est sauvé. Nous pouvons être malheureux, mais
nous ne serons pas déshonorés. Vous, ma chère soeur, ma bonne, divine et
tendre soeur, qui daignez vous intéresser au sort d'un frère qui vous
adore daignez participer à ma joie. Je vous embrasse de tout mon coeur.
Adieu....« Frédéric fit aussi des vers pour célébrer la soeur, et il ne
pouvait ériger en son honneur un plus digne monument que dans la
strophe:
«Dans mes jours fortunés où dans ma décadence
Vous goûtiez mon bonheur, vous pleuriez mes revers
Quoi! Pourrais-je oublier cette amitié constante,
Sensible, secourable, et toujours agissante,
Qui me récompensait des maux que j'ai soufferts?
Ô vous, mon seul refuge! Ô mon port, mon asile!
Votre voix étouffait ma douleur indocile,
Et, fort de vos vertus, je bravais l'univers.»
Wilhelmine respirait plus librement quand les messages des victoires
remportées arrivaient à l'Ermitage. Cependant les transports de joie n'y
étaient point bruyants. La santé de la Margrave avait toujours été
délicate: les souffrances des derniers mois et surtout les inquiétudes
poignantes que lui causait le sort de son frère bien aimé achevèrent de
l'ébranler.
Le prince Henri qui venait de Bamberg rendre une courte visite à la
Margrave prévoyait la mort prochaine, il s'empressa d'en informer le
roi. Celui-ci répondit aussitôt: «... Ne m'ôtez pas, je vous conjure,
l'espérance, qui est la seule ressource des malheureux, pensez que je
suis né et élevé avec ma soeur de Bareith, que ces premiers attachements
sont indissolubles, qu'entre nous jamais la plus vive tendresse n'a reçu
la moindre altération, que nous avons des corps séparés, mais que nous
n'avons qu'une âme....»
Et à la Margrave elle-même il écrivit: «... Je suis si plein de vous, de
vos dangers et de ma reconnaissance, que, éveillé comme en rêve, en
prose comme en poésie, votre image régne également dans mon esprit, et
fixe toutes mes pensées. Veuille le ciel exaucer les voeux que je lui
adresse tous les jours pour votre convalescence! Cothénius (médecin du
roi) est en chemin; je le diviniserai, s'il sauve la personne du monde
qui me tient le plus à coeur, que je respecte et vénère, et dont je suis
jusqu'au moment que je rendrai mon corps aux éléments, ma très-chère
soeur, etc....» Mais toute cette affection était impuissante à retarder
le dénouement fatal. Dans la même nuit, à l'heure même où Frédéric était
surpris par l'attaque imprévue de Hochkirch, l'âme de Wilhelmine
s'envola. Ses dernières pensées furent pour son frère. Elle demande
qu'on mît les lettres de Frédéric sur son coeur, car elle voulait les
emporter dans la tombe. Elle défendit de faire son éloge, devant son
cercueil on devait parler de la vanité de toutes les choses terrestres.
Sa dépouille mortelle devait être inhumée simplement, sans aucunes
pompes et dans un profond silence.
Tout se fit selon son désir; seules les lettres de Frédéric ne
l'accompagnèrent pas dans sa dernière demeure. Elles nous sont restées
comme le témoignage immortel de la noblesse de Wilhelmine, de son
attachement fidèle qui ne se démentit point jusqu'à sa dernière heure.
La nouvelle de sa mort terrasse Frédéric, un instant il parut succomber
à sa douleur. Il ne peut écrire au prince Henri que ces mots: «Grand
Dieu! Ma soeur de Bareith!» Mais que ces mots sont profondément sentis!
Comme ils retentissent dans tout coeur sensible! Le journal de Catt,
lecteur du roi, contient des descriptions navrantes de scènes de douleur
que le roi renouvelait au souvenir de sa soeur favorite. Il écrit le 17
octobre: «Je le trouvai ce matin triste et les larmes aux yeux....
Jamais je ne vis tant d'affliction.» On pourrait aisément multiplier les
citations analogues, qui prouvaient que la douleur de Frédéric fut aussi
durable que sincère et profonde.
Comme il l'aimait! Aussi veut-il, que tout l'univers s'associe à sa
douleur. Le plus grand poète du siècle lui doit ériger un monument en
vers. Il écrit à Voltaire: «... il faut que toute l'Europe pleure avec
moi une vertu peu connue... il faut que tout le monde sache qu'elle est
digne de l'immortalité, est c'est à vous de l'y placer. On dit
qu'Apelles était le seul digne de peindre Alexandre: je crois votre
plume la seule digne de rendre ce service à celle qui sera le sujet
éternel de mes larmes....»
Malgré la tristesse profonde de son âme Voltaire accède immédiatement au
désir du roi. Il éprouve même une sorte de satisfaction de pouvoir dire
un dernier adieu à l'amie avec laquelle il avait été si étroitement lié.
Nous sommes à la fin de notre tâche. Bien que le sujet soit loin d'être
épuisé,--il faudrait des volumes entiers pour dépeindre la Margrave dans
sa correspondance--le résumé que nous venons de donner de sa vie de 1743
à 1758 suffira pour les lecteurs de ses Mémoires.
Nous espérons avoir éveillé l'intérêt et la sympathie du public pour la
Margrave, la femme la plus éminente du XVIIIième siècle par les qualités
de son intelligence.
Nous terminons en citant un des vers dans lesquels Voltaire lui a dressé
un monument immortel:
Ô Bareith! ô vertus! ô grâces adorées!
Femme sans préjugés, sans vince et sans erreur,
Quand la mort t'enleva de ces tristes contrées,
De ce séjour de sang, de rapine et de l'horreur;
Les nations acharnées
De leurs haines forcenées
Suspendirent les fureurs:
Les discordes s'arrêtèrent;
Tous les peuples s'accordèrent
A t'honorer de leurs pleurs.
Typographie Fr. Stollberg, Mersebourg.