Le Margrave s'engageoit: 1: à lever un régiment de 800 hommes

d'infanterie pour le service de l'Empereur; 2: à lui rendre tous les

services; qu'il dépendroit de lui, dans le cercle; 3: à tâcher de faire

déclarer le dit cercle en sa faveur, lorsque les conjonctures le

permettroient. L'Empereur de son côté donnoit le commandement du susdit

régiment au Margrave, avec la nomination des officiers jusqu'aux

capitaines, 25 florins par homme, y compris les armes et les uniformes,

pour la levée du régiment; 4: il lui remettoit le jus appellandum; 5: il

lui cédoit la petite ville de Retwitz avec son territoire. (Ce dernier

article n'auroit lieu qu'en cas que l'Empereur se rendît maître de la

Bohême, Retwitz appartenant à ce royaume.) 6: Il lui promettoit ses bons

offices auprès du cercle de Franconie, pour le faire élire Maréchal et

commandant des troupes du cercle.

Le Margrave avoit été fort dissipé à Francfort. Les plaisirs et les

veilles, jointes à la grande confiance qu'il avoit en Berghover,

l'avoient empêché de réfléchir mûrement aux conséquences de ce traité.

Il le considéra d'un autre oeil à la seconde lecture. Les conditions lui

en parurent aussi chimériques, qu'elles lui avoient paru avantageuses au

commencement. Les sommes déterminées pour la levée du régiment étoient

si modiques, que la perte étoit évidente. Le jus appellandum est un

avantage pour un prince injuste; un prince équitable le possède toujours

ne donnant jamais lieu à ses sujets d'avoir recours au tribunal de

l'Empereur. Le généralat du cercle n'est qu'un vain tître, sans autres

prérogatives, que de commander les troupes en temps de guerre. La ville

de Retwitz est un petit rien; le don en étoit incertain et l'avantage

aussi peu solide, que celui des autres articles susmentionnés. Ces

raisons jointes à beaucoup d'autres, engagèrent le Margrave à rompre ce

traité.

Je reçus plusieurs lettres très-piquantes du roi, mon frère, sur ce

sujet. Il se plaignoit à moi avec beaucoup d'aigreur de ce qu'on avoit

entamé cette négociation à son insu. Je supprimai les premières lettres

et ne fis aucun réponse sur cet article. Il me manda enfin, que je

devois en parler au Margrave de sa part et lui faire sentir, qu'il ne

lui convenoit pas de faire des traités sans l'avoir consulté comme le

chef de la maison. Le Margrave fut outré. Il me dicta la réponse, qui

étoit en termes très-forts. Depuis ce moment la guerre fut déclarée. Je

ne reçus que des lettres très-dures du roi, et j'appris même, qu'il

parloit de moi d'une manière fort offensante et me tournoit publiquement

en ridicule. Ce procédé me toucha vivement. Cependant je dissimulai mon

chagrin et continuai d'en agir avec lui comme par le passé.

La duchesse de Wurtemberg arriva dans ce temps. L'accord avoit été réglé

à Berlin pour le mariage des nos enfans. On étoit convenu, qu'il

n'auroit lieu qu'en cas que les deux parties y consentissent,

lorsqu'elles seroient parvenues à l'âge de raison. Cette alliance

m'obligea malgré moi de me lier avec cette princesse. Je dis malgré moi,

car cette femme étoit si décriée, qu'on n'en parloit que comme d'une

Laïs. La duchesse a du jargon et un esprit tournée, à la bagatelle, qui

amuse quelque temps, mais qui ennuie à la longue; elle se livre presque

toujours à une gaieté immodérée; sa principale étude étant celle de

plaire, tous ses soins ne tendent qu'à ce but; agaceries, façons

enfantines, coups d'oeil, enfin tout ce qui s'appelle coquetterie, est

mis en usage pour cet effet. Les deux Marwitz se fourrèrent dans

l'esprit, que les manières de cette princesse étoient françoises, et que

pour être du bel air, il falloit se mouler sur son modèle. L'aînée

commençant dès lors à prendre un fort grand ascendant sur l'esprit du

Margrave, l'engagea à mettre la cour sur un autre pied. Elle ne quittoit

plus la duchesse et entroit aveuglément dans toutes ses vues. Dans

quinze jours de temps tout changea de face. On prit à tâche de se

battre, de se jeter des serviettes à la tête, de courir comme des

chevaux échappés et enfin de s'embrasser au chant de certaines chansons

fort équivoques. Bien loin que ces façons fussent celles des dames

françoises, je crois, si quelque françois fût venu dans ce temps-là,

qu'il auroit cru être en compagnie de quelques filles d'opéra ou de

comédie. Je fis mon possible pour remédier à ce désordre, mais tous mes

efforts furent vains. La gouvernante tonna, pesta, jura avec ses nièces,

qui pour toute réponse lui tournèrent le dos. Que j'étois heureuse dans

ce temps-là! J'étois encore la dupe des Marwitz, et ne soupçonnois pas

même leurs intrigues. Le Margrave ayant toujours les mêmes attentions

pour moi, je dormois tranquillement tandis qu'on tramoit ma perte.

Le départ de la duchesse me fit espérer que je remettrois les choses sur

l'ancien pied, mais je m'aperçus bientôt que le mal étoit enraciné. La

Marwitz, à ce que j'ai jugé depuis, fit dès lors son plan. Cette fille

avoit une ambition démesurée. Pour satisfaire cette passion, il falloit

de nécessité jeter le Margrave dans la dissipation (défaut auquel il

n'inclinoit que trop) pour le détacher de l'application qu'il donnoit à

ses affaires. Il falloit encore me tromper, en me faisant part des

affaires principales, et en m'endormant par la confiance que le Margrave

devoit me marquer. Elle se réservoit cependant la distribution des

charges et des faveurs, et sur-tout les finances. Les bruits qui avoient

couru à Berlin sur son compte, lui avoient fait faire des réflexions

sérieuses sur son état, et sur l'empire qu'elle avoit dès lors sur le

Margrave. L'avidité de faire briller son grand génie, l'emporta sur

toute autre considération. Elle avoit remarqué qu'il avoit du foible

pour elle. Elle en profita pour pouvoir gouverner à sa fantaisie. Elle

jugea, qu'en se conservant ma confiance, et en évitant toutes les

occasions qui pourroient me donner du soupçon, elle parviendroit à

m'aveugler et à se rendre enfin si formidable, qu'en cas que je

m'aperçusse de ses menées, je ne serois plus en état de pouvoir y

remédier. En effet sa conduite et celle du Margrave furent si mesurées,

que je ne remarquai pas la moindre chose de leur intelligence secrète.

Nous allâmes à la fin de Juillet à Stoutgard, où la duchesse de

Wurtemberg nous avoit invités. Je ne ferai point le détail de cette

cour. Je la trouvai fort maussade, remplie de cérémonie et de

complimens.

_Fin du manuscrit des Mémoires._

Les années 1743 à 1758.

Il est bien regrettable que la Margrave ne nous ait pas laissé des notes

proprement dites sur les quinze dernières années de sa vie. Mais en

revanche elle nous a légué un riche trésor de lettres.

Si dans ses Mémoires elle pousse le dédain des égards et convenances

jusqu' à l'excès, si elle s'y montre bien souvent intolérante et sans

coeur, elle nous apparaît dans ses lettres comme la femme la plus

spirituelle du XVIIIième siècle, comme une femme dont l'affection et le

dévouement attirent et gagnent tous les coeurs.

Le recueil des lettres que le Grand Frédéric a adressé à sa chère soeur

ne compte pas moins de 11 volumes in quarto, mais celui des lettres de

la Margrave à Frédéric est plus considérable encore. Sa correspondance

est sans contredit le complément très-important de ses Mémoires. Nombre

de passages de ces derniers sont commentés et éclaircis dans les

lettres; maint détail s'y trouve rectifié. Avant tout nous y trouvons

l'explication des relations tendues qui existèrent entre elle et son

frère et dont elle avait à peine fait mention dans ses Mémoires. Il y

est encore question des rapports qu'elle eût avec la Burghaus (ci-devant

Mademoiselle de Marwitz). Mais la correspondance de Wilhelmine avec

Voltaire, correspondance que la mort seule a interrompue, est surtout du

plus haut intérêt.

En 1740, à Rheinsberg.

Voltaire venait interroger Frédéric sur la politique; au cours de

l'entrevue celui-ci le conduisant vers la princesse dit: «Je vous

représente à ma soeur bien-aimée.» Il jetait ainsi le premier fondement

de cette amitié qui devait durer sans altération jusqu' à la mort de la

Margrave.

Ce furent des jours pleins d'un bonheur ineffable, d'une douce paix

d'âme que Wilhelmine passa à Rheinsberg, dans intimité d'esprits tels

que Maupertuis, Voltaire, Jordan et toutes les autres célébrités

intellectuelles dont son spirituel frère Frédéric était le centre. C'est

ainsi que dans les conversations littéraires et philosophiques,

réveillant de nouvelles idées, d'autres raisonnements, les heures

s'écoulaient trop rapidement et emportaient les jours les plus brillants

de Rheinsberg. Le château ne devait jamais revoir une telle élite des

hommes éminents, Frédéric lui même, on ne sait pourquoi, ni reparut pas

de toute sa vie.

Cependant la Margrave avait trouvé là un trésor: l'amitié de Voltaire

qui fut pour elle un soutien précieux dans les jours douloureux qu'elle

eut à traverser. Avec lui elle parle de son chagrin conjugal, avec lui

aussi de rares joies embellissant le soir de sa vie. Une série de

lettres, échangées entre elle et Voltaire témoignent éloquemment des

aspirations nobles et élevées de son esprit et nous donnent la preuve

incontestable de la valeur de Wilhelmine par ce fait seul, que Voltaire,

le grand moqueur qui n'épargnait personne, n'a jamais osé décocher sur

elle les flèches aiguisées de sa satire. Combien grande et noble doit

donc avoir été cette âme! Quelle affliction doit-elle avoir éprouvé

d'écrire ses Mémoires d'une main parfois si injuste, parfois si amère!

En poursuivant la vie de la Margrave d'après sa correspondance et tous

les documents historiques nous ne manquerons jamais de citer in extenso

ou en partie les lettres qui nous paraissent avoir une importance plus

grande ou un intérêt tout spécial.--

Son séjour à la cour de Wurtemberg avait été loin de la satisfaire. La

vie et les menés frivoles de cette cour répugnaient profondément à elle

dont les moeurs étaient si pures. Elle la quitta pour se replonger tout

entière dans ses occupations favorites, ne s'inquiétant en rien de ce

qui se passait et faisait autour d'elle. Ainsi s'explique qu'elle ne

connût avant 1744 les relations du Margrave et de la Marwitz, ou au

moins qu'elle n'y fit pas plus tôt attention.

Mais avant d'aborder ce sujet il faut mentionner la visite de Frédéric

II à Bareith et les événements qui l'ont immédiatement précédée. On

venait de signer le contrat de mariage entre la fille unique de

Wilhelmine et le fils aîné de la duchesse de Wurtemberg, le duc Charles

de Wurtemberg qui devait être plus tard souverain du pays et qui

s'acquit une triste célébrité par sa conduite contre Schiller. Quelques

mois à peine après la signature du contrat on chercha à mettre la cour

de Bareith en désaccord avec celle de Berlin en s'efforçant de faire

croire à la Margrave que Frédéric avait l'intention d'empêcher ce

mariage, et que la duchesse était sur le point de rappeler ses fils de

Berlin où ils faisaient leur éducation. Sur la demande que la Margrave,

pleine d'inquiétude, adresse à Frédéric, son frère lui révèle le

complot, lui dénonce l'influence autrichienne et lui rend la

tranquillité d'esprit. En même temps il l'invite à venir passer l'hiver

à Berlin. Comme elle refuse, Frédéric se résigne dans l'espoir de la

voir une autre fois.

Cet espoir se réalisa bientôt, mais pas à Berlin. La joie de la Margrave

fut grande quand au mois de septembre 1743 Frédéric vint la voir à

Bareith, avec l'arrière-pensée toutefois de sonder les princes de

l'Allemagne du Sud et de former avec eux une coalition pour venir en

aide à l'Empereur Charles VII dont la faiblesse était notoire. Frédéric

visita donc ainsi sa soeur de Bareith et sa soeur d'Ansbach, mais forcé

de continuer sa route pour cette dernière résidence, il ne peut

consacrer que quelques jours à sa soeur de Bareith qui le reçut avec le

plus d'honneur et le plus de réjouissances possible. Cependant il laissa

à Bareith quelqu'un destiné à le remplacer, quelqu'un qui sut en effet

chasser bientôt les nuages assombrissant le front de Wilhelmine qui ne

pouvait se consoler d'une si courte visite. C'était Voltaire.

Pendant les quinze jours qui'l y demeura la Margrave remua ciel et terre

pour témoigner son admiration à son célèbre ami. Les fêtes succédèrent

aux fêtes; on représenta les drames de Voltaire, où elle et Voltaire

jouaient les rôles principaux.

Bien que le frère de la Margrave, Auguste Guillaume, et le prince

Ferdinand de Brunswick fussent restés à Bareith, Voltaire était le

centre autour duquel tous se rassemblaient. La Margrave écrivit au roi à

Ansbach: il est de la meilleure humeur du monde, et n'aspire, comme

nous, qu'après votre retour.»

Ainsi choyé Voltaire pouvait bien se plaire à Bareith où tous étaient à

ses pieds et lui rendaient hommage. On dit même que la duchesse de

Wurtemberg, connue pour son excentricité, copia de sa propre main

pendant la nuit le poëme de Voltaire: «la Pucelle».

Mais ces jours de bonheur et de sérénité s'envolèrent bien vite,

Frédéric était revenu à Bareith et avait repris avec toute sa suite la

route de Berlin. Les menées autrichiennes gagnaient chaque jour, plus de

terrain auprès de ses beaux-frères et envahissaient leurs cours. Cet

état de choses n'avoit nullement échappé l'oeil si perspicace de

Frédéric. A peine quelques mois après sa visite, le 6 avril 1744 une

estafette apportait à la Margrave la lettre suivante avec la suscription

inaccoutumée? «Madame ma très-chère soeur. C'est avec une extrême

surprise que je viens d'appendre, par une lettre du général de Marwitz

que vous travaillez à une mariage entre sa fille aînée et le comte de

Burghauss, en demandant même le consentement du susdit général. C'est

une entreprise qui me frappe d'autant plus d'étonnement, que vous vous

souviendrez sans doute de la volonté déclarée du feu roi notre très-cher

père, qui, en vous donnant les de Marwitz, voulut expressément qu'elles

ne devaient se marier hors du pays, et qu'elles retourneraient ici avec

le temps. Ainsi j'espère que votre esprit et l'amitié que vous avez pour

moi vous empêchera d'aller plus loin dans cette affaire, et que vous

vous opposerez ouvertement à la conclusion de ce mariage, qui me déplaît

infiniment.....

Au contraire, si la fantaisie de la de Marwitz la pouvait aveugler à un

tel point, qu'elle voulût, contre ma volonté déclarée, épouser le comte

de Burghauss, elle peut compter que je la ferai déclarer indigne et

inhabile à participer à l'héritage considérable de son père, ce qui

s'est déjà fait au sujet de la jeune fille de ce général par la même

raison. (Elle avait épousé le comte de Schonbourg, grand écuyer de la

Margrave.) Il est vrai que j'en serais inconsolable, si cette

malheureuse affaire occasionnait une brouillerie et disharmonie entres

nous, liés si étroitement de sang et de coeur..... En tout cas, vous me

ferez plaisir de renvoyer cette dame ici, où j'aurai moi-même soin de

son établissement».

Cette déclaration avait l'effet d'un coup de foudre; elle détruisit pour

de longues années les bonnes relations du frère et de la soeur. Nous ne

pouvons prêter foi à la Margrave quand elle cherche dans ses Mémoires à

faire valoir d'autres raisons de ce refroidissement. Nous ne pouvons non

plus croire qu'elle eu déjà dès 1742 connaissance des relations de son

mari et de la Marwitz. N'aurait-elle pas en effet dans ce dernier cas

remercié Dieu de l'occasion qui lui était donnée de pouvoir éloigner

sans esclandre, sur l'ordre du roi, une personne menaçant de détruire le

bonheur de sa vie? Nous la voyons au contraire favoriser le mariage

secret de la Marwitz, au risque de mésintelligence avec son frère. En

face de ce fait il faut admettre ou, qu'elle ignorait les rapports

intimes du Margrave et de la Marwitz, ou, comme le dit Droysen,

qu'elle-même favorisait cette situation équivoque. Ne pouvant plus être

pour le Margrave une épouse dans toute la force du mot, elle était

contente que l'amie la remplaçât.

Mais revenons à la lettre de Frédéric. La réponse ne se fit pas

attendre. Le 9 avril la Margrave écrivait: «....je suis surprise, mon

très-cher frère, que vous vouliez me rappeler à présent les volontés du

feu roi. Je n'ai point manqué à la parole que je lui avais donnée

touchant les Marwitz; elles ne sont mariées de son vivant; mais la mort

du Roi m'a dégagée de toutes les promesses que je lui avais faites

pendant sa vie; ainsi vous ne pouvez rien m'imputer là-dessus. Vous ne

m'avez jamais écrit ni parlé sur ce sujet; par conséquent je ne suis

point coupable envers vous d'autant plus que, après les fortes instances

que je vous avais faites de me laisser l'aînée, qui avait renoncé à se

marier, vous ne m'avez pas fait seulement l'honneur de me répondre,

quoique ce fût l'unique grâce que je vous avais demandée depuis que vous

êtes venu à la régence..... je l'ai persuadée de se marier hier au

matin, en présence de peu de témoins et dans l'insu de sa tante

(Sonsfeld), qui a ignoré tout ceci, étant déjà malade depuis huit jours.

Votre estafette est arrivée trop tard; la chose était faite. Il ne me

reste donc plus qu'à implorer votre clémence pour cette pauvre femme,

dont l'attachement pour moi est seul cause du pas qu'elle a fait. Je ne

puis m'imaginer que vous ayez le coeur assez dur pour la priver de tout

son bien, ni pour vouloir vous fâcher contre une soeur qui vous a donné

tant de marques d'attachement et d'amitié. Je vous supplie, ne me mettez

pas au désespoir en me privant de votre amitié. Je ne puis m'imaginer

qu'elle puisse s'effacer entièrement de votre coeur pour une bagatelle

pareille, qui m'aurait cependant privée d'un des plus grands agréments

de ma vie. Je m'attends à une réponse favorable de votre part.... Soyez

persuadé que je ne suis pas indigne de la mériter, puisque rien au monde

n'effacera jamais de mon coeur le respect et la tendresse avec laquelle

je serais à jamais, mon très-cher frère, etc.»

Le roi chargea son frère, le prince de Prusse, de continuer les

négociations. Celui-ci obtint au moins une réconciliation apparente

entre Frédéric et la Margrave. Ce ne fut qu'en 1746 que les relations

reprirent leur ancienne intimité. A partir de ce moment aucune

dissonance ne vint plus troubler leur accord affectueux.

Plusieurs circonstances avaient amené la rupture des rapports cordiaux

d'autrefois. D'abord le mariage de la Marwitz avec le comte autrichien

de Burghaus, contracté si peu de temps avant l'explosion de la deuxième

guerre de Silésie; puis la préférence de la Margrave pour Marie-Thérèse,

la mortelle ennemie de Frédéric. Elle n'avait pas craint même d'avoir

une entrevue avec la souveraine de l'Autriche allant à Francfort

assister au couronnement de son mari. Les lettres du roi deviennent plus

rares, parfois même elles ne sont plus écrites de sa main. Pourtant

l'ancienne affection n'est pas morte et se trahit quelquefois malgré le

froideur des relations. Ainsi le 16 août 1744 Frédéric lui écrit: «La

Reine mère vient de m'envoyer la lettre que vous venez de m'écrire.

Quoique j'ai de grands sujets de plainte à vous faire, quoique tout ce

que nous sont chères nous soit plus sensible que ce qui nous arrive

d'étrangers, je veux bien passer l'éponge sur tout ce qui s'est passé,

et ne point entrer dans le détail de la manière offensante dont vous

m'avez traité, des choses dures que vous avez écrites au général

Marwitz, du mariage que vous avez fait de sa fille avec un Autrichien;

je veux penser dans cette occasion que je suis frère, et oublier tout le

reste, vous priant de me croire avec bien de l'estime, ma chère soeur,

etc.« Cependant la Margrave gardait les mêmes sentiments et jouait

l'offensée. Elle fit même la sourde oreille quand la Gazette d'Erlangen,

publiée sous ses yeux, injuria Frédéric. Le roi ne pouvait faire

autrement que lui écrire.»... Je ne sais point comment j'ai mérité sa

disgrâce; mais sais-je bien que je ne permets pas dans mon pays que l'on

imprime des impertinences sur le sujet de mes parents....« Jusqu'au mois

de janvier 1745 nous trouvons dans les lettres de Frédéric le même ton

de reproche, prouve éclatante combien la Margrave devait être aigrie de

laisser insulter impunément son frère et toute une nation dont elle

était sortie.

Le 19 janvier Frédéric lui écrit:... Ma vengeance ne va pas aussi loin

que vous le croyez, ma chère soeur; je vous prie de le relâcher, et,

pourvu que quelque correcteur veuille bien ne pas souffrir que cet

auteur tourne en ridicule la nation dont vous sortez, c'est tout ce que

je lui demande.

Ma soeur de Suède est enceinte, celle de Brunsvic accouchera bientôt, ma

belle-soeur les suivra de près: voilà les nouvelles de Berlin....

Alors la correspondance est interrompue quelque temps. Elle reprend

seulement le 18 juin 1745 en ces termes de Frédéric: «Je suis si

accoutumé à vos injustices, que je ne dois pas trouver étrange que vous

me chargiez d'accusations d'oubli... et, d'ailleurs, dans trois mois je

n'ai pas reçu un mot de Bareith. Pour moi, je ne vous accuse de rien, et

je suis si persuadé que, malgré de petits nuages passagers, vous avez

des bontés pour moi, que je me repose avec toute sécurité sur cette

confiance....»

Wilhelmine ne cède pas, elle lui fait connaître sa prédilection pour

l'Autriche, de sorte que le roi lui écrit le 2 octobre: «Nous venons de

battre les Autrichiens, ou vos Impériaux, selon qu'il vous plaira de les

nommer....»

Le 30 décembre il lui écrit encore de Potsdam: »La part que vous prenez

à tout ce qui regarde la reine de Hongrie me procure l'occasion de vous

apprendre que nous venons de conclure la paix ensemble. Je me flatte, ma

chère soeur, que cela vous sera d'autant plus agréable, que votre

prédilection pour cette princesse ne se trouvera plus gênée par un reste

de vieille amitié que vous me conserviez peut-être....« La Margrave

répond fièrement:»... Quant à Sa Majesté Hongroise, je n'ai jamais eu de

prédilection ni d'attachement particulier pour ses intérêts. Je rende

justice à ses mérites, et je crois qu'il est permis d'estimer tous ceux

qui en ont. Mon amitié et mon attachement pour vous, mon très-cher

frère, n'en sont pas moins réels, et quoique vous me fassiez assez

sentir combien vous les désavouez, j'aurai du moins par devers moi cette

consolation que j'ai fait tout mon possible pour ne vous rien laisser à

désirer là-dessus, ni sur la tendresse et le respect avec lequel je

serai à jamais, etc.« Les efforts du prince de Prusse aboutissent enfin

à une complète réconciliation et l'harmonie d'autrefois est retrouvée.

Si le coeur de Wilhelmine garde encore un dernier reste d'opiniâtreté et

de rancune, la glace se rompt bientôt, surtout quand elle commence à

voir clairement les relations de la Burghaus et du Margrave. Elle se

jette alors dans les bras de son frère et le désaccord est oublié.

Mémoires de Frédérique Sophie Wilhelmine de Prusse, margrave de Bareith. Tome 2 · 第 19 / 21 段