Je retournai donc à Bareith le 12. de Janvier de l'année 1741, et j'y

arrivai au bout de onze jours; les eaux ayant si fort gâté les chemins,

que je ne pus faire que quatre milles par jour. La Marwitz et sa soeur

ne me rabattirent les oreilles pendant toute la route que de jérémiades

sur leur départ de Berlin. Il faut donc, disoit la Marwitz, retourner à

ce diable de nid, où on s'ennuie comme un chien, après avoir goûté les

plaisirs de Berlin. Je fus plusieurs fois piquée de ces propos, mais la

considérant comme une personne entraînée par le feu de la jeunesse et

par les plaisirs, je l'excusois; et en effet il me parut peu après,

qu'elle rentra en elle-même et qu'elle avoit renoncé à son étourderie.

Je repris à Bareith mon genre de vie ordinaire. Nous eûmes beaucoup

d'étrangers, qui rendirent le carnaval brillant.

Le prise de Glogow fut un grand sujet de satisfaction pour moi. Le roi,

mon frère, après avoir formé le siège de cette place, la prit d'assaut,

et s'empara par cette capture de la clef de la Silésie.

Le comte de Cobentzel, envoyé de la reine de Hongrie, arriva peu de

temps après à notre cour. Il me rendit une lettre de l'Impératrice

dernière douairière. Cette princesse me faisoit d'instantes prières,

d'employer mon crédit sur l'esprit du roi pour le porter à la paix. La

reine, sa fille, se trouvoit sans argent, sans troupes et attaquée à

l'improviste. Malgré cette triste situation, elle avoit absolument

refusé les propositions du roi, mon frère, et s'étoit résolue d'attendre

les dernières extrémités plutôt, que de céder les quatre duchés, sujets

de la querelle. Tous les efforts que fit le comte Combentzel et les

conditions avantageuses qu'on me proposa, ne purent me porter à me mêler

de cette affaire. Je ne jugeai pas même à propos d'en écrire au roi,

d'autant plus qu'on ne s'étoit point expliqué sur les conditions de cet

accommodement.

Cependant les heureux succès de ce prince continuèrent. La bataille de

Molwitz se donna le 10. d'Avril. Elle tourna de toute façon à sa gloire.

La victoire qu'il remporta, justifia son génie pour l'art militaire,

puisque son coup d'essai fut un coup de maître. Le général Marwitz fut

fort blessé à cette action d'un coup de feu à la cuisse. Le siège de

Neisse et sa prise furent les suites de cette victoire, qui achemina la

paix. La joie que je ressentis de toutes ces bonnes nouvelles, est

difficile à exprimer. Je la fis éclater par les fêtes que je donnois.

Toute cette année se passa fort tranquillement pour moi. Ce fut aussi la

dernière dans le cours de laquelle j'aie joui de quelque repos. Je vais

entrer dans une nouvelle carrière bien plus rude et difficile à

franchir, que toutes celles dont on m'a vue triompher dans le reste de

ces mémoires. Je me pique d'être véridique. Je ne prétends point excuser

les fautes que j'ai commises; j'ai péché peut-être contre les règles de

la politique, mais je n'ai aucun reproche à faire à ma droiture.

Le général Marwitz ne pouvant se rétablir de sa blessure, me conjura

avec tant d'instance de permettre à sa fille aînée de passer quelque

temps avec lui, que je ne pus le lui refuser. Il étoit devenu gouverneur

de Breslau et commandoit toutes les troupes en Silésie. Sa fille m'avoit

paru fort contente de l'aller trouver.

Deux jours avant son départ elle vint auprès de moi, toute en pleurs et

dans un désespoir mortel. Fort étonnée je lui en demandai la cause. A

peine put-elle me répondre, ses sanglots lui coupoient la parole. Je

vois bien, me dit-elle enfin, qu'il faut vous quitter, Madame; les

bruits qui ont couru à Berlin, au préjudice de ma réputation, n'ont eu

que trop de créance. Rien au monde ne m'est plus cher que mon honneur;

l'atteinte qu'on y a donnée m'est plus sensible que la mort. Je ne puis

détromper le monde, qu'en me retirant de la cour. Je vais être la plus

malheureuse personne du monde, je sens que je ne pourrai vivre éloignée

de vous et pour comble d'infortune mon père a dessein de me marier. Je

serai donc une double victime, par le désespoir de ne plus vous voir, et

celui d'épouser peut-être un homme qui me sera odieux.

Je fus vivement touchée de ses larmes et de ses sentimens. Je m'efforçai

de les combattre, et au bout de deux heures je parvins non seulement à

la calmer, mais j'obtins sa parole qu'elle resteroit à mon service. Je

laisse à juger au lecteur, si après une telle conversation je pouvois me

défier de cette fille. Pouvois-je m'imaginer qu'elle me trahissoit

cruellement, en m'enlevant ce que j'avois de plus cher et en me dérobant

le coeur de mon époux? Elle étoit presque toujours auprès de moi, et sa

conduite étoit si mesurée avec lui, qu'elle auroit détruit tous mes

soupçons, quand même j'en aurois eu. Sa soeur s'attacha beaucoup à moi

après son départ. Son humeur vive, gaie et spirituelle m'amusoit. Le

Margrave badinoit beaucoup avec elle, ce qui me ne donnoit aucun

ombrage. Il en agissoit si bien avec moi et me témoignoit une si vive

tendresse que j'avois une entière confiance dans sa fidélité. J'étois

charmée lorsqu'il se divertissoit; étant ennemie de la gêne, je ne

prétendois point lui en donner.

Ce fut environ en ce temps-là que l'électeur de Bavière fut élu roi des

Romains. Il passa incognite par Bareith au commencement de l'année 1742.

Ce prince alloit se rendre à Manheim, assister aux noces du prince et de

la princesse de Sulzbach, pour aller de là se faire couronner Empereur à

Francfort. Il passa en si mauvais équipage, que nous l'aurions peut-être

ignoré, s'il n'avoit envoyé un de ses cavaliers nous faire des

complimens et des excuses de n'avoir pu s'arrêter ici. Le Margrave se

mit aussitôt à cheval et le suivit. Il fit tant de diligence, qu'il

joignit ce prince à trois milles d'ici. L'Empereur sortit de sa voiture,

l'embrassa et lui fit tout l'accueil et les politesses qu'il put

désirer. Après une entrevue d'environ une demi-heure ils se séparèrent

très-satisfaits l'un de l'autre.

Nous apprîmes peu après que le couronnement étoit fixé au 31. de

Janvier. La curiosité nous prit de le voir. Nous résolûmes d'aller dans

un parfait incognito à Francfort, d'y arriver la veille de cette

cérémonie et d'en repartir le lendemain. Mr. de Berghover, envoyé de

notre cour, eut soin de régler notre voyage et de faciliter notre

incognito. Nous comptions partir dans huit jours, lorsque la duchesse de

Wurtemberg s'avisa de venir à Bareith. Cette princesse, très-fameuse du

mauvais côté, alloit à Berlin voir ses fils, dont elle avoit confié

l'éducation au foi. Ces jeunes princes avoient passé peu avant elle ici.

Le duc s'étoit amouraché de ma fille, qui n'avoit que 9 ans (il en avoit

14), et nous avoit fort diverti par ses petites galanteries. Je trouvai

cette princesse assez bien conservée; ses traits sont beaux, mais son

teint est passé et fort jaune; elle a un reflux de bouche, qui oblige au

silence tous ceux auxquels elle parle; sa voix est si glapissante et si

forte, qu'elle écorche les oreilles; elle a de l'esprit et s'énonce

bien; ses manières sont engageantes pour ceux qu'elle veut gagner, et

très-libres avec les hommes. Sa façon de penser et d'agir offre un grand

contraste de hauteur et de bassesse. Ses galanteries l'avoient si fort

décriée, que sa visite ne me fit aucun plaisir. Cette princesse étoit

régente pendant la minorité de son fils. Je ne m'arrêterai pas à faire

son caractère; elle reviendra plus d'une fois sur la scène dans le cours

de ces mémoires.

J'en reviens à la Marwitz. Elle m'avoit demandé une prolongation de

permission, que je lui avois accordée; mais lorsqu'elle apprit par mes

lettres que nous allions à Francfort, elle partit à la hâte et revint

dans le temps que je m'y attendois le moins, le jour même que la

duchesse. Son premier abord me déplut. Elle entra chez moi d'un air

d'arrogance et ne cessa de parler des grands biens de son père, de

l'approbation qu'elle avoit eue à Berlin et des politesses qu'on lui

avoit faites, finissant chaque article par des exclamations sur le

sacrifice qu'elle me faisoit, d'être revenue auprès de moi. Je suis

sensible lorsque j'aime, je l'ai dit plus d'une fois. J'exige peut-être

trop de mes amis, mais je prétends d'eux la même délicatesse de

sentimens dont je me pique. Il n'y en avoit point dans ce procédé. Cette

vaine ostentation me déplut. Il y a façon et façon de dire les choses.

On peut faire sentir à ses amis ce que l'on fait pour eux, pour leur

prouver par là combien on leur est attaché; c'est le moyen de s'attirer

leur reconnoissance. Reprocher un service ou un bienfait, c'est en ôter

le prix. Pour moi, je suis satisfaite lorsque je puis faire plaisir à

mes amis, quand ils ignoreroient toute leur vie qu'ils me sont

redevables, j'en serai assez récompensée par la joie que j'aurai d'avoir

pu leur être utile. Comme je n'ai jamais eu le don de ce contraindre, la

Marwitz remarqua quelque froideur dans mes réponses. Elle en fut si

piquée, qu'elle s'en plaignit au Margrave. Il me battit froid pendant

quelques jours. Inquiète d'en savoir la cause, je le tourmentai tant,

qu'il me l'apprit. Vous avez un mauvais coeur, me dit-il, de maltraiter

les personnes qui vous aiment; la Marwitz est au désespoir et croit que

vous ne vous souciez plus d'elle; elle m'en a fait des plaintes amères.

Je fus aussi surprise que fâchée de ce que cette fille s'étoit adressée

au Margrave, pour le mêler de nos petits différens; mais voyant qu'il

étoit prévenu contre moi, je dissimulai, et lui répondis que j'étois

toujours la même. Sur cette assurance elle vint me trouver, me fit

beaucoup de protestations, étala force sentimens et me convainquit de

nouveau, qu'elle ne péchoit que par étourderie et par une trop grande

pente aux plaisirs. La paix fut donc encore conclue.

Nous comptions partir le 27. de Janvier pour aller à Francfort, lorsque

Pelnitz, fameux par ses mémoires et ses incartades, arriva. Il nous

apprit, que les Autrichiens étant entrés en Bavière, le roi, pour faire

une diversion et secourir par là ses alliés, étoit entré en Bohême. La

duchesse qui alloit en partie à Berlin pour s'aboucher avec le roi, se

trouva fort embarrassée par ce contre-temps, et résolut de rester avec

nous jusqu'au retour de ce prince. Il fallut employer force intrigues

pour nous en défaire. Elle nous quitta le 28. de Janvier pour aller à

Berlin et nous partîmes le même jour.

Les mauvais chemins et les eaux qui s'étoient accrues, nous obligèrent

d'aller nuit et jour. Nous atteignîmes enfin le 30. de Janvier les

portes de Francfort. Mr. de Berghover que nous avions fait avertir, vint

au-devant de nous à quelques portées de fusil de la ville. Il nous

apprit, que le couronnement étoit remis au 12. de Février, que tout le

monde savoit notre arrivée et qu'il seroit impossible de rester

incognito, si nous entrions en ville ce soir-là. J'étois fatiguée à

mourir et fort incommodée d'un gros rhume. Après avoir long-temps

consulté, il fut conclu que nous rebrousserions chemin et que nous

passerions la nuit à un petit village, qui n'étoit qu'à un mille de

Francfort.

Mr. de Berghover nous y rejoignit le jour suivant. Il avoit tâché de

détromper tout le monde, et arrangé les choses de manière, que nous nous

rendîmes le soir à la sourdine chez lui, pour voir l'entrée de

l'Empereur, qui devoit se faire le lendemain matin. Je n'avois avec moi

que les deux Marwitz; ma chère grand'maîtresse étoit restée à Bareith,

n'étant plus en état d'endurer les fatigues. Ma garderobe étoit fort mal

fournie. Mes dames et moi nous n'avions chacune pour tout potage qu'une

andrienne noire, que j'avois inventée pour diminuer le bagage. Les

Margraves du Chatelet et Schoenbourg n'avoient pris que des uniformes,

et pour se déguiser, ils s'étoient noirci les sourcils, ce qui

accompagnoit parfaitement bien de grandes perruques noires, dont ils

s'étoient accoutrés. Je crus étouffer de rire, en les voyant ainsi

adonisés.

Nous débarquâmes dans ce bel équipage chez Berghover, qui nous reconnut

à peine. J'avois fait rembourrer mon habit, ce qui me donnoit une

prestance respectable, et nous avions toutes des coëffes qui nous

couvroient le visage. Il nous trouva si méconnoissables, qu'il nous

proposa d'aller à la comédie françoise. Nous y topâmes, comme on peut

bien le croire, et allâmes nous percher aux secondes loges.

L'entrée de l'Empereur que nous vîmes le lendemain, fut des plus

superbes. Je ne m'arrêterai pas à en faire la description. J'eus le même

soir le plaisir d'aller au bal masqué où n'étant connue de personne, je

me divertis beaucoup à tourmenter les masques.

La crainte d'être enfin découverts, nous obligea d'aller loger le

lendemain dans une petite maison d'été, appartenante à un particulier,

et d'y séjourner quelques jours. Il y faisoit un froid insupportable, et

j'y fis pénitence du peu du plaisir dont j'avois joui à Francfort, par

les chagrins que me causèrent les Marwitz. Elles devenoient l'une et

l'autre d'une hauteur insupportable, voulant être servies et prétendant

des distinctions qui n'appartenoient qu'à moi seule. L'aînée avoit

infecté l'esprit de sa soeur de son orgueil; en revanche la cadette

fortifioit le goût de celle-ci pour la satire et la médisance. Elles

étudioient les défauts et les ridicules de chacun, et se plaisoient à

déchirer impitoyablement toute la cour, n'épargnant pas même les gens en

leur propre présence. Comme elles avoient beaucoup d'esprit, leurs

commentaires divertissoient le Margrave. Il étoit toute la journée dans

leur chambre, et il ne s'apercevoit pas qu'il étoit souvent le sujet de

leurs railleries. Lorsque j'y étois, elles ne me disoient mot et même ne

répondoient pas à mes questions, se mettant dans un coin de la chambre à

rire comme des folles. Je ne pus endurer long-temps cette sotte

conduite. J'éclatai enfin, et leur dis fort intelligiblement qu'elles me

déplaisoient, tâchant en même temps de les ramener par de bonnes

raisons. La cadette se tut; mais l'aînée se mit sur ses grands chevaux

et me chanta pouille. Plût à Dieu, que je me fusse brouillée tout de bon

avec elle, je me serois épargnée bien des chagrins. La crainte d'en

venir à des éclats en prenant un ton d'autorité et l'espérance de la

corriger, me firent dissimuler.

Mon retour à Francfort servit à me dissiper et à bannir les tristes

réflexions que cette scène avoit occasionnées. Je n'y manquai ni comédie

ni bal. Ma coëffe se dérangea un soir que j'étois au spectacle. Le

prince George de Cassel levant par hazard les yeux de mon côté, me

reconnut. Il le dit au prince d'Orange, qui étoit proche de lui. Tout de

suite ils enfilèrent ma loge et y entrèrent lorsque je m'y attendois le

moins. Il n'y eut plus moyen de feindre. Ces deux princes ne voulurent

point nous quitter. Ils me menèrent en carosse et prièrent le Margrave

de leur permettre de venir souper avec nous, ce qu'il ne put leur

refuser. Depuis ce jour ils ne bougèrent de chez nous. Le prince

d'Orange est si connu, qu'il me seroit inutile d'en faire le portrait.

Je fus charmée de son esprit et de sa conversation. La princesse

d'Angleterre, son épouse, étoit à Cassel. Il me promit de la persuader

de venir à Francfort, pour y faire connoissance avec moi. Mais il ne put

effectuer sa promesse, le peu de séjour qu'il fit encore l'empêchant

d'exposer la princesse à la fatigue du voyage.

Nous allâmes le jour suivant au bal. L'électeur de Cologne qui savoit ce

qui s'étoit passé la veille à la comédie, nous avoit fait épier. Dès que

je parus, il vint me prendre à danser, en disant qu'il me connoissoit.

Il s'entretint très-long-temps avec moi et me présenta la princesse

Clémence de Bavière, sa nièce, deux princesses de Sulzbach et le prince

Theodore, son frère. Ils cherchèrent ensuite le Margrave, auquel ils

firent toutes les politesses imaginables. Notre incognito ne pouvoit

plus avoir lieu. L'équipage où nous étions nous empêchoit de paroître.

Il fallut donc retourner à notre retraite; et après avoir tenu

long-temps conseil, on dépêcha un courrier à Bareith, pour faire venir

ce dont nous avions besoin.

Je n'attendois que le Margrave pour me mettre en carosse, lorsque je le

vis entrer avec une dame, qu'il me dit être Mdme. de Belisle,

ambassadrice de France. Je l'avois évitée avec soin, jugeant qu'elle

auroit des prétentions, que je ne serois pas d'humeur de lui accorder.

Je pris mon parti sur-le-champ et la reçus comme toutes les autres dames

qui viennent chez moi. Sa visite ne fut pas longue. La conversation ne

roula que sur les louanges du roi. Je trouvai Mdme. de Belisle fort

différente de l'idée qu'on m'en avoit donnée. Elle sentoit son monde,

mais son air me parut celui d'une soubrette et ses manières mesquines.

Je passai deux ou trois jours à mon jardin, où le prince d'Orange nous

tint fidèle compagnie, et ne retournai en ville que la veille du

couronnement. Je ne m'étendrai point à en faire le détail. Le pauvre

Empereur ne goûta pas toute la satisfaction que cette cérémonie devoit

lui inspirer. Il étoit mourant de la goutte et de la gravelle, et

pouvoit à peine se soutenir. Ce prince se trouvoit dans les

circonstances les plus fâcheuses. L'affaire de Lintz avoit obligé les

François à se retirer, ce qui avoit laissé le champ libre aux

Autrichiens de faire une irruption en Bavière, où ils ravageoient

impitoyablement le pays. Le roi, mon frère par son entrée en Bohême

relevoit un peu ses espérances; mais se trouvant sans troupes et sans

argent, sa politique l'obligeoit de ménager les princes de l'empire,

pour en tirer du secours. Cette raison le porta à distinguer les envoyés

des princes à l'élection, et surtout Mr. de Berghover et Mr. de

Montmartin, ministres du Margrave. Ces deux Mrs., l'un et l'autre de peu

d'origine, se trouvèrent fort flattés des attentions que l'Empereur

avoit pour eux. Le Maréchal de Belisle acheva de les gagner entièrement

au parti de ce prince, par l'appât de l'or qu'il fit briller à leurs

yeux. Ils dressèrent le plan d'un traité, qu'ils présentèrent au

Margrave le jour même que nous retournâmes à Francfort. Le Margrave m'en

parla, m'assurant que les conditions en étoient si avantageuses pour

lui, qu'il n'avoit pas balancé à l'approuver. En effet ce traité fut

conclu avant notre départ, ne devant être ratifié qu'après que le

Margrave en auroit rempli les premières conditions. Berghover eut soin

de le garder si soigneusement que le Margrave ne put me le faire lire.

J'en reviens à mon sujet.

L'affaire susmentionnée nous obligea de séjourner encore quelque temps à

Francfort. Nos équipages étant arrivés, j'y reçus tout le monde sous le

nom de la comtesse de Reuss, et notre maison ne désemplit point. Mr. de

Belisle même y vint plusieurs fois.

Je ne sais ce qui porta Mr. de Berghover à représenter au Margrave,

qu'il n'étoit pas séant que je partisse sans avoir vu l'Impératrice. Cet

homme avoit beaucoup d'esprit et s'étoit acquis un grand crédit sur

celui du Margrave par les services qu'il lui avoit rendus, et par les

prétendus avantages qu'il lui faisoit obtenir par le traité. Le Margrave

lui permit de venir me proposer cette entrevue, me laissant cependant

maîtresse de faire ce que je voudrois. Je la refusai nettement; les

étiquettes empêchent les princes de se voir. Comme fille de roi je ne

pouvois compromettre l'honneur de ma maison; et comme il n'y avoit point

d'exemple qu'une fille de roi et une Impératrice se fussent trouvées

ensemble, je ne savois point les prétentions que je devois faire.

Berghover s'emporta contre moi et me manqua même de respect. Il s'écria,

que je perdois le Margrave en désobligeant l'Impératrice; que les femmes

n'étoient bonnes qu'à faire des tracasseries, et que j'aurois beaucoup

mieux fait de rester à Bareith, que de venir à Francfort troubler les

affaires du Margrave, et déranger ses projets par mes hauteurs. Ses

crieries ne me firent point changer de résolution: je n'en fis que rire.

Pour le tranquilliser, je lui fis mes conditions. Je demandai

premièrement, d'être reçue au bas de l'escalier par la cour de

l'Impératrice; secondement, qu'elle vînt au devant de moi jusque hors de

la porte de sa chambre de lit, et troisièmement le fauteuil. Il me

promit d'en parler à la grand'-maîtresse de cette princesse, et de faire

tous ses efforts pour me contenter. Je ne risquois rien par les

propositions que j'avois faites: en les obtenant je soutenois mon

caractère, et un refus me servoit d'excuse pour éviter cette visite.

J'eus en attendant le temps de consulter Mrs. de Schwerin et de

Klingraeve, ministres du roi. Le dernier avoit beaucoup de crédit à la

cour impériale. Ils furent d'avis l'un et l'autre, que je ne pouvois

prétendre le fauteuil, que cependant ils insisteroient pour me le faire

obtenir, ou qu'ils trouveroient quelque expédient pour régler de

cérémonial. Ils me représentèrent, que le roi étant uni intimement avec

la maison de Bavière, et que le Margrave ayant sujet de la ménager, ces

raisons rendroient ma conduite excusable; que j'irois chez l'Impératrice

le nom de comtesse, qui supposoit un incognito, et que ne pouvois exiger

sous ce tître tous les honneurs qui m'appartenoient comme princesse

royale de Prusse et Margrave de Brandebourg.

Si j'avois eu le temps d'écrire au roi, je m'en serois remise à sa

décision; mais quand même j'aurois envoyé un courrier, je n'aurois pu

avoir sa réponse. Il fallut donc me rendre. On disputa tout le jour sur

les articles que j'avois demandés. Les deux premiers furent accordés.

Tout ce qu'on put obtenir pour le troisième, fut que l'Impératrice ne

prendroit qu'un très-petit fauteuil et qu'elle me donneroit un grand

dossier.

Je vis cette princesse le jour suivant. J'avoue, qu'à sa place j'aurois

cherché toutes les étiquettes et les cérémonies du monde, pour

m'empêcher de paroître. L'Impératrice est d'une taille au-dessous de la

petite, et si puissante, qu'elle semble une boule; elle est laide au

possible, sans air et sans grâce. Son esprit répond à sa figure; elle

est bigotte à l'excès, et passe les nuits et les jours dans son

oratoire; les vieilles et les laides font ordinairement le partage du

bon Dieu. Elle me reçut en tremblant et d'un air si décontenancé,

qu'elle ne put me dire un mot. Nous nous assîmes. Après avoir gardé

quelque temps le silence, je commençai la conversation en françois. Elle

me répondit dans son jargon autrichien, qu'elle n'entendoit pas bien

cette langue et qu'elle me prioit de lui parler en Allemand. Cet

entretien ne fut pas long. Le dialecte autrichien et le bas-saxon sont

si différens, qu'à moins d'y être accoutumé, on ne se comprend point.

C'est aussi ce qui nous arriva. Nous aurions préparé à rire à un tiers

par les coq-à-l'âne que nous faisions, n'entendant que par-ci par-là un

mot, qui nous faisoit deviner le reste. Cette princesse étoit si fort

esclave de son étiquette, qu'elle auroit cru faire un crime de

lèse-grandeur en m'entretenant dans une langue étrangère, car elle

savoit le François. L'Empereur devoit se trouver à cette visite; mais il

étoit tombé si malade, qu'on craignoit même pour ses jours. Ce prince

méritoit un meilleur sort. Il étoit doux, humain, affable et avoit le

don de captiver les coeurs. On peut dire de lui: tel brille au second

rang, qui s'éclipse au premier. Son ambition étoit plus vaste que son

génie. Il avoit de l'esprit; mais l'esprit seul ne suffit pas pour

composer un grand homme. La situation où il si trouvoit, étoit au-dessus

de sa sphère, et son malheur vouloit qu'il n'eût personne autour de lui,

qui pût suppléer aux talens qui lui manquoient.

Je restai encore quelques jours à Francfort, pendant lesquels je ne

passai mon temps qu'en fêtes et en plaisirs.

Je me retrouvai enfin à Bareith à la fin du mois de Février. Mr. de

Montaulieu, grand-maître de la duchesse de Wurtemberg et ministre du

duc, s'y rendit peu après nous. Il nous remit, au Margrave et à moi, des

lettres du roi, de la reine, ma mère et de la duchesse, contenant une

proposition de mariage pour ma fille avec le jeune duc de Wurtemberg.

Cette alliance étant très-avantageuse et autorisée de l'approbation du

roi et de la reine, qui en étoient les auteurs, nous y topâmes,

remettant d'en conclure les conditions au retour de la duchesse de

Berlin.

Notre retour occasionna les sollicitations de la cour impériale, pour

accomplir les premières conditions du traité. Mr de Berghover ayant

envoyé ce prodige de politique au Margrave, il me le fit lire. En voici

le contenu.

Mémoires de Frédérique Sophie Wilhelmine de Prusse, margrave de Bareith. Tome 2 · 第 18 / 21 段