arrivai au bout de onze jours; les eaux ayant si fort gâté les chemins,
que je ne pus faire que quatre milles par jour. La Marwitz et sa soeur
ne me rabattirent les oreilles pendant toute la route que de jérémiades
sur leur départ de Berlin. Il faut donc, disoit la Marwitz, retourner à
ce diable de nid, où on s'ennuie comme un chien, après avoir goûté les
plaisirs de Berlin. Je fus plusieurs fois piquée de ces propos, mais la
considérant comme une personne entraînée par le feu de la jeunesse et
par les plaisirs, je l'excusois; et en effet il me parut peu après,
qu'elle rentra en elle-même et qu'elle avoit renoncé à son étourderie.
Je repris à Bareith mon genre de vie ordinaire. Nous eûmes beaucoup
d'étrangers, qui rendirent le carnaval brillant.
Le prise de Glogow fut un grand sujet de satisfaction pour moi. Le roi,
mon frère, après avoir formé le siège de cette place, la prit d'assaut,
et s'empara par cette capture de la clef de la Silésie.
Le comte de Cobentzel, envoyé de la reine de Hongrie, arriva peu de
temps après à notre cour. Il me rendit une lettre de l'Impératrice
dernière douairière. Cette princesse me faisoit d'instantes prières,
d'employer mon crédit sur l'esprit du roi pour le porter à la paix. La
reine, sa fille, se trouvoit sans argent, sans troupes et attaquée à
l'improviste. Malgré cette triste situation, elle avoit absolument
refusé les propositions du roi, mon frère, et s'étoit résolue d'attendre
les dernières extrémités plutôt, que de céder les quatre duchés, sujets
de la querelle. Tous les efforts que fit le comte Combentzel et les
conditions avantageuses qu'on me proposa, ne purent me porter à me mêler
de cette affaire. Je ne jugeai pas même à propos d'en écrire au roi,
d'autant plus qu'on ne s'étoit point expliqué sur les conditions de cet
accommodement.
Cependant les heureux succès de ce prince continuèrent. La bataille de
Molwitz se donna le 10. d'Avril. Elle tourna de toute façon à sa gloire.
La victoire qu'il remporta, justifia son génie pour l'art militaire,
puisque son coup d'essai fut un coup de maître. Le général Marwitz fut
fort blessé à cette action d'un coup de feu à la cuisse. Le siège de
Neisse et sa prise furent les suites de cette victoire, qui achemina la
paix. La joie que je ressentis de toutes ces bonnes nouvelles, est
difficile à exprimer. Je la fis éclater par les fêtes que je donnois.
Toute cette année se passa fort tranquillement pour moi. Ce fut aussi la
dernière dans le cours de laquelle j'aie joui de quelque repos. Je vais
entrer dans une nouvelle carrière bien plus rude et difficile à
franchir, que toutes celles dont on m'a vue triompher dans le reste de
ces mémoires. Je me pique d'être véridique. Je ne prétends point excuser
les fautes que j'ai commises; j'ai péché peut-être contre les règles de
la politique, mais je n'ai aucun reproche à faire à ma droiture.
Le général Marwitz ne pouvant se rétablir de sa blessure, me conjura
avec tant d'instance de permettre à sa fille aînée de passer quelque
temps avec lui, que je ne pus le lui refuser. Il étoit devenu gouverneur
de Breslau et commandoit toutes les troupes en Silésie. Sa fille m'avoit
paru fort contente de l'aller trouver.
Deux jours avant son départ elle vint auprès de moi, toute en pleurs et
dans un désespoir mortel. Fort étonnée je lui en demandai la cause. A
peine put-elle me répondre, ses sanglots lui coupoient la parole. Je
vois bien, me dit-elle enfin, qu'il faut vous quitter, Madame; les
bruits qui ont couru à Berlin, au préjudice de ma réputation, n'ont eu
que trop de créance. Rien au monde ne m'est plus cher que mon honneur;
l'atteinte qu'on y a donnée m'est plus sensible que la mort. Je ne puis
détromper le monde, qu'en me retirant de la cour. Je vais être la plus
malheureuse personne du monde, je sens que je ne pourrai vivre éloignée
de vous et pour comble d'infortune mon père a dessein de me marier. Je
serai donc une double victime, par le désespoir de ne plus vous voir, et
celui d'épouser peut-être un homme qui me sera odieux.
Je fus vivement touchée de ses larmes et de ses sentimens. Je m'efforçai
de les combattre, et au bout de deux heures je parvins non seulement à
la calmer, mais j'obtins sa parole qu'elle resteroit à mon service. Je
laisse à juger au lecteur, si après une telle conversation je pouvois me
défier de cette fille. Pouvois-je m'imaginer qu'elle me trahissoit
cruellement, en m'enlevant ce que j'avois de plus cher et en me dérobant
le coeur de mon époux? Elle étoit presque toujours auprès de moi, et sa
conduite étoit si mesurée avec lui, qu'elle auroit détruit tous mes
soupçons, quand même j'en aurois eu. Sa soeur s'attacha beaucoup à moi
après son départ. Son humeur vive, gaie et spirituelle m'amusoit. Le
Margrave badinoit beaucoup avec elle, ce qui me ne donnoit aucun
ombrage. Il en agissoit si bien avec moi et me témoignoit une si vive
tendresse que j'avois une entière confiance dans sa fidélité. J'étois
charmée lorsqu'il se divertissoit; étant ennemie de la gêne, je ne
prétendois point lui en donner.
Ce fut environ en ce temps-là que l'électeur de Bavière fut élu roi des
Romains. Il passa incognite par Bareith au commencement de l'année 1742.
Ce prince alloit se rendre à Manheim, assister aux noces du prince et de
la princesse de Sulzbach, pour aller de là se faire couronner Empereur à
Francfort. Il passa en si mauvais équipage, que nous l'aurions peut-être
ignoré, s'il n'avoit envoyé un de ses cavaliers nous faire des
complimens et des excuses de n'avoir pu s'arrêter ici. Le Margrave se
mit aussitôt à cheval et le suivit. Il fit tant de diligence, qu'il
joignit ce prince à trois milles d'ici. L'Empereur sortit de sa voiture,
l'embrassa et lui fit tout l'accueil et les politesses qu'il put
désirer. Après une entrevue d'environ une demi-heure ils se séparèrent
très-satisfaits l'un de l'autre.
Nous apprîmes peu après que le couronnement étoit fixé au 31. de
Janvier. La curiosité nous prit de le voir. Nous résolûmes d'aller dans
un parfait incognito à Francfort, d'y arriver la veille de cette
cérémonie et d'en repartir le lendemain. Mr. de Berghover, envoyé de
notre cour, eut soin de régler notre voyage et de faciliter notre
incognito. Nous comptions partir dans huit jours, lorsque la duchesse de
Wurtemberg s'avisa de venir à Bareith. Cette princesse, très-fameuse du
mauvais côté, alloit à Berlin voir ses fils, dont elle avoit confié
l'éducation au foi. Ces jeunes princes avoient passé peu avant elle ici.
Le duc s'étoit amouraché de ma fille, qui n'avoit que 9 ans (il en avoit
14), et nous avoit fort diverti par ses petites galanteries. Je trouvai
cette princesse assez bien conservée; ses traits sont beaux, mais son
teint est passé et fort jaune; elle a un reflux de bouche, qui oblige au
silence tous ceux auxquels elle parle; sa voix est si glapissante et si
forte, qu'elle écorche les oreilles; elle a de l'esprit et s'énonce
bien; ses manières sont engageantes pour ceux qu'elle veut gagner, et
très-libres avec les hommes. Sa façon de penser et d'agir offre un grand
contraste de hauteur et de bassesse. Ses galanteries l'avoient si fort
décriée, que sa visite ne me fit aucun plaisir. Cette princesse étoit
régente pendant la minorité de son fils. Je ne m'arrêterai pas à faire
son caractère; elle reviendra plus d'une fois sur la scène dans le cours
de ces mémoires.
J'en reviens à la Marwitz. Elle m'avoit demandé une prolongation de
permission, que je lui avois accordée; mais lorsqu'elle apprit par mes
lettres que nous allions à Francfort, elle partit à la hâte et revint
dans le temps que je m'y attendois le moins, le jour même que la
duchesse. Son premier abord me déplut. Elle entra chez moi d'un air
d'arrogance et ne cessa de parler des grands biens de son père, de
l'approbation qu'elle avoit eue à Berlin et des politesses qu'on lui
avoit faites, finissant chaque article par des exclamations sur le
sacrifice qu'elle me faisoit, d'être revenue auprès de moi. Je suis
sensible lorsque j'aime, je l'ai dit plus d'une fois. J'exige peut-être
trop de mes amis, mais je prétends d'eux la même délicatesse de
sentimens dont je me pique. Il n'y en avoit point dans ce procédé. Cette
vaine ostentation me déplut. Il y a façon et façon de dire les choses.
On peut faire sentir à ses amis ce que l'on fait pour eux, pour leur
prouver par là combien on leur est attaché; c'est le moyen de s'attirer
leur reconnoissance. Reprocher un service ou un bienfait, c'est en ôter
le prix. Pour moi, je suis satisfaite lorsque je puis faire plaisir à
mes amis, quand ils ignoreroient toute leur vie qu'ils me sont
redevables, j'en serai assez récompensée par la joie que j'aurai d'avoir
pu leur être utile. Comme je n'ai jamais eu le don de ce contraindre, la
Marwitz remarqua quelque froideur dans mes réponses. Elle en fut si
piquée, qu'elle s'en plaignit au Margrave. Il me battit froid pendant
quelques jours. Inquiète d'en savoir la cause, je le tourmentai tant,
qu'il me l'apprit. Vous avez un mauvais coeur, me dit-il, de maltraiter
les personnes qui vous aiment; la Marwitz est au désespoir et croit que
vous ne vous souciez plus d'elle; elle m'en a fait des plaintes amères.
Je fus aussi surprise que fâchée de ce que cette fille s'étoit adressée
au Margrave, pour le mêler de nos petits différens; mais voyant qu'il
étoit prévenu contre moi, je dissimulai, et lui répondis que j'étois
toujours la même. Sur cette assurance elle vint me trouver, me fit
beaucoup de protestations, étala force sentimens et me convainquit de
nouveau, qu'elle ne péchoit que par étourderie et par une trop grande
pente aux plaisirs. La paix fut donc encore conclue.
Nous comptions partir le 27. de Janvier pour aller à Francfort, lorsque
Pelnitz, fameux par ses mémoires et ses incartades, arriva. Il nous
apprit, que les Autrichiens étant entrés en Bavière, le roi, pour faire
une diversion et secourir par là ses alliés, étoit entré en Bohême. La
duchesse qui alloit en partie à Berlin pour s'aboucher avec le roi, se
trouva fort embarrassée par ce contre-temps, et résolut de rester avec
nous jusqu'au retour de ce prince. Il fallut employer force intrigues
pour nous en défaire. Elle nous quitta le 28. de Janvier pour aller à
Berlin et nous partîmes le même jour.
Les mauvais chemins et les eaux qui s'étoient accrues, nous obligèrent
d'aller nuit et jour. Nous atteignîmes enfin le 30. de Janvier les
portes de Francfort. Mr. de Berghover que nous avions fait avertir, vint
au-devant de nous à quelques portées de fusil de la ville. Il nous
apprit, que le couronnement étoit remis au 12. de Février, que tout le
monde savoit notre arrivée et qu'il seroit impossible de rester
incognito, si nous entrions en ville ce soir-là. J'étois fatiguée à
mourir et fort incommodée d'un gros rhume. Après avoir long-temps
consulté, il fut conclu que nous rebrousserions chemin et que nous
passerions la nuit à un petit village, qui n'étoit qu'à un mille de
Francfort.
Mr. de Berghover nous y rejoignit le jour suivant. Il avoit tâché de
détromper tout le monde, et arrangé les choses de manière, que nous nous
rendîmes le soir à la sourdine chez lui, pour voir l'entrée de
l'Empereur, qui devoit se faire le lendemain matin. Je n'avois avec moi
que les deux Marwitz; ma chère grand'maîtresse étoit restée à Bareith,
n'étant plus en état d'endurer les fatigues. Ma garderobe étoit fort mal
fournie. Mes dames et moi nous n'avions chacune pour tout potage qu'une
andrienne noire, que j'avois inventée pour diminuer le bagage. Les
Margraves du Chatelet et Schoenbourg n'avoient pris que des uniformes,
et pour se déguiser, ils s'étoient noirci les sourcils, ce qui
accompagnoit parfaitement bien de grandes perruques noires, dont ils
s'étoient accoutrés. Je crus étouffer de rire, en les voyant ainsi
adonisés.
Nous débarquâmes dans ce bel équipage chez Berghover, qui nous reconnut
à peine. J'avois fait rembourrer mon habit, ce qui me donnoit une
prestance respectable, et nous avions toutes des coëffes qui nous
couvroient le visage. Il nous trouva si méconnoissables, qu'il nous
proposa d'aller à la comédie françoise. Nous y topâmes, comme on peut
bien le croire, et allâmes nous percher aux secondes loges.
L'entrée de l'Empereur que nous vîmes le lendemain, fut des plus
superbes. Je ne m'arrêterai pas à en faire la description. J'eus le même
soir le plaisir d'aller au bal masqué où n'étant connue de personne, je
me divertis beaucoup à tourmenter les masques.
La crainte d'être enfin découverts, nous obligea d'aller loger le
lendemain dans une petite maison d'été, appartenante à un particulier,
et d'y séjourner quelques jours. Il y faisoit un froid insupportable, et
j'y fis pénitence du peu du plaisir dont j'avois joui à Francfort, par
les chagrins que me causèrent les Marwitz. Elles devenoient l'une et
l'autre d'une hauteur insupportable, voulant être servies et prétendant
des distinctions qui n'appartenoient qu'à moi seule. L'aînée avoit
infecté l'esprit de sa soeur de son orgueil; en revanche la cadette
fortifioit le goût de celle-ci pour la satire et la médisance. Elles
étudioient les défauts et les ridicules de chacun, et se plaisoient à
déchirer impitoyablement toute la cour, n'épargnant pas même les gens en
leur propre présence. Comme elles avoient beaucoup d'esprit, leurs
commentaires divertissoient le Margrave. Il étoit toute la journée dans
leur chambre, et il ne s'apercevoit pas qu'il étoit souvent le sujet de
leurs railleries. Lorsque j'y étois, elles ne me disoient mot et même ne
répondoient pas à mes questions, se mettant dans un coin de la chambre à
rire comme des folles. Je ne pus endurer long-temps cette sotte
conduite. J'éclatai enfin, et leur dis fort intelligiblement qu'elles me
déplaisoient, tâchant en même temps de les ramener par de bonnes
raisons. La cadette se tut; mais l'aînée se mit sur ses grands chevaux
et me chanta pouille. Plût à Dieu, que je me fusse brouillée tout de bon
avec elle, je me serois épargnée bien des chagrins. La crainte d'en
venir à des éclats en prenant un ton d'autorité et l'espérance de la
corriger, me firent dissimuler.
Mon retour à Francfort servit à me dissiper et à bannir les tristes
réflexions que cette scène avoit occasionnées. Je n'y manquai ni comédie
ni bal. Ma coëffe se dérangea un soir que j'étois au spectacle. Le
prince George de Cassel levant par hazard les yeux de mon côté, me
reconnut. Il le dit au prince d'Orange, qui étoit proche de lui. Tout de
suite ils enfilèrent ma loge et y entrèrent lorsque je m'y attendois le
moins. Il n'y eut plus moyen de feindre. Ces deux princes ne voulurent
point nous quitter. Ils me menèrent en carosse et prièrent le Margrave
de leur permettre de venir souper avec nous, ce qu'il ne put leur
refuser. Depuis ce jour ils ne bougèrent de chez nous. Le prince
d'Orange est si connu, qu'il me seroit inutile d'en faire le portrait.
Je fus charmée de son esprit et de sa conversation. La princesse
d'Angleterre, son épouse, étoit à Cassel. Il me promit de la persuader
de venir à Francfort, pour y faire connoissance avec moi. Mais il ne put
effectuer sa promesse, le peu de séjour qu'il fit encore l'empêchant
d'exposer la princesse à la fatigue du voyage.
Nous allâmes le jour suivant au bal. L'électeur de Cologne qui savoit ce
qui s'étoit passé la veille à la comédie, nous avoit fait épier. Dès que
je parus, il vint me prendre à danser, en disant qu'il me connoissoit.
Il s'entretint très-long-temps avec moi et me présenta la princesse
Clémence de Bavière, sa nièce, deux princesses de Sulzbach et le prince
Theodore, son frère. Ils cherchèrent ensuite le Margrave, auquel ils
firent toutes les politesses imaginables. Notre incognito ne pouvoit
plus avoir lieu. L'équipage où nous étions nous empêchoit de paroître.
Il fallut donc retourner à notre retraite; et après avoir tenu
long-temps conseil, on dépêcha un courrier à Bareith, pour faire venir
ce dont nous avions besoin.
Je n'attendois que le Margrave pour me mettre en carosse, lorsque je le
vis entrer avec une dame, qu'il me dit être Mdme. de Belisle,
ambassadrice de France. Je l'avois évitée avec soin, jugeant qu'elle
auroit des prétentions, que je ne serois pas d'humeur de lui accorder.
Je pris mon parti sur-le-champ et la reçus comme toutes les autres dames
qui viennent chez moi. Sa visite ne fut pas longue. La conversation ne
roula que sur les louanges du roi. Je trouvai Mdme. de Belisle fort
différente de l'idée qu'on m'en avoit donnée. Elle sentoit son monde,
mais son air me parut celui d'une soubrette et ses manières mesquines.
Je passai deux ou trois jours à mon jardin, où le prince d'Orange nous
tint fidèle compagnie, et ne retournai en ville que la veille du
couronnement. Je ne m'étendrai point à en faire le détail. Le pauvre
Empereur ne goûta pas toute la satisfaction que cette cérémonie devoit
lui inspirer. Il étoit mourant de la goutte et de la gravelle, et
pouvoit à peine se soutenir. Ce prince se trouvoit dans les
circonstances les plus fâcheuses. L'affaire de Lintz avoit obligé les
François à se retirer, ce qui avoit laissé le champ libre aux
Autrichiens de faire une irruption en Bavière, où ils ravageoient
impitoyablement le pays. Le roi, mon frère par son entrée en Bohême
relevoit un peu ses espérances; mais se trouvant sans troupes et sans
argent, sa politique l'obligeoit de ménager les princes de l'empire,
pour en tirer du secours. Cette raison le porta à distinguer les envoyés
des princes à l'élection, et surtout Mr. de Berghover et Mr. de
Montmartin, ministres du Margrave. Ces deux Mrs., l'un et l'autre de peu
d'origine, se trouvèrent fort flattés des attentions que l'Empereur
avoit pour eux. Le Maréchal de Belisle acheva de les gagner entièrement
au parti de ce prince, par l'appât de l'or qu'il fit briller à leurs
yeux. Ils dressèrent le plan d'un traité, qu'ils présentèrent au
Margrave le jour même que nous retournâmes à Francfort. Le Margrave m'en
parla, m'assurant que les conditions en étoient si avantageuses pour
lui, qu'il n'avoit pas balancé à l'approuver. En effet ce traité fut
conclu avant notre départ, ne devant être ratifié qu'après que le
Margrave en auroit rempli les premières conditions. Berghover eut soin
de le garder si soigneusement que le Margrave ne put me le faire lire.
J'en reviens à mon sujet.
L'affaire susmentionnée nous obligea de séjourner encore quelque temps à
Francfort. Nos équipages étant arrivés, j'y reçus tout le monde sous le
nom de la comtesse de Reuss, et notre maison ne désemplit point. Mr. de
Belisle même y vint plusieurs fois.
Je ne sais ce qui porta Mr. de Berghover à représenter au Margrave,
qu'il n'étoit pas séant que je partisse sans avoir vu l'Impératrice. Cet
homme avoit beaucoup d'esprit et s'étoit acquis un grand crédit sur
celui du Margrave par les services qu'il lui avoit rendus, et par les
prétendus avantages qu'il lui faisoit obtenir par le traité. Le Margrave
lui permit de venir me proposer cette entrevue, me laissant cependant
maîtresse de faire ce que je voudrois. Je la refusai nettement; les
étiquettes empêchent les princes de se voir. Comme fille de roi je ne
pouvois compromettre l'honneur de ma maison; et comme il n'y avoit point
d'exemple qu'une fille de roi et une Impératrice se fussent trouvées
ensemble, je ne savois point les prétentions que je devois faire.
Berghover s'emporta contre moi et me manqua même de respect. Il s'écria,
que je perdois le Margrave en désobligeant l'Impératrice; que les femmes
n'étoient bonnes qu'à faire des tracasseries, et que j'aurois beaucoup
mieux fait de rester à Bareith, que de venir à Francfort troubler les
affaires du Margrave, et déranger ses projets par mes hauteurs. Ses
crieries ne me firent point changer de résolution: je n'en fis que rire.
Pour le tranquilliser, je lui fis mes conditions. Je demandai
premièrement, d'être reçue au bas de l'escalier par la cour de
l'Impératrice; secondement, qu'elle vînt au devant de moi jusque hors de
la porte de sa chambre de lit, et troisièmement le fauteuil. Il me
promit d'en parler à la grand'-maîtresse de cette princesse, et de faire
tous ses efforts pour me contenter. Je ne risquois rien par les
propositions que j'avois faites: en les obtenant je soutenois mon
caractère, et un refus me servoit d'excuse pour éviter cette visite.
J'eus en attendant le temps de consulter Mrs. de Schwerin et de
Klingraeve, ministres du roi. Le dernier avoit beaucoup de crédit à la
cour impériale. Ils furent d'avis l'un et l'autre, que je ne pouvois
prétendre le fauteuil, que cependant ils insisteroient pour me le faire
obtenir, ou qu'ils trouveroient quelque expédient pour régler de
cérémonial. Ils me représentèrent, que le roi étant uni intimement avec
la maison de Bavière, et que le Margrave ayant sujet de la ménager, ces
raisons rendroient ma conduite excusable; que j'irois chez l'Impératrice
le nom de comtesse, qui supposoit un incognito, et que ne pouvois exiger
sous ce tître tous les honneurs qui m'appartenoient comme princesse
royale de Prusse et Margrave de Brandebourg.
Si j'avois eu le temps d'écrire au roi, je m'en serois remise à sa
décision; mais quand même j'aurois envoyé un courrier, je n'aurois pu
avoir sa réponse. Il fallut donc me rendre. On disputa tout le jour sur
les articles que j'avois demandés. Les deux premiers furent accordés.
Tout ce qu'on put obtenir pour le troisième, fut que l'Impératrice ne
prendroit qu'un très-petit fauteuil et qu'elle me donneroit un grand
dossier.
Je vis cette princesse le jour suivant. J'avoue, qu'à sa place j'aurois
cherché toutes les étiquettes et les cérémonies du monde, pour
m'empêcher de paroître. L'Impératrice est d'une taille au-dessous de la
petite, et si puissante, qu'elle semble une boule; elle est laide au
possible, sans air et sans grâce. Son esprit répond à sa figure; elle
est bigotte à l'excès, et passe les nuits et les jours dans son
oratoire; les vieilles et les laides font ordinairement le partage du
bon Dieu. Elle me reçut en tremblant et d'un air si décontenancé,
qu'elle ne put me dire un mot. Nous nous assîmes. Après avoir gardé
quelque temps le silence, je commençai la conversation en françois. Elle
me répondit dans son jargon autrichien, qu'elle n'entendoit pas bien
cette langue et qu'elle me prioit de lui parler en Allemand. Cet
entretien ne fut pas long. Le dialecte autrichien et le bas-saxon sont
si différens, qu'à moins d'y être accoutumé, on ne se comprend point.
C'est aussi ce qui nous arriva. Nous aurions préparé à rire à un tiers
par les coq-à-l'âne que nous faisions, n'entendant que par-ci par-là un
mot, qui nous faisoit deviner le reste. Cette princesse étoit si fort
esclave de son étiquette, qu'elle auroit cru faire un crime de
lèse-grandeur en m'entretenant dans une langue étrangère, car elle
savoit le François. L'Empereur devoit se trouver à cette visite; mais il
étoit tombé si malade, qu'on craignoit même pour ses jours. Ce prince
méritoit un meilleur sort. Il étoit doux, humain, affable et avoit le
don de captiver les coeurs. On peut dire de lui: tel brille au second
rang, qui s'éclipse au premier. Son ambition étoit plus vaste que son
génie. Il avoit de l'esprit; mais l'esprit seul ne suffit pas pour
composer un grand homme. La situation où il si trouvoit, étoit au-dessus
de sa sphère, et son malheur vouloit qu'il n'eût personne autour de lui,
qui pût suppléer aux talens qui lui manquoient.
Je restai encore quelques jours à Francfort, pendant lesquels je ne
passai mon temps qu'en fêtes et en plaisirs.
Je me retrouvai enfin à Bareith à la fin du mois de Février. Mr. de
Montaulieu, grand-maître de la duchesse de Wurtemberg et ministre du
duc, s'y rendit peu après nous. Il nous remit, au Margrave et à moi, des
lettres du roi, de la reine, ma mère et de la duchesse, contenant une
proposition de mariage pour ma fille avec le jeune duc de Wurtemberg.
Cette alliance étant très-avantageuse et autorisée de l'approbation du
roi et de la reine, qui en étoient les auteurs, nous y topâmes,
remettant d'en conclure les conditions au retour de la duchesse de
Berlin.
Notre retour occasionna les sollicitations de la cour impériale, pour
accomplir les premières conditions du traité. Mr de Berghover ayant
envoyé ce prodige de politique au Margrave, il me le fit lire. En voici
le contenu.