Margrave. Je l'entendois tous les matins dès qu'il se réveilloit
demander les dames. Lorsque j'étois assez bien pour aller chez lui, il
ne me parloit quasi point et envoyoit d'abord chercher la Marwitz. Une
jalousie affreuse s'empara de mon coeur. Tout le monde pouvoit
s'apercevoir de mon chagrin, mais je n'avois garde d'en dire la cause.
Je connoissois la Marwitz; elle m'étoit attachée et elle étoit
vertueuse. J'étois persuadée, que si elle s'apercevoit de la cause de ma
mélancolie, elle quitteroit la cour. Mais je ne pouvois pardonner au
Margrave son changement envers moi. J'avais été aveuglée pendant un an,
et je n'avois point remarqué mille petites circonstances qui me
sautaient aux yeux alors.
Le Margrave étoit toujours résolu de faire le voyage d'Italie. L'envie
m'en étoit totalement passée. Je prévoyois, que les aisances qu'il
auroit de voir plus souvent la Marwitz, ne feroient qu'augmenter son
amour. D'ailleurs mon coeur étoit trop triste, pour trouver du plaisir à
autre chose qu'au changement de ma situation.
Un nouveau chagrin acheva de m'accabler. J'ai déjà parlé du
mécontentement de Mermann. Dès qu'il fut arrivé à Berlin, il alla rendre
au roi les lettres du Margrave et les miennes. Le roi s'informa beaucoup
de ma santé. Mermann prit de là occasion de dire pis que pendre de moi,
assurant ce prince que je n'avois jamais été malade. Il s'étendit
beaucoup sur les dépenses énormes que je causois au Margrave, par
lesquelles je ruinois le pays. Enfin il anima si bien le roi contre moi,
que ce prince jeta feu et flammes. Cependant Mermann n'osa avertir sa
femme des calomnies qu'il avoit débitées sur mon compte. Il connoissoit
trop bien sa droiture, qui ne pouvoit que désapprouver son mauvais
procédé.
Celle-ci fut le lendemain chez la reine. Cette princesse la questionna
beaucoup sur tous les articles sur lesquels Mermann m'avoit noircie. Sa
femme lui donna un démenti dans les formes et s'offrit de faire serment,
que ce qu'on disoit de moi étoit faux.
Cependant la reine m'écrivit une lettre très-forte, dans laquelle elle
me signifia de la part du roi, qu'il ne me pardonneroit jamais, si je
m'obstinois à faire le voyage de Montpellier.
Je reçus en même temps une lettre de mon frère, qui me fit part de
toutes les circonstances que je viens d'écrire, et de la colère dans
laquelle le roi étoit contre moi. Je vous conseille malgré tout cela,
ajouta-t-il, de continuer votre voyage; quand on a pris une fois une
résolution, il faut la tenir. Au bout du compte le roi n'a plus rien à
vous ordonner, et ce seroit une foiblesse à vous, que de vous laisser
intimider et d'être le jouet des faux rapports d'un homme tel que
Mermann. Je vous conseille de vous défaire de ce malheureux, de le
chasser et de montrer de la fermeté en cette occasion. Il est vrai que
sa femme vous est attachée et qu'elle ne mérite pas d'être traitée si
durement, mais il faut vous mettre au-dessus de cela, pour vous défaire
d'un mauvais sujet.
Ces deux lettres m'affligèrent sensiblement. J'aimois tendrement la
Mermann, et je prévoyois que le Margrave seroit du sentiment de mon
frère. La gouvernante qui étoit depuis quelques jours à Erlangue, me
tira d'embarras. Elle prit fortement le parti de la pauvre Mermann
auprès du Margrave, et obtint la grâce du mari. Tous ces chagrins coup
sur coup ruinoient ma santé.
Mdme. de Sonsfeld me surprit plusieurs fois, que je fondois en larmes. A
force de prières je lui avouai, que ma douleur n'étoit causée que par le
changement du Margrave envers moi. La Marwitz s'étoit bien aperçue que
je n'avois pas l'esprit dans mon assiette ordinaire, mais elle s'étoit
imaginée que ma maladie en étoit cause. La gouvernante ne put s'empêcher
de lui parler de mon chagrin. La Marwitz devina, à ce que je crois, ce
qui y donnoit lieu. L'altération qu'elle en eut lui donna la fièvre.
Cependant Mdme. de Sonsfeld remarqua que mes plaintes n'étoient pas
tout-à-fait sans fondement et que le Margrave étoit fort froid envers
moi. Elle lui parla très-fortement. Son discours porta coup. Le Margrave
me fit des excuses et rejeta son procédé sur la fièvre. Effectivement je
le retrouvai aussi tendre que par le passé. D'un autre côté je fis tant
de caresses à la Marwitz, que je lui ôtai entièrement les idées
véritables qu'elle avoit conçues.
Le Margrave étant entièrement rétabli, nous retournâmes à Bareith, la
saison étant trop avancée, pour persister à poursuivre notre voyage
d'Italie (nous étions au mois de Novembre). Nous y fûmes reçus avec
toutes les démonstrations de joie imaginables.
Mermann et sa femme y arrivèrent peu de temps après de Berlin. Je reçus
très-bien ma bonne nourrice, mais très-mal son mari, qui fut bien
surpris de me voir si bien informée de sa conduite. Je lui pardonnai en
faveur de sa femme, et depuis ce temps-là il m'a été fort attaché et ne
m'a donné que des sujets d'être satisfaite de lui.
J'avois agi positivement contre les conseils de mon frère, tant par
rapport au voyage d'Italie, que par rapport à Mermann. Il le ressentit
vivement et m'écrivit une lettre très-forte sur ce sujet. Je tâchai de
l'appaiser par de bonnes raisons. Je lui écrivis que la santé du
Margrave encore chancelante, avoit mis obstacle au voyage, et que
j'avois le coeur trop bien placé, pour rendre malheureuse une personne
que j'aimois, qui m'étoit attachée et à laquelle j'avois des
obligations. Cependant mon frère ne s'appaisa pas de ces raisons, et le
remarquai beaucoup de froideur dans ses lettres.
Dans ces entrefaites on me manda de Berlin, que le roi étoit fort
incommodé et que les médecins craignoient que sa maladie ne fût un
commencement d'hydropisie. En effet son mal ne fit qu'augmenter l'année
1740.
Nous la commençâmes par le carnaval. Il y avoit des bals travestis au
château, où l'on n'admettoit que la noblesse. Je dis travestis;
parcequ'on ne mettoit point de masque. Les ecclésiastiques avoient pris
beaucoup d'ascendant pendant le règne du feu Margrave; il y avoit même
toute une secte, connue sous le nom de Piétistes, dont le chapelain du
Margrave étoit le chef. Cet homme qui cachoit sous le masque de la
dévotion une ambition démesurée, jointe à un esprit d'intrigue,
indisposoit la commune contre nous. Il étoit en grand crédit à la cour
de Danemarc, et on avoit sujet de le ménager par des raisons de
politique. Il falloit donc accoutumer peu-à-peu les gens aux plaisirs,
pour empêcher des criailleries, qui pouvoient nous faire du fort.
Je vivois dans une tranquillité parfaite. Le Margrave en agissoit
très-bien avec moi, et je goûtois avec la Marwitz toutes les douceurs de
l'amitié.
La maladie du roi alloit en augmentant. La reine me manda, que les
médecins ne lui donnoient plus quatre semaines de vie. Ma soeur de
Brunswick étoit allée à Berlin, pour s'informer elle-même de sa santé.
Je crus qu'il étoit de mon devoir d'en agir de même. J'en parlai au
Margrave. Il y parut contraire, mais il me permit cependant d'en
consulter avec la gouvernante. Par un excès d'amitié qu'elle eut pour
moi, elle me déconseilla ce voyage; elle craignoit que l'altération que
me causeroit la mort du roi, qu'on disoit si prochaine, ne me dérangeât
de nouveau la santé. Néanmoins comme je m'obstinai dans mon sentiment,
elle me conseilla d'en écrire à mon frère. Je n'étois pas de cet avis;
mais voyant que le Margrave ne me vouloit permettre qu'à ce seul prix
d'aller à Berlin, je fus obligée de me rendre au sentiment unanime.
J'envoyai donc une estafette à mon frère, pour lui faire part de mes
idées. Voici ce que je lui écrivis.
»Je me suis flattée jusqu'à présent que le mal du roi n'étoit pas sans
remède, mais la dernière lettre que je viens de recevoir de la reine, me
fait assez voir qu'il ne peut vivre. J'ai donc résolu, si vous
l'approuvez, d'aller à l'improviste à Berlin, pour rendre encore une
fois mes devoirs à un père mourant, et pour achever de me réconcilier
avec lui. Je vous avoue, que je serois au désespoir qu'il mourût avant
que je pusse le voir, et qu'il pût m'accuser d'avoir manqué à ce que je
dois et de l'avoir négligé. Je ne ferai cependant rien sans votre
approbation. Ainsi je vous supplie de me donner au plutôt réponse par
une estafette, et de me dire votre avis là-dessus etc.« Voici sa
réponse.
«Votre estafette m'a jeté dans une surprise extrême. Que diantre!
voulez-vous venir faire ici dans cette galère? Vous serez reçue comme un
chien, et on vous saura peu de gré de vos beaux sentimens. Jouissez du
repos et des plaisirs que vous goûtez à Bareith, et ne songez point à
venir dans un enfer, où on ne fait que soupirer et souffrir et où tout
le monde est maltraité. La reine désapprouve comme moi votre beau
projet. Au reste il dépend de vous d'en courir les risques. Adieu, ma
chère soeur, je vous avertirai toutes les postes de la santé du roi; il
n'en peut revenir, mais les médecins disent qu'il peut encore traîner.
Je suis etc.»
Cette lettre rompit tous mes projets, n'osant plus me flatter d'obtenir
la permission du Margrave d'aller à Berlin. La maladie du roi continua
d'aller de mal en pis. Il finit enfin le cours de son règne et de ses
jours le 31. de Mai. Il n'est pas hors de propos que je dise un mot ici
de cette fin singulière et héroïque.
Il avoit été très-mal toute la nuit. A sept heures du matin il se fit
traîner sur son char roulant dans l'appartement de la reine, qui dormoit
encore, ne le croyant pas si mal. Levez-vous, lui dit-il, je n'ai que
quelques heures à vivre, j'aurai du moins la satisfaction de mourir
entre vos bras. Il se fit mener ensuite chez mes frères, dont il prit
tendrement congé, à la réserve du prince royal, auquel il ordonna de le
suivre dans son appartement. Dès qu'il y fut, il y fit assembler les
deux premiers ministres, le prince d'Anhalt et tous les généraux et
colonels qui se trouvoient à Potsdam. Après leur avoir fait un petit
discours, pour les remercier de leurs services passés, et les avoir
exhortés à conserver pour le prince royal, comme son unique héritier, la
fidélité qu'ils avoient eue pour lui, il fit la cérémonie de
l'abdication et remit toute son autorité à son fils, auquel il fit une
très-belle exhortation sur les devoirs des princes envers leurs sujets,
et lui recommanda le soin de l'armée et sur-tout des généraux et
officiers qui étoient présens. Se tournant ensuite du côté du prince
d'Anhalt: vous êtes le plus ancien de mes généraux, lui dit-il, il est
juste que je vous donne le meilleur de mes chevaux. Il ordonna en même
temps qu'on le lui menât; et voyant le prince attendri: c'est le sort de
l'homme, lui dit-il, il faut qu'ils payent tous le tribut à la nature.
Mais craignant de voir sa constance ébranlée par les pleurs et les
lamentations de tous ceux qui étoient présens, il leur signifia de se
retirer, ordonnant à tous ses domestiques de mettre une nouvelle livrée
qu'il avoit fait faire, et à son régiment de mettre un nouvel uniforme.
La reine entra dans ces entrefaites. A peine fut-elle un quart d'heure
dans cette chambre, que le roi tomba en foiblesse. On le mit aussitôt au
lit, où à force de soins on le fit revenir. Regardant alors autour de
lui et voyant les domestiques en neuf: vanité des vanités, dit-il, tout
est vanité. S'adressant à son premier médecin, il lui demanda si sa fin
étoit prochaine. Le médecin lui ayant répondu, qu'il avoit encore une
demi-heure à vivre, il demanda un miroir, et s'y étant miré, il sourit
et dit: je suis bien changé, je ferai une vilaine grimace en mourant. Il
réitéra encore la même question aux médecins, et sur la réponse qu'ils
lui firent, qu'il s'étoit déjà écoulé un quart d'heure et que son pouls
montoit: tant mieux, leur répondit-il, je rentrerai bientôt dans mon
néant. On voulut faire entrer deux ecclésiastiques, pour lui faire la
prière, mais il leur dit, qu'il savoit tout ce qu'ils avoient à lui
dire, qu'ainsi ils pouvoient se retirer. Les foiblesses étant devenues
plus fréquentes, il expira enfin à midi. Le nouveau roi conduisit
d'abord la reine dans son appartement, où il y eut beaucoup de larmes de
versées. Je ne sais si elles étoient fausses ou sincères.
Un courrier que le roi me dépêcha m'apporta cette triste nouvelle. Je
devois m'y attendre; j'en fus frappée et touchée jusqu'au fond du coeur.
Je suis incapable de feindre, et quoique j'aie fait des pertes depuis
qui m'ont été bien plus sensibles je puis dire que celle-ci me causa un
violent chagrin.
Je continuai d'en agir avec le roi comme de coutume. Je lui écrivois
toutes les postes et toujours avec effusion de coeur. Six semaines se
passèrent, sans que je reçusse de réponse. La première lettre qui me
parvint au bout de ce temps-là, n'étoit que signée du roi et fort
froide. Il commença son règne par faire une tournée dans la Poméranie et
la Prusse. Son silence continuoit toujours avec moi; je ne savois qu'en
penser, et mon amitié pour lui ne me permettoit pas d'être sans
inquiétudes d'une indifférence si marquée.
Enfin au bout de trois mois je fus secrètement avertie de Berlin, que le
roi en étoit parti incognito, pour venir me surprendre à l'hermitage, où
j'étois alors. Peu s'en fallut que je ne mourusse de joie en apprenant
cette nouvelle; elle me causa un si grand bouleversement, que j'en fus
deux jours malade.
Il arriva enfin, menant avec lui mon second frère, que je nommerai
dorénavant mon frère tout court, pour le distinguer des autres. Mon
coeur se déploya tout entier à cette entrevue. J'avois tant de choses à
dire au roi, que je ne lui dis rien. Je remarquai d'abord, que les
caresses qu'il me faisoit, étoient guindées, ce qui me surprit un peu.
Je n'y fis cependant pas beaucoup de réflexion. Je trouvai mon frère si
changé et grandi, qu'à peine je le reconnus. Comme j'aurai occasion d'en
parler ailleurs, je n'interromprai point le fil de ma narration.
Le roi ne s'entretint tout ce jour avec moi, que de choses
indifférentes. Un air embarrassé étoit répandu sur son visage, ce qui me
désorientoit. Mr. Algarotti, Italien de nation, et un des plus beaux
esprits de ce siècle, étoit de sa suite et fournissoit matière à la
conversation. Ce qui m'étonna le plus, fut l'extrême empressement du roi
de revoir ma soeur d'Anspac. Il ne l'avoit jamais aimée, et en avoit
reçu le réciproque. Plus de vingt estafettes furent mises en campagne,
chargées de tendres invitations pour se rendre à l'hermitage. Elle y
débarqua enfin le lendemain avec le Margrave, son époux. Le roi ne tint
pour lors plus de mesures et la distingua publiquement plus que moi. Il
me fit présent d'un petit bouquet de brillans de 200 écus, et d'un
éventail, où il y avoit une montre. Le Margrave, mon époux, reçut une
tabatière d'or avec le portrait du roi, garnie de brillans. Ma soeur eut
un présent à peu près du même prix que le mien, et le Margrave d'Anspac
une tabatière d'un caillou blanc, cassée par le milieu, qu'il donna
aussitôt à un de ses pages.
Mr. de Munichow, dont je crois avoir déjà fait mention, étoit devenu
adjudant du roi et le suivoit partout. Ce jeune morveux étoit très-bien
en cour et plus distingué que tous ceux qui avoient été attachés ou qui
avoient rendu service au roi comme prince royal. Il avoit été amoureux
de la Marwitz pendant le séjour qu'il avoit fait à Bareith, se flattant
de pouvoir l'obtenir en mariage du roi et du général Marwitz, si je ne
lui étois pas contraire.
Nous arrivâmes à la fin d'Octobre à Berlin. Mes frères cadets, suivis
des princes du sang et de toute la cour, nous reçurent au bas de
l'escalier. Je fus conduite à mon appartement, où je trouvai la reine
régnante, mes soeurs et les princesses. J'y appris avec beaucoup de
chagrin que le roi se trouvoit incommodé de la fièvre tierce. Il me fit
dire, qu'étant dans l'accès, il ne pouvoit me voir, mais qu'il comptoit
avoir le lendemain cette satisfaction. Après les premières civilités je
me rendis chez la reine ma mère. L'air lugubre et mélancolique qui y
regnoit, me saisit. Tout y étoit encore dans le profond deuil du roi,
mon père. Je sentis renouveler les regrets de sa perte. La nature a ses
droits, et je puis dire avec vérité, que je n'ai presque jamais été si
émue dans ma vie qu'en cette occasion. Mon entrevue avec la reine fut
des plus touchantes. Nous soupâmes le soir en famille, et j'eus le temps
de renouer connoissance avec mes frères et soeurs, que je n'avois pas
vus depuis huit ans.
Je vis le roi le jour suivant. Il étoit maigre et défait. Son accueil me
parut contraint. On est clairvoyant lorsqu'on aime; l'amitié a cela de
commun avec l'amour. Je ne fus point la dupe de ses vaines
démonstrations, et je remarquai qu'il ne se soucioit plus de moi. Il me
pria de le suivre à une maison de plaisance, nommée Reinsberg, où il
comptoit aller pour changer d'air; la reine régnante devoit s'y rendre
en même temps que lui. Mais comme, disoit-il, la maison étoit fort
petite il ne pouvoit m'y loger aussitôt; qu'il me feroit préparer un
appartement, et que dès qu'il seroit fini, il me le manderoit. Je ne
m'arrêterai pas à faire un journal.
La cour étant en deuil, elle n'étoit pas fort brillante. J'étois tous
les jours chez la reine mère, qui ne voyoit que très-peu de monde, et
qui étoit plongée dans un profond chagrin. Cette princesse s'étoit
toujours flattée d'avoir beaucoup d'ascendant sur l'esprit du roi, mon
frère, et d'avoir quelque part au gouvernement dès qu'il seroit monté
sur le trône. Le roi jaloux de son autorité, ne lui donnoit aucune part
dans les affaires, ce qui lui paroissoit fort extraordinaire.
Je restai quinze jours à Berlin après le départ de ce prince. J'y fus
accablée d'honneurs et de distinctions, très-propres à éblouir tout
autre que moi; mais quand on fait consister son bonheur dans un retour,
de sentimens des personnes qu'on aime, on ne se soucie point du
clinquant, et une légère marque d'amitié fait plus d'impression, que
toutes ces vaines démonstrations. Je m'aperçus pendant ce petit séjour
qu'un mécontentement général regnoit dans le pays, et que le roi avoit
beaucoup perdu l'amour de ses sujets. On parloit hautement de lui en
termes peu mesurés. Les uns se plaignoient du peu d'égard qu'il avoit,
de récompenser ceux qui lui avoient été attachés comme prince royal;
d'autres de son avarice, qui surpassoit, disoit-on, celle du feu roi;
d'autres de ses emportemens; enfin d'autres encore des soupçons, de sa
défiance, de ses hauteurs et de sa dissimulation. Plusieurs
circonstances, auxquelles j'avois été présente, me firent ajouter foi à
ces rapports. Je lui en aurois parlé, si mon frère de Prusse et la reine
régnante ne m'en avoient dissuadée. Je donnerai plus bas l'explication
de tout ceci. Je prie ceux qui pourront un jour lire ces mémoires, de
suspendre leur jugement sur le caractère de ce grand prince jusqu'à ce
qui je l'aie développé. La nouvelle qui arriva en ce temps-là de la mort
de l'Empereur Charles VI., faisoit l'entretien de la cour et la
spéculation des politiques.
J'arrivai à Reinsberg deux jours après. Le roi s'étant résolu de se
servir du quinquina, étoit quitte de la fièvre. Il gardoit cependant la
chambre et ne sortit point pendant que nous fûmes à Reinsberg. Il est
surprenant qu'accablé de maux il pût suffire à toutes les affaires; il
ne se faisoit rien qui ne passât par ses mains. Il employoit le peu de
temps qui lui restoit en compagnie de quelques personnes d'esprit ou de
savans. Tels étoient Voltaire, Maupertuis, Algarotti et Jordan. Le soir
il avoit concert, où malgré sa foiblesse il jouoit deux ou trois
concertos sur la traversière, et sans flatterie on peut dire qu'il
surpasse les plus grands maîtres sur cet instrument. Les après-soupers
étoient destinés à la poësie, science, pour laquelle il a un talent et
une facilité infinie. Toutes ces choses n'étoient pour lui que des
délassemens; la principale qui lui rouloit dans l'esprit étoit la
conquête de la Silésie. Ses arrangemens furent faits si secrètement et
avec tant de politique, que l'envoyé de Vienne à Berlin ne fut informé
de ses desseins, que lorsqu'ils furent sur le point d'éclore.
Le séjour de Reinsberg ne me parut agréable que par la bonne société qui
y étoit. Je ne voyois que rarement le roi. Je n'avois pas lieu d'être
contente de nos entrevues. Elles se passoient la plupart du temps ou en
politesses embarrassées, ou en sanglantes railleries sur le mauvais état
des finances du Margrave; souvent même il se moquoit de lui et des
princes de l'empire, ce qui m'étoit fort sensible. Je me trouvai encore
fort innocemment mêlée dans une aventure fort scabreuse, et qui pouvoit
tirer à de grandes conséquences. Comme elle est ignorée jusqu'à présent,
et que l'honneur de certaines personnes, à qui je dois de la
considération, y est compromis, je la passe sous silence. Je passe à un
autre sujet, qui paroîtra peut-être peu intéressant, mais qui a une si
grande connexion avec la suite de mon histoire, que je ne puis
l'omettre.
De toute ma cour il n'y avoit que Mdme. de Sonsfeld et l'aînée Marwitz
qui m'eussent accompagnée à Reinsberg. La Marwitz y s'étoit liée d'une
étroite amitié avec Mlle. de Tetow, toutes deux dames d'atour de la
reine, et avec Mdme. de Morian. Les deux premières étoient l'une et
l'autre très-aimables, mais se faisoient haïr de tout le monde par leur
impitoyable satire et médisance. Mdme. de Morian quoique sur le retour,
étoit assez bien conservée. Cette femme joignoit aux manières du monde
beaucoup d'esprit et de vivacité; elle s'étoit mise au-dessus de tous
les préjugés; sa conduite étoit scandaleuse, et sans garder la moindre
décence, elle tenoit des propos à la table de la reine si peu mesurés,
que les hommes en rougissoient. Cette belle compagnie, très-propre à
gâter l'esprit d'une jeune personne, réussit à changer presque
entièrement celui de la Marwitz. La satire, les façons libres, les mots
à double entente, même les sottises de la Moria et des Tetows furent
imités et elle se ploya entièrement sur leur modèle. Ses façons firent
ajouter foi aux bruits qui couroient sur son compte. Quelques mauvais
plaisans la raillèrent sur ses amours avec le Margrave; d'autres la
firent apercevoir du crédit qu'elle avoit sur son esprit; enfin on ne
lui parloit d'autre chose. Cependant on lui faisoit tort. Elle couchoit
et logeoit chez sa tante, ne voyant le Margrave qu'en sa présence ou en
la mienne. On ne change de caractère que par gradations. Une jeune
personne qui se trouve tout d'un coup dans un grand monde, se laisse
entraîner à la pente des plaisirs, mais ne s'oublie que peu-à-peu. Elle
fut au désespoir de ces raisonnemens, dont je lui fis part. Les
principes de vertu que je lui avois donnés parurent dans tout leur
lustre. Elle voulut quitter la cour, pour retourner chez son père.
J'employai toute ma rhétorique pour l'en empêcher, et je parvins enfin à
la tranquilliser. Je fis même cesser ces bruits par le témoigne que je
rendis à sa vertu. Cependant ils lui firent naître des idées, que
peut-être elle n'auroit jamais eues, comme on le verra plus bas.
Nous retournâmes à Berlin au commencement de Décembre. Les troubles que
la mort de l'Empereur devoit occasioner, obligèrent le Margrave de se
rendre en son pays. Je restai à Berlin pour ne pas désobliger le roi. La
cour ayant quitté le deuil, les plaisirs commencèrent avec le carnaval,
qui se tient toujours à Berlin au mois de Décembre et de Janvier. Le roi
donnoit les lundis bal masqué au château, le mardi il y avoit concert
public et le mercredi et vendredi bal masqué en ville chez les
principaux de la cour. Ces plaisirs ne furent pas de durée. Le grand
projet du roi éclata tout d'un coup. Les troupes défilèrent du côté de
la Silésie, et le roi, partit pour se mettre à la tête de son armée. Je
fus véritablement touchée en prenant congé de lui. L'entreprise qu'il
faisoit, étoit très-épineuse et pouvoit avoir de très-fâcheuses suites
si elle avoit mal réussi. Ces réflexions me rendirent notre séparation
plus sensible. J'aurois attendu son retour (puisqu'il comptoit revenir
en six semaines, pour quelques jours seulement), si l'aventure que j'ai
passée sous silence qui m'inquiétoit toujours, et mon impatience de
revoir le Margrave m'avoient permis d'y faire un plus long séjour.