mon retour à Bareith. C'étoit la même qui m'avoit causé tant de chagrin
pendant mon séjour de Berlin. Elle alloit à Carlsbad pour s'y servir des
bains. Je me piquai de générosité à son égard et l'accablai de
politesses. Mon procédé la toucha et la fit rentrer en elle-même. Elle
me fit un détail de tout ce qui se passoit à Berlin et me conta, que la
reine étoit toujours fâchée contre moi, et saisissoit toutes les
occasions pour mal parler de moi; que personne n'en étoit cause que ma
soeur de Brunswick, qui l'animoit sans cesse et lui mandoit toutes
sortes de nouvelles désavantageuses de Bareith; comme entr'autres, que
je méprisois si fort les pierreries que la reine m'avoit données, que je
les avois vendues et repris d'autres en place, pour n'avoir plus rien de
Berlin; qu'elle ne s'étoit contentée de tenir de pareils propos à la
reine, mais qu'elle me rendoit aussi de très-mauvais services auprès de
mon frère, qui étoit fort changé à mon égard et ne faisoit point de
mystère à dire, que ma soeur de Brunswick étoit celle qui lui étoit la
plus chère; que mon frère n'étoit plus ce qu'il avoit été; que tout le
monde commençoit à le haïr, et qu'enfin chacun me plaignoit et ne
souhaitoit que de me voir reprendre l'ascendant que j'avois eu sur lui.
Je me justifiai des calomnies de ma soeur, en montrant à la Bodenbrouk
toutes les pierreries que j'avois reçues de la reine, qu'elle
connoissoit très-bien. Elle me promit aussi de prendre fortement mon
parti auprès de cette princesse, et de parler en ma faveur à mon frère.
Elle partit de Bareith, accablée de politesses et de présens.
L'année 1738 pensa m'être bien fatale. Le Margrave tomba tout d'un coup
malade. Son mal ne parut pas dangereux dans les commencemens, ne
consistant que dans une grosse fluxion à la tête, mais une espèce
d'attaque d'apoplexie fit craindre pour ses jours. Ce fut un relâchement
de nerfs dans les parties extérieures; sa bouche en est restée un peu
tirée, et il a conservé une foiblesse à l'oeil gauche, qui lui pleure
quasi toujours; cependant cela ne le défigure point. Que ne souffris-je
point pendant tout le temps qu'il fut malade? mes angoisses et mes
inquiétudes ne sauroient s'exprimer. Sa convalescence me rendit la vie.
Mais ma santé ne se remit point, elle empiroit de jour en jour. J'avois
derechef la fièvre lente, et enfin au bout de trois mois le médecin
jugea mon mal incurable. Mdme. de Sonsfeld et le Margrave firent savoir
mon état à la reine et à mon frère. On tint des consultations à Berlin
dont le résultat fut, que je ne pouvois en réchapper. Un reste de
tendresse se réveilla pour moi dans le coeur de mon frère. Il me manda,
qu'il y avoit un très-habile médecin à Stettin, qui avoit beaucoup
contribué à rétablir le roi, lorsqu'il avoit eu l'hydropisie; que je
devois prier ce prince de me l'envoyer. La lettre qu'il m'écrivit à ce
sujet, étoit des plus tendres. J'avois déjà pris mon parti. Je ne
comptois pas en réchapper pour cette fois; j'envisageois la mort avec
fermeté, ses approches ne m'épouvantoient point. La seule chose qui
m'inquiétoit étoit la douleur que ma perte alloit causer au Margrave;
mais je tâchois de m'étourdir là-dessus, en me rappelant l'exemple de
tant de maris, qui après avoir bien fait les désespérés, s'étoient
pourtant consolés à la fin. Les pressantes instances de mon frère,
jointes à celles du Margrave, m'engagèrent à suivre le conseil du
premier. J'écrivis une lettre fort touchante au roi, où je lui
détaillois mon triste état. Je lui mandois, que me voyant sur le bord du
tombeau, je lui demandois pardon de tous les chagrins que je lui avois
causés involontairement; je lui demandois sa bénédiction; je l'assurois
de la tendresse la plus vive et je finissois par le supplier de
m'envoyer le médecin Supperville, plus pour tranquilliser le Margrave et
n'avoir rien à me reprocher que dans la croyance qu'il pût me sauver la
vie. Le roi me répondit fort obligeamment et le médecin arriva à
l'hermitage, où j'étois alors au bout de quinze jours.
Je m'attendois à voir un de ces pédants, dignes piliers de la faculté,
qui vous crachent du latin à chaque mot qu'ils disent, et dont les
raisonnemens diffus et ennuyans contribuent à faire mourir les malades
avant le temps; point du tout. Je vis entrer un homme d'assez bonne
mine, qui m'accosta avec un air qui sentoit son monde, et en un mot qui
n'avoit pas la moindre encolure de son métier. Il me trouva
très-dangereusement malade, mais il tâcha de m'encourager, m'assurant
qu'il me tireroit d'affaire. Il est juste que je fasse son portrait.
Supperville est d'origine françoise et prétend être de bonne maison. Je
n'entre point dans la discussion de sa généalogie, tout François établi
en pays étranger, est noble comme le roi, quoique quelquefois leur
grand-père ait été maître d'hôtel ou laquais à Paris. Mais passons
là-dessus; tel n'est pas noble qui mériteroit de l'être, et celui-ci
avoit des talens qui auroient pu le mener à une grande fortune, si une
ambition démesurée n'y avoit mis obstacle. Supperville avoit fait ses
humanités à Leyden et à Utrecht, son père s'étant établi à la Haye.
Ayant fini son cours de droit, il fut nommé secrétaire d'ambassade d'un
ministre qui devoit aller en France. L'amour le rendit médecin. Il
s'amouracha d'une jeune fille fort riche, et ne pouvant se résoudre à
s'en séparer, il se vit obligé d'embrasser une profession pour laquelle
il se sentoit une répugnance extrême. Il retourna aux universités. Son
application à l'étude de la physique et de l'anatomie le rendirent
bientôt fameux. Le roi l'engagea à entrer à son service comme premier
médecin de toute la Poméranie, où il étendit en peu de temps sa
renommée. Il a infiniment d'esprit, une lecture prodigieuse, et on peut
le regarder comme un grand génie; sa conversation est aisée et agréable;
il soutient également bien le sérieux et le badinage, mais son esprit
impérieux et jaloux offusque ces qualités et ces talens, et lui a donné
un ridicule, dont il aura peine à se relever.
On jugera bien d'après le portrait que je viens d'en faire, qu'il eut
bientôt notre approbation. La cour étoit changée à son avantage à force
de soins et de peines; on en avoit chassé une certaine grossièreté et
barbarie, qui y regnoit au commencement, mais elle n'étoit point encore
sur un pied convenable. Tous ceux qui la composoient avoient des génies
bornés; la plupart n'avoient hanté que les rues de Bareith et n'avoit
aucune idée du reste du monde; la lecture et les sciences étoient
bannies de chez eux, et toutes leurs conversations se bornoient à parler
de chasse, d'économie et à nous faire des contes de la vieille cour. Mr.
de Voit qui jusqu'alors avoit encore été de quelque ressource, tomboit
dans la bigotterie. Ainsi nous n'avions que celle que nous trouvions en
nous-mêmes. Supperville nous fut donc d'un grand secours. Il s'attacha à
nous et nous commençâmes à lui vouloir du bien. Il me fit prendre une
cure, qui au bout de six semaines me fit passer ma fièvre lente, mais ne
me rétablit pas entièrement, et lui fit juger, qu'à moins d'un soin et
d'un régime prodigieux, je courois risque d'une rechute.
Cela l'engagea à me dire un jour, que voyant bien que ma santé n'étoit
encore rien moins que remise, et que j'avois besoin de sa présence pour
la recouvrer tout-à-fait, il m'offroit ses services, et ne demandoit pas
mieux que de consacrer sa vie au Margrave et à moi. Sa proposition me
fit plaisir. J'y trouvai beaucoup d'obstacles. Il étoit pour ainsi dire
favori de mon frère et de toutes ses coteries, et je jugeois bien qu'il
ne souffriroit pas que je le privasse d'un homme pour lequel il avoit de
l'affection. Je lui fis d'abord cette objection. Je n'ai osé, me dit-il,
Madame, vous parler à coeur ouvert, mais à présent, que j'ai l'honneur
de connoître Votre Altesse royale, je sens que je puis lui parler sans
détour et sans risquer de me rendre malheureux. Mon plan étoit déjà
fait, avant de venir ici, de quitter le service du roi; j'avois dessein
d'aller m'établir en Hollande; mais les agrémens que je trouve à cette
cour-ci, et l'attachement que j'ai contracté pour Vos Altesses, m'ont
fait changer d'avis. Je ne puis nier que je ne sois très-bien dans
l'esprit du prince royal, mais, Madame, je n'ai eu que trop le temps de
l'étudier. Ce prince a un grand génie, mais un mauvais coeur et un
mauvais caractère; il est dissimulé, soupçonneux, infatué d'amour
propre, ingrat, vicieux, et je me trompe fort où il deviendra plus avare
que le roi, son père, ne l'est à présent; il n'a aucune religion et se
fait une morale à sa guise, toute son étude ne tend qu'à éblouir le
public, mais malgré sa dissimulation bien des gens ont démêlé son
caractère. Il me distingue à présent pour étendre ses connoissances, une
de ses plus grandes passions étant l'étude des sciences. Lorsqu'il aura
tiré de moi celles qu'il ignore, il me plantera là, comme il a fait à
bien d'autres; et c'est pour cette raison que j'ai jugé à propos de
prendre mes mesures par avance.
Il y avoit déjà fort long-temps que j'étois mécontente de mon frère, et
que je savois que plusieurs personnes qui lui avoient été attachées,
l'étoient aussi, mais je ne me serois jamais figuré que son caractère
fût si fort changé. Je disputai long-temps là-dessus avec Supperville.
Le Margrave qui entra dans ces entrefaites, prit le parti de ce dernier
et me dit, qu'il avoit déjà porté le même jugement de mon frère. Il
accepta avec joie les propositions de Supperville, et nous écrivîmes
tous deux au roi pour le lui demander. Je m'adressai aussi pour cet
effet à mon frère, et Supperville partit chargé de toutes ces lettres.
L'on trouvera peut-être étrange que j'aie fait une si longue discussion
sur cet article, mais il est nécessaire pour la suite de ces mémoires,
où Supperville a beaucoup de part.
Le roi me répondit fort obligeamment, m'assurant que Supperville seroit
à mon service aussi souvent que je le voudrois, mais qu'il ne pouvoit me
le céder tout-à-fait, ne pouvant se passer de lui. La reine m'écrivit
cependant, qu'elle ne désespéroit pas de fléchir le roi, sur-tout si je
pouvois lui faire avoir quelques grands hommes.
La Grumkow se maria à la fin de cette année avec un certain Mr. de
Beist, fort honnête homme, de bonne maison, mais très-mal partagé des
biens de la fortune, et n'ayant pour toute richesse que quatre enfans,
nés d'un premier mariage. Je fus charmée d'en être quitte. Je repris
deux dames à sa place, Mlle. Albertine de Marwitz et Mlle. de Kuten,
d'une très-grande et illustre maison.
L'année 1739 sera plus intéressante que celle que je viens d'écrire.
Supperville revint au printemps. Une nouvelle cure qu'il me donna,
acheva de me remettre, ou du moins de me tirer de danger. Mais il me
faut entrer présentement dans une autre discussion.
J'ai déjà dit que le Margrave avoit pris pour secrétaire un certain
Ellerot, fort versé dans les affaires du pays et homme de probité et
d'esprit. Il avoit trouvé tous les départemens, et sur-tout les
finances, dans un désordre extrême. Mr. de Dobenek eut ce dernier
détail; mais on s'aperçut bientôt, que malgré ses gasconnades il n'y
entendoit rien. Ellerot en fut donc chargé à sa place, et le Margrave
lui confia outre cela sa caisse particulière. Cet homme ne s'étoit
uniquement appliqué qu'à trouver des ressources, sans se mettre en peine
de remédier aux désordres et à rétablir le crédit. Plusieurs prétentions
considérables qu'il trouva, contribuèrent à subvenir aux dépenses. Il
faut lui rendre justice, il rendit d'importans services au Margrave,
tant par rapport aux affaires du pays, qu'à celles du dehors. Tout cela
lui attira si fort la confiance de ce prince, qu'il le créa référendaire
intime.
Le ministère cria fort contre cette innovation, c'était leur couper les
ailes et leur ôter une partie de leur autorité. Ils envoyèrent un placet
sur ce sujet au Margrave, conçu en termes très-durs et peu respectueux.
Le Margrave très-choqué de leur procédé, leur fit une réponse assez
forte. On soupçonna Ellerot d'en être l'auteur, et cela lui attira une
animosité générale. On commença même à murmurer généralement; on disoit
hautement, que les gens n'étoient point payés, qu'il leur étoit dû deux
ou trois quartiers.
J'en fus informée la première, et sur les perquisitions que je fis sous
main, j'appris que cela étoit vrai. Je le fis venir et lui en parlai; je
lui dis même, qu'on m'avoit assurée que la chambre des finances étoit au
plus mal, et que la caisse du Margrave étoit fort endettée. Il soutint
le contraire, m'assurant que ce n'étoit que pure calomnie de ses
ennemis, qui faisoient courir ces bruits-là pour le rendre malheureux.
Je ne voulus donc point en faire mention au Margrave, mais celui-ci en
étoit déjà informé.
Supperville qu'il informa du détail de ces affaires, lui recommanda un
Berlinois, homme de probité et de mérite, dont j'avois souvent entendu
parler, nommé Hartmann, pour le faire directeur de la chambre. Mr. de
Montmartin, jeune homme que le Margrave avoit fait étudier et qui étoit
conseiller de régence, lui avoit déjà proposé le même sujet. Le Margrave
ne balança donc point à le faire venir et à lui donner ce poste. Ellerot
n'en parut point fâché, et il y avoit long-temps qu'il souhaitoit être
quitte de cette charge; cependant la suite fit voir qu'il étoit fort
mortifié de s'en voir privé.
Dès que Hartmann fut arrivé, on éclata contre Ellerot; petits et grands
me faisoient des plaintes contre lui et me prioient d'avertir le
Margrave de ses rapines et de sa mauvaise économie. Je connoissois trop
le cours du monde, pour me mêler de pareille chose. Cet homme étoit en
faveur; par conséquent il avoit des jaloux et des envieux, et le croyant
innocent, je n'avois garde de jeter des soupçons contre lui dans
l'esprit du Margrave, qui auroit pu lui faire tort. Mais Hartmann
confirma le bruit public, et assura le Margrave que ses finances étoient
dans une confusion épouvantable, et qu'on devoit à tous ceux qui étoient
en service un demi an de l'arrérage de leurs pensions. Un des receveurs
de la chambre donna un mémoire secret au Margrave, dans lequel il
l'avertissoit, qu'il étoit trompé et trahi par Ellerot, qui vendoit les
charges au plus offrant et suçoit le sang du peuple.
Le Margrave m'en parla. Il étoit dans une agitation affreuse, ne sachant
ce qu'il devoit penser de tout cela. Après avoir délibéré long-temps
là-dessus et rassemblé toutes les circonstances du passé, nous conclûmes
qu'il n'étoit pas tout-à-fait innocent. Cependant pour ne rien
précipiter, le Margrave fit venir le délateur secrètement chez lui, et
lui ordonna de coucher par écrit tous les points de son accusation. Cet
homme l'assura qu'il soutiendroit ce qu'il avoit avancé et convaincroit
sa partie.
Ellerot avoit beaucoup d'amis. Il apprit la conférence nocturne que le
Margrave venoit d'avoir, et ayant ses créatures, il sut en peu de temps
le tour qu'on se préparoit à lui jouer. Dès le lendemain il en parla au
Margrave, protesta de son innocence, et le supplia de faire examiner sa
conduite à la rigueur. Que pouvoit-on prétendre de plus? Le Margrave lui
accorda sa prière, et on nomma quatre commissaires pour approfondir le
fait. Ellerot fut absous et sortit blanc comme neige de son inquisition,
pendant que son antagoniste fut envoyé à la forteresse. Nous verrons la
fin de cette histoire l'année prochaine.
Pendant ce temps ma santé ne se rétablissoit que foiblement. Mon mal se
changeoit dans une espèce de consomption. Supperville jugea, qu'il me
falloit changer d'air, celui de tout le pays de Bareith étant fort
pesant et très-mal-sain en hiver. Il proposa pour cet effet au Margrave,
d'aller passer une année à Montpellier; il lui démontra que ce voyage
auroit deux avantages, celui de me restituer et celui de rétablir ses
affaires, les états du pays devant nous-fournir les frais du voyage. Le
Margrave charmé de cette proposition, vint me la faire aussitôt. On peut
bien croire que j'y topai, mais je prevoyois de grandes difficultés du
côté de Berlin, sachant bien que le roi et la reine le désapprouveroient
fort; d'ailleurs je ne m'attendois pas à beaucoup d'agrémens à
Montpellier. Feu le Margrave, mon beau-père, y avoit passé plusieurs
années, et m'en avoit fait un rapport peu avantageux. Je donnai un autre
projet au Margrave et à Supperville, qu'ils approuvèrent très-fort, qui
fut d'aller passer quelques mois à Montpellier, d'aller nous embarquer à
Antibe et de parcourir l'Italie; mais jugeant bien que ce dernier voyage
trouveroit beaucoup plus d'obstacles que le premier, nous résolûmes tous
de le tenir secret.
Cependant nous jugeâmes à propos que le Margrave allât faire un tour à
Berlin, pour nous aplanir les difficultés que nous avions à craindre de
ce côté-là. Le Margrave se rendit avec joie à mes désirs. Il partit donc
quinze jours après à l'improviste, accompagné de huit grands hommes
qu'il avoit tirés de sa garde, pour les présenter au roi. Son voyage et
son arrivée furent tenus si secrets, qu'on l'ignora entièrement.
Le roi étoit occupé à voir passer la parade. Il est incroyable quelle
joie il sentit en voyant le Margrave. Il descendit d'abord de cheval et
l'embrassa mille fois, en le nommant son cher fils; il avoit les larmes
aux yeux et lui dit à plusieurs reprises: mon Dieu! que vous me faites
plaisir à présent, je vois que vous avez quelque amitié pour moi. Il le
mena ensuite chez la reine, qui le reçut aussi très-bien. Mais la faveur
du Margrave augmenta bien le lendemain, lorsqu'il présenta ses huit
grands hommes au roi. Mon frère lui fit aussi très-bon accueil, mais lui
conseilla fort de ne point demander de grâces au roi, parceque ce seroit
le moyen de tout gâter. Je suis persuadée que le roi lui auroit tout
accordé, et on me l'a dit plusieurs fois depuis, mais le Margrave ne
voulut pas se brouiller avec mon frère, ce qui l'empêcha de profiter des
bonnes dispositions où il trouvoit le roi. Non seulement il fit
approuver à ce prince notre voyage de Montpellier, mais il obtint aussi
le congé de Supperville, qu'il nous céda entièrement. Le roi lui fit
présent d'une tabatière d'or, enrichée de brillans, avec son portrait,
de la valeur de 4000 écus. Je reçus aussi plusieurs présens de la reine
et de lui, et le Margrave fut enfin de retour à Bareith au bout de six
semaines, très-satisfait de toutes les amitiés qu'on lui avoit faites à
Berlin.
Tout obstacle levé de ce côté-là, nous commençâmes à en trouver du côté
du pays. Les murmures étoient généraux, on ne vouloit point nous laisser
partir. Ma gouvernante que son grand âge empêchoit de faire le voyage
avec nous, faisoit grand bruit. Enfin au bout de quatre semaines nous
surmontâmes toutes ces difficultés, et le jour de notre départ fut fixé
au 20. d'Août.
Ma pauvre Mermann commençoit déjà à devenir fort malingre. Quelque peine
que je ressentisse de me séparer pour si long-temps des deux fidèles
compagnes de mes malheurs, j'aimois mieux me priver de leur présence,
que d'exposer leurs santés et leur vie. Le mari de la Mermann étoit mon
homme d'affaires. C'étoit un génie inquiet, violent et emporté, qui
vouloit passer pour mon favori et qui étoit outré de ne le pas être. Il
tenoit sa pauvre femme si fort sous la férule, qu'elle n'osoit grouiller
devant lui et le craignoit comme la mort. Cet homme, piqué au vif de ce
que je ne le prenois pas avec moi, résolut de s'en venger. Il me demanda
la permission d'aller passer le temps de mon absence à Berlin. Je la lui
accordai. Je pris enfin congé, non sans verser bien des larmes de ma
gouvernante et de la Mermann, et me mis en carosse avec le Margrave,
Mlle. de Sonsfeld et la Marwitz, les deux uniques dames qui fussent du
voyage. Supperville avoit été attaqué deux jours auparavant de la fièvre
et nous attendoit à Erlangue.
A peine eûmes-nous fait un mille, que le Margrave se trouva mal. Il lui
prit un grand mal de tête, accompagné de vomissemens. Nous comptions que
cela n'auroit aucune suite fâcheuse et que ce n'étoit qu'une forte
migraine, mais nous comptions sans notre hôte. Il prit beaucoup de
chaleur, ce qui nous obligea de nous arrêter quelques heures à Troubach,
très-mauvais et misérable endroit. Je lui proposai de retourner à
Bareith, mais il ne le voulut jamais et s'efforça à se remettre en
carosse, pour aller coucher à Streitberg. La fièvre et la chaleur
continuèrent toute la nuit, mais voulant absolument se faire transporter
à Erlangue, nous l'y conduisîmes avec beaucoup de peine.
Nous apprîmes à notre arrivée que Supperville étoit très-mal. Toutes les
circonstances de sa maladie étoient pareilles à celles du Margrave.
J'étois dans des peines et des inquiétudes inexprimables pour ce
dernier. La fièvre étoit toujours la même, et je craignois avec raison
qu'elle ne se tournât en fièvre chaude. Malgré mon état cacochyme je ne
le quittois ni jour ni nuit, et je souffrois mille fois plus que lui.
Son état ne s'amenda point; il y avoit déjà cinq fois vingt-quatre
heures qu'il étoit dans une chaleur continuelle, sans que les remèdes
lui fissent le moindre effet. Mes agitations me portèrent enfin à aller
Supperville, qui logeoit au château. Je lui dis, que le Margrave étoit
dans un état si dangereux, que je croyois qu'il n'y avoit de point temps
à perdre, et qu'il falloit le faire saigner. Supperville me dit, qu'il
avoit eu la même pensée et qu'il ne tarderoit pas à la mettre en
exécution, dès que la fièvre commenceroit à diminuer. Je m'en retournai
donc chez le Margrave, où je trouvai notre second médecin nommé Wagner.
Je lui fis part de la consultation que je venois d'avoir avec
Supperville et de sa décision. Il me répondit là-dessus, qu'il ne
souscriroit jamais à faire saigner le Margrave dans l'état où il étoit,
qu'il n'y avoit rien de plus dangereux, et que c'étoit le dernier
remède, dont il falloit se servir si son mal devenoit désespéré. Je lui
dis, que je ne pouvois lui rien prescrire là-dessus, et qu'il devoit
débattre la chose avec Supperville. Il vint me rendre réponse un moment
après et me dit, que Supperville étoit de son avis et qu'il ne falloit
rien précipiter.
Je restai jusqu'à trois heures du matin chez le Margrave. Enfin épuisée
d'abattement et de lassitude, j'allai me jeter sur mon lit dans un petit
cabinet, d'où je pouvois voir et entendre tout ce qui se passoit.
L'accablement où j'étois, me donna du sommeil. Il y avoit quatre heures
que je dormois, lorsque je me sentis réveiller, et en ouvrant les yeux,
je vis Wagner devant mon lit. La tête de Méduse ne m'auroit pas plus
effrayée, car je crus que le Margrave se mouroit. Ne vous effrayez
point, Madame, me dit-il, le Margrave est toujours de même, mais nous
avons enfin résolu de le faire saigner, et j'ai jugé qu'il falloit vous
en avertir, afin que vous puissiez y être présente.
Je me levai plus morte que vive; un pauvre pécheur qu'on même au
supplice, ne saurait souffrir ce que j'endurois dans ce moment; un
tremblement universel me prit dans tous mes membres, et mes jambes se
deroboient sous moi. Je croyois le Margrave à l'extrémité, puisqu'on se
servoit du dernier remède qui pouvoit lui sauver la vie. Je me traînai
dans sa chambre. Autre spectacle capable d'épouvanter. Tout le conseil
s'étoit assemblé. Le peuple étoit attroupé dans les rues à faire des
imprécations contre Supperville et la saignée, et à vouloir empêcher le
chirurgien d'entrer. Supperville étoit aussi mal que le Margrave, il ne
perdit pourtant point la tramontane, et pour faire cesser le désordre et
les clameurs, il se fit saigner le premier. Cela calma un peu les
esprits.
J'étois pendant tout ce temps étendue sur un fauteuil, dans un état que
je ne saurois décrire. Je n'avois plus de pensée et mes yeux étoient
fixés sur la même place. Enfin on en vint à cette fameuse saignée. Mais
quelle fut ma joie, en voyant qu'à mesure que le sang couloit, le
Margrave prenoit tout un autre visage. Effectivement le redoublement de
la fièvre qu'on attendoit ne revint point et il fut hors de danger dès
le soir.
Cependant à mesure que sa santé se remettoit, je remarquois qu'il étoit
d'une froideur extrême envers moi. Il me cherchoit noise sur tout ce que
je faisois. En revanche il faisoit mille avances à la Marwitz,.
demandant à tout moment après elle lorsqu'elle n'étoit pas dans sa
chambré. Il faisoit aveuglément tout ce qu'elle vouloit, quand il
s'agissoit de ménager sa santé, et me brusquoit quand je lui donnois les
mêmes conseils. Cela me mit au désespoir. Mon corps pâtit bientôt des
chagrins de mon esprit: je pris des accidens que je n'avois point encore
eus. C'étoient des espèces de convulsions, accompagnées de violens maux
de tête. Ma gouvernante vint me trouver. Elle faisoit ce qu'elle pouvoit
pour me soulager, mais personne ne pouvoit deviner la source de mon mal.