Cet endroit est situé sur une montagne. On y arrive par une avenue et

par une chaussée, que le Margrave a fait faire. Le mont Parnasse se

présente à l'entrée de l'hermitage. C'est une voûte, soutenue de quatre

colonnes, au-dessus de laquelle on voit Apollon et les neuf Muses, qui

jettent toutes de l'eau; cette voûte est si artistement construite,

qu'on la prendroit pour un véritable rocher. Vous voyez d'un côté un

berceau, qui vous conduit à un autre rocher artificiel, environné

d'arbres, où il y a six jets d'eau; au-dessous de ce rocher on trouve

une petite porte, par laquelle on entre dans une espèce de souterrain,

qui mène dans une grotte. Cette grotte est ornée de coquillages

très-beaux et très-rares, et elle reçoit le jour par un dôme, qui est

au-dessus; il y a un grand jet d'eau au milieu et six cascades tout à

l'entour; tout le plancher, qui est de marbre, jette aussi de l'eau, de

façon qu'il est très-aisé d'attrapper les gens et de les inonder

lorsqu'ils y sont. Il y a deux rampes de chaque côté de la grotte, qui

mènent à deux appartemens, chacun composé de trois petites chambres en

miniature. Au sortir de la grotte on entre dans une petite cour, toute

environné de ces rochers artificiels, entre-mêlés d'arbres et de haies;

un grand jet d'eau, placé au milieu, y donne une continuelle fraîcheur.

Ces rochers cachent les ailes de la maison, qui sont composées chacune

de quatre petites cellules, ou de huit petites chambres, y ayant

toujours une garderobe et une chambre de lit. Cette cour conduit au

corps-de-logis. On se trouve d'abord dans un salon, dont le plafond est

très-bien peint et doré; ce salon est tout revêtu de marbre de Bareith;

le fond en est de marbre gris et les pilastres de marbre rouge; les

corniches et les chapiteaux en sont dorés; tout le parquet est de marbre

des diverses sortes, qu'on en trouve ici; mon appartement est à droite.

Il se présente d'abord une chambre, dont la peinture représente au

plafond les dames romaines lorsqu'elles arrachèrent la ville de Rome au

pillage des ennemis; l'entour de cette peinture est à fond bleu; tous

les reliefs sont dorés et argentés; les lambris sont de marbre fin-noir

et les compartimens de marbre fin-jaune; la tapisserie est de damas

jaune à galons d'argent. De là on entre dans les ailes, que j'ai fait

ajouter; à savoir dans une chambre, dont le plafond est en bas-relief et

tout doré; la peinture représente l'histoire de Chélonide et de

Cléobrontas; la boiserie est à fond blanc et tous les reliefs dorés; les

trumeaux et le dessus des cheminées sont par-tout de belles glaces; la

tapisserie de cette chambre est une étoffe à fond bleu et or

excessivement riche, dont toutes les fleurs sont de chenille; c'est la

plus belle chose qu'on puisse voir. Ensuite vient un petit cabinet, dont

la boiserie est du Japon; mon frère m'en avoit fait présent; elle avoit

coûté un argent infini, et je crois que c'est l'unique de cette espèce

qui ait paru en Europe: on l'avoit donnée à mon frère pour telle; le

fond en est d'or grené et toutes les figures sont en relief; le plafond,

les trumeaux et tout ce qu'il y a dans ce cabinet s'accorde avec cette

boiserie; tous ceux qui l'ont vu en ont été charmés. A côté de ce

cabinet, en tournant à droite, est la chambre de musique; elle est toute

de marbre fin blanc, et les compartimens verds; dans chaque compartiment

il y a un trophée de musique doré et très-bien travaillé; les portraits

de plusieurs belles personnes, que j'ai amassées, de la main des plus

habiles maîtres, sont placés au-dessus de ces trophées et enchâssés dans

la muraille dans des cadres ornés et dorés; le fond du plafond est

blanc; les reliefs représentent Orphée, jouant de sa lyre et attirant

les animaux; tous ces reliefs son dorés; mon clavecin et tous les

instrumens de musique sont placés dans cette chambre, au bout de

laquelle est mon cabinet d'étude; il est d'un vernis à fond brun et

peint en miniature avec des fleurs naturelles; c'est là où je suis

encore occupée à écrire ces mémoires et où je passe bien des heures à

faire mes réflexions. La chambre de musique me conduit par une autre

porte dans celle où je m'habille, qui est toute simple, et de là j'entre

dans ma chambre à coucher, dont le lit est de damas bleu à galons d'or,

et la tapisserie de satin à bandes. Ma garderobe est à côté, ce qui y

donne une grande commodité. La distribution de l'appartement du Margrave

est égale au mien, mais il est différemment décoré. La première de ses

chambres est meublée d'une espèce de vernis, dont j'ai trouvé

l'invention; la peinture, qui est très-belle, représente toute

l'histoire d'Alexandre, et je l'ai fait copier d'après les estampes de

le Brun; ce sont proprement des tableaux de la grandeur des murailles,

peints en détrempe sur du papier collé sur de la toile, sur lequel j'ai

fait passer un vernis pour le conserver. Ces tableaux ont été admirés de

tous les connoisseurs. Le fond du plafond et de la boiserie est blanc et

les ornemens dorés; la peinture de ce plafond représente Alexandre,

comme il jette l'encens au feu, et qu'Aristote le reprend de ce qu'il le

fait avec trop de profusion. La boiserie de la seconde chambre est à

fond brun foncé; tous les reliefs sont de trophées des armes de tous les

peuples du monde; tout cela ainsi que l'entour du plafond est doré; on

voit dans le milieu de ce plafond Artaxerxe, comme il reçoit

Thémistocle; la tapisserie est une haute-lisse, qui représente toute

l'histoire de ce général grec. Le cabinet à côté est orné de très-beaux

tableaux; la boiserie est de bois d'ébène, relevée d'ornemens dorés;

l'histoire de Mutius Scévola est peinte sur le plafond. La chambre à

côté est revêtue de carreaux de porcelaine de Vienne, peints en

miniature; le plafond en est tout peint et présente Leonidas, lorsqu'il

défend les Thermopyles. La chambre de lit est de damas verd avec des

galons d'or. On trouvera peut-être singulier que j'aie choisi tous ces

sujets d'histoire pour en orner mes plafonds, mais j'aime tout ce qui

est spéculatif, et tous ces sujets d'histoire que j'ai choisis,

représentent autant de vertus, qu'on auroit pu peut-être mieux habiller

à la moderne par des emblèmes, mais qui n'auroient pas tant réjoui la

vue. J'en reviens à ma description. La maison en dehors n'est ornée

d'aucune architecture; on la prendroit pour une ruine, entourée de

rochers; elle est environnée d'un bois de haute futaie; sur le devant de

la maison est un petit parterre, émaillé de fleurs, et à l'extrémité

duquel on trouve une cascade, qui semble taillée dans le roc, et qui

coule jusqu'au bas de la montagne, où elle tombe dans un grand bassin;

deux allées de grands tilleuls la bordent de chaque côté, et l'on y a

pratiqué des marches de gazon, pour la descendre commodément; il y a

deux reposoirs, au milieu desquels il y a des jets d'eau, entourés de

sièges de gazon pour s'asseoir; sur les côtés de la maison il y a dix

allées de tilleuls si épais, que le soleil n'y perce jamais. Chaque

route du bois mène à un hermitage où à quelque chose de nouveau; chacun

y a son hermitage et ils sont tous différens les uns des autres. Le mien

découvre à la vue les ruines d'un temple, bâties sur les dessins qui

nous restent encore de l'ancienne Rome; je l'ai consacré aux Muses. On y

voit les portraits de tous les fameux savans des derniers siècles; tels

que Descartes, Leibnitz, Loke, Newton, Bayle, Voltaire, Maupertuis etc.

A côté du petit salon, qui est de forme orbiculaire, il y a deux petits

chambres et une petite cuisine, que j'ai ornée de cette porcelaine

antique de Raphaël. En sortant de ces petites chambres, on entre dans un

petit jardin, sur le devant duquel il y a une ruine d'un portique; le

jardin est environné d'un berceau où on peut se reposer à lire dans la

plus grande ardeur du soleil, sans en être incommodé. En montant plus

haut, la vue est frappée d'un nouvel objet; c'est un théâtre, construit

de pierre de taille, dont toutes les voûtes sont détachées, de façon

qu'on y peut jouer un opéra en plein air. Je ne m'arrêterai pas à le

décrire; le dessin que j'ajouterai à ces mémoires de toutes les pièces

curieuses de ma seigneurie, fera voir que c'est un endroit unique. La

rivière coule au bas tout autour de la montagne; il y a des promenades

et des vues magnifiques de quelque côté qu'on aille se promener. Comme

je le décris dans l'état où il est à présent, et que j'écris ceci

l'année 1744, je continuerai à marquer toutes les augmentations que j'y

ferai encore avec le temps.

Je me suis peut-être trop long-temps étendue là-dessus, mais j'écris

pour me divertir et ne compte pas que ces mémoires seront jamais

imprimés; peut-être même que j'en ferai un jour un sacrifice à Vulcain,

peut-être les donnerai-je à ma fille, enfin je suis pyrrhonienne

là-dessus. Je le répète encore, je n'écris que pour m'amuser, et je me

fais un plaisir de ne rien cacher de tout ce qui m'est arrivé, pas même

mes plus secrètes pensées.

La guerre se renouvela à la fin de cette année entre l'Empereur et les

Turcs. Elle étoit des plus injustes; mais il faut remonter plus haut

pour en chercher la cause.

J'ai déjà dit que les Russes avoient fait passer dix mille hommes en

Allemagne, pour donner du secours à l'Empereur contre la France.

L'Impératrice russienne se trouvoit en guerre avec les Turcs, et n'avoit

accordé ses troupes au chef de l'empire qu'à condition, qu'il feroit

après la paix une diversion et qu'il romproit la trêve conclue avec les

Ottomans. Dans l'année 1719 l'Empereur se mit en état de remplir ces

engagemens et fit défiler ses troupes du côte de la Hongrie. Les

commencemens de la campagne furent heureux. Les Turcs ne s'étant point

attendus à être attaqués et n'ayant point d'armée de ce côté, se

retirèrent et leur abandonnèrent sans coup férir la ville de Nissa. Mais

l'année 1737 fit changer leur fortune de face. Le général Sekendorff

reçut le commandement de l'armée impériale. L'avarice et la mauvaise

conduite de ce général la ruinèrent totalement. On lui fit son procès à

la fin de cette année, et il fut condamné à finir sa vie dans la

forteresse de Spielberg, trop heureux encore d'en réchapper pour cela.

J'admirai le sort de cet homme qui m'avoit causé tant de chagrin, et qui

avoit été, pour ainsi dire, le fléau de toutes les cours où il avoit

été. Il me fit compassion, et je puis dire avec vérité, que je ne sentis

pas un moment de joie de son malheur. Nous le reverrons encore

reparoître sur la scène. Mais j'en reviens à ce qui me regarde.

Nous débutâmes l'année 1737 par recevoir la visite du prince de Bamberg.

La cour parut dans tout son lustre en cette occasion. J'avois fait faire

beaucoup de changemens au château, aux appartemens du Margrave et aux

miens. L'acquisition que nous avions faite de quelques habiles musiciens

et de quelques chanteurs excellens d'Italie, rendoit la chapelle

très-bonne. Plusieurs étrangers, entrés depuis peu au service,

contribuoient à faire les honneurs de la cour et à la rendre moins

mélancolique que par le passé. Tous ceux qui y vinrent en furent charmés

et l'évêque partit trés-satisfait de son séjour.

Ma santé, quoique toujours fort délicate, commençoit cependant à se

remettre. Tout le pays souhaitoit passionnément que je pusse lui donner

des héritiers. On me proposa pour cet effet de me servir des bains.

Comme je connoissois mon tempérament, je prévis bien que leur usage ne

conviendroit point à ma santé; mais le médecin ayant été gagné pour me

les conseiller, je fus obligée de me rendre aux désirs du pays. Les

bains d'Ems étant les moins forts qu'il y ait en Allemagne, je les

choisis préférablement aux autres. Mais ce n'en étoit point encore la

saison. Nous nous rendîmes à Erlangue pour l'attendre et pour partir de

là.

Nous y passâmes fort agréablement notre temps, et j'y vis pour la

première fois une pastorale, où le fameux Sr. Zaghini se fit admirer et

enchanta chacun par la beauté et l'agrément de sa voix. Nous ne pensions

qu'à nous divertir, lorsqu'un événement imprévu vint troubler nos

plaisirs. Ce fut la mort de mon neveu, le prince héréditaire d'Anspac.

J'ai déjà parlé ci-dessus du mauvais ménage du Margrave et de ma soeur.

Leur dissension avoit fort augmenté depuis quelque temps; le

Grand-Maréchal de Seckendorff en étoit en partie cause, ne cessant

d'animer le Margrave contre son épouse. La mort du prince lui fournit un

vaste champ pour exercer sa malice. Il l'attribua entièrement à ma

soeur, et sut si bien aigrir l'esprit de ce prince, qu'il jura de ne la

plus voir et de se séparer d'elle. Il la traita même d'une façon

indigne, et lui fit dire les choses du monde les plus dures par de

simples domestiques; défense fut faite à toute la cour d'aller chez

elle, et en un mot, on tâcha de la mortifier par tout ce qu'on en crut

capable. Il y avoit déjà trois semaines que cela duroit, sens que j'en

eusse été informée. Mais enfin quelques personnes bien-intentionnées de

cette cour m'en avertirent sous main, et me firent prier de me rendre à

Anspac, pour redresser tous ces désordres. Je ne balançai pas à suivre

leur avis.

Le Margrave étoit à la campagne, où il tâchoit de se consoler de la mort

de son fils entre les bras de sa maîtresse. Dès qu'il apprit mon arrivée

à Anspac, il s'y rendit. J'y trouvai ma soeur baignée dans ses larmes et

si changée, qu'elle n'étoit pas reconnoissable. Le Margrave ne la

regarda pas; il ne put se dispenser de manger avec nous, mais on

remarquoit bien dans toute sa physionomie la peine que cela lui faisoit.

Je ne voulus pas me presser de lui parler, avant que d'être bien

informée de toutes les circonstances de ce qui s'étoit passé. Je

m'aperçus par tout le détail qu'on me fit, que Mr. de Sekendorff étoit

l'auteur de toute cette brouillerie. Je m'adressai donc à lui pour la

raccommoder. La douceur, mêlée de fermeté, avec laquelle je lui parlai,

lui firent peut-être faire des réflexions. Il me promit d'employer tous

ses efforts pour rétablir la paix. Il tint parole. Tout le monde se

réunit à lui, pour appaiser le Margrave, mais la principale raison qui

le porta à céder à tant d'instances, fut la peur qu'il eut de moi. J'eus

donc le plaisir de voir l'union rétablie. N'ayant plus rien à faire à

Anspac, je retournai à Erlangue, d'où je partis pour Ems. J'allai droit

à Wertheim, où je m'embarquai.

Notre voyage fut des plus agréables. Nous avions bonne compagnie sur

notre bateau. Nous y faisions une chère excellente, et nos yeux étaient

continuellement occupés à contempler des sites et des paysages charmans.

Nous arrivâmes au bout de six jours à Ems, fort fatigués et harassés de

notre dernière journée, et de n'avoir pas dormi la nuit que nous avions

passée sur un petit bac, le grand bateau ne pouvant servir sur la Lane,

qui coule à l'entour d'Ems. Cet endroit est très-désagréable. C'est un

fond tout environné d'une chaîne de rochers, on n'y voit ni arbres ni

verdure. La maison d'Orange, où nous logions, étoit belle et commode.

Nous nous reposâmes le premier jour, mais dès le lendemain je vis du

monde. La compagnie étoit très-petite et très-ennuyeuse. Mde. de

Harenberg, femme d'un chambellan du roi d'Angleterre, étoit l'héroïne du

bain. Elle s'étoit rendue à Ems avec son mari et son amant, Mr. le

colonel de Diffenbrok. Cette dame étoit petite, laide, désagréable et

aussi affectée que coquette. Nous profitâmes de son ridicule pour nous

en divertir. Le Margrave fit semblant d'être amoureux d'elle et lui

conta fleurettes. La folle donna bonnement dans le panneau, et fort

charmée d'avoir fait une si belle conquête, elle voulut commencer le

roman par où on le finit. Le Margrave ne fut pas de cet avis. La colère

de cette créature tomba tout entière sur moi. Elle tâcha de me décrier

par-tout, dans la croyance que j'avois mis obstacle à ses amours. Par

bonheur elle étoit si connue, que tout ce qu'elle put dire de moi ne fit

aucune impression.

Je commençai ma cure, dont je me trouvai assez bien dans les

commencemens. La bonne compagnie qui nous vint, contribua à rendre notre

séjour plus agréable. Outre plusieurs dames et messieurs qui s'y

rendirent des environs, Pelnitz y arriva aussi. J'ai déjà parlé de lui

ci-dessus. Il avoit changé de religion depuis son retour à Berlin, et

étoit redevenu protestant. Il me conta beaucoup de particularités de

Berlin. Il étoit très-bien dans l'esprit du roi et quasi informé de

toutes les affaires. Il me dit, que tout le monde me plaignoit fort et

que le roi disoit pis que pendre du Margrave sur les rapports qu'on lui

avoit faits, qu'il avoit des maîtresses et qu'il en agissoit mal avec

moi. La calomnie n'avoit assurément jamais inventé rien de si faux. Je

priai instamment Pelnitz de détromper le roi, ce qu'il fit à son retour.

Nous allions quelquefois nous promener, ou plutôt trépigner dans la

boue. Cette belle promenade consistoit dans une allée de tilleuls, qu'on

avoit plantée le long de la rivière. On n'y étoit jamais seul, les

cochons, accompagnés des autres animaux domestiques, y tenoient fidèle

compagnie à chacun, de façon qu'on étoit obligé de les écarter à coups

de canne à chaque tour qu'on faisoit. Je me baignois dans le bain le

plus doux, et j'avois grand soin qu'il fût tempéré, tout le monde

m'ayant avertie, et même le médecin qui étoit à Ems, de ne m'en pas

servir autrement, les bains chauds pouvant me faire beaucoup de mal.

Notre médecin Zeitz se mit cependant en tête, que si je ne me servois de

ceux qui étoient à la maison de Darmstadt, je ne deviendrois pas

enceinte. Il vint me proposer d'en faire l'essai. J'y allai; mais je ne

pus y rester une minute, ces bains étant si chauds, que la chambre où

ils étoient en étoit remplie de fumée. J'en sortis sur le champ. Mr. le

médecin s'adressa à Mr. de Voit, pour me persuader de m'en servir, et

quoique l'autre médecin protestât contre et dît hautement, que je

creverois si j'en faisois usage, Zeitz persista néanmoins dans son

dessein et dit à plusieurs personnes, de qui je l'ai appris depuis, que

pourvu que j'eusse un prince, il s'embarrassoit fort peu du reste, et

que si je mourois, il n'y auroit qu'une femme de moins. Mon bon génie

m'empêcha de suivre son avis, et malgré toutes les persuasions qu'on me

fit, je ne voulus point me rendre à ce qu'on souhaitoit de moi. Ma cure

finie, j'allai à Coblence voir la procession de la fête-Dieu. On me

montra le château et la ville, qui ne méritent pas que j'en fasse le

détail.

De retour à Ems, j'y trouvai un gentil-homme du Landgrave de Darmstadt,

qui vint nous inviter, le Margrave et moi, de la façon du monde la plus

obligeante à nous rendre à Munichbrouk, maison de plaisance du

Landgrave, qui étoit sur la route de Francfort. Le Margrave charmé de

trouver cette occasion de faire connoissance avec un prince renommé pour

sa politesse et sa magnificence, résolut d'y aller et m'engagea à l'y

suivre.

Nous partîmes donc le lendemain et vîmes en passant Schlangenbad et

Schwalbach, où il y avoit un monde infini. Nous couchâmes à Wisbaden.

Quoique fort fatiguée, je me levai le lendemain à cinq heures pour aller

à Munichbrouk. Je trouvai deux originaux dans mon antichambre. C'étoient

deux comtes de Reuss, dont l'un ne faisoit que sautiller d'une jambe sur

l'autre, en me disant, qu'il étoit chambellan de l'Empereur et comte

régnant de l'empire. J'en suis charmée, Monsieur, lui dis-je, et si

l'Empereur a beaucoup de chambellans de votre mérite, sa cour ne peut

qu'être bien composée. Oui, assurément, me dit-il. L'autre me conta,

qu'il faisoit son séjour dans une de ses terres proche de Francfort,

parceque, dit-il, le fourrage y est beaucoup meilleur et que je fais

consister tout mon plaisir à avoir de beaux chevaux. En même temps il me

fit toute la généalogie des habitans de son écurie et l'énumération de

leur mérite. J'aurois pu lui répondre, que peut-être ils n'étoient pas

tant chevaux que lui. Je me mis enfin en carosse, pour me défaire du

comte sauteur et du comte chevaucheur, et arrivai par une chaleur et une

poussière insupportables à Munichbrouk.

Le Landgrave me donna la main pour m'aider à sortir du carosse, et sans

me dire mot me planta au milieu de la cour, pour faire son compliment au

Margrave. Il me mena ensuite dans la maison. J'y trouvai sa fille, la

princesse Maximiliane de Hesse-Cassel, et le prince héréditaire, son

fils. Je commençai à lier conversation avec eux. Le Landgrave ne me

repondoit pas un mot, sa fille rioit à gorge déployée et son fils

faisoit des révérences. Leur père étant sorti, ils commencèrent à entrer

en matière, mais sur des sujets tout nouveaux pour moi, car ils étoient

des plus obscènes et débités grossièrement. J'ouvrois de grands yeux,

fort embarrassée de ma figure, qui n'avoit jamais été à pareille fête;

aussi la compagnie étoit fort peu convenable pour mon génie. La

princesse de Hesse étoit une seconde Mde. de Bery; elle avoit été fort

jolie, mais le vin et les débauches lui avoient si fort gâté le teint,

qu'elle étoit toute couperosée, et que la gorge, qu'elle prenoit soin de

découvrir tant qu'elle le pouvoit, étoit remplie de pustules fort

dégoûtantes; ses manières libres et son air effronté ne démentoient

point ses sentimens et découvroient assez son caractère.

Nous nous mîmes enfin à table, et malgré toutes les politesses que je

faisois au Landgrave, je n'en avois pu tirer un mot. Un cas fortuit me

procura enfin le bonheur d'entendre le son de sa voix. Munichbrouk est

proprement une maison de chasse, qui consiste en plusieurs petits

pavillons détachés; chacun de ces pavillons contiens une petite salle et

trois petites chambres de chaque côté; ces chambres étoient toutes

meublées de damas de diverses couleurs avec des galons d'or ou d'argent.

Etant donc à table, la princesse Maximiliane fit tout-à-coup de grandes

exclamations, en criant, ah, mon Dieu! ah, mon Dieu! Je m'effrayai,

croyant qu'elle prenoit quelques vapeurs noires, dont, à ce qu'on

débitoit, elle étoit tourmentée plusieurs fois le jour; mais elle me

cria bientôt, qu'il se faisoit des miracles et qu'elle n'avoit rien vu

de si extraordinaire, que ce qui s'offroit alors à ses yeux. Je crus

pour le coup qu'elle étoit devenue folle, mais voyant sourire le

Landgrave d'un air mystérieux, je me rassurai enfin. Ce grand miracle et

cette chose si extraordinaire étoient, qu'on avoit détendu dans un

moment les tapisseries de damas qui étoient dans ces chambres, ce qui en

faisoit paroître d'autres qui étoient dessous et qui étoient peintes à

l'huile sur de la toile. Le Landgrave me dit à cette occasion; Votre

Altesse royale voit bien qu'il y a des enchantemens ici. Voilà la seule

parole que je lui ai entendu proférer. J'applaudis beaucoup à cette

platitude, car le proverbe dit, qu'il faut hurler avec les loups.

Notre ennuyant repas fini, on me força bon gré malgré de danser. J'étois

fatiguée comme un chien et comme nous n'étions que trois dames et qu'on

dansoit beaucoup d'allemandes, j'étois sur les dents. Je priai tant et

tant le Margrave, que nous partîmes enfin le soir à sept heures. Il est

juste que je fasse le portrait du Landgrave et de son fils.

Le Landgrave avoit 80 ans passés lorsque je le vis, mais à ses cheveux

gris près, on l'auroit pris pour n'en avoir que 50; un cancer qu'il

avoit à la bouche, le défiguroit et le rendoit fort dégoûtant; on dit

qu'il avoit eu beaucoup d'esprit dans sa jeunesse, mais son grand âge

l'avoit fait disparaître; il avoit été fort galant, mais ses galanteries

s'étoient tournées en débauches affreuses. La malheureuse recherche,

dans laquelle il s'étoit jeté de la pierre philosophale, avoit

entièrement ruiné son pays, qui étoit dans un désordre excessif. Il

vivoit très-mal avec le prince, son fils, qu'il tenoit dans la sujétion

d'un enfant, quoiqu'il eût 49 ans. Celui-ci avoit beaucoup d'esprit et

de politesse, même de l'acquis, mais la mauvaise compagnie qu'il hantoit

l'avoit abruti et rendu méconnoissable.

J'arrivai fort tard à Francfort où nous fûmes reçus en cérémonie au

bruit d'une triple décharge du canon, et complimentés par les magistrats

et les bourgmestres de la ville. Comme je ne me portais pas trop bien,

je m'y arrêtai un jour, pendant lequel je vis tout ce qui méritoit de

l'être. C'est-à-dire le Roemer, qui est la salle où dînent les Empereurs

le jour de leur couronnement; à côté de cette salle il y a quelques

chambres, où on garde la bulle d'or, qu'on me montra. De là j'allai à la

grande église, où se font ordinairement les couronnemens des Empereurs;

on m'y fit voir l'endroit où se tient le conclave des électeurs le jour

de l'élection. Mais comme le détail de tout cela se trouve dans

plusieurs livres, je le passe sous silence.

Je partis le lendemain à cinq heures du soir de Francfort, résolue

d'aller toute la nuit, pour éviter les grandes chaleurs. Quoique fort

incommodée, je voulus voir en passant Philippsrouhe, maison de

plaisance, appartenante au prince Guillaume de Hesse. Le château en est

grand et spacieux, mais fort simple, en dedans et point meublé. La

situation en est très-belle, la vue donnant sur un fort beau jardin,

bordé par le Mein qui y coule, et sur l'autre bord duquel il y a des

paysages charmans.

En continuant ma route, mon mal s'augmenta, et se termina enfin par une

espèce de dyssenterie. Une terrible pluie, mêlée d'orage, et un froid

excessif nous saisirent pendant la nuit. Les chemins étoient affreux, et

nous nous trouvions dans les montagnes du Spessart, où il n'y a que du

bois, sans qu'on trouve ni maison ni village.

J'arrivai enfin à demi-morte à neuf heures du matin à un petit village,

nommé Eselsbach, où on me traîna hors du carosse et on me mit au lit,

sans que j'en susse rien. Le médecin qui étoit arrivé long-temps avant

moi, me trouva très-mal; j'avois une grosse fièvre, et il jugea mon

accident fort dangereux. On résolut donc de rester là tout ce jour et le

suivant, et de tâcher de me transporter plus loin si mon mal ne

diminuoit, l'endroit où nous étions étant si mauvais, qu'il étoit

impraticable que je pusse y demeurer plus long-temps. Mais me trouvant

un peu mieux, nous partîmes le surlendemain pour nous rendre à

Wirzbourg, où nous avions été invités par l'évêque.

Nous y fûmes reçus avec tous les honneurs imaginables. La garnison sous

les armes étoit rangée en haie dans les rues; on fit une triple décharge

du canon. Le prince et toute sa cour nous reçurent au bas de l'escalier.

Le mouvement du carosse m'avoit si fort affoiblie, que je fus obligée de

me mettre sur le lit. Je me traînois pourtant, toute malade que j'étois,

pour voir le dedans du château, qui peut passer pour le plus beau

d'Allemagne. L'escalier est superbe et tous les appartemens sont vastes

et spacieux, mais je trouvai les décorations des chambres détestables.

Nous repartîmes à huit heures du soir. Mon mal cessa, mais j'en pris un

autre plus dangereux, car je fus attaquée de si terribles douleurs à la

poitrine, que je ne pouvois parler.

J'arrivai le lendemain à Erlangue, ayant cheminé toute la nuit. Je m'y

arrêtai une quinzaine de jours, pendant lesquels on me tira de danger,

mais je conservai une grande foiblesse et ma santé resta très-dérangée.

Mémoires de Frédérique Sophie Wilhelmine de Prusse, margrave de Bareith. Tome 2 · 第 15 / 21 段