Je dînai ce jour-là et les suivans en particulier avec ma soeur, nos

gouvernantes et deux dames de conseillers privés d'Anspac. L'évêque et

les Margraves alloient tous les jours à la chasse, d'où ils ne

revenoient qu'à cinq heures du soir. Je m'ennuyois fort, étant enfermée

tout le jour avec ma soeur qui me faisoit la mine. Au retour des princes

on s'assembloit dans la salle, pour assister à ce qu'on appeloit une

sérénade. Ces sérénades sont des abrégés d'opéra. La musique en étoit

détestable; cinq ou six chattes et autant de rominagrobis allemands nous

écorchoient les oreilles par leur chant pendant quatre heures, où il

failloit se morfondre, car le froid étoit excessif. On soupoit ensuite,

et on ne se couchoit qu'à trois heures du matin, fatigué comme un chien

de n'avoir rien fait toute la journée.

On nous proposa un nouveau plaisir, qui sentoit bien l'ecclésiastique.

Ce fut d'aller dîner à Bamberg et d'y voir l'église et les reliques. Je

fis dire à ma soeur, que si elle y alloit, j'irois aussi, et que si elle

refusoit cette partie, je resterois pour lui tenir compagnie. Elle me

fit répondre, qu'elle seroit bien aise d'aller à Bamberg, et que je

n'avois qu'à accepter l'offre qu'on nous avoit faite. La chasse devoit

se faire de ce côté-là et les princes dévoient s'y rendre pour y dîner

avec nous. On vint me réveiller à sept heures du matin pour me dire,

qu'il étoit temps de m'habiller et de partir, qu'il nous failloit quatre

heures pour arriver à Bamberg, et que la chasse ne devant pas durer

long-temps, je n'aurois le temps de ne rien voir, si je ne partois

bientôt. Je me levai du lit en grognant; j'étois malade, le froid et les

fatigues dérangeoient bien aisément ma santé mal affermie.

Dès que je fus habillée, je me rendis chez ma soeur. Je fus fort

surprise de la trouver encore au lit. Elle me dit, qu'elle étoit

incommodée et qu'elle ne pouvoit aller à Bamberg. Elle avoit très-bon

visage et travailloit dans son lit. Je lui dis, qu'elle m'auroit fait

plaisir de m'en faire avertir plutôt; que j'avois fait demander de ses

nouvelles, et qu'on m'avoit répondu qu'elle se portoit bien. Mdme. de

Bodenbrock, sa gouvernante, tiroit les épaules et me faisoit signe que

ce n'étoit que caprice. Elle employa si bien sa rhétorique, qu'elle la

persuada à se lever et à s'habiller. Je n'ai jamais vu de plus longue

toilette, elle dura pour le moins deux heures.

On avoit attelé deux carosses de parade magnifiques. Le premier devoit

être pour moi, et le second pour ma soeur. Je lui demandai, si elle ne

vouloit pas que nous allassions ensemble. Elle me dit que non. Montez

donc en carosse, lui dis-je. Oh! mon Dieu non, me dit-elle, vous avez le

rang et je n'ai garde de me placer la première. Je n'ai point de rang

avec mes soeurs, lui dis-je, et je n'aurai jamais de disputes là-dessus

avec elles. Le Grand-Maréchal de l'évêque, homme assez massif, me prit

par la main et me dit, voici votre voiture, Madame, ayez la grâce d'y

entrer, car elle est préparée pour vous. J'y entrai donc avec ma

gouvernante et n'eus pas seulement le temps de demander ma pelisse. Nous

allions pas-à-pas. Nous gelions de froid; les doigts et les pieds nous

étoient si engourdis, que nous ne pouvions plus les remuer. Je fis

ordonner au cocher d'aller plus vite, et il exécuta si bien mes ordres,

qu'en trois heures de temps nous arrivâmes à Bamberg.

On me conduisit droit à l'église, où les prêtres avoient étalé les

reliques. Il y avoit un morceau de la croix dans une châsse d'or; deux

des vases qui avoient servi à la noce de Cana; des os de la vierge; un

petit haillon de l'habit de Joseph; le crâne de l'Empereur Frédéric et

de l'Impératrice Cunégonde, patrons de Bamberg et fondateurs du

chapitre; les dents de l'Impératrice sembloient des défenses de sanglier

par leur longueur.

J'étois si gelée, que je ne pouvois marcher. Je me remis en carosse,

pour aller au château. On me mena dans l'appartement qui m'étoit

préparé. J'y pris des douleurs dans le corps et dans tous les membres.

Mes dames me déshabillèrent, et à force de me frotter elles me firent un

peu revenir le sentiment.

Dès que ma soeur fut arrivée, je me fis informer de l'état de sa santé

et lui fis faire des excuses de ce que je n'allois pas chez elle, me

trouvant incommodée. Elle me fit répondre, qu'étant fort fatiguée, elle

vouloit se jeter sur le lit et tâcher de dormir, et qu'elle me prioit de

ne point venir chez elle. J'y renvoyai plusieurs fois, et on me dit

toujours qu'elle reposoit. A force de soins je me trouvai un peu mieux,

et m'ennuyant beaucoup, je me mis à jouer au tocadille.

Les princes ne revinrent qu'à six heures. Ils dînèrent à une table

séparée; celle où nous devions manger étoit servie dans ma chambre. Ma

soeur y vint; elle avoit l'air fâché. Toute sa cour, et sur-tout les

dames, faisoient la mine et affectoient de lâcher des propos assez

piquans. Je ne fis pas semblant de les comprendre, jugeant cela

au-dessous de moi.

Après le dîner ma soeur passa avec moi dans un cabinet, où nous prîmes

le café. Je lui dis, que je voyois bien qu'elle étoit fâchée contre moi,

que je la priois de me dire ce qu'elle avoit, et que si j'avois eu le

malheur de l'offenser, j'étois prête à lui en faire toutes les

réparations imaginables. Elle me répondit d'un air fort froid, qu'elle

n'avoit rien contre moi, qu'elle étoit malade et qu'elle ne pouvoit être

de bonne humeur, et en même temps elle s'appuya contre une table, où

elle se mit à rêver. Je m'assis vis-à-vis d'elle et en fis de même.

L'évêque nous tira de cette conversation muette; il me reconduisit en

carosse, où je me remis avec ma gouvernante. Je suis au désespoir, me

dit celle-ci, le diable est déchaîné à la cour d'Anspac; on a maltraité

ma soeur et la Marwitz d'une manière terrible; Mdme. de Zoch leur a dit

mille impertinences; j'y ai encore mis fin à temps, sans quoi je crois

qu'elles se seroient décoiffées. Ils ont dit publiquement, que Votre

Altesse royale avoit fait ordonner au cocher, qui menoit la Margrave

d'Anspac, d'aller à toute bride, afin qu'elle fit une fausse-couche; ils

ont fort plaint cette pauvre princesse, laquelle, disoient-ils, étoit

toute meurtrie des secousses de la voiture.

Je devins furieuse en entendant ces belles nouvelles; je voulois tirer

satisfaction de la calomnie qu'on avoit débitée contre moi, mais ma

gouvernante me fit tant de représentations, que je consentis à les

ignorer.

Ma soeur ne voulant pas souper, je me fis excuser aussi auprès de

l'évêque. Mes dames vinrent me conter toute cette histoire. Je vis bien

enfin moi-même, que si nous n'étions les plus sages, cette affaire iroit

plus loin, et donneroit matière à parler au public. Je leur ordonnai

donc à toutes de laisser tomber cela, et de continuer à faire des

politesses aux dames d'Anspac, jugeant bien que tout le blâme

retomberoit sur elles des tracasseries qu'elles avoient voulu faire. Je

n'eus pas tort. Toute la cour fut informée le lendemain de ce qui

s'étoit passé, et on se disoit à l'oreille, que Mdmes. les conseillères

avoient trouvé le vin bon et en avoient bu un peu plus, qu'il ne leur en

falloit. Le Margrave d'Anspac même fut très-fâché des impertinences qui

s'étoient dites contre moi, et en fit réprimander très-fortement les

auteurs.

Nous partîmes enfin deux jours après et retournâmes à Erlangue. J'y eus

un petit chagrin domestique. Un petit chien de Bologne, que j'avois

depuis 19 ans, mourut. J'aimois beaucoup cette bête, qui avoit été

compagne de tous mes malheurs; je fus sensible à sa perte. Les animaux

me paroissent une espèce d'êtres raisonnables; j'en ai vu de si

spirituels, qu'il ne leur manquoit que la parole pour expliquer

clairement leurs pensées. Je trouve le système de Descartes

très-ridicule sur ce sujet. Je respecte la fidélité d'un chien; il me

semble qu'il a cet avantage sur l'humanité, qui est si inconstante et

changeante. Si je voulois examiner cette matière à fond, je m'engagerois

à prouver qu'il y a plus de raison parmi les animaux, que parmi les

hommes. Mais ce sont mes mémoires que j'écris, et non leurs éloges,

quoique cet article puisse servir d'épitaphe à ma petite chienne. Nous

ne nous arrêtâmes que quelques jours à Erlangue et retournâmes à

Bareith.

Il ne se passa rien de fort extraordinaire l'année 1736. J'ai déjà dit

que la paix se fit entre l'Empereur et la France. Elle nous procura le

passage des troupes autrichiennes, quoique ce passage fût fort onéreux

aux princes de l'empire, qui contre toute équité et justice étoient

obligés de leur donner les étapes. Le mal étant sans remède, nous

tâchâmes d'en tirer parti tant que nous pûmes. Nous avions tous les

jours un monde infini. Les officiers autrichiens étoient pour la plupart

des gens très-aimables. Je vis quelques-unes de leurs femmes, qui

l'étoient aussi. Nous nous divertissions à merveille. Il y avoit quasi

tous les jours bal, et ma santé commençoit à se rétablir.

Je donnai une fête magnifique le jour de naissance du Margrave, qui est

le 10. de Mai, dans la grande salle du château. J'y avois fait

construire le mont Parnasse; un chanteur assez bon, que je venois

d'engager, représentoit Apollon; neuf dames, magnifiquement vêtues,

étoient les Muses; au-dessous du Parnasse j'avois fait pratiquer un

théâtre; Apollon chantoit une cantate et ordonnoit aux Muses de célébrer

cet heureux jour; aussitôt elles descendirent de leur place et dansèrent

un ballet; au-dessous du théâtre étoit une table de 150 couverts,

très-magnifiquement décorée; le reste de la salle étoit orné de devises

et de verdure; nous représentions tous les Dieux du paganisme. Je n'ai

rien vu de plus beau que cette fête, qui eut une approbation générale.

Depuis que le Margrave avoit pris Ellerot, ses affaires commençoient à

se remettre. On trouve une grande augmentation de revenus, qu'on avoit

tenue secrète et dont selon toute apparence Mrs. de la chambre des

finances avoient profité. Le Margrave cassa tous les membres de cette

chambre et en remit d'autres à leur place. Ellerot trouva outre cela

moyen de rechercher de vieilles dettes, qu'on devoit depuis des temps

immémoriaux aux Margraves de Bareith, et il eut le bonheur d'en tirer le

payement. De pauvres que nous étions, nous nous trouvâmes tout d'un coup

riches. Cependant cette année ne mit fin à une guerre, que pour en

rallumer une autre. La Russie étoit en guerre avec les Turcs, et n'avoit

accordé les 12,000 hommes, dont j'ai déjà fait mention, à l'Empereur

qu'à condition, qu'il romproit la trêve qu'il avoit avec les Muhométans,

et qu'il les attaqueroit en Hongrie. Toutes les troupes de ce prince

commençoient à y défiler. On peut regarder cet événement comme le

commencement de la décadence de la maison d'Autriche.

L'Empereur fit célébrer à peu près en ce temps-ci les noces de

l'archiduchesse Marie Thérèse, sa fille aînée, avec le nouveau grand-duc

de Florence.

Le prince de Galle épousa aussi cette année la princesse de Saxe-Gotha.

Ce fut le roi son père, qui fit ce mariage, où le coeur du prince n'eut

aucune part, cette princesse n'étant ni belle ni spirituelle. Il vit

pourtant très-bien avec elle. J'en reviens à ce qui me regarde.

Nous allâmes passer la belle saison au Brandenbourger. Le Margrave y

tomba malade; il lui prenoit des faiblesses et des maux de tête

terribles. Cela ne l'empêchoit pas de sortir; mais j'en étois dans de

cruelles inquiétudes. Il n'y a point de parfait bonheur dans ce monde;

je jouissois de tout celui que je pouvois souhaiter, mais mes craintes

pour une santé si précieuse faisoient disparoître tous mes autres sujets

de contentement. Le médecin me faisoit craindre, que les accidens du

Margrave ne fussent des avant-coureurs d'apoplexie. J'étois quelque fois

dans un désespoir, que je ne savois ce que faisois. Je fus enfin tirée

de peine. Il prit les hémorrhoïdes, qui le soulagèrent aussitôt. Comme

cette maladie n'est dangereuse que lorsqu'on ne la ménage pas, et

qu'elle pouvoit contribuer à conservation du Margrave, qui est

extrêmement sanguin, j'en fus charmée.

Depuis que le prince étoit parvenu au règne, il s'étoit fort appliqué à

se concilier l'amitié du roi et de la reine de Danemarc. La reine ayant

été princesse apanagée et fille d'un cadet de la maison, n'avoit reçu

aucune dot, cela étant stipulé ainsi dans la maison de Brandenbourg,

sans quoi les apanages et les dots iroient à toute éternité, et ne

pourroient manquer à la fin de ruiner la maison. La reine fit savoir au

Margrave, que s'il vouloit lui donner la sienne, elle lui feroit des

avantages qui l'en récompenseroient au quadruple. Le Margrave la lui

accorda, se fiant à sa parole.

Le roi et la reine dévoient aller à Altona et y faire quelque séjour.

Ils l'invitèrent à s'y rendre, et on lui fit entendre sous main, que la

reine avoit de grands desseins et qu'elle vouloit lui témoigner sa

reconnoissance d'une façon éclatante. Quelques arrangemens, que le

Margrave fut obligé de faire, retardèrent son départ. Le roi de Danemarc

lui envoya une estaffette, pour lui faire savoir, qu'il ne s'arrêteroit

pas plus de quinze jours à Altona, et que s'il avoit dessein de le voir,

il devoit presser son voyage.

Le Margrave partit, résolu d'aller nuit et jour, pour trouver encore le

roi, son oncle. Il faut passer par les états du roi, mon père, pour se

rendre à Altona, et par la ville de Halberstadt, qui n'en est qu'à 12 ou

13 milles. Le Margrave s'y arrêta pour dîner chez le général Marwitz. Il

y apprit, que le roi y étoit attendu dans trois ou quatre jours, pour y

faire la revue des troupes des environs. Il falloit opter, ou de

renoncer à voir le roi de Danemarc, ou celui de Prusse. Les

mécontentemens que le Margrave éprouvoit de la part de ce dernier, la

parole qu'il avoit donnée à l'autre et les avantages qu'on lui avoit

fait espérer, l'engagèrent à continuer son voyage. Il expliqua toutes

les raisons qui le lui avoient fait entreprendre, au général Marwitz, le

chargeant d'en informer le roi et de l'assurer, que s'il se trouvoit

encore à Berlin à son retour, il ne manqueroit pas d'aller lui rendre

ses devoirs.

Il repartit de Halberstadt l'après-midi et arriva le lendemain à

Brunswick, où il dîna. Il y fut très-bien reçu de son ancien ami, le duc

et de ma soeur. De là il continua sa route jusqu'à Zelle, où il trouva

des lettres d'Altona, par lesquelles il apprit, que le roi de Danemarc

étoit tombé dangereusement malade. Il se reposa donc à Zelle, et

n'arriva que quelques jours après à Altona.

Il fut reçu par le Grand-Maréchal et toute la cour dans une maison qui

lui avoit été préparée, y ayant trop peu de place dans celle que le roi

occupoit, où il y en avoit à peine pour se loger. L'accueil que la

reine, son oncle et sa tante lui firent fut des plus tendres. La reine

avoit été très-belle, mais les fatigues et les incommodités qu'elle

avoit, ne lui laissoient plus que de beaux restes. Mdme. sa mère, la

Margrave de Culmbach, qui ne l'avoit point quittée depuis son mariage,

la gouvernoit entièrement, et par conséquent aussi le roi et la cour.

Cette princesse avoit beaucoup d'esprit; elle jugea, que pour se

conserver la faveur, il falloit jeter le roi et la reine dans la

bigoterie. Le roi aimoit naturellement les plaisirs et la bonne

compagnie; pour le détourner de son penchant, elle lui faisoit des cas

de conscience des choses les plus innocentes. Ce prince qui a beaucoup

de belles qualités, possède un génie fort borné. Celui de la reine est à

sa portée et elle n'en a pas plus que lui. La Margrave ne trouvoit donc

que des esprits dociles à recevoir sa morale. Cette cour conservoit

encore un air de grandeur; mais dans le fond c'étoit un cloître, où on

ne faisoit que prier Dieu et s'ennuyer. Le Margrave me dit, que jamais

le temps ne lui avoit paru plus long. On le combla d'honneurs et de

belles paroles, mais on oublia ce qu'on lui avoit promis, et il s'en

retourna très-charmé d'être hors de cette cour.

Le roi, mon père, étant déjà reparti pour la Prusse, le Margrave revint

tout droit à Bareith, malgré les conseils de mon frère, qui vouloit

qu'il s'arrêtât à Brunswick, pour attendre son retour à Berlin, qui ne

devoit se faire qu'en six semaines. J'avois reçu une lettre

très-désobligeante de mon frère sur le voyage du Margrave; elle étoit

bien différente de sa façon d'écrire d'autre fois. La voici.

«J'ai bien lu votre lettre, ma très-chère soeur; mais si vous voulez que

je vous parle avec ma franchise ordinaire, il m'est impossible

d'approuver que le Margrave passe à dix ou douze milles d'un endroit, où

le roi doit se rendre, sans lui venir faire la cour. A vous dire la

vérité, l'on en parle comme d'une grossièreté, et je suis obligé d'y

souscrire. Le Margrave peut réparer la chose; il n'a, en s'en

retournant, qu'à passer par Berlin, quand le roi reviendra de Prusse.

Car j'avoue, que je ne m'étonne nullement que le roi soit fâché de son

procédé. C'est montrer trop peu de considération pour un roi, qui en

même temps est son beau-père. Je doute fort de tous les avantages que le

Margrave espère avoir du roi de Danemarc; il n'en aura jamais de pareils

à ceux qu'il a reçus du roi, possédant un trésor tel que vous. J'aurois

encore une infinité de choses à dire sur cette matière, mais je me borne

à vous assurer etc.»

Quoique la fin de cette lettre semblât raccommoder un peu le

commencement, elle me parut fort dure. Les expressions me semblèrent peu

mesurées, et tout son style m'avoit été inconnu jusqu'alors. Mon frère

étoit tout changé envers moi depuis son retour du Rhin; toutes les

lettres que je recevois de lui étoient guindées; il y paroissoit un

certain embarras, qui me marquoit assez que son coeur n'étoit plus le

même pour moi. J'en étois vivement touchée; ma tendresse pour lui

n'étoit point diminuée, et je n'avois rien à me reprocher à cet égard.

Je supportais donc tout cela avec patience, me flattant qu'avec le temps

je regagnerois son amitié.

Je passois mon temps fort agréablement au Brandenbourger pendant

l'absence du Margrave; mais peut-on être content éloigné de ce qu'on

aime? En effet je n'avois de vraie satisfaction que lorsque j'étois

auprès de lui, et je tâchois plutôt de me dissiper que de me divertir.

J'avois très-bonne compagnie, avec laquelle je tâchois de m'amuser, et

je passois les matins et quelques heures de l'après-midi à la lecture et

à la musique.

J'ai déjà fait le portrait de la Grumkow au commencement de ces

mémoires, et on y aura vu, que joint à plusieurs autres grands défauts,

elle avoit celui de la coquetterie. Elle avoit eu déjà plusieurs amans,

depuis quelle étoit auprès de moi, ce qui m'avoit fort indisposée contre

elle; mais comme elle avoit gardé jusque-là les bienséances, j'avois

fait semblant d'ignorer sa conduite. Cette fille devenoit envers moi

d'une impertinence insupportable. Elle ne venoit plus chez moi qu'aux

heures de repas, passant les jours et la moitié des nuits avec Mr. de

Vesterhagen, mon gentil-homme de la chambre. Ce Monsieur, quoique marié,

en étoit éperdument amoureux et lui faisoit des présens considérables,

qu'elle faisoit passer pour venir de son père. Quoiqu'elle n'eût aucun

attachement pour moi et nulle envie de remplir les devoirs de sa charge,

elle étoit d'une jalousie extrême contre la Marwitz, et tâchoit de

l'humilier tant qu'elle le pouvoit. Je me voyois hors d'état de mettre

ordre à sa conduite, par les ménagemens que j'étois encore obligée

d'avoir pour son oncle, et je me contentois de lui faire remarquer mon

mécontentement par quelques piquanteries, que je lui lâchois par-ci

par-là, pour la faire rentrer en elle-même; mais son penchant

l'emportoit au-dessus de sa raison et l'empêchoit de renoncer à son

amour. Comme il eut des suites très-fâcheuses pour la Marwitz, qu'elle

accusoit de m'en avoir informée, et que cette intrigue a quelque

connexion avec mes mémoires, j'en rapporterai la suite dans son temps.

Le Margrave arriva enfin le 16. de Juillet. Ma joie fut extrême de le

revoir, et il fut très-satisfait de se retrouver chez lui. Il fit

célébrer mon jour de naissance par une fête charmante, qu'il me donna

dans un grand jardin qui appartenoit au château. Ce jardin étoit tout

illuminé de lampions; on y avoit pratiqué un théâtre, dont toutes les

coulisses étoient de gros tilleuls; Diane et ses nymphes y parurent, on

y joua une espèce de petite pastorale; vis-à-vis du théâtre étoit un

salon rehaussé de quatre marches, dont tout le dehors étoit si bien

illuminé, qu'il sembloit une boule de feu; tous les parterres du jardin

étoient ornés de lampions de diverses couleurs, ce qui faisoit une effet

charmant.

Nous partîmes le lendemain de cette fête pour nous rendre à l'hermitage.

J'en ferai ici la description.

Mémoires de Frédérique Sophie Wilhelmine de Prusse, margrave de Bareith. Tome 2 · 第 14 / 21 段