répondit beaucoup de choses dures. Je suis vive, je sais me modérer
jusqu'à un certain point, mais je suis femme et j'ai mes foiblesses
comme les autres, je me brouillai à toute outrance avec mon époux;
j'étois dans un tel désespoir, que je tombai en foiblesse. On me mit sur
le lit. J'eus un tel saisissement, qu'on crut que j'allois expirer. On
appela au plus vite le Margrave. Mon état le toucha vivement; il étoit
dans des angoisses mortelles. Nous nous fîmes des excuses réciproques,
et après un long éclaircissement, il m'avoua, qu'on lui avoit mis martel
en tête contre moi; il me demanda mille fois pardon. Je lui promis, que
je ne me mêlerois de rien, mais que j'espérois en revanche, qu'il ne
souffriroit pas qu'on causât de la mésintelligence entre nous et qu'on
m'abaissât, comme on l'intentionnoit. Il me répondit, que je lui ferois
toujours plaisir d'en agir avec la même sincérité, comme j'avois fait
par le passé; qu'il me prioit de lui dire toujours mes pensées
naturellement, et que de son côté il n'auroit rien de caché pour moi, de
façon que nous fûmes meilleurs amis que jamais. Il me demanda mes
sentimens sur tout ce qui se passoit. Je lui dis, que je le connoissois
pour l'homme du monde qui aimoit le moins à se laisser gouverner; que
cependant l'ascendant qu'il laissoit prendre au conseil, le mèneroit
bientôt à cela, qu'il auroit peine à se retirer de leurs pattes, quand
il y seroit une fois; qu'alors il seroit obligé de se servir des voies
de la rigueur, pour les faire rentrer dans leur devoir; qu'il devoit se
souvenir des dernières paroles de son père, qui lui avoit dit, de tenir
toujours ses ministres en bride, d'écouter leurs conseils, mais de les
bien peser avant que de les suivre. Il rêva long-temps, après quoi il me
dit, que voulez-vous que je fasse? il faut bien que je me fie à eux; je
ne suis informé de rien; je leur ai dit moi-même que je voulois qu'on
traitât d'affaires plus sérieuses et qu'on ne s'amusât pas à la
bagatelle, mais ils m'ont répondu, qu'on ne pouvoit faire tout
à-la-fois.
Le colonel de Reitzenstein avoit été envoyé à Berlin et Mr. de Hesberg
en Danemarc. Les finances étoient dans un si triste état, que je fus
obligée de lever un capital de 6000 écus, pour suffire à ces deux
ambassades. J'en fis présent au Margrave; si j'avois pu lui faire
plaisir aux dépens de ma vie, je l'aurois fait. Il avoit de son côté
toutes les considérations imaginables pour moi, et me témoignoit le
réciproque des sentimens que j'avois pour lui. Son coeur étoit si bon,
qu'il ne pouvoit se résoudre de dire un mot de désobligeant à qui que ce
fût, ni à refuser la moindre grâce, quand on la lui demandoit. Cette
trop grande bonté lui attiroit bien du chagrin depuis; elle fut aussi
cause qu'il conservât toute la cour telle qu'elle l'étoit. Tous ceux qui
lui étoient attachés lui représentèrent, qu'il devoit se défaire à temps
des brouillons et intrigans qui y étoient, mais il ne put s'y résoudre.
Il ne négligea aucun des devoirs qu'il devoit à la mémoire de son père,
et ne congédia aucun de ses domestiques, dont il retint la plus grande
partie et donna des charges aux autres. Il ne fit paroître aucun
ressentiment à ceux qui l'avoient chagriné et qui avoient été cause de
ses brouilleries avec lui. Quelqu'un lui en parla, et il répondit ces
belles paroles: j'ai oublié le passé, et je veux que tout le monde soit
content dans mes états.
Les Mrs. du conseil désapprouvèrent fort le procédé généreux du Margrave
envers les domestiques de son père. Ils me députèrent Mr. de Voit. Il
vint tout essoufflé me faire des plaintes amères de la part de ses
confrères. Je n'ai jamais rien entendu du plus impertinent que tout son
raisonnement. Le Margrave, disoit-il, a fait une chose inouïe, en
conférant des charges et des emplois sans l'avis de son conseil; et
frappant la terre de sa canne, il ne lui est permis, ajouta-t-il, de
chasser ni de prendre une servante de cuisine à notre insu; nous sommes
tous déshonorés et nous irons en corps faire nos représentations au
Margrave. Je lui répondis, que je ne me mêlois de rien et qu'ils
pouvoient faire ce qu'ils trouveroient bon. Le Margrave étoit dans la
chambre prochaine avec ma gouvernante; il entendit tout le discours de
Voit. Il auroit éclaté contre lui, si ma gouvernante ne l'en avoit
empêché.
Dès que Voit fut parti, il entra dans ma chambre, où il jeta feu et
flamme; il youlois casser le conseil et faire le diable à quatre. Je
l'appaisai peu à peu. Il reconnut alors la vérité de mes prédictions, et
résolut d'avoir recours à un homme qui avoit été secrétaire de son père.
Cet homme se nommoit Ellerot. Il avoit autant d'esprit qu'on peut en
avoir. Le feu Margrave avoit eu une confiance aveugle en lui vers la fin
de ses jours, et l'avoit fort estimé pour sa droiture. Son fils qui se
ressouvint que cet homme savoit à fond les affaires de son pays, crut
n'avoir rien de mieux à faire que de le prendre auprès de lui, pour
l'opposer aux entreprises impérieuses du conseil. Ellerot le mit en peu
de temps au fait de tout et lui communiqua tous les plans du feu
Margrave.
Cependant ma santé commençoit un peu à se rétablir. Faute de mieux, nous
avions été obligés de garder le médecin Zeitz. Il me fit prendre les
eaux de Seltre avec le lait de chèvre, et me prescrivit de prendre
beaucoup d'exercice pendant la cure. J'appris à tirer et j'allois quasi
tous les soirs à la chasse avec le Margrave. Je ne pouvois marcher
long-temps, étant encore trop foible. Le Margrave m'avoit fait faire une
voiture, de laquelle je pouvois commodément tirer. C'étoit pour tuer le
temps plutôt, que pour faire la guerre aux animaux, que je m'amusois à
cela, car je n'aime point la chasse, et je l'ai abandonnée dès que j'ai
eu d'autres occupations. Ma passion dominante a toujours été l'étude, la
musique et sur-tout les charmes de la société. Je me trouvois hors
d'état de contenter ces trois passions, ma santé m'empêchant de
m'appliquer comme par le passé, et la musique et la société étant
détestables.
La campagne du Rhin prenoit le train de celle de l'année précédente et
ne se passoit qu'à boire et à manger. Douze mille Russes dévoient aller
joindre l'armée de l'Empereur, et ces troupes devoient passer par le
Haut-Palatinat. Nous fîmes la partie d'aller les voir. Mais avant que de
partir, nous donnâmes audience à Mr. le baron de Pelnitz, qui vint nous
faire le compliment de condoléance de la part du roi.
Cet homme a fait assez de bruit dans le monde, pour que j'en dise un
mot. Il est auteur des mémoires qui ont paru sous son nom. Le roi se les
fit lire. La description qu'il y trouva de la cour de Berlin lui plut si
fort, qu'il eut envie de revoir Pelnitz, qui dans ce temps-là étoit à
Vienne, où il vivoit des grâces de l'Impératrice. Il se rendit à Berlin
et sut si bien s'insinuer dans l'esprit du roi, qu'il en obtint une
pension de 1500 écus. Je l'avois fort connu dans ma jeunesse. Cet homme
a infiniment d'esprit et de lecture; sa conversation est des plus
agréables; son coeur n'est pas mauvais, mais il n'a ni conduite ni
jugement, et pèche la plupart du temps par étourderie. Il a su conserver
sa faveur pendant toute la vie du roi et l'a assisté jusqu'à son dernier
soupir. Il nous fut d'une grande ressource et nous amusoit beaucoup.
Nous le prîmes avec nous à un couvent, où nous restâmes la nuit, l'armée
Prussienne devant passer le lendemain proche de là et d'une petite
ville, nommée Vilsek.
Nous partîmes le jour suivant de bon matin et dînâmes à cet endroit. Le
général Keith qui commandoit cette colonne de l'armée, ayant été averti
que nous étions-là, nous envoya aussitôt une garde de fantassins. Ils
étoient tous bottés, et pour nous faire honneur, ils tirèrent des
guêtres par-dessus leurs bottes. Je n'ai rien vu de plus risible que cet
accoutrement, qui me paroissoit d'autant plus extraordinaire, que
j'étois accoutumée à la propreté des troupes prussiennes, qui étoient
toujours tirées à quatre épingles. Mr. de Keith vint nous voir dès qu'il
fut arrivé. Ce général, Irlandois de nation, est un homme très-poli et
qui sent son monde. Il nous pria de nous arrêter encore un moment,
puisqu'il avoit donné ordre qu'on rangeât ses troupes en ordre de
bataille. Nous montâmes en voiture pour les voir. C'étoient tous de
petits hommes ramassés, qui ne faisoient pas grande parade et qui
étoient fort mal rangés. Le général m'accorda la grâce de deux
déserteurs, qui dévoient être pendus. Il les fit mener devant ma chaise.
Ils se prosternèrent devant moi et frappèrent la terre de leurs têtes si
fortement, que si elle n'avoient été russiennes, elles se seroient
sûrement cassées. Je vis aussi leur prêtre, qui fit beaucoup de
salamalecs et me demanda excuse de n'avoir pas porté ses idoles, pour me
faire honneur. Cette nation est à peu près comme des bêtes; ils buvoient
de la fange et mangeoient des champignons empoisonnés et de l'herbe,
sans que cela leur fit le moindre mal. Dès qu'ils arrivoient à leur
quartier, ils se mettoient dans un four, où ils tâchoient de suer, et
lorsqu'ils étoient bien mouillés, ils se jetoient dans de l'eau froide,
et en hiver dans la neige, où ils restoient quelque temps. C'est là leur
remède souverain, qui conserve, disent-ils, leur santé. Nous prîmes
congé du général et retournâmes à notre couvent, et de là au
Brandenbourger.
J'ai oublié de dire, que mon jour de naissance avoit été célébré le 3.
d'Août. Le Margrave m'avoit donné des présens magnifiques en pierreries,
une augmentation de revenus et l'hermitage. Je ne voulus recevoir
l'augmentation que l'année prochaine. Je m'occupois tout le mois d'Août
à faire accommoder les chemins à l'hermitage. J'y fis pratiquer une
infinité de promenades. J'y allois tous les jours et je m'amusois à
faire moi-même des plans pour embellir et rendre cet endroit commode.
Nous eûmes un surcroît de bonne compagnie dans ce temps-là. C'étoient
Mr. de Baument, major d'un régiment impérial du Margrave, et le comte de
Bourkhausen, capitaine du même régiment. Ce dernier étoit neveu de ma
gouvernante. Le Margrave avoit eu soin jusque-là de sa fortune et
l'aimoit beaucoup. Ce jeune homme avoit infiniment d'esprit, mais il
étoit d'une étourderie insupportable. Son père, homme de très-grande
naissance et d'une des premières familles de Silésie, avoit trouvé moyen
de manger 400 mille écus de bien, qu'il possédoit, et de faire encore
des dettes, de façon que tous ses enfans étaient ruinés et ne vivoient
en Silésie que des charités de la noblesse et de la gouvernante. Il
étoit venu très-souvent à Bareith depuis que j'étais mariée, et avoit
contracté la passion la plus violente pour sa cousine la Marwitz.
Celle-ci l'avoit toujours traité avec beaucoup de hauteur; et comme il
étoit fort vif, son désespoir lui avoit fait commettre cent
extravagances, qui lui avoient fait du tort. Je continuerai à parler de
ces amours, qui ont une grande connexion avec la suite de ces mémoires.
Ma gouvernante fit aussi venir en ce temps-ci ses deux autres nièces de
Marwitz. L'aînée des deux se nommoit Albertine, et la cadette Caroline.
Je les appellerai dorénavant par leurs noms de baptême, pour les
distinguer de leur soeur aînée. La cadette n'eut pas été quinze jour à
Bareith, qu'elle y fit une conquête. Elle étoit très-jolie; un visage
mignon, le plus beau teint du monde et un petit air de douceur lui
attirèrent tous les regards.
Dès que le Margrave étoit parvenu à la régence, il avoit augmenté ma
cour. Le comte de Schoenbourg devint mon chambellan et un certain Mr. de
Vesterhagen mon gentil-homme de la chambre. Schoenborg étoit fils d'un
comte régnant de l'empire; son père vivoit encore. Il étoit riche et
toutes les jeunes filles de qualité de Bareith s'empressoient à faire sa
conquête. Mais elles y perdirent toutes leurs peines, et les beaux yeux
de Caroline réduisirent bientôt son coeur; il en devint éperdument
amoureux. Elle lui vouloit du bien. Ils lièrent une amitié très-étroite
ensemble, dont je rapporterai les suites, quand il en sera temps. Pour
la Marwitz, je l'aimois à la passion; nous n'avions rien de caché l'une
pour l'autre. Je n'ai jamais vu un rapport de caractère pareil au nôtre;
elle ne pouvoit vivre sans moi, ni moi sans elle; elle ne faisoit pas un
pas sans me consulter et elle étoit approuvée de tout le monde.
Nous allâmes tous au parc, où le Margrave vouloit tenir le rut du cerf.
Comme cet endroit est à un mille de la ville et qu'il n'y avoit qu'une
compagnie choisie, nous nous en donnâmes à coeur joie. Il y avoit tous
les jours bal et nous dansions six heures de suite dans une salle pavée
et très-incommode, de manière que nos pieds étoient meurtris. Cet
exercice me faisoit un bien infini. Nous étions tous de la meilleure
humeur du monde. Le Margrave aimoit la joie et la bonne compagnie; ses
manières polies et obligeantes le faisoient adorer, et nous vivions tous
dans l'union la plus parfaite.
La paix sembloit se rétablir par-tout. On commençoit déjà les
négociations entre l'Empereur et la France. Elle fut conclue pendant
l'hiver. Les Espagnols restèrent en possession des royaumes de Naples et
de Sicile, qu'ils avoient enlevés à l'Empereur. Le duc de Lorraine
abandonna ses états à la France, et reçut en revanche le grand-duché de
Toscane. La France et l'Espagne de leur côté accédèrent à la sanction
pragmatique. Ainsi le repos fut rétabli en Allemagne.
Le Margrave n'avoit point encore reçu l'hommage de son pays; la
cérémonie s'en fit à notre retour à Bareith. Le même acte devoit se
faire à Erlangue. L'évêque de Bamberg et de Wirzbourg se trouvoit
justement à la magnifique maison de campagne, nommée Pommersfelde, qui
n'en est qu'à quatre milles. Il nous avoit fait inviter à nous y rendre,
aussi bien que le Margrave et la Margrave d'Anspac, se proposant de
s'unir avec nous, pour rétablir une bonne union dans le cercle.
Mr. de Bremer, ci-devant gouverneur du Margrave d'Anspac, étoit à
Bareith. Je le chargeai d'un compliment pour ma soeur, et le priai de
lui dire de ma part, que j'étois avertie que l'évêque avoit une hauteur
extrême; qu'il auroit des prétentions ridicules sur les titres que nous
lui donnerions, et que je prévoyois qu'il y auroit des chipotages; que
nous étions soeurs; que nous avions les mêmes prérogatives et les mêmes
étiquettes; que j'étois résolue d'agir de concert avec elle, et que je
la faisois prier de me faire savoir ses intentions; que tout le monde
auroit les yeux sur nous et que j'étois d'avis de ne céder aucune
vétille de tout ce qui nous appartenoit. Mr. de Bremer approuva fort mon
procédé. Nous ne donnons que le titre de Liebden aux évêques et aux
nouveaux princes de l'empire. Ce tître ne signifie pas tant qu'abesse,
et il n'est pas possible de le traduire en françois. L'évêque prétendoit
qu'on devoit lui donner un tître plus honorable et que nous devions
l'appeler Votre grâce, sans quoi il ne vouloit pas nous donner l'Altesse
royale. Je ne fus avertie de tout ceci que sous main. J'aurois pu faire
des pourparlers là-dessus, mais on m'en dissuada et on m'assura qu'il se
rangeroit de lui-même à son devoir.
Mr. de Bremer partit pour Anspac, et me rapporta une réponse
très-favorable de ma soeur. Elle me manda, qu'elle se règleroit d'après
moi et qu'elle étoit très-satisfaite de tout ce que je lui avois fait
dire par Bremer. J'ai toujours conservé mes prérogatives comme fille de
roi, et le Margrave les a toujours soutenues; c'étoit avec son
approbation que j'avois fait cette démarche, et il me disoit souvent,
qu'il avoit très-mauvaise opinion des gens, lorsqu'ils oublioient ce
qu'ils étoient.
Nous partîmes donc au mois de Novembre et couchâmes la nuit à
Beiersdorf. Nous fîmes le lendemain notre entrée à Erlangue. On y avoit
construit plusieurs arcs de triomphe; les magistrats vinrent haranguer
le Margrave aux portes de la ville et lui présentèrent les clefs; toute
la bourgeoisie et la milice étoient rangées le long des rues. Nous
étions, le Margrave et moi, dans un carosse de parade drapé. A cause du
deuil nous fûmes rassasiés de harangues, que nous reçûmes l'un et
l'autre ce jour-là.
Le lendemain il prit l'hommage. Il y eut table de cérémonie et le soir
appartement. Nous nous arrêtâmes quelques jours à Erlangue et partîmes
de là pour Pommersfelde.
Nous y arrivâmes à cinq heures du soir. L'évêque nous reçut au bas de
l'escalier avec toute sa cour. Après les premiers complimens il me
présenta sa belle-soeur, la générale-comtesse de Schoenborn, et sa nièce
du même nom, abbesse d'un chapitre de Wirzbourg. Je vous supplie,
Madame, me dit-il, de les regarder comme vos servantes; je les ai fait
venir exprès pour faire les honneurs chez moi. Je fis beaucoup de
politesses à ces dames, après quoi l'évêque me conduisit dans mon
appartement. Il fit donner des sièges. Je me flanquai sur un fauteuil et
nous allions entamer la conversation, quand les deux comtesses entrèrent
dans la chambre. Je fus surprise de ne pas voir ma gouvernante avec
elles. Je ne fis pourtant semblant de rien. Mon ajustement étoit fort
dérangé; je pris ce prétexte pour me retirer un moment. L'évêque et ses
dames se retirèrent aussi.
Dès que je fus seule, j'envoyai chercher mes dames, et je demandai à la
gouvernante, pourquoi elle ne m'avoit pas suivie? C'est, dit-elle,
parceque je n'ai pas voulu m'exposer à recevoir une avanie; car ces
comtesses m'ont traitée comme un chien et ne m'ont pas dit un mot; elles
ont passé haut la main devant moi, et sans l'un des Mrs. de la cour, que
je ne connois pas, je n'aurois trouvé votre appartement. Je suis bien
aise de savoir cela, lui dis-je, le Margrave m'a permis de soutenir mes
droits, et je suis très-bien informée que ma gouvernante ne doit céder
le pas tout au plus qu'aux comtesses régnantes de l'empire; elle ne
l'est point et ne peut le prétendre en aucune façon.
Le Margrave me dit, que je devois en parler avec Voit, qui étant mon
grand-maître, devoit selon les fonctions de sa charge, porter la parole
en mon nom et faire des représentations là-dessus. Je l'envoyai chercher
et lui exposai mes intentions. Mr. de Voit étoit le plus grand poltron
qu'il y eût dans l'univers; il étoit toujours rempli de terreurs
paniques et de difficultés. Il fit un visage long d'une aune. Votre
Altesse royale ne comprend pas, me dit-il, la conséquence de l'ordre
qu'Elle me donne; on s'assemble ici pour fomenter l'union des membres du
cercle de Franconie; est-ce un temps pour chercher chicane aux gens?
l'évêque prendra cette affaire fort haut; il sera désobligé, il ne
démordra point de son entreprise, et si vous voulez soutenir la chose,
cela deviendra une affaire de l'empire. Je fis un grand éclat de rire.
Une affaire de l'empire, lui répondis-je, eh bien! tant mieux; les dames
n'en ont jamais été mêlées, et ce sera quelque chose de nouveau. Le
Margrave tira les épaules et le regarda d'un air de compassion. Mais
qu'il en soit ce qui en pourra, je vous prie de faire savoir à l'évêque,
ajoutai-je, que j'ai tant d'estime pour lui, que je serois fâchée de le
désobliger, qu'il auroit dû prendre de meilleures mesures pour éviter
toute tracasserie; qu'il ne pouvoit ignorer les prérogatives des filles
de roi, ayant été élevé toute sa vie à Vienne; que je me fais honneur
d'être l'épouse du Margrave, mais que je ne veux pas perdre pour cela
une vétille de ce qui m'appartient. Mr. de Voit fit encore beaucoup de
difficultés, mais le Margrave lui dit, de se dépêcher, qu'il étoit tard
et qu'il falloit mettre une prompte fin à tout cela.
Mr. de Voit en parla donc de ma part à Mr. de Rottenhan, grand-écuyer de
l'évêque. On tint un long pourparler, où il fit enfin résolu, que les
deux comtesses partiroient, dés qu'elles auroient reçu ma soeur.
A peine cette décision fut-elle prise, que la cour d'Anspac arriva.
J'envoyai aussitôt faire un compliment à ma soeur et lui fis dire, que
je me rendrois chez elle dès qu'elle seroit seule. Je n'étois nullement
obligée de lui rendre la première visite, mon droit d'aînesse me donnant
le pas sur toutes mes soeurs, et le Margrave ayant la préséance sur le
Margrave d'Anspac. Je pouvois le prétendre doublement; mais, comme nous
sommes tous d'un même sang, je n'ai jamais voulu me prévaloir de mes
droits. Ma soeur me fit répondre, qu'elle viendroit chez moi. Elle s'y
rendit un moment après avec le Margrave. Ils me parurent fort froids
l'un et l'autre. Ma soeur étoit enceinte. Je lui en témoignai ma joie et
lui fis toutes les avances imaginables, mais elle ne me témoigna pas le
réciproque. Je lui fis part de ce que j'avois fait; elle ne me répondit
rien. L'évêque vint nous trouver. Elle s'évada et s'en retourna chez
elle. Elle prit ce temps pour se faire présenter les Mrs. qui
composoient la cour de l'évêque. Elle leur parla des comtesses et les
assura, qu'elle condamnoit fort mon procédé, qu'elle n'étoit pas si
hautaine que moi et qu'elle n'auroit jamais souffert ce qui venoit de se
passer, si elle avoit été là. Tout le monde désapprouva sa conduite.
Nous allâmes la chercher pour se mettre à table. Je fus placée au haut
bout. Elle ne voulut pas s'asseoir à côté de moi, et plaça l'évêque
entre nous deux. Elle lui donnoit l'Altesse à tort et à travers, malgré
l'accord que nous avions fait. Pour moi, je m'en tins à mes idées et
n'en démordis point; j'avois toutes les attentions imaginables pour
l'évêque et pour sa cour, et lui faisois toutes les politesses qui
dépendoient de moi. Il est temps que je fasse son portrait.
Il est connu que la famille de Schoenborn est une des premières et des
plus illustres d'Allemagne; elle a donné plusieurs électeurs et évêques
à l'empire. Celui dont je parle avoit été élevé à Vienne. Son esprit et
sa capacité le poussèrent à devenir chancelier de l'empire. Il exerça
très-long-temps cette charge. Les évêchés de Wirzbourg et de Bamberg
étant venus à vaquer par la mort de leurs évêques, la cour de Vienne
profita de cette occasion, pour récompenser les services du
vice-chancelier, et sut si bien corrompre les voix, qu'il fut élu prince
et évêque de ces deux évêchés. Il peut passer avec justice pour un grand
génie et pour un grand politique. Son caractère répond à cette dernière
qualité, car il est fourbe, raffiné et faux; ses manières sont hautes;
son esprit n'est point agréable, étant trop pédantesque; cependant on
s'en accommode quand on le connoît, et sur-tout quand on s'applique à
profiter de ses lumières. J'eus le bonheur de gagner son approbation.
J'ai été souvent quatre ou cinq heures à raisonner avec lui tête-à-tête.
Je ne m'ennuyois point; il me faisoit part de bien des particularités
que j'ignorois. On peut bien dire que son esprit est universel. Il n'y a
point de matières que nous n'ayons rabattues ensemble.
Dès que nous fûmes levés de table, je reconduisis ma soeur dans son
appartement, et l'évêque me ramena dans le mien. Il y faisoit un froid
terrible. Je me couchai tout de suite et m'endormis. A peine avois-je
reposé une heure, que le Margrave m'éveilla, pour me dire, qu'on vouloit
forcer la porte de ma chambre. Cette porte donnoit sur un corridor et on
y avoit placé un hussard. J'entendis effectivement qu'on travailloit à
rompre la serrure. Nous appelâmes tout doucement nos gens, pour voir ce
que c'étoit et ils trouvèrent effectivement Mr. le hussard encore occupé
à son ouvrage. Il demanda grâce au Margrave, le priant pour l'amour de
Dieu de ne le point trahir, ce que le Margrave eut la générosité de lui
promettre.
Le lendemain matin je commençai, dès que je fus levée, à faire la visite
de tout le château. Pommersfelde est un grand bâtiment, dont le
corps-de-logis est détaché des ailes; ce corps-de-logis a quatre
pavillons; il est de figure carrée, et lorsqu'on le voit de loin, il
semble une masse de pierres; le dehors est rempli de défauts; dès qu'on
est entré dans la cour, l'idée qu'on s'étoit faite de ce château se
change, et on y remarque un air de grandeur, qu'on n'avoit pas observé;
d'abord on monte un perron de cinq ou six marches, pour entrer dans un
portail écrasé et étroit, qui défigure fort ce bâtiment; un escalier
magnifique se présente et laisse voir toute la hauteur de ce palais, la
voûte de cet escalier n'étant soutenue que par une espèce d'équilibre;
le plafond est peint à fresque; les garde-fous sont de marbre blanc,
ornés de statues; cet escalier mène à un grand vestibule, pavé de
marbre, d'où l'on entre dans une salle; cette salle est ornée de dorure
et de peintures; on y voit des tableaux des premiers maîtres, tels que
des Rubens, des Guido Reni et des Paul Veronèse, toute sa décoration
cependant ne me plut point, elle avoit plutôt l'air d'une chapelle que
d'une salle, et on n'y voyoit point cette noblesse d'architecture, qui
joint le goût à la magnificence; cette salle conduit à deux appartemens
en enfilade, tous armés de tableaux; une de ces chambres renferme une
tapisserie de cuir, dont on fait grand cas, étant peinte par Raphaël; la
galerie de tableaux est ce qu'il y a de plus beau, les amateurs de la
peinture y peuvent contenter leur goût; comme je l'aime fort, je m'y
arrêtai quelques heures à examiner tous les tableaux.