le revoyant. Je n'ai de ma vie vu un changement pareil; tout son visage
étoit si tiré, qu'il n'étoit pas reconnoissable. Il vint se reposer un
moment chez moi. Tout le temps qu'il y resta il ne fit que se déchaîner
contre son médecin et me faire le détail de sa maladie. Elle augmenta
bientôt si fort, qu'il ne fut plus en état de quitter la chambre. Je lui
rendois visite tous les jours. Ce prince étoit d'une humeur
insupportable; il nous faisoit souffrir maux et martyres. Nous n'osions
plus parler à personne, sans courir risque de rendre ses gens
malheureux, et ses soupçons le portoient à s'imaginer, que nous formions
des intrigues avec tout le monde. Il étoit défendu de rire; dès que nous
étions un peu gais, il disoit que c'étoit de la joie que nous avions de
sa maladie. Pour mettre fin à toutes ces chicanes, nous ne vîmes plus
personne et nous nous réduisîmes, le prince héréditaire et moi, à
n'avoir commerce qu'avec mes dames, qui étoient les seuls êtres vivans
que nous vissions. Nous dînions et soupions en particulier. Je
travaillois, je lisois, je composois de la musique tous les jours; nous
jouions au colin-maillard, ou nous chantions et dansions; enfin il n'y
avoit point de folies dont nous ne nous avisassions pour tuer le temps.
Mais j'ai négligé jusqu'à présent de rapporter un fait assez
intéressant, n'ayant pas voulu interrompre le fil de ma narration.
J'ai déjà fait le portrait de la Margrave douairière de Culmbach, qui
faisoit sa demeure à Erlangue. Cette princesse s'étoit amourachée d'un
certain comte Hoditz, homme d'une très-grande maison de Silésie, mais
franc-libertin et aventurier. Comme la conduite de ce princesse étoit
connue et qu'il lui falloit toujours un adorateur, cette nouvelle
intrigue ne donna point d'ombrage au Margrave. Elle garda même quelques
dehors avec son amant au commencement de leurs amours, mais sa passion
pour lui augmenta tout d'un coup si fort, qu'elle résolut de l'épouser.
Le comte sut si bien mener cette affaire, que personne ne s'aperçut de
leur dessein que lorsqu'il fut accompli. Les deux amans choisirent une
nuit fort obscure pour s'évader du château; une fausse-clef qu'ils
avoient pris soin de faire fabriquer, leur procura la sortie du jardin.
Malgré une pluie épouvantable ils gagnèrent à pied un petit village
Bambergeois, à une demi-lieue d'Erlangue. Mdme. la Margrave n'avoit pour
tout habillement qu'une simple jupe de basin et un pet-en-l'air de la
même étoffe. Ils trouvèrent deux prêtres catholiques dans le village qui
les marièrent, après quoi ils retournèrent à Erlangue dans le même ordre
qu'ils en étoient partis. Le secrétaire de la Margrave et quelques
domestiques du comte, qui les avoient suivis, leur servirent de témoins.
Le comte partit quelques jours après pour Vienne. Sa nouvelle épouse lui
fit présent d'une partie de ses pierreries et engagea le reste pour
payer les fraix de son voyage. Cette démarche fit du bruit. Le
secrétaire de la Margrave prévoyant bien qu'il n'avoit plus aucune
fortune à espérer de sa maîtresse, vint dénoncer le fait au Margrave.
Ce prince envoya d'abord le Baron Stein à Erlangue pour examiner la
chose. La Margrave avoua tout de suite son mariage. On lui fit toutes
les représentations imaginables, pour lui montrer la bassesse de son
procédé, et les suites funestes qui s'en suivroient, lui offrant de
faire rompre son mariage, qui ne s'étoit pas fait selon les cérémonies
de l'église, les deux prêtres n'ayant pas reçu la dispense de l'évêque
de Bamberg pour les marier. Toutes les raisons qu'on put lui alléguer
furent inutiles. Elle répondit, qu'elle aimeroit mieux manger du pain
sec et ne boire que de l'eau avec son cher comte, que d'avoir l'empire
de l'univers. Le Margrave voyant qu'il ne gagneroit rien sur son esprit,
avertit le duc de Weissenfeld de ce qui se passoit. Ce prince envoya un
de ses ministres à Erlangue, mais toutes les instances et remontrances
de celui-ci furent aussi peu efficaces, que celles du baron Stein. Elle
sortit du château pour se rendre auprès de son époux, mais ses
créanciers, qui étoient en grand nombre, l'arrêtèrent. Pour se sauver de
leurs mains, elle leur abandonna tous ses effets. Elle se rendit à
Vienne, où elle abjura la foi luthérienne pour embrasser la catholique.
Elle y est encore présentement dans une misère affreuse, méprisée de
tout le monde et vivant des charités, que lui fait la noblesse. Son
époux l'a cajolée tant qu'elle a eu un sou de bien. Elle a été obligée
de vendre toutes ses nippes, pour suffire aux dépenses du comte, qui l'a
laissée à présent dans le plus cruel abandon.
Le commencement de l'année 1735 ne fut pas favorable au Margrave. Sa
santé s'affoiblissoit à vue, et il ne pouvoit plus quitter le lit; mille
fantaisies lui passoient par la tête; il ne s'imaginoit point de mourir,
et faisoit faire tous les jours des plans pour l'embellissement de
Himmelcron. Il vouloit rendre cet endroit magnifique et y dépenser
100,000 florins en bâtimens. J'ai déjà parlé de son ordre. Il le fit
changer et voulut y ajouter des commanderies; certaines terres
allodiales dévoient être employées à cet usage. Non content de tout
cela, il acheta une immense quantité de chevaux et fit faire diverses
sortes de voitures, voulant jouer, disoit-il, le grand Seigneur; en un
mot, si Dieu ne l'avoit retiré du monde, il auroit ruiné tout son pays
et nous auroit laissés à l'aumône. Tous ceux qui étoient en charge,
voyant bien qu'il ne pouvoit réchapper de cette maladie, s'adressoient
au prince héréditaire. Celui-ci tâchoit sous main de faire traîner les
bâtimens de Himmelcron et le plan des commanderies. Le Margrave avoit
même des momens où son esprit étoit détraqué, toutes les affaires
alloient cahin-caha, et il nous faisoit tous les chagrins imaginables.
Je le laisserai reposer un peu pour voir ce qui se passoit à Berlin.
Le roi y étoit toujours très-mal de l'hydropisie. Il souffroit
prodigieusement; les jambes lui étoient crevées; il étoit obligé de les
tenir dans des baquets, pour y laisser couler l'eau qui en sortoit. Son
mal augmentant à vue-d'oeil, il résolut de faire les noces de ma soeur
Sophie avec le Margrave de Schwed. La bénédiction de leur mariage se
donna le 7. de Janvier devant son lit. Une espèce de grosseur qu'il
avoit à une de ses jambes, fit croire aux médecins qu'il s'y formoit un
abcès, ils résolurent d'y faire une incision. L'opération fut longue et
douloureuse. Le roi la soutint avec une fermeté héroïque et se fit
donner un miroir, pour être en état de mieux voir travailler les
chirurgiens. Mon frère me mandoit toutes les postes, qu'il n'avoit plus
que 24 heures à vivre, mais il comptoit sans son hôte; et la quantité
d'eau que le roi avoit perdue, jointe à l'habilité des médecins,
rétablit entièrement ce prince. Cette cure fut regardée comme un
miracle. Sa convalescence me combla de joie. Toutes mes soeurs se
rendirent à Berlin pour féliciter le roi sur le rétablissement de sa
santé. Je ne pus lui témoigner la satisfaction que j'en ressentois que
par écrit, ne pouvant m'éloigner dans l'état où étoit le Margrave.
Ce prince, tout mourant qu'il étoit, voulut conférer son nouvel ordre en
cérémonie. Tous ceux qui en étoient chevaliers, le reçurent de lui. Il
étoit couché dans son lit, où il reçut des complimens de toute la cour.
Cet ordre consiste dans une croix blanche; l'aigle rouge qui représente
les armes de la maison, est au milieu, elle est attachée à un ruban
ponceau, bordé d'or, et on le porte autour du cou; l'étoile est
d'argent; l'aigle rouge est au milieu avec cette devise latine; sincère
et constant. Il y eut grande table chez moi et le soir bal, qui ne dura
qu'un quart d'heure.
Je fus bien attristée en ce temps-là par une lettre de la duchesse de
Brunswick, qui me faisoit part de la mort de son époux. Il n'y avoit
qu'un an qu'il étoit parvenu à la régence. Je le regrettai sincèrement,
et je conserve encore une tendre amitié pour la duchesse, son épouse. Le
prince Charles, son fils, se vit prince régnant par ce décès. Ma soeur
joua de bonheur, si on peut appeler ainsi la perte d'un si brave prince,
car elle se vit deux ans après son mariage, et contre toute apparence,
princesse régnante.
Cependant la maladie du Margrave augmenta si fort, qu'on lui conseilla
de faire venir un médecin très-habile d'Erfort, pour le consulter. Celui
qu'il avoit pris à la place de Goekel, se nommoit Zeitz. C'était un
homme d'esprit, qui avoit un peu plus de savoir que son prédécesseur,
mais dont le système étoit aussi ridicule, que celui de l'autre.
D'ailleurs cet homme avoit un très-mauvais caractère; il n'avoit point
de religion, et par conséquent aucun frein qui pût le tenir en bride. Il
n'est pas donné à chacun d'avoir une foi aveugle, même on trouvera
ordinairement que ceux qui croient le moins, vivent le plus moralement
bien, mais un mauvais esprit, qui n'a point de religion, est un meuble
très-dangereux dans la société. La plupart des gens ne savent ce qu'ils
croient; les uns rejettent la religion, parcequ'elle est contraire à
leurs passions; les autres pour être à la mode; d'autres encore pour
s'attirer la renommée de gens d'esprit. Je désapprouve fort ces sortes
d'esprits-forts, mais je ne puis condamner ceux qui ce font une étude de
rechercher la vérité et de se défaire de tout préjugé. Je suis même
convaincue, que les personnes qui s'accoutument à réfléchir, ne peuvent
qu'être vertueuses; en recherchant la vérité, on apprend à raisonner
juste, et en apprenant à raisonner juste, on ne peut qu'aimer la vertu.
Mes réflexions m'ont éloignée de mon sujet. J'y reviens.
Mr. Juch qui étoit le médecin que l'on fit venir, annonça tout
franchement au Margrave, qu'il ne réchapperoit point de cette maladie,
et qu'il n'avoit plus que quelques semaines à vivre. Zeitz l'assura en
revanche, qu'il le tireroit d'affaire. Il ajouta foi aux paroles du
dernier. Cela est naturel, nous nous flattons toujours de ce que nous
espérons. Il continua donc à faire travailler à Himmelcron et à régler
les commanderies de son ordre.
La princesse d'Ostfrise ayant appris le triste état où il se trouvoit,
se mit en chemin pour venir à Bareith. Cela nous alarma fort, le prince
héréditaire et moi. Elle pouvoit nous faire un tort infini, en engageant
son père à faire un testament en sa faveur et en celle de sa soeur.
Mlle. de Sonsfeld sut si bien tourner l'esprit du Margrave qu'elle lui
fit accroire, qu'il s'attendriroit trop s'il voyoit sa fille, que
d'ailleurs elle prétendroit bien des choses contraires aux intérêts de
son pays, et qu'il seroit dur au Margrave de lui refuser. Enfin elle fit
si bien, que ce prince lui envoya une estaffette, pour la prier de ne
point venir. L'estaffette la rencontra à Halberstadt, qui est à moitié
chemin de Bareith. Elle fut donc obligée de s'en retourner.
L'amour du Margrave pour Mlle. de Sonsfeld continuoit toujours, mais
elle me tenoit exactement la parole qu'elle m'avoit donnée, et me
faisoit part de tous les entretiens qu'elle avoit avec lui. Sans elle
nous aurions mal passé notre temps, et il se seroit porté à toutes
sortes d'extrémités, car il nous traitoit comme des chiens. Nous
prenions patience sur tout cela, et surtout moi, dans l'espérance que
notre délivrance étoit prochaine. Il faut pourtant que je rende cette
justice au prince héréditaire, que je ne l'ai jamais entendu murmurer
contre son père, hors le jour qu'il voulut le battre, et qu'il en a
toujours parlé en termes très-respectueux. Il voyoit bien lui-même que
son père tiroit à sa fin. Il n'étoit informé que superficiellement de
ses affaires, et tenoit tous les jours des conférences secrètes avec Mr.
de Voit, qui l'instruisoit de l'état de son pays. Je connoissois à fond
le caractère du prince héréditaire, et je savois qu'il ne se laisseroit
jamais gouverner. Je m'étois bien proposé de ne me mêler de rien; je
hais les intrigues à la mort, mais en revanche je voulois rester sur un
certain pied de considération, et ne voulois pas non plus que personne
se mêlât de ce qui me regardoit. Je ne sais si Mr. Voit fit comprendre
au prince que je gouvernerois, ou s'il eut lui-même cette idée de moi,
mais je m'aperçus qu'il n'en agissoit plus avec moi avec la même
franchise qu'à l'ordinaire. Cela m'inquiéta, mais cependant je ne fis
semblant de rien.
La Marwitz me dit un jour: le prince héréditaire est encore trop vif
pour entrer dans tous les détails de la régence; je suis persuadée que
Votre Altesse royale sera obligée de l'assister; il est encore jeune, il
n'est informé de rien, il n'a point d'expérience; je crains que s'il ne
suit vos conseils, on ne lui fasse faire bien des bévues. Je vous
assure, ma chère, lui dis-je, que vous vous trompez fort; je ne me
mêlerai de rien, et je vous assure, que le prince ne s'adressera pas à
moi pour avoir mon avis. Elle en fut surprise. Le prince entra justement
dans la chambre. Elle lui parla quasi de même qu'à moi, et je répétai au
prince de que j'avois répondu à la Marwitz. Il garda le silence; il
étoit fort froid envers moi. Je rejetai toujours ce changement sur les
affaires qui lui rouloient dans la tête. Jusque-là il n'avoit eu rien de
caché pour moi, il m'avoit fait part de ses plus secrètes pensées, mais
il ne me confia point ses idées sur l'avenir, et je ne m'en informai pas
non plus.
Un jour que nous étions à table, on vint nous chercher au plus vite chez
le Margrave, en nous disant qu'il étoit à l'agonie. Nous le trouvâmes
couché dans un fauteuil; une suffocation qui lui avoit pris, l'avoit mis
à deux doigts du tombeau; son pouls étoit comme celui d'une personne qui
se meurt. Il nous regarda tous sans nous dire mot. On avoit envoyé
chercher un ecclésiastique. Il témoigna d'abord que cela ne lui faisoit
pas plaisir. L'ecclésiastique lui fit une assez belle exhortation sur
l'état où il se trouvoit, lui disant, qu'il étoit près de rendre compte
de ses actions à Dieu, qu'il devoit se soumettre à ses saintes volontés,
et qu'il lui donneroit la force d'envisager la mort avec fermeté. J'ai
administré la justice, lui dit-il; j'ai été charitable envers les
pauvres: je n'ai point débauché avec les femmes; j'ai rempli les devoirs
d'un prince juste et équitable; je n'ai rien à me reprocher et puis
paraître devant le tribunal de Dieu avec assurance. Nous sommes tous
pécheurs, lui répondit son aumônier, et le plus juste pèche sept fois,
et quand nous avons fait tout ce qui nous est ordonné, nous sommes
pourtant des serviteurs inutiles. Nous remarquâmes tous que ce discours
lui déplaisoit. Il répéta avec plus de véhémence: non, je n'ai rien à me
reprocher, mon peuple pourra me pleurer comme son père. Il garda
quelques momens le silence, après quoi il nous pria de nous retirer. On
le remit au lit, et nous fûmes bien surpris lorsqu'on nous vint dire le
soir, qu'il étoit beaucoup mieux. On nous apprit en même temps, qu'il
avoit fort grondé ses domestiques de l'alarme qu'ils avoient faite, et
surtout de ce qu'ils avoient appelé l'ecclésiastique. Il sembla que son
mal fût diminué, mais le 6. de Mai il augmenta si fort, que Zeitz qui
l'avoit toujours flatté de le rétablir, vint lui annoncer son arrêt de
mort. Il tomba dans une profonde rêverie et ordonna que tout le monde le
laissât seul ce jour-là. Il étoit d'une foiblesse extrême.
Le lendemain il nous envoya chercher, le prince héréditaire et moi. Il
fit une longue exhortation à son fils sur la manière dont il devoit
gouverner son pays, et me dit, qu'il m'avoit toujours tendrement aimée;
qu'il reconnoissoit mon mérite; qu'il me conjuroit de faire souvenir
tous les jours son fils des préceptes de morale et de régence qu'il
venoit de lui donner; qu'il me souhaitoit beaucoup de bonheur, et qu'il
me prioit d'accepter une tabatière, qu'il me donna pour me souvenir de
lui. Nous nous mîmes à genoux, le prince héréditaire et moi. Il nous
donna sa bénédiction et nous embrassa l'un et l'autre. Nous fondions en
larmes. Ce qu'il m'avoit dit m'avoit si fort touchée, que si j'avois pu
lui prolonger la vie, je l'aurois fait. Il nous pria ensuite de ne plus
le venir voir, que lorsqu'il seroit à l'agonie; et s'adressant à moi: je
vous conjure, Madame, ajouta-t-il, faites-moi cette grâce. Il fit
ensuite venir ma fille, à laquelle il donna aussi sa bénédiction; après
quoi il prit congé de toutes mes dames, l'une après l'autre, hors de
Mlle. de Sonsfeld, qui étoit malade. Les conseillers privés eurent aussi
leur tour. Il leur fit une longue harangue et leur détailla toutes les
obligations que le pays lui avoit, et répéta à peu près ce qu'il avoit
dit à l'ecclésiastique; il leur recommanda fortement le bien de son pays
et l'attachement qu'ils dévoient avoir pour leur nouveau maître,
finissant par leur donner les derniers adieux. Il eut la force d'esprit
de prendre congé de toute sa cour, depuis le premier ministre jusqu'au
dernier de ses domestiques. J'étois fort touchée, mais je ne puis nier
que je ne trouvasse beaucoup d'ostentation dans son fait, car il ne
cessoit de relever envers chacun les soins qu'il s'étoit donnés pour le
bien de son pays. On verra par la suite qu'il ne s'imaginoit point
encore de mourir, et que tout ce qu'il faisoit n'étoit que pour jouer la
comédie. Il s'affoiblit extrêmement à la fin de cette triste cérémonie.
Dès qu'elle fut finie, il nous pria de nous retirer.
Les médecins nous avertirent, qu'ils le trouvoient si mal, qu'on ne
pouvoit plus compter un moment sur sa vie. Pour être plus à portée de le
venir voir et accomplir la promesse que nous lui avions faite, d'être
présens à sa fin, nous nous logeâmes dans un appartement tout proche du
sien, et la nuit nous ne fîmes que nous coucher tout habillés sur le
lit.
Le lendemain trouvant que sa foiblesse augmentoit, il envoya chercher le
prince héréditaire, auquel il remit la régence en présence du conseil,
et ordonna à chacun de ne plus l'importuner d'aucune affaire. J'étois
allée tous les matins et tous les soirs demander de ses nouvelles dans
son antichambre, car il n'y avoit que le prince héréditaire qui eût
l'entrée libre chez lui. Dès qu'il lui eût remis la régence, il s'en
repentit et ne put s'empêcher de brusquer son fils toutes les fois qu'il
le voyoit. Il s'informa même auprès de quelques Mrs. de sa cour, qui ne
le quittoient pas, et auprès de ses domestiques, si son fils se mêloit
déjà d'ordonner, ajoutant, qu'il nageoit sans doute dans la joie de se
voir son propre maître. On l'assura avec vérité, que le prince
héréditaire avoit juré de ne donner aucun ordre tant qu'il vivroit
encore, et qu'il n'avoit voulu expédier aucune affaire.
Sa maladie traîna jusqu'au 16. de Mai au soir, où l'on vint nous appeler
à la hâte; il étoit 9 heures. Nous trouvâmes tout le monde en prière
dans son antichambre; on l'entendoit râler de très-loin; il souffroit
les peines de l'enfer. Il dit à son fils: mon cher fils, je suffoque, je
ne puis plus endurer des souffrances qui me mettent au désespoir. Il
crioit et hurloit que cela faisoit peur à entendre; par trois fois il
perdit les sens, et par trois fois il les reprit. Il parla jusqu'à son
dernier soupir et expira enfin à six heures et demie du 17. de Mai au
matin.
Je n'ai de ma vie été plus altérée. Je n'avois jamais vu mourir
personne; cette image me frappa si fort, que j'eus peine à me l'ôter de
long-temps de l'esprit. Le prince héréditaire étoit dans le dernier
désespoir. Nous le tirâmes avec toutes les peines du monde de cette
chambre et le ramenâmes dans la sienne, où il fut près d'une heure avant
que de pouvoir se remettre. Toute la cour l'avoit suivi. Dès qu'il fut
un peu revenu à lui, Mr. de Voit lui dit, qu'il étoit nécessaire qu'il
confirmât le conseil. Le Margrave hésita quelque temps et ne lui
répondit rien, mais me tirant à part, il demanda, ce que j'en pensois?
Je lui répondis ingénieusement, que je ne trouvois pas cela si pressé;
qu'il n'y avoit qu'une heure que son père étoit mort; qu'il me sembloit
qu'il falloit garder un certain décorum, et ne pas montrer tant
d'avidité à s'emparer de la régence, et qu'en remettant la chose au
lendemain, il auroit le temps de faire de mûres réflexions sur les
personnes qu'il vouloit mettre en place. Il goûta mes avis. Il étoit
fort accablé et moi aussi, ayant veillé toute la nuit et ma santé étant
très-foible. Pour éluder toutes les persécutions de ces Messieurs, il se
coucha et reposa quelques heures; mais on le pressa tant et tant, et on
lui montra tant de difficultés à laisser vaquer plus long-temps le
conseil, qu'enfin il le confirma. Il fut composé du baron Stein, Voit,
Dobenek, Hesberg, Lauterbach et Thomas.
Ensuite on régla le deuil et l'enterrement, et l'on fit accroire au
Margrave, que c'étoit au conseil, à fournir tout ce qu'il falloit
employer à cela. Le Margrave étoit fort novice dans toutes ces sortes
d'affaires et se trouvoit obligé de s'en fier à ce qu'on lui disoit. Ces
Messieurs furent assemblés pendant trois semaines, et ne s'occupèrent
qu'à acheter du drap. Quoique cela fût du département du Maréchal de la
cour, ils commençoient à se donner des airs insupportables, sur-tout Mr.
de Voit. Cet homme m'avoit toutes les obligations imaginables; je
l'avois soutenu de tout mon pouvoir du vivant du feu Margrave. Il étoit
mon grand-maître, et les devoirs de sa charge exigeoient que du moins il
vînt tous les jours chez moi; il n'en fit pourtant rien et ne me fit pas
même faire ses excuses, ce qui me piqua fort contre lui. Cependant le
corps du Margrave fus mis en parade. Ses obsèques se firent le 31. de
Mai, comme il avoit ordonné avant sa mort, sans cérémonie, mais avec
décence. Son corps fut transporté à Himmelcron et déposé dans un caveau,
qu'il avoit fait faire exprès.
Nous mîmes le grand deuil le 1. de Juin, pour ne le quitter qu'un an
après. Je tins appartement ce jour-là, pour recevoir les complimens de
condoléance de toute la cour, et nous dînâmes pour la première fois en
public. Mais tout cet attirail noir et le décorum qu'il falloit
observer, étant trop incommode, nous nous rendîmes au Brandenbourger, où
nous restâmes quelques semaines.
Mr. de Voit vint un jour chez moi. Il me dit, qu'il savoit que j'étois
fâchée contre lui de ce qu'il ne me faissoit pas régulièrement sa cour,
mais qu'il étoit si occupé, qu'il ne lui restoit pas un moment de temps;
que cependant le conseil ne m'avoit pas oubliée, et qu'on avoit résolu
d'intercéder pour moi auprès du Margrave, pour qu'il me donnât une
augmentation de revenus, et qu'ils ne doutoient point que le Margrave ne
me l'accordât. Je fus piquée au vif de ce beau discours. Je lui répondis
d'un air fort froid, que si j'avois besoin d'une augmentation de
revenus, je la demanderois moi-même au Margrave; que j'étois
très-persuadée qu'il ne me la refuseroit pas; que je leur étois obligée
de leurs bonnes intentions, mais que je les dispensois du soin de parler
en ma faveur, puisque je prendrois cette peine moi-même. Il fut un peu
décontenancé et me dit, qu'il étoit cependant désagréable de demander
soi-même des grâces. Mais plus encore, lui dis-je, Monsieur, de les
faire demander par d'autres, et afin que vous appreniez à connoître mon
caractère, sachez, que quand même le Margrave voudroit me donner une
augmentation, je ne l'accepterois pas, ses affaires étant trop dérangées
par les grandes dépenses, qu'il est obligé de faire, pour m'avantager
sans s'incommoder; d'ailleurs, Monsieur, je veux lui avoir l'obligation
à lui-même des avantages qu'il me fera, sans quoi ils ne me feront aucun
plaisir.
Je prévis bien que ces Messieurs prétendoient me mettre sur le pied où
étoit ma soeur d'Anspac, qui n'osoit grouiller devant eux et qui étoit
toujours obligée de s'adresser à un troisième, pour négocier ce qu'elle
vouloit de son époux. Le froid que le Margrave avoit pour moi, joint à
ses idées, m'alarmèrent beaucoup. Je me retirai dans mon cabinet avec ma
gouvernante, à laquelle je communiquai mes pensées; je pleurois à
chaudes larmes. Elle hausse les épaules et me dit, qu'elle avoit les
mêmes appréhensions que moi; que même ces Messieurs faisoient assez
comprendre, que leur but étoit de gouverner eux-seuls l'esprit du
Margrave; que pour y parvenir, il falloit commencer à me mettre
peu-à-peu sous leur férule; qu'ils ne s'occupoient uniquement que de
bagatelles, voulant entrer dans les moindres petits détails, qui
n'étoient pas de leur ressort, et négligeant les grands. Elle me conjura
de parler au Margrave et de lui ouvrir les yeux; qu'elle de son côté
tâcheroit de préluder, pour lui préparer l'esprit sur ce que je lui
dirois. Je balançai long-temps, mais elle me donna tant de bonnes
raisons, qu'enfin je m'y résolus.