Nous retournâmes à Bareith, où je fus si mal, qu'on crut pendant trois

jours que je n'en reviendrois pas. Je réchappai pourtant encore cette

fois, mais je repris la fièvre lente beaucoup plus forte, que je ne

l'avois eue par le passé.

Je n'ai point parlé tout ce temps-ci de Mlle. de Sonsfeld. Elle étoit

revenue de Weimar, où elle avoit laissé le duc et la duchesse en paix et

en tranquillité. Je m'étois toujours flattée que l'absence la banniroit

du coeur du Margrave, mais j'avois compté sans mon hôte, et ce prince

étoit plus amoureux que jamais à son retour. On dit qu'il n'y a point de

laides amours, mais je soutiens qu'il y en a de très-désagréables, et

celui-ci peut être compté du nombre. La passion du Margrave ne souffroit

plus de contrainte; il étoit tout le jour chez sa belle à laquelle il

faisoit des déclarations morales et se contentoit de lui sucer les

mains. Il mettoit tous les jours un habit neuf et faisoit adoniser sa

teignasse, pour paroître plus jeune. Lorsqu'il ne pouvoit la voir, les

billets-doux rouloient. Ces billets étoient de plus tendres, mais si

fades, qu'il y avoit de quoi se trouver mal. Toutes ses vues, disoit-il,

ne tendoient qu'au mariage, son amour étant tout-à-fait dégagé de la

matière. Ce dernier article pouvoit être très-véridique, car il étoit

déjà si exténué, qu'il n'avoit que la peau et les os, ayant déjà

l'étisie dans les formes. Tout cela nous déplaisoit fort. La Flore

aimoit autant qu'elle étoit aimée, et je prévoyois qu'elle se rendroit

enfin aux désirs de son cacochyme amant.

Ce pauvre prince outre les rigueurs de sa belle se vit accablé d'un

nouveau chagrin, qui lui fut très-sensible et auquel je pris toute la

part imaginable. Ce fut la triste nouvelle de la mort du prince de

Culmbach. Son adjutant vint la lui annoncer. Ce prince fut tué le 29. de

Juin à la bataille de Parme, qui se donna sous le commandement du

général Merci. Il s'étoit déjà emparé d'une des batteries des François,

lorsqu'il reçut deux coups de feu qui le couchèrent par terre dans le

fossé. On l'emporta dans une cassine voisine. Les chirurgiens lui

annoncèrent, qu'il n'avoit que quelques heures à vivre, sa blessure

étant mortelle. J'ai le plaisir, dit-il, de mourir du genre de mort que

j'ai toujours souhaité, et je serai content, pour vu que nous soyons

vainqueurs. Ce furent ses dernières paroles; il perdit le sentiment et

quelques momens après la vie. Le Maréchal de Merci et quinze généraux de

marque furent tués à cette action. Le champ de bataille demeura aux

François et on peut leur attribuer la victoire, la perte des Autrichiens

ayant été inouïe. Le prince héréditaire et moi nous fûmes touchés

jusqu'au fond du coeur de cette perte. J'en versai bien des larmes,

ayant perdu un vrai ami et un prince qui faisoit honneur à sa maison. On

transporta secrètement son corps à Bareith.

Cependant la lettre que mon frère avoit écrite au Margrave, avoit fait

son effet et on travailloit à force à l'équipage du prince héréditaire.

J'étois ensevelie dans la plus noire mélancolie. La mort du prince de

Culmbach m'avoit frappée; je me figurois que le prince héréditaire

pouvoit avoir le même sort. Le mauvais état de ma santé me consoloit. Je

pensois, que si le prince héréditaire étoit tué, je ne lui survivrois

pas. Le médecin s'étoit contenté jusqu'alors de me faire saigner huit

fois pendant dix mois de temps. Il ne connoissoit pas mon mal et

s'imaginoit qu'il provenoit de trop de sang; avec cela il ne m'avoit

donné que des choses fortes, qui me soulageoient pour quelques heures,

mais qui augmentoient mon mal. Il voulut donc commencer une autre cure

avec moi et nous fit prendre les eaux. Nous allâmes au Brandenbourger

avec le Margrave, afin que je pusse m'en servir plus commodément. Mais

mon estomac trop foible ne fut pas en état de les supporter et je fus

obligée de les quitter dès le troisième jour.

Le corps du prince de Culmbach arriva dans ces entrefaites à Bareith. On

le déposa dans la chapelle, les apprêts de son enterrement, qui devoient

se faire avec pompe et cérémonie, n'étant pas faits. Le Margrave étoit

toujours vivement touché de cette perte. Il diminuoit de jour en jour.

Le médecin lui déclara, qu'il étoit dans un état dangereux, et que s'il

ne renonçoit à la boisson, il deviendroit incurable. Mais ce prince y

étoit si fort accoutumé, qu'il lui étoit impossible de passer un jour

sans s'enivrer deux fois.

Enfin le malheureux jour du départ du prince héréditaire arriva; ce fut

le 7. d'Août. Il n'y a que les personnes qui aiment aussi fortement que

moi qui puissent se représenter ce que je souffris; mille morts ne sont

pas à comparer à la douleur que je ressentis; j'avois l'imagination

frappée et j'étois dans la persuasion de ne plus revoir le prince. Il

s'arracha d'auprès de moi, étant lui-même si altéré de mon état, qu'il

ne savoit ce qu'il faisoit. On le mena dans sa chaise à demi-mort, et

pour moi, je restai dans une situation qui auroit touché les choses

inanimées. Je fus quatre jours dans cet état. Enfin à force de

réflexions je tâchois de modérer ma douleur et de la tenir dans de

certaines bornes.

Je n'ai point parlé jusqu'à présent de toute la campagne du Rhin,

n'ayant pas voulu interrompre le fil de ma narration. Je ne m'arrêterai

qu'aux événemens principaux.

Le duc de Bevern avoit reçu le commandement de l'armée impériale l'année

précédente. Cette armée qui ne consistoit qu'en vingt mille hommes,

s'étoit tenue sur la défensive et n'avoit pu empêcher l'armée françoise,

sous le commandement du duc de Bervie, de passer le Rhin. Le prince

Eugène de Savoye vint prendre la place du duc de Bevern. Il fut

très-mécontent à son arrivée à l'armée des dispositions qu'il trouva. Il

abandonna sur-le-champ les lignes de Stokhoff. Les François

poursuivirent les Impériaux, mais sans pouvoir leur faire le moindre

dommage. Quoique la France n'eût point jusque-là attaqué l'empire, les

intrigues de la cour de Vienne prévalurent sur la politique des princes,

qui se mêlèrent inconsidérément de cette guerre, en fournissant leur

contingent à l'Empereur. Les Danois au nombre de 6000, les Prussiens au

nombre de 10,000 et les troupes de l'empire tirèrent très-à propos le

prince Eugène de la mauvaise situation, où il se trouvoit. Il ne put

cependant empêcher les François de s'emparer de Kehl et de mettre le

siège devant Philippsbourg. Cette place rendit aussi après six semaines

d'une vigoureuse défense. Le Maréchal de Bervie et le prince de Lixin

furent tués dans la tranchée. Le prince héréditaire arriva deux jours

après la prise de cette place. Le roi avoit employé tous ses efforts

pour persuader le prince Eugène à livrer bataille pour sauver la place,

mais ce prince n'avoit jamais voulu, ayant représenté au roi, que s'il

avoit le malheur d'être battu, toute l'Allemagne étoit ouverte aux

François et qu'ils pourroient s'emparer de tout ce qui leur plairoit.

Le prince héréditaire fut très-bien reçu du roi et de mon frère. Ce

dernier lui prêta une tente, ses équipages n'étant point encore arrivés.

Il trouva le roi fort changé de visage et maigri. Ce prince avoit la

goutte à la main, et couvoit déjà en ce temps-là la maladie dont il est

mort. Il ne put soutenir toute la campagne et fut obligée de partir,

pour se rendre au pays de Clève. Il fit mille caresses au prince

héréditaire avant son départ, et lui ordonna de s'arrêter à Bareith au

retour de la campagne. Le prince héréditaire se fit bientôt aimer de

tous les généraux et officiers de l'armée. Il s'appliquoit autant qu'il

pouvoit d'apprendre le métier auprès d'eux. Sa conduite régulière, sa

politesse et ses manières affables et prévenantes lui attirèrent tous

les coeurs. Il n'en étoit pas de même de mon frère. Il s'étoit lié

d'amitié avec le prince Henri, second prince du sang et frère du

Margrave de Schwed. Ce prince n'avoit pour tout mérite que sa beauté. Il

étoit vicieux, son caractère étoit mauvais et il avoit toujours témoigné

une bassesse de sentimens, qui l'avoit rendu méprisable. Malgré cela il

sut si bien s'insinuer auprès de mon frère, qu'il le corrompit et

l'engagea dans les plus affreuses débauches. Ce ne fut pas tout. Il lui

rendit suspects tous les honnêtes gens: il n'y avoit que ses semblables

qui fussent les bien-venus; en un mot, mon frère devint tout différent

de ce qu'il avoit été, de façon que tout le monde étoit mécontent de

lui; le prince héréditaire en eut sa part comme les autres.

Un jour qu'il étoit allé reconnoître l'ennemi avec le duc Alexandre de

Wurtemberg, mon frère, plusieurs princes et généraux, ils trouvèrent les

François qui étoient postés en de-çà du Rhin. Le prince héréditaire se

mit à dessiner leur poste et ne prit pas garde que mon frère commençoit

à s'éloigner. Un jeune hussard qu'il avoit auprès de lui, s'amusa fort

mal à propos de tirer sur l'ennemi avec une arquebuse rayée. Mrs. les

François y répondirent sur-le-champ, et bientôt les balles volèrent

autour du prince héréditaire. Il ne voulut pas se retirer et acheva

tranquillement son dessin, donnant néanmoins une bonne mercuriale au

hussard de son imprudence. Son dessin fini, il se remit à cheval et alla

rejoindre mon frère. Celui-ci tenoit des propos assez piquans avec le

prince Henri, sur ce qui venoit d'arriver. Le prince héréditaire les

entendit. Il conta le fait à mon frère, et voyant qu'il continuoit

toujours à chuchoter à l'oreille du prince Henri, en le regardant d'un

air moqueur: celui qui dit des mensonges de moi à Votre Altesse royale,

lui dit-il, est un tel et tel, et je saurai lui apprendre à devenir

véridique et à se désaccoutumer de débiter des calomnies. Mon frère se

tut aussi bien que le prince Henri, auquel ces dernières paroles avoient

été adressées.

Le jour suivant le prince héréditaire turlupina le prince Henri de la

façon la plus cruelle en présence de tous les généraux. Celui-ci fila

doux et engagea mon frère à faire quelques politesses au prince

héréditaire, qui étoit très-mécontent de lui.

Un courrier qui arriva quelques jours après à l'armée, les informa du

triste état où se trouvoit le roi. Il étoit allé à Cleve et s'étoit vu

obligé d'y demeurer, son mal s'étant fort augmenté. Le corps commençoit

à lui enfler et les médecins jugeoient qu'il étoit hydropique, et que

son état étoit très-dangereux et précaire.

J'en reviens à Bareith. Le corps du prince de Culmbach devant être

inhumé le 25. d'Août, nous nous rendîmes à Himmelcron, pour n'être pas

présents à cette cérémonie. Depuis le départ du prince héréditaire

j'aperçus que l'amour du Margrave alloit grand train. Mlle. de Sonsfeld

ne pouvoit s'empêcher de témoigner les sentimes qu'elle avoit pour lui;

certains propos qu'elle tenoit, dénotoient assez qu'elle succomberait à

la tentation d'être Margrave. Ce prince s'affoiblissoit à vue d'oeil.

Son médecin, le plus ignorant qu'il y eût jamais, lui promit de le

guérir par certains bains et par une boisson, qu'il regardoit comme une

remède universel; c'étoient des pommes de pins cuites dans de l'eau. Le

Margrave et moi, nous commençâmes notre cure en même temps, mais par

bonheur pour moi il y eut des gens charitables qui m'avertirent que je

me tuerois en la continuant. On voulut donner le même avis au Margrave,

mais il étoit si entiché de son médecin, qu'il continua ses bains, où il

tomboit tous les jours en foiblesse. Il faisoit travailler jour et nuit,

pour accommoder le château à Himmelcron. Il y faisoit fabriquer un

nouvel appartement, tout décoré avec des dorures et des glaces. Il

vouloit y faire un magnifique jardin et une ménagerie, et on bâtissoit

déjà un manège.

Tout cela me faisoit conclure qu'il alloit se marier et qu'il vouloit

s'établir tout-à-fait à Himmelcron. La Marwitz me confirmoit dans cette

idée et m'avertissoit sans cesse d'être sur mes gardes. Cette fille

avoit beaucoup d'esprit et de solidité, je pouvois compter sur sa

discrétion, et je l'aimois tous les jours davantage. Comme elle épioit

sans cesse, elle s'aperçut qu'il y avoit beaucoup de personnes mêlées

dans cette intrigue, et entr'autres Mr. de Hesberg, qui avoit été

gouverneur du prince Guillaume. Je le connoissois pour un très-honnête

homme et ne fis point de difficulté de m'ouvrir à lui sur ce sujet; mais

je résolus d'attendre, que je fusse de retour de Himmelcron.

Je m'y rendis le 24. d'Août avec ma gouvernante et la Marwitz. J'y

passois le temps le plus ennuyeux du monde. Le Margrave étoit dans un

état à faire peur; sa mémoire baissoit si fort, qu'il ne savoit la

plupart du temps ce qu'il disoit. A la fin du repas et après avoir bu il

lui prenoit des tics convulsifs qui me causoient des frayeurs terribles,

car je m'attendois à tout moment à le voir tomber en convulsions,

auxquelles il avoit été sujet dans sa jeunesse. Il restoit toute la

sainte journée dans ma chambre, ce qui me gênoit beaucoup.

Nous retournâmes enfin à Bareith le 4. de Septembre, où je tâchois

d'avoir une entrevue secrète avec Mr. de Hesberg. Il m'avoua, qu'il

étoit informé de ce que je voulois savoir, que Mlle de Sonsfeld lui en

avoit fait la confidence, et voici le détail qu'il me fit. Depuis que

j'avois rompu cette intrigue la première fois, le Margrave n'avoit point

ralenti ses instances; Mlle. de Sonsfeld s'étoit tenue quelque temps sur

la défensive, mais enfin elle s'étoit rendue, à condition néanmoins

qu'elle n'épouseroit le Margrave qu'avec mon consentement; ce prince

jugeant qu'il trouveroit bien des difficultés à vouloir la faire

déclarer princesse, avoit résolu pour lever tout obstacle, de lui faire

donner le titre de comtesse de Himmelcron; il vouloit se retirer avec

elle dans cet endroit, et lui donner un capital très-considérable qu'il

vouloit placer hors du pays; le Margrave n'attendoit que le retour du

prince héréditaire et le départ de mon frère pour nous en faire la

proposition, bien résolu si nous faisions des difficultés, de s'en

venger et de passer outre.

Tout cela m'alarma au suprême degré. Il étoit très-facile pour moi de

rompre toute cette intrigue, si j'avois voulu en avertir le roi, mais

j'aimois trop ma gouvernante pour l'exposer, elle et sa famille au

ressentiment de ce prince. Je résolus donc de risquer le tout pour le

tout. J'envoyai chercher Mlle. de de Sonsfeld. Je lui déclarai tout net,

que je savois toutes ses menées avec le Margrave; que je lui avois déjà

une fois parlé clair sur ce sujet; que je ne donnerois jamais les mains

à son mariage; qu'elle me forceroit d'avoir recours au roi, si elle

vouloit l'accomplir; qu'elle devoit rompre tous ses rendez-vous avec le

Margrave, qui faisoient du tort à sa réputation; qu'elle devoit

considérer l'état où se trouvoit ce prince, qui étoit au bord de la

fosse et qui ne pouvoit vivre; que si elle l'épousoit par tendresse, sa

perte lui seroit bien plus sensible après son mariage qu'auparavant, et

que si c'étoit par intérêt, elle pouvoit compter que j'aurois soin

d'elle toute ma vie, et que je tâcherois de la récompenser de l'effort

qu'elle aurait fait sur elle-même. J'assaisonnai cela de beaucoup

d'expressions obligeantes, et moitié par douceur et moitié par menace je

tirai d'elle une seconde promesse, qu'elle ne passerait pas outre. Elle

m'avoua, qu'elle s'étoit toujours flattée de me fléchir, et qu'elle ne

pouvoit nier qu'elle ne fût sensible à l'amour que le Margrave avoit

pour elle; qu'elle seroit cependant obligée d'aller bride en main avec

lui et de ne pas l'effaroucher, de peur que son ressentiment ne tombât

sur nous; car, me dit-elle, Madame, s'il savoit que Votre Altesse royale

est contraire à ses vues, et qu'elle est cause que je les rejette, il se

porteroit aux dernières extrémités.

Effectivement elle se gouverna avec tant de prudence, qu'elle amusa le

Margrave jusqu'à sa mort, et trouva moyen par son crédit de nous rendre

toutes sortes de bons offices. Il ne lui manquoit que le titre de

Margrave, car elle en avoit toute l'autorité; rien ne se faisoit sans sa

volonté et toutes les grâces passoient par ses mains. Le premier plaisir

qu'elle me fit, fut de persuader le Margrave à faire revenir le prince

héréditaire. Le François cantonnoient déjà et il n'y avoit plus rien à

faire à l'armée. Elle ne l'obtint cependant qu'avec beaucoup de peine.

J'eus le plaisir de revoir ce cher prince le 14. de ce mois. Il avoit eu

une approbation générale. Je reçus diverses lettres sur son sujet de

l'armée, remplies de ses éloges et de l'application qu'il s'étoit donnée

pour apprendre le métier. Je le trouvai fort engraissé et bien portant.

Il me témoigna le mécontentement qu'il avoit de mon frère et me dit,

qu'il avoit si fort changé à son désavantage, que je ne le reconnoîtrois

plus; qu'il ne se soucioit plus de moi, et qu'en un mot c'étoit tout un

autre homme. Ce rapport m'affligea beaucoup. Cependant je me flattois de

regagner le coeur de mon frère, pendant le séjour qu'il devoit faire

chez nous.

Le roi étoit dans un état pitoyable. On l'avoit transporté à Berlin.

Tous les médecins qui étoient autour de lui regardoient son mal comme

incurable.

Le Margrave dépérissoit à vue. Sa santé ne lui permettant pas de

recevoir mon frère. Il se rendit au parc, où il y avoit une très-belle

maison, pour éviter sa présence et recommencer une nouvelle cure. Mais

il ne put la continuer; il prit un crachement de sang, qui fit craindre

pour sa vie. Tout le monde lui conseilla de se défaire de son médecin.

On l'anima si fort contre ce malheureux, qu'il l'auroit fait arrêter, si

on ne l'en avoit empêché. Les autres médecins disoient que c'étoit les

bains, qu'il avoit fait prendre au Margrave, qui l'avoient réduit à ce

triste état. Goekel prétendoit le contraire; voici comment il vouloit

prouver l'efficace de ses bains. On conserve, disoit-il, les corps en

les embaumant; je conclus de là, que si je puis parvenir à embaumer une

personne pleine de vie, cette personne pourra vivre quelques centaines

d'années; or le plus excellent préservatif contre la corruption est la

pomme de pin; j'ai donc agi en homme sensé et qui entend son métier en

les ordonnant au Margrave et à la princesse héréditaire. Je ris bien de

ce beau système, qui nous auroit rendus momies, le Margrave et moi.

Nous reçûmes dans ce temps-là des nouvelles d'Italie. Elles furent

avantageuses pour les Autrichiens. Le comte Koenigsek surprit l'armée du

Maréchal de Broglie et celle du roi de Sardaigne, en faisant passer la

rivière Seggio à ses troupes. Le Maréchal se sauva nu-pieds et l'autre

chaussé. Toute l'armée des alliés fut mise en déroute. On dit, qu'il n'y

avoit rien de plus plaisant à voir que les hussards autrichiens, qui

s'étoient parés des habits galonnés des officiers françois. Ceux-ci

eurent leur revanche quelques jours après. Le comte Koenigsek les ayant

poursuivis, les François lui livrèrent bataille devant la ville Guastala

et les défirent. Le prince Louis de Wurtemberg et plusieurs autres

braves généraux autrichiens y furent tués.

Cependant mon frère arriva le 5. d'Octobre. Il me parut fort

décontenancé, et pour rompre tout entretien avec moi, il me dit, qu'il

étoit obligé d'écrire au roi et à la reine. Je lui fis donner des plumes

et du papier. Il écrivit dans ma chambre et employa plus d'une grosse

heure pour écrire deux lettres, où il n'y avoit que deux lignes. Il se

fit ensuite présenter toute la cour, et se contenta de regarder tous

ceux qui la composoient d'un air moqueur, après quoi nous nous mîmes à

table. Il ne fit dans toute sa conversation que turlupiner tout ce qu'il

voyoit en me répétant plus de cent fois le mot de petit prince et de

petite cour. J'étois outrée et ne pouvois comprendre comment il avoit

changé si subitement envers moi. L'étiquette de toutes les cours de

l'empire n'accorde la table des princes qu'à ceux qui ont le rang de

capitaine; les lieutenans et les enseignes sont exclus et sont placés à

la troisième table. Mon frère avoit un lieutenant dans sa suite; il le

fit placer à table en me disant, que les lieutenans du roi valoient bien

les ministres du Margrave. Je ravalai cette dureté et ne fis semblant de

rien.

L'après-midi étant seule avec lui, il me dit: notre Sire tire à sa fin

et ne vivra pas ce mois. Je sais que je vous ai fait de grandes

promesses, mais je ne suis pas en état de vous les tenir; je vous

laisserai la moitié de la somme que le feu roi vous a prêtée; je crois

que vous aurez tout lieu d'être satisfaite de cela. Je lui dis, que ma

tendresse pour lui n'avoit jamais été intéressée; que je ne lui

demanderois jamais rien que la continuation de son amitié, et que je ne

voulois pas un sou de lui, si cela l'incommodoit de la moindre manière.

Non, non, dit-il, vous aurez ces 100,000 écus, je vous les ai destinés.

On sera bien surpris dans le monde, continua-t-il, de me voir agir tout

différemment qu'on ne l'auroit cru; on s'imagine que je vais prodiguer

tous mes trésors et que l'argent deviendra aussi commun à Berlin que les

pierres, mais je m'en garderai bien, j'augmenterai mon armée et je

laisserai tout sur le même pied. J'aurai de grandes considérations pour

la reine, ma mère, je la rassasierai d'honneurs, mais je ne souffrirai

point qu'elle se mêle de mes affaires, et si elle le fait, elle trouvera

à qui parler.

Je tombai de mon haut en entendant tout cela; je ne savois si je dormois

ou si je veillois. Il me questionna ensuite sur les affaires du pays. Je

lui en fis le détail. Il me dit, quand votre benêt de beau-père mourra,

je vous conseille de casser toute la cour et de vous réduire sur le pied

de gentils-hommes, pour payer vos dettes; au bout du compte vous n'avez

pas besoin de tant de monde, et il faut aussi que vous tâchiez de

diminuer tous les gages de ceux, que vous ne pourrez vous dispenser de

garder; vous avez été accoutumée à vivre à Berlin avec quatre plats,

c'est tout ce qu'il vous faut ici, et je vous ferai venir de temps en

temps à Berlin, cela vous épargnera la table et le ménage.

Il y avoit déjà long-temps que j'avois le coeur gros, je ne pus retenir

mes larmes en entendant toutes ces indignités. Pourquoi pleurez-vous? me

dit-il. Ah, ah! c'est que vous êtes mélancolique; il faut dissiper cette

humeur noire, la musique nous attend et je vous ferai passer cet accès

en jouant de la flûte. Il me donna la main et me conduisit dans l'autre

chambre. Je me mis au clavecin, que j'inondai de mes larmes. La Marwitz

se plaça vis-à-vis de moi, pour empêcher les autres de voir mon

désordre.

Il reçut enfin le quatrième jour de son arrivée une estafette de la

reine, qui le conjuroit de se hâter de revenir, le roi étant à

l'extrémité. Cette nouvelle acheva de me désoler. J'aimois le roi et je

voyois bien par le train que prenoient les choses, que je ne pouvois

plus compter sur mon frère. Il fut pourtant un peu plus obligeant envers

moi les deux derniers jours avant son départ. L'amitié que j'avois pour

lui, me fit excuser ses irrégularités et je me crus bien rapatriée avec

lui, mais le prince héréditaire n'y fut pas trompé, et me prédit

d'avance bien des choses qui se sont vérifiées dans la suite. Mon frère

repartit donc le 9. d'Octobre, me laissant en suspens sur son sujet.

Mémoires de Frédérique Sophie Wilhelmine de Prusse, margrave de Bareith. Tome 2 · 第 11 / 21 段