Je commençois à peine à respirer et à me tranquilliser, que je fus

replongée dans de nouvelles inquiétudes. Elles furent causées par une

lettre du roi. Ce prince me mandoit, qu'ayant accordé à l'Empereur les

10,000 hommes stipulés dans le traité de Vienne, il comptoit faire

lui-même la campagne sur le Rhin, et qu'il prétendoit que le prince

héréditaire la fît avec lui; que je devois en parler au Margrave de sa

part et faire ensorte qu'il y consentît. Le prince héréditaire le

souhaitoit passionnément; se voyant soutenu du roi, il ne désespéra pas

d'y disposer son père. Pour moi, en revanche, j'y étois fort contraire.

Je connoissois le prince héréditaire; il avoit une ambition démesurée de

se distinguer; sa principale passion étoit pour le militaire; il étoit

vif et bouillant. Tout cela me faisoit craindre qu'il ne s'exposât trop

et qu'il ne lui arrivât un accident. Je n'avois rien de si cher au monde

que lui; nous ne faisions qu'un coeur et qu'une âme; nous n'avions rien

de caché l'un pour l'autre, et je crois que jamais deux coeurs n'ont été

unis comme les nôtres. Malgré cela je me vis contrainte de montrer la

lettre du roi au Margrave. Je trompai cependant le prince héréditaire.

Je trouvai moyen d'en parler d'avance au ministre et de faire ensorte

qu'on lui déconseillât de laisser partir le prince. Je n'eus aucune

peine pour cela; il étoit devenu fils unique depuis la mort de son

frère. Ils désapprouvèrent unanimement l'idée du roi et me promirent

d'agir si bien, que le Margrave ne donneroit jamais les mains à ce beau

projet. Ayant ainsi préparé mes cartes, j'en parlai au Margrave. Il me

parut embarrassé et me dit, qu'il vouloit y penser. Le prince

héréditaire remuoit de son coté ciel et terre, pour persuader son père à

le laisser partir; mais personne ne vouloit se mêler de cela, de façon

que le Margrave écrivit lui-même au roi, qu'il ne souffriroit jamais que

son fils fît la campagne, que toute l'espérance du pays étoit fondée sur

ce fils et que tout son pays s'y opposoit. Cette réponse ferma pour

quelque temps la bouche au roi et me tranquillisa aussi.

Je n'ai point fait mention de ma belle-soeur, la princesse Charlotte.

Elle étoit folle à être mise aux petites maisons. Il lui prenoit les

vapeurs noires qui la rendoient de temps en temps furieuse. Le Margrave

étoit obligé de la battre dans ce temps-là, sans quoi personne n'en

pouvoit venir à bout. Les médecins prétendoient, que ces frénésies lui

provenoient d'un tempérament trop amoureux, et que le seul moyen de la

guérir étoit de la marier. Leur jugement n'étoit point faux, on en

remarquoit la vérité par diverses circonstances que je ne puis détailler

ici. Elle paroissoit en public le matin et le soir, et on la gardoit à

vue le reste du temps. Lorsqu'elle voyoit un homme elle rioit et lui

faisoit des signes. On tâchoit toujours de donner une tournure à cela,

et on plaçoit des dames vis-à-vis d'elle, pour empêcher qu'elle ne

s'oubliât pas.

Le duc de Weimar avoit des vues sur elle depuis long-temps. C'est un des

princes les plus puissants de la maison de Saxe, mais qui passoit pour

être aussi fou dans son genre, que la princesse l'étoit dans le sien, de

façon que c'étoit un mariage très-bien assorti. Il s'adressa à Mr.

Dobenek, pour avoir le portrait de ma belle-soeur. Quoiqu'il fût

très-désavantageux pour la princesse, il en fut charmé. Il la fit

demander dans toutes les formes au Margrave, à condition néanmoins,

qu'on ne feroit point éclater ses prétentions, jusqu'à ce qu'il fût à

Bareith. Le Margrave y topa tout de suite, comme on peut bien se

l'imaginer et on commença sous main à faire tous les préparatifs des

noces.

La princesse Wilhelmine avoit aussi épousé le prince d'Ostfrise depuis

quelques mois n'ayant pu se résoudre d'aller en Danemarc.

J'en reviens au duc de Weimar. Il arriva comme Nicodème dans la nuit,

car il ne fit annoncer sa venue que quelques heures auparavant. Le duc

de Cobourg se fit annoncer en même temps, ce qui nous fâcha beaucoup,

car ce prince devoit hériter de la plus grande partie du pays de Weimar

après décès du duc sans enfans mâles. Comme ce prince n'en avoit point,

nous crûmes que le duc de Cobourg venoit exprès pour rompre ce mariage.

Ils arrivèrent l'un et l'autre le soir. Le Margrave qui n'aimoit ni le

monde ni les étrangers, me pria de faire les honneurs de la maison, et

ordonna à toute sa cour de suivre mes ordres. Ces deux princes furent

donc menés tout de suite chez moi.

Celui de Weimar est petit et maigre comme une haridelle. Il me fit un

compliment fort bien tourne, et je ne lui trouvai aucun ridicule le

premier jour. Il considéra beaucoup la princesse qui étoit belle comme

un ange, et que j'avois fait adoniser le mieux que j'avois pu.

Le duc de Cobourg est grand très-bien fait et sa physionomie est de plus

prévenante. Il est très-poli, et c'est un prince qui a beaucoup de bon

sens et qui est fort estimable par la bonté de son caractère.

Le lendemain le duc de Weimar commença à se découvrir un peu plus. Il ne

m'entretint pendant deux heures que de mensonges si grossiers qu'il lui

auroit été impossible de mentir ainsi, s'il n'avoit été à l'école du

diable. Tout ce jour se passa sans qu'il fît parler au Margrave, qui en

fut fort inquiet, et qui me pria pour l'amour de Dieu de faire ensorte

que ce mariage réussit. Je ne veux point me compromettre avec le duc de

Weimar, me dit-il; il n'y a que Votre Altesse royale qui puisse finir

cette affaire; j'aurois un mortel chagrin si ce mariage se rompoit; ce

seroit une insulte faite à ma maison et qui tireroit à de très-fâcheuses

suites.

Je me rendis à ses instances, mais je me trouvai fort embarrassée, ne

sachant comment faire expliquer le duc. Celui de Cobourg me tira de

peine. Il me fit demander, à moi et au prince héréditaire, une audience

particulière. Il me dit, qu'il remarquoit bien que nous avions de la

défiance de lui, étant l'héritier collatéral du duc de Weimar; qu'il

venoit exprès se justifier auprès de nous; qu'il n'étoit venu à Bareith

que dans l'intention de faire réussir le mariage du duc; que ce prince

avoit des caprices terribles; que c'étoit une tête sans cervelle, qui

n'avoit jamais de plan fixe et qui changeoit d'humeur vingt fois par

jour; que nous ne parviendrions jamais à nos fins en restant sur le qui

vive; que je devois en badinant le faire déclarer et faire les promesses

tout de suite; qu'il me seconderoit de tout son pouvoir; que la

princesse lui plaisoit fort et qu'il me répondoit que les fiançailles se

feroient encore le soir même, si je voulois suivre son conseil. Nous le

remerciâmes beaucoup. Il me fit ma leçon et pria le prince héréditaire

de ne s'en point mêler, car, dit-il, il aime les dames, et Son Altesse

royale le fera sauter par-dessus le bâton, si elle veut. Je fis avertir

le Margrave, de tout ceci, et le fis prier de se tenir prêt à venir chez

moi au premier signal que je donnerois, afin qu'il pût être présent aux

fiançailles.

Je commençai à préparer mes cartes dès midi. Je fis assembler toutes des

musiques enragées que je pus rassembler; des trompettes, des tymbales;

des cornemuses, des chalumaux, des trompes, des corps de chasse, enfin

que sais-je, qui nous écorchèrent les oreilles au point que nous étions

à demi sourds. Mon duc entra bientôt dans son emphase de folie. Il la

mit dans tout son jour; on auroit dit qu'il étoit possédé. Il se leva de

table, joua lui-même des tymbales, racla du violon, sauta, dansa et fit

toutes les extravagances imaginables. Au sortir de table je le menai

avec le duc de Cobourg la princesse et mes dames dans mon cabinet. Je

débutai par lui parler de la guerre du Rhin et de condamner l'Empereur

de ce qu'il négligeoit de lui donner le commandement de ses armées. Il

m'entassa alors gasconnade sur gasconnade et des rodomontades sans fin,

et finit un galimathias, qui dura toute une heure, par me dire, qu'il

feroit la campagne et que son équipage étoit déjà fait. Je n'approuve

point cela, lui dis-je, un prince comme vous ne doit point s'exposer;

vous avez de grandes espérances devans vous, vous pouvez encore devenir

électeur de Saxe, quoiqu'il y ait une vingtaine de princes à envoyer à

l'autre monde, avant que vous puissiez y prétendre. Cela est vrai,

dit-il, mais je suis né pour les armes et c'est mon métier. Je sais un

moyen d'accommoder tout cela, continuai-je, c'est de vous marier et

d'avoir bientôt un fils, et alors vous pourrez aller en campagne, quand

vous le voudrez. Oh! dit-il pour des femmes, j'en trouverai cent pour

une; il y a trois princesses et deux comtesses à Hoff qui

m'attendent-là, mais elles ne sont pas de mon goût et je les renverrai;

le roi, votre père, Madame, vous a fait offrir à moi, il n'auroit

dépendu que de moi de vous épouser, mais je ne vous connoissois pas et

je refusai ses offres; à présent j'en suis au désespoir, car je vous

adore, oui, le diable m'emporte! je suis amoureux de vous comme un

chien. Que je suis malheureuse! lui dis-je, vous m'avez fait l'avanie de

me refuser; j'ai ignoré cet affront jusqu'à présent, j'en veux tirer

satisfaction quoiqu'il en coûte. Je contrefis la désespérée; le prince

héréditaire et mes dames rioient à n'en pouvoir plus. Enfin mon duc,

tout tremblant à mes pieds, s'égosilla à me faire des déclarations

d'amour, qu'il avoit apprises par coeur dans quelque roman allemand. Je

continuai toujours à faire la méchante. Il me dit enfin, qu'il étoit

prêt à me donner telle satisfaction que j'exigerois de lui. Eh bien! lui

dis-je, je ne puis en recevoir d'autre, que de vous faire épouser une de

mes parentes; voyez si vous en êtes content. De tout mon coeur, me

dit-il, donnez-moi qui vous voudrez, et je veux que la foudre m'écrase,

si je ne l'épouse sur-le-champ. Je n'ai pas besoin de chercher loin; en

voici une, lui dis-je, en prenant ma belle-soeur par la main et la lui

présentant, elle est plus belle et plus aimable que moi, et vous ne

perdrez rien au troc. Il voulut l'embrasser, mais elle le repoussa.

Peste! qu'elle est fière, dit-il, mais elle me plaît et j'en suis

très-content. J'envoyai chercher au plus vite le Margrave, lui faisant

dire, que dès qu'il viendroit, il devoit les faire changer de bagues. Ce

prince entra un moment après. Je lui dis aussitôt, que j'avois pris la

liberté de faire un mariage; qu'il n'y manquoit que son consentement;

que j'avois tant d'estime pour le duc, que je lui avois engagé ma parole

de lui faire obtenir la princesse Charlotte, et que j'espérois que le

Margrave n'y seroit pas contraire. Le Margrave au lieu de me répondre,

tint la couche ouverte, se mit à rire et demanda au duc, comment il se

portoit? Je crus que le duc de Coburg, le prince héréditaire et moi nous

sortirions de la peau de rage, car notre fou enfila un grand discours

avec le Margrave et ne pensa plus à faire la promesse de mariage. Il

fallut recommencer tout de nouveau à le mettre en train. Enfin à force

de pousser le Margrave, il lui fit promettre. On tira aussitôt du canon.

Toute la cour et les dames de la ville étoient dans mon antichambre.

Nous reçûmes tout de suite les complimens. On tira aux billets eu on se

mit à table. Après le souper il y eut bal. Je me retirai après avoir

dansé avec le duc de Weimar. Je n'en pouvois plus de fatigue, la gorge

me faisoit un mal terrible à force d'avoir parlé.

Le lendemain matin Mr. de Comartin, colonel des gardes du duc, demanda à

me parler. Il débuta par me faire bien des excuses sur la commission

dont il étoit chargé; que le duc étoit comme un forcené; qu'il vouloit

partir et qu'il me faisoit dire, qu'il ne vouloit point se marier; qu'il

vouloit faire voeu de célibat et qu'en un mot tout ce qui s'étoit passé

la veille n'avoit été que badinage. Comartin me dit, qu'il me

conseilloit de prendre la chose fort haut et de faire comme si cela

m'étoit fort indifférent. Je lui répondis, qu'il n'avoit pas besoin de

me donner ces avis-là, qu'il n'avoit qu'à dire au duc de ma part, que

j'avois cru lui faire beaucoup d'honneur en lui donnant ma belle-soeur;

que je me souciois fort peu de son alliance et qu'il me feroit une

sensible plaisir de partir le plutôt qu'il se pourroit. Faites-lui aussi

un compliment de ma part, lui dit le prince héréditaire, et assurez-le

que je lui témoignerai bientôt moi-même à quel point je suis charmée de

son procédé.

Je fis avertir le Margrave de ce qui se passoit, et le fis prier de

faire semblant d'ignorer tout cela, puisque j'espérois encore de

redresser cette affaire. Je n'eus pas tort. Comartin revint un moment

après me demander pardon de la part de son maître, et me prier pour

l'amour de Dieu de le raccommoder avec le prince héréditaire. Le duc le

suivit de près. Je fis long-temps la méchante, mais enfin je me laissai

attendrir et le prince héréditaire en fit de même. Nous réglâmes

ensemble que les noces se feroient le jour suivant, le 7. d'Avril.

Je fis habiller la princesse dans ma chambre en robe et coëffer en

cheveux, avec une couronne ducale de mes pierreries sur la tête. Nous

avions joué de bonheur jusque-là avec elle; son esprit avoit été plus

rassis et tranquille, mais lorsque je voulus lui mettre la couronne,

elle se mit à crier et à pleurer comme une folle, s'enfuyant d'une

chambre dans l'autre, se jetant à genoux à chaque siège qu'elle voyoit

et y faisant sa prière. Mlle. de Sonsfeld qui avoit le plus d'autorité

sur elle, lui demanda ce qu'elle avoit? Elle lui répondit, qu'on vouloit

la faire mourir; qu'elle ne voyoit que des ennemis autour d'elle, qui

vouloient l'égorger. Enfin à forcé de lui parler, nous découvrîmes ce

qui donnoit lieu à cette peur panique. La princesse étoit allée voir la

chapelle ardente, où reposoit le corps de son frère; la même couronne de

mes pierreries, qu'elle devoit porter ce jour-là, avoit été posée sur un

coussin, proche du cercueil. Nous eûmes toutes les peines du monde à la

rassurer. Elle étoit belle comme un ange. Dès qu'elle fut habillée, le

Margrave et les deux ducs la vinrent prendre chez moi. Nous la

conduisîmes dans ma chambre d'audience, où elle fit sa renonciation. On

donna la bénédiction un moment après dans la même chambre. Il y eut

table de cérémonie. On dansa après le souper la danse des flambeaux, et

ensuite je menai la mariée dans sa chambre pour la déshabiller, pendant

que les princes rendoient le même office au duc. Tout le monde s'étoit

retiré. Dès qu'elle fut couchée, j'envoyai avertir le duc de venir.

J'attendis toute une heure; personne ne vint. J'y renvoyai une seconde

fois. Le prince héréditaire vint me dire, que le duc étoit comme un

furieux et qu'il ne vouloit point se coucher; qu'ils s'étoient servis

déjà de toute leur rhétorique, sans en pouvoir venir à bout. Il nous

arrêta de cette façon jusqu'à quatre heures après minuit. Le prince

héréditaire fut obligé de lui faire encore peur et de le menacer de se

battre avec lui. Je me retirai dès qu'il fut au lit.

Les veilles et les fatigues achevoient de ruiner ma santé. Toutes les

médecines que j'avois prises, ne m'avoient fait aucun effet et je

souffrois toujours.

Le jour suivant nous eûmes encore de nouveaux tripotages. Le duc se

plaignit de son épouse, l'accusant de n'avoir pas voulu consommer le

mariage. Ce train continua tout le temps qu'il resta à Bareith. Je ne

voulus pas m'en mêler. Le Margrave et le prince héréditaire furent

obligés d'y mettre ordre. Enfin il partit le 14. d'Avril, et ce fut un

grand bonheur pour nous, car s'il étoit resté plus long-temps, ils nous

auroit fait tourner la tête. Comme la duchesse n'avoit point encore de

dames, je fus charmée de trouver ce prétexte pour éloigner pendant

quelque temps Mlle. de Sonsfeld. Je lui donnai permission de rester six

semaines absente. Le prince héréditaire accompagna sa soeur jusqu'à

Cobourg, où il ne s'arrêta que quelques jours.

Le Margrave se rendit à Himmelcron, et le prince héréditaire et moi à

l'hermitage. J'y reçus une lettre de la reine, qui me surprit beaucoup.

Elle me mandoit, que ma quatrième soeur, nommée Sophie, étoit promise au

Margrave de Schwed, celui-même qui m'avoit été destiné. Elle faisoit des

éloges surprenans de ce prince. Elle ne lui auroit jamais été si

contraire, disoit-elle, si elle l'avoit connu plutôt. J'admirai

l'instabilité de toutes les choses humaines, et sur-tout l'inconstance

du coeur humain. Le Margrave avoit si bien gagné la reine par les

rapports qu'il lui faisoit, qu'elle avoit enfin donné les mains au

mariage de ma soeur. Mais dès qu'il fut promis, il leva le masque et se

montra tel qu'il étoit, ce qui fut cause que peu de jours après je reçus

une lettre de la reine toute contradictoire à l'autre, et qui étoit

remplie d'horreurs contre ce prince. Je fus au désespoir de ce mariage à

cause de ma soeur, que j'aimois tendrement. Elle n'étoit pas belle, mais

son bon caractère, sa douceur, et mille bonnes qualités l'en

récompensoient suffisamment. Elle sut si bien ramener son époux et

prendre un tel ascendant sur son esprit, qu'il devint doux comme un

mouton avec elle. Cependant tous les soins qu'elle s'est donnés n'ont pu

corriger ce prince de ses défauts; il est toujours le même, hors qu'il

en agit comme un ange avec son épouse, qui est fort heureuse avec lui.

Mes alarmes, touchant la campagne du prince héréditaire, recommencèrent.

Il intriguoit sous main, pour obtenir la permission du Margrave d'y

aller et je travaillois de mon côté pour l'empêcher, de façon que nous

nous trompions tous deux. Mais une seconde lettre du roi que je reçus,

me causa un cruel chagrin. En voici le contenu.

«Je pars, ma chère fille, dans six semaines, pour aller au Rhin. Mon

fils et mes cousins feront la campagne avec moi; il faut que mon gendre

la fasse aussi. Doit-il planter des choux à Bareith, pendant que tous

les princes de l'empire vont à la guerre? Il passera dans le monde, pour

un poltron qui n'a point d'honneur; toutes les raisons du Margrave ne

valent rien. Rendez-lui la ci jointe et dites-lui, qu'il déshonore son

fils, s'il l'empêche d'aller à la guerre. Rendez-moi une prompte réponse

et soyez persuadée que je suis etc.»

Mon Dieu! que devins-je en lisant cette lettre; je versai un torrent de

larmes. Le prince héréditaire me parla très-fortement et me dit, que si

je ne déterminois son père à le laisser aller, je le forcerois à

s'enfuir de Bareith et à faire la campagne sans son consentement. Je lui

répondis, que tout ce qu'il pouvoit exiger de moi étoit, que je né lui

serois pas contraire, mais que je ne persuaderais point le Margrave à le

faire partir. J'envoyai la lettre du roi à ce prince. Il m'écrivit et me

pria de retourner en ville, où il y avoit bien des choses à me

communiquer et où il vouloit consulter le conseil sur cette affaire.

J'allai donc le 14. de Juin à Bareith. Le Margrave me montra la lettre

du roi, qui étoit à peu près dans les mêmes termes que la mienne, et une

du comte Sekendorff. Ce général le prioit pour l'amour de Dieu de se

rendre aux désirs du roi, lui représentant, qu'en voulant empêcher le

prince héréditaire d'aller en campagne, on lui attireroit beaucoup de

méchantes affaires sur les bras; que la saison étoit avancée; que cette

campagne ne pouvoit durer long-temps et qu'il espéroit lui relivrer son

fils sain et sauf et couvert de gloire, lorsqu'elle seroit achevée. Il

me demanda, ce que je pensois de tout cela? Je lui répondis, que je

remettois toute cette affaire entre ses mains, qu'il étoit père et que

j'étois persuadée, qu'il pèseroit bien mûrement le pour et le contre,

avant que de rien décider. Il me parut fort inquiet. En effet tout le

pays étoit contraire à la campagne et on disoit hautement, qui si le

Margrave souffroit que son fils y allât, ce seroit un signe qu'il ne

l'aimoit pas. Il répondit donc au roi, que la proposition qu'il lui

faisoit étoit de si grande conséquence, qu'il ne pouvoit se déterminer

si vite. Le prince héréditaire de son côté étoit d'une humeur

épouvantable de voir les irrésolutions du Margrave. Il le pressoit

vivement tous les jours d'acquiescer à ses désirs.

Cependant le roi étoit déjà parti de Berlin, pour se rendre à l'armée.

Mon frère et tous les princes le suivirent quelques jours après. Le roi

avoit pris sa route par le pays de Clève. Mon frère me manda, qu'il

prendroit la sienne par Bareith, mais que le roi lui ayant expressement

défendu d'y faire séjour, il me prioit de me trouver le 2. Juillet à

Berneck, qui est à deux milles de Bareith, où il pouvoit s'arrêter

quelques heures. Je ne négligeai pas cette occasion de voir ce cher

frère; je me mis en chemin de grand matin avec ma gouvernante, Mr. de

Voit et Mr. Sekendorff. Le prince avoit un gentil-homme de la chambre

avec lui, et le baron Stein nous suivoit, pour complimenter mon frère de

la part du Margrave.

J'arrivai à dix heures à Berneck. Il faisoit une chaleur excessive et je

me trouvai déjà fort fatiguée du chemin que j'avois fait. Je descendis à

la maison qui étoit préparée pour mon frère. Nous restâmes à l'attendre

jusqu'à trois heures de l'après-midi. L'impatience nous prit enfin et

nous nous mîmes à table. Pendant que nous y étions, il survint un orage

épouvantable. Je n'ai rien vu de si terrible; le tonnerre retentissoit

dans les rochers, dont Bernek est entouré, et il sembloit que le monde

alloit périr; un torrent d'eau succéda à l'orage. Il étoit quatre heures

et je ne pouvois comprendre où mon frère étoit. Plusieurs gens à cheval,

que j'avois envoyés d'avance pour savoir où il étoit, ne revenoient

point. Enfin, malgré toutes mes prières, le prince héréditaire voulut

aussi aller le chercher. Je restai jusqu'à neuf heures du soir à

attendre, sans que personne ne revînt. J'étois dans de cruelles

agitation; ces cataractes d'eau sont fort dangereuses dans les pays de

montagnes, les chemins sont inondés dans un moment et il arrive

très-souvent des malheurs. Je crus pour sûr qu'il en étoit survenu à mon

frère ou au prince héréditaire. Enfin à neuf heures on vint me dire, que

mon frère avoit changé de route et qu'il étoit allé à Culmbach, où il

vouloit rester la nuit. Je voulus y aller (Culmbach est à quatre milles

de Bernek, mais les chemins sont affreux et remplis de précipices); tout

le monde s'y opposa, et mal-gré bon-gré on me mit en carosse, pour me

mener à Himmelcron, qui n'étoit qu'à deux milles de là. Nous pensâmes

nous noyer en chemin, les eaux s'étant si fort accrues, que les chevaux

ne les pouvoient passer qu'à la nage.

J'arrivai enfin à une heure après minuit. Je me jetai aussitôt sur un

lit; j'étois mourante et dans des transes mortelles qu'il ne fût arrivé

quelque accident à mon frère ou au prince héréditaire. Ce dernier me

tira enfin d'inquiétude. Il arriva à quatre heures, sans me dire des

nouvelles de mon frère. Je commençois à m'assoupir, étant un peu plus

tranquille, quand on vint m'avertir, que Mr. de Knobelsdorff vouloit me

parler de la part du prince royal. Je m'élançai du lit et courus à lui.

Il me dit, que mon frère n'avoit compté me voir que le jour suivant, ce

qui avoit été cause qu'il s'étoit reposé à Hoff; que si je voulois, il

se rendroit à quelque endroit proche de Bareith; qu'il y seroit

précisément à huit heures et qu'il y resteroit quelques heures pour me

parler. Je n'eus donc pas le temps de dormir et me remis en carosse,

pour me trouver au rendez-vous.

Mon frère m'accabla de caresses, mais me trouva dans un si pitoyable

état, qu'il ne put retenir ses larmes. Je ne pouvois me tenir sur mes

jambes et me trouvois mal à tout moment tant j'étois foible. Il me dit,

que le roi étoit fort piqué contre le Margrave de ce qu'il ne vouloit

pas souffrir que son fils fît la campagne. Je lui dis toutes les raisons

du Margrave et j'ajoutai, qu'il n'avoit pas tort. Eh bien! dit-il, qu'il

quitte donc le militaire et qu'il rende son régiment au roi; d'ailleurs

tranquillisez-vous sur toutes les craintes que vous pourriez avoir pour

lui, car je sais des nouvelles certaines qu'il n'y aura pas trop de sang

de répandu. On forme pourtant le siège de Philippsbourg, lui

répondis-je. Oui, dit mon frère, mais on ne risquera pas une bataille

pour dégager cette place. Le prince héréditaire entra dans ces

entrefaites et pria pour l'amour de Dieu mon frère de le tirer de

Bareith. Ils se retirent ensemble à une fenêtre où ils s'entretinrent

long-temps. Enfin mon frère me dit, qu'il écriroit une lettre

très-obligeante au Margrave, et qu'il lui donneroit de si bonnes raisons

en faveur de la campagne, qu'il ne doutoit pas que cette lettre ne fît

son effet. Nous resterons ensemble, dit-il en adressant la parole au

prince héréditaire, et je serai charmé d'être toujours avec mon cher

frère. Il écrivit la lettre, qu'il donna au baron Stein, pour la

remettre au Margrave. Nous prîmes un tendre congé l'un de l'autre, non

sans verser des larmes. Il promis d'obtenir la permission du roi de

s'arrêter à Bareith à son retour, après quoi il partit. Ce fut la

dernière fois que je le vis sur l'ancien pied avec moi, il changea bien

depuis.

Mémoires de Frédérique Sophie Wilhelmine de Prusse, margrave de Bareith. Tome 2 · 第 10 / 21 段