La Marwitz ne manqua pas de me rapporter tout ceci. Après avoir bien

ruminé dans ma cervelle, je résolus d'avertir la gouvernante de ce qui

se passoit. Mais pour ne point compromettre la Marwitz, je feignis

d'avoir reçu un billet anonyme, par lequel on m'informoit de tous ces

beaux projets. Mdme. de Sonsfeld jeta d'abord feu et flammes, disant que

c'étoit une invention de ses ennemis, qui vouloient la perdre elle et sa

famille. Mais sur les fortes preuves que je lui donnai de la probabilité

qu'il y avoit au contenu du billet, elle s'appaisa peu à peu. Je lui fis

envisager ensuite les fréquentes visites que le Margrave faisoit à sa

soeur, lés égards et les considérations qu'il avoit pour elle et mille

petites choses, auxquelles je n'avois pas moi-même fait réflexion, mais

qui étoient frappantes après l'avis. Ma gouvernante leva les yeux et les

mains au ciel en fondant en larmes. Dans son premier mouvement elle

vouloit aller chanter pouille au Margrave, ensuite elle vouloit demander

son congé et emmener sa soeur avec elle. Ce n'étoit point ma compte que

tout cela. Je lui représentai tant et tant qu'il falloit rompre cette

intrigue par la douceur et par des remonstrances qu'on feroit à sa

soeur, qu'enfin elle consentit à ce que je voulus. La Flore revint

encore plusieurs fois à Himmelcron. La gouvernante ne pouvoit s'empêcher

de la picoter sur les longues conversations qu'elle avoit avec le

Margrave, mais je la tourmentois tant qu'elle gardoit encore le silence.

Nous retournâmes enfin le 20. de Décembre en ville. Ce fut là que son

humeur violente ne pouvant plus se contenir, elle traita sa soeur de

Turc à More et lui dit que je savois toutes ses menées. La Flore avoit

un génie très-borné. La gouvernante qui étoit de beaucoup plus âgée

qu'elle, avoit eu soin de son éducation, ce qui étoit cause qu'elle

avoit conservé une espèce de crainte pour elle. Cette pauvre fille se

laissa intimider et lui confessa tout ce que je viens d'écrire. Elle lui

montra même des lettres du Margrave, dans lesquelles il lui faisoit part

de plan qu'il avoit fait pour la sûreté de son établissement en cas

qu'elle devînt veuve, et ses lettres étoient remplies des promesses les

plus flatteuses. La gouvernante, après les avoir lues, lui dit, qu'elle

devoit venir avec elle sur-le-champ chez moi et me porter ses lettres,

et que là elle devoit en écrire une en ma présence au Margrave et rompre

une fois pour toutes avec lui, sinon qu'elle, la gouvernante, partiroit

sur l'heure, et que si la Flore ne vouloit pas la suivre, elle

trouveroit bien moyen de la tirer de Bareith d'une ou d'autre façon. Le

ton ferme avec lequel Mdme. de Sonsfeld lui parla, lui fit peur. Elle

vint chez moi. Après m'avoir fait le récit de tout son roman elle voulut

me faire accroire, qu'elle n'avoit eu aucun dessein d'accepter les

offres du Margrave. Je fis semblant d'être sa dupe. Elle me fit lire les

lettres qu'elle avoit reçues de lui. Je lui parlai avec douceur et

amitié, mais en même temps je lui fis comprendre, que je ne donnerois

jamais les mains à ce mariage. Le prince héréditaire lui fit beaucoup de

promesses, d'avoir toute sa vie soin d'elle, mais il lui dit à peu près

les mêmes choses que moi. Pour princesse, lui dis je, vous ne le serez

jamais; vous ne pouvez le devenir que par l'Empereur et ce prince a trop

de considération pour le roi, pour faire une chose qui le désobligeroit

si fort, et pour être mariée de la main gauche, je vous crois le coeur

trop bien placé, pour accepter un pareil poste; vous voyez bien que

c'est une chose impossible. Sur cela elle me promit d'écrire si

fortement au Margrave, qu'elle lui ôteroit cette idée totalement de

l'esprit; mais que pouvant néanmoins nous être de quelque utilité par

l'ascendant qu'elle avoit sur lui, elle vouloit se ménager, de façon

qu'elle pût nous rendre service, et le tenir en bride en même temps.

Elle tint parole, et je fus charmée d'avoir rompu si heureusement cette

méchante affaire. Il faut pourtant que je fasse son portrait ici.

Mlle. de Sonsfeld n'a que cinq pieds; elle est extraordinairement

replète et boite du pied gauche; elle avoit été une beauté parfaite dans

sa jeunesse, mais la petite vérole lui avoit si fort grossi les traits,

qu'elle ne pouvoit plus passer pour telle; cependant tout son visage est

prévenant et ses yeux si spirituels, qu'on y est trompé; sa tête, trop

grande pour son petit corps, la fait paroître naine, mais cependant sa

figure n'est point frappante; elle a bonne grâce, des façons et des

manières qui dénotent qu'elle a été dans le grand monde; son coeur est

excellent, elle est douce et serviable, et en un mot, il n'y a rien à

redire à son caractère; sa conduite a toujours été des plus réglées;

mais le ciel ne l'avoit pas douée d'esprit; elle a une certaine routine

du monde, qui est cause qu'on ne remarque pas ce défaut, et ce n'est que

dans le particulier qu'on s'en aperçoit; les avantages que le Margrave

lui avoit offerts, l'avoient éblouie, son amour propre et son ambition

l'avoient séduite et son peu de génie l'avoit empêché d'en prévoir les

conséquences.

Le Margrave commença bien tristement l'année 1734, puisque ce fut par la

perte de ses espérances. Il pleura beaucoup en recevant la fatale lettre

de la Flore, à ce qu'elle me conta. Cependant ce premier mouvement

passé, il se flatta de nouveau de la réduire.

Ma santé étoit toujours le même. Je n'avois plus de fièvre continue,

mais elle venoit tous les soirs. Cela ne m'empêchoit pas de voir du

monde, mais je m'ennuyois beaucoup, et d'ailleurs j'étois toujours

mélancolique, quoique je me contraignisse si fort, qu'il n'y avoit que

ceux qui étoient autour de moi qui le remarquassent. Cette mélancolie

provenoit en partie de ma maladie, et en partie de tous les chagrins qui

j'avois essuyés à Berlin, et qui m'avoient accoutumée à rêver et à être

toujours pensive.

Le régiment impérial du prince Guillaume étant devenu vacant par sa

mort, on conseilla au Margrave de le demander pour son fils. Ce régiment

avoit été levé par le Margrave George Guillaume à condition, qu'il

resteroit à la maison. Le Margrave me chargea d'écrire à ce sujet à

l'Impératrice. Cette princesse me répondit fort obligeamment et

m'accorda ma prière. Le prince héréditaire en eut beaucoup de joie,

aimant fort le militaire, qui étoit sa plus grande passion.

Nous étions dans le temps du carnaval. La Marwitz qui faisoit ce qu'elle

pouvoit pour me dissiper, me proposa de faire ensorte qu'il y eût une

Wirthschaft. Le prince héréditaire qui aimoit à se divertir, me pressa

aussi de disposer le Margrave à cela. La chose étoit assez difficile. Le

Margrave n'étoit point porté pour les plaisirs; il s'en faisoit un cas

de conscience, et son aumônier, piétiste outré, le confirmoit dans ses

idées. La Flore à qui nous en parlâmes, promit de faire réussir la

chose. En effet elle sut si bien tourner l'esprit du Margrave, qu'il

vint me proposer cette fête. J'y topai d'abord. Il me pria de l'ordonner

telle que je la voudrois, à condition qu'il ne se masqueroit point. Cet

amusement n'est connu qu'en Allemagne. Il y a un hôte et une hôtesse qui

traitent; les autres masques représentent tous les métiers et

professions différentes qu'il y a au monde. On ne met point de masque

devant le visage à ces sortes de fêtes, et c'étoit pour cela que la

Marwitz avoit inventé cela, sachant bien qu'il seroit inutile de

proposer un bal masqué, que le Margrave n'auroit jamais souffert.

Je fis décorer toute la salle, qui est d'une grandeur immense, comme un

bois, au bout duquel on voyoit un village avec son hôtellerie, ayant

pour enseigne la bonne femme sans tête. Cette hôtellerie étoit toute

construite d'écorce d'arbres, et son toit étoit couvert de lampions.

Elle contenoit une table de cent couverts, dont le milieu représentoit

un parterre, orné de divers jets d'eau. Les maisons de paysans

enfermoient des boutiques de rafraîchissemens. Le bal commença après

souper. Tout le monde fut charmé de cette fête et se divertit très-bien.

Il n'y eut que moi qui eusse l'ennui en partage, car le Margrave ne

cessa de m'entretenir de sa désagréable morale, et m'obséda si bien tout

le soir, que je ne pus parler à personne, quoiqu'il y eût beaucoup

d'étrangers avec lesquels j'aurois volontiers lié conversation.

Le dimanche après, l'aumônier du Margrave prêcha publiquement contre

cette masquerade. Il nous apostropha tous en pleine église, et quoiqu'il

y épargnât le Margrave en public, il lui fit des reproches si durs dans

son particulier, d'avoir donné les mains à un tel péché, que le pauvre

Margrave se crut damné à toute éternité. Il fit tant de sermens à cet

ecclésiastique, de ne plus souffrir de pareils plaisirs dans son pays,

qu'il en reçut enfin une absolution. Mais ce prince ne s'en tint pas là

et voulut aussi faire abjurer les plaisirs au prince héréditaire.

Celui-ci trouva moyen d'éluder le serment qu'il prétendoit de lui, ce

qui déplut fort au Margrave. Une aventure qui arriva alors augmenta

encore sa superstition, et nous auroit réduits à vivre comme les

religieux de la Trappe, si le prince héréditaire ne s'étoit donné la

peine d'approfondir le faux.

Depuis la mort du prince Guillaume une terreur panique s'étoit emparée

de tous les esprits. Il y avoit tous les jours des histoires de

revenans, qu'on prétendoit avoir vus au château, les unes plus ridicules

que les autres. Le soin de ma conservation fit agir un esprit en chair

et en os en ma faveur. L'on croit toujours ce que l'on souhaite. Un

bruit de ville me faisoit passer pour enceinte. Comme j'étois persuadée

que ce bruit étoit faux, moitié pour m'amuser, moitié pour le bien de ma

santé, auquel les médecins avoient prescrit beaucoup d'exercice,

j'apprenois à monter à cheval. Le Margrave m'avoit donné un cheval noir

fort doux, et comme j'étois fort foible, je ne montais tout au plus

qu'un quart d'heure. Toute nouveauté est mal reçue. Cette mode, fort en

vogue en Angleterre et en France, n'étoit point introduite en Allemagne.

Tout le monde cria contre, et ce fut ce qui donna lieu aux revenans. On

vient bientôt avertir le Maréchal de Reitzenstein, qu'un spectre d'une

figure effrayante apparoissoit tous les soirs dans un des corridors du

château, et prononçoit d'une voix terrible ces étonnantes paroles: dites

à la princesse du pays, que si elle continue à monter le cheval noir,

elle en aura grand malheur, et qu'elle se garde bien de sortir de sa

chambre pendant la durée de six semaines. Mr. de Reitzenstein, fort

superstitieux de son petit naturel, avertit aussitôt le Margrave de

cette apparition; sur quoi défense expresse me fut faite de ne pas

sortir du château, ni d'aller au manège.

Cela m'affligea beaucoup, et surtout que ce fût pour une si pauvre

raison. J'assurai le Margrave que tout cela n'étoit qu'un jeu joué. Le

prince héréditaire lui fit même part de conjectures qu'il tiroit

là-dessus, et fit tant d'instances au Margrave, qu'il lui permit enfin

d'approfondir la chose. Le prince introduisit des gens affidés par

toutes les issues par où l'esprit pouvoit passer, mais il étoit si bien

informé, qu'il ne se montra point les jours qu'on l'épioit. Le prince

promit enfin une grosse récompense à celle qui l'avoit dénoncé, si elle

pouvoit découvrir ce que c'étoit. La pauvre femme prit une lanterne

sourde avec elle et n'eut que le temps d'envisager le spectre. Il avoit

bien pris ses précautions, et lui souffla un poison si subtil dans les

yeux, qu'elle en perdit la vue. Elle déposa que l'esprit avoit deux

coques de noix sur les yeux, qu'il avoit tout le visage emmailloté dans

de la toile grise, de façon qu'elle n'avoit pu le reconnoître. Cette

découverte ne dissipa point la bigotterie du Margrave, ou plutôt sa

mauvaise humeur contre nous. Le prince héréditaire jugea, que pour nous

mettre à l'abri de toute brouillerie, nous ferions bien de nous

éloigner. Il y avoit déjà long-temps que nous devions une visite au

Margrave d'Anspac; nous prîmes ce temps critique pour nous en acquitter,

et nous partîmes le 21. de Janvier.

La prédiction du spectre pensa s'accomplir. En passant par dessus un

précipice d'une hauteur prodigieuse, la roue de devant sortit de

l'ornière, et nous aurions culbuté, si mes heyducs n'avoient arrêté le

carosse par les roues de derrière. Le Margrave, la Marwitz et ma

gouvernante en sortirent avec peine, le rocher empêchant qu'on pût

ouvrir tout-à-fait la portière. Mes gens s'imaginant que nous étions

tous hors de la voiture, laissèrent échapper les roues. La frayeur me

donna de forces et de l'adresse; je franchis la portière d'un saut, mais

les deux pieds me glissèrent et je tombai sous le carosse dans le temps

qu'il recommençoit à marcher. La Marwitz et un officier prussien, qui

nous avoient suivis, me saisirent par l'habit et me retirèrent de là,

sans quoi j'aurois été rouée. Comme je m'étois fort effrayée, on me fi

prendre un peu de vin pour me remettre, après quoi nous continuâmes

notre voyage.

Ce n'étoit que depuis la nuit que le dégel étoit venu. Le soleil

commençoit à faire place aux ombres, pour parler en style de roman, et

nous avions une rivière à passer. Cette rivière étoit gelée, mais à

peine y fûmes-nous entrés, que la glace se rompit et que les chevaux et

le carosse tout penché et à demi renversé y restèrent. Il fallut nous

retirer de là à force de poulies et avec de très-grandes précautions,

sans quoi nous aurions pu nous noyer très-facilement.

Nous arrivâmes enfin à Beiersdorf, où je me couchai d'abord, étant à

demi-morte de fatigue et de toutes les frayeurs que j'avois eues, et

nous nous rendîmes le lendemain au soir à Anspac. J'y fus reçue comme la

première fois, et comme j'ai déjà fait la description de cette cour, je

ne m'arrêterai pas au séjour que j'y fis. J'en repartis le 8. de Février

et arrivai le jour suivant à Bareith.

De nouveaux désastres nous y attendoient. Dans le temps que je m'étois

mariée, le roi avoit fait une convention avec le Margrave, qui étoit,

que ce prince permettroit les enrôlemens prussiens dans son pays pour

trois régimens, à savoir celui de mon frère, celui du prince héréditaire

et celui du prince d'Anhalt. Mr. de Munichow, capitaine du régiment de

Bareith, y étoit pour avoir soin des recrues. C'étoit un jeune homme,

grand favori de mon frère et fils de ce président Munichow, qui lui

avoit rendu tant de bons services pendant sa détention. Mon frère

l'avoit fort recommandé au prince héréditaire. C'étoit un bon garçon,

mais qui n'avoit pas inventé la poudre. Il vint au devant de nous à

Streitberg, où nous devisons dîner, et annonça d'abord au prince

héréditaire, qu'il avoit fait la capture d'un homme de six pieds. Cet

homme, disoit-il, étoit de Bamberg et avoit voulu s'engager dans un

autre régiment, ce qui l'avoit déterminé à l'enlever de force proche de

Bareith, et si secrètement, que personne n'en savoit rien, et de

l'envoyer à Basewaldt. Il ajoutoit à cela, que c'étoit un garnement qui

n'étoit d'aucun usage dans la société, et qu'ainsi il jugeoit que cette

affaire ne feroit point de bruit.

Le prince héréditaire me fit part de cette belle prouesse de Munichow et

prévit qu'il en auroit du chagrin. Il le témoigna même à Munichow, mais

ce garçon le rassura si fort sur les mesures qu'il avoit gardées dans

toute cette entreprise, que nous crûmes que peut-être la chose ne

transpireroit point. Ce qui me fit juger que le Margrave l'ignoroit,

fut, qu'il nous reçut très-bien. Il se rendit même le 12. de Février à

Himmelcron.

Nous ne pensions plus du tout à toute cette histoire, lorsque Mr. de

Voit vint le soir à minuit nous faire réveiller, et demanda instamment à

nous parler. Il vint nous dire, que Mr. Lauterbach, conseiller privé,

mais qui n'étoit pas d'une famille distinguée, étoit venu le trouver sur

la brune et l'avoit chargé de nous avertir, qu'il venoit de Himmelcron,

où il avoit trouvé le Margrave dans une si violente colère, qu'il ne

l'avoit vu de sa vie dans un tel emportement; que ce prince savoit

l'action de Munichow; qu'il soupçonnoit son fils d'y avoir trempé, et

qu'il avoit juré de s'en venger d'une façon éclatante; qu'il reviendroit

le lendemain en ville, et que nous n'avions qu'à prendre nos mesures

d'avance, puisqu'il craignoit tout pour le prince héréditaire.

Cet avis nous jeta dans des transes mortelles. Nous tînmes le conseil

des rats, car tous les expédiens étoient inutiles et le prince

héréditaire ne pouvoit que prendre le parti de la soumission; mais si

celui-là ne servoit de rien, tout étoit perdu. Nous passâmes une cruelle

nuit.

Dès que le jour parut, j'envoyai chercher la gouvernante. Encore nouveau

conseil sans conclusion. Enfin je parlai à la Flore. Elle me promit

d'employer tout son crédit, pour raccommoder cette méchante affaire,

mais elle craignoit de ne pas réussir, parcequ'on avoit si peu d'égard à

faire plaisir au Margrave, qu'on ne pouvoit le condamner s'il nous

payoit de la même monnoie. Je lui dis, qu'elle devoit m'expliquer cette

énigme à laquelle je ne comprenois rien, et que je ne me ressouvenois

pas que ni le prince héréditaire, ni moi eussions en rien manqué à ce

que nous devions au Margrave. Elle leva les épaules sans me répondre. Je

compris très-bien ce qu'elle vouloit dire, mais je feignis de ne pas le

comprendre, et comme je la pressai de parler plus clairement, ne sachant

que me répondre, elle me dit, que je turlupinois le Margrave et le

traitois comme un petit génie qui n'avoit pas le sens commun. Si j'ai

dit, repartis-je qu'il a un petit génie, je n'ai dit que la vérité, mais

je n'ai jamais parlé de lui sur ce pied qu'à des personnes dont j'étois

sûre, qu'elles n'en feroient pas mauvais usage, comme votre soeur et

vous. J'avoue qu'il a raison d'être fâché, car j'ai désapprouvé la

conduite de Munichow, dès que j'ai appris cette belle aventure, et quand

même il en parlerait un peu fortement à son fils, je ne pourrois le

désapprouver, pourvu seulement qu'il s'abstienne de violences, car en ce

cas il se mettra dans son tort.

Je passai toute l'après-dînée dans des inquiétudes mortelles. Je

connoissois les emportemens du Margrave, et je savois qu'il étoit

capable de tout dans son premier mouvement. Il arriva enfin à cinq

heures. Le prince héréditaire le reçut, comme de coutume; au bas de

l'escalier et le conduisit dans son appartement. Le Margrave lui fit

mille caresses et s'entretint une grosse heure avec lui, après quoi il

lui dit, qu'il avoit un peu à faire et qu'il se rendroit bientôt chez

moi.

Le prince héréditaire revint triomphant. Il me fit les éloges de son

père, en présence de la Flore, et dit, que jamais il n'oublieroit la

modération qu'il lui témoignoit en cette rencontre; que le Margrave

l'avoit beaucoup mieux mis dans son tort, que s'il l'avoit maltraité,

quoique dans le fond il fût innocent et qu'il n'eût point de part à

cette violence. Mais il changea bientôt de langage, car on vint

l'avertir un moment après, que Mr. de Munichow étoit arrêté avec deux

sous-officiers du régiment de Bareith.

Il n'y avoit pas long-temps que les Hollandois avoient fait arquebuser

un officier prussien qui avoit voulu enrôler sur leur territoire, et je

me ressouviens, que le Margrave avoit fort approuvé cette action. Je ne

doutai nullement qu'il ne préparât le même sort à Munichow. Cela me fit

frémir; j'en prévoyois les suites les plus affreuses, et je ruminois

déjà dans ma tête, comment on le tireroit de ce mauvais pas, lorsque le

Margrave entra. Il me fit un accueil très-obligeant. J'étois fort

altérée, mais comme nous devions souper, je ne lui parlai de rien. Au

sortir de table je m'approchai de lui, Votre Altesse, lui dis-je, a

sujet d'être fâchée de la violence que Munichow vient de commettre;

j'avoue, que son procédé est inexcusable et qu'il mérite l'indignation

de Votre Altesse; le prince héréditaire l'en a fort réprimandé et le

condamne autant que moi, mais comme sa détention pourroit me causer

beaucoup de chagrin de la part du roi, qui prendra cette affaire fort à

coeur, je supplie Votre Altesse de le faire relâcher en ma

considération; c'est la première grâce que je Lui demande, et je suis

persuadée qu'Elle ne me la refusera pas. Il m'écouta d'un grand sang

froid, puis prenant un ton de souverain: Votre Altesse royale, me

dit-il, me demande toujours des grâces que je ne puis lui accorder; le

fait est atroce; l'homme qu'on a enlevé est un prêtre catholique, on l'a

garrotté et traité de la façon la plus cruelle, et cela, pour ainsi,

dire, en ma présence; outre les affaires que cela me fera avec l'évêque

de Bamberg, je ne puis souffrir qu'on manque de cette façon au respect

qui m'est dû, et à l'autorité que Dieu m'a mise en main; tant que je

vivrai, je ne souffrirai jamais de pareilles violences dans mon pays, et

si mon fils y avoit part, je souhaiterois qu'il ne fût jamais né, ou

qu'il fût crevé au berceau; je suis le maître ici, et je saurai faire

connoître à tous ceux qui veulent se mêler d'agir contre mon autorité,

que je suis tel. Je crois, lui dis-je, Monseigneur, que personne n'en

doute, et je serois au désespoir, si Votre Altesse s'imaginoit que le

prince héréditaire ait eu part à toute cette affaire. Je ne le crois pas

non plus, Madame, mais mon fils auroit mieux fait de m'avertir lui-même

de tout ceci; je crois cependant que Munichow lui aura rapporté les

choses différemment. Cela est vrai, lui dis-je, mais si j'osois ajouter

un mot? Vous pouvez dire ce qu'il vous plaira, Madame. Eh bien donc,

repris-je, que Votre Altesse fasse succéder la clémence à la justice, et

qu'Elle se contente de la satisfaction qu'Elle s'est donné en faisant

arrêter Munichow, qu'Elle le fasse relâcher demain, et le prince

héréditaire le fera partir sur-le-champ; c'est un favori de mon frère,

il lui a des obligations à lui et à toute sa famille, et il sera

très-reconnoissant s'il apprend que Votre Altesse a eu la considération

de le relâcher en faveur des services qu'il lui a rendus. Je supplie

Votre Altesse royale de ne plus me parler sur ce sujet, je dois savoir

ce que j'ai à faire et je lui souhaite le bon soir. À ces mots il sortit

et me laissa stupéfaite.

Le prince héréditaire me trouva encore toute altérée de ce beau

discours. Nous jugeâmes tous les deux que l'affaire devenoit sérieuse.

Le prince héréditaire étoit dans une colère terrible contre son père; je

n'étois pas moins animée contre lui. Le Margrave avoit raison de

ressentir le manque de respect qu'on avoit eu pour lui, mais il auroit

pu s'y prendre d'une autre façon, en parler à son fils, faire arrêter

l'officier et m'accorder ensuite son élargissement; mais la fausseté

avec laquelle il en agissoit, étoit inexcusable, et découvroit

suffisamment les sentimens de son coeur, qui ne nous étoient rien moins

que favorables. Munichow fut examiné dans les formes. Il nia qu'il eût

fait maltraiter l'homme en question, et protesta qu'il avoit ignoré son

caractère de prêtre, cet homme n'en ayant pas porté les habits. Il fut

interrogé deux fois le même jour sans qu'on en pût tirer autre chose. La

Flore de son côté n'avoit rien pu obtenir du Margrave. Je me résolus

donc de faire la malade et de me mettre au lit. On fit ce que l'on put

pour l'attendrir sur mon sujet, en lui disant que j'étois malade de

chagrin; il n'en fit que rire.

Jusque-là j'avois tâché de raccommoder tout cela par la douceur, mais

Munichow ayant fait avertir le prince héréditaire qu'on avoit redoublé

ses gardes, et qu'on le traitait comme un criminel auquel on veut faire

le procès, je jugeai qu'il étoit temps d'employer d'autres moyens pour

le tirer de ce mauvais pas. J'envoyai chercher le baron Stein, premier

ministre. Je lui détaillai les suites fâcheuses que pouvoit avoir le

procédé du Margrave, s'il vouloit se porter à des violences contre

Munichow; en un mot, je lui fis une si terrible peur du roi, qu'il me

promit d'employer tous ses efforts pour fléchir le Margrave. Tout

effrayé de ce que je lui avois dit, il s'enfuit chez ce prince, qu'il

sut si bien intimider qu'il fit relâcher Munichow sur-le-champ. Il

chargea le baron Stein de me dire, qu'il ne prétendoit point que

Munichow partît, qu'il vouloit lui faire des politesses et qu'il me

prioit instamment de raccommoder cette affaire auprès du roi. Je le fis

remercier des égards qu'il avoit marqué avoir pour moi, en m'accordant

ma prière, et je lui fis dire, que le prince héréditaire renverroit Mr.

Munichow tout de suite à son régiment, parcequ'il ne vouloit point

garder autour de lui des gens qui avoient eu le malheur d'offenser son

père; que je ferois au roi le détail de tout ce qui s'étoit passé, et

que je ne doutais pas que cette affaire ne fût bientôt assoupie. Il fut

charmé de mon procédé. Mr. Munichow prit congé de lui et la paix fut

rétablie. Le prince héréditaire obtint même du roi que le prêtre fût

relâché, de façon que le Margrave reçut toute la satisfaction qu'il

avoit pu exiger.

Mémoires de Frédérique Sophie Wilhelmine de Prusse, margrave de Bareith. Tome 2 · 第 9 / 21 段