de Voit, qui vint me joindre à Schleitz, m'avertit que le Margrave y
étoit et qu'il témoignoit beaucoup de joie et d'impatience de nous
revoir. Il vint au devant de nous avec un cortège de 30 carosses à
quelques portées de fusil de la ville. Je fis arrêter ma voiture et je
descendis de carosse, voyant qu'il en faisoit de même. Il me reçut le
plus obligeamment du monde et caressa fort le prince héréditaire. Nous
nous remîmes tous dans mon carosse, où il prit place. Il me dit, qu'il
me trouvoit prodigieusement changée et maigrie, mais qu'il espéroit que
ma santé se rétabliroit bientôt, ayant fait l'acquisition d'un
très-habile médecin.
Nous nous arrêtâmes un jour à Hoff et j'arrivai le 2. de Septembre à
Bareith. J'y trouvai Mlle. de Sonsfeld, qui fut charmée de me revoir et
qui me présenta ma petite fille, que je n'aurois sûrement pas reconnue.
On lui avoit appris nombre de singeries, et je puis dire que c'étoit le
plus bel enfant qu'on pût voir.
Dès le lendemain je reçus la visite de ce fameux médecin, qu'on m'avoit
tant prôné. Je lui montrai le sentiment de ceux que j'avois consultés à
Berlin et qu'ils m'avoient donné par écrit. Il me dit, qu'il n'étoit pas
de leur avis, que mon mal provenoit d'un estomac gâté et d'un sang
corrompu, et qu'il commenceroit par me faire saigner, qu'ensuite il me
feroit boire tous les matins des bouillons avec de l'orge et qu'il étoit
persuadé que je me trouverois bientôt mieux. Il débuta par me faire
tirer le jour suivant 10 onces de sang, ce qui augmenta si fort ma
foiblesse, que je fus obligée de garder quelques jours la chambre. La
Marwitz lisoit devant moi les après-midis et le Margrave venoit me voir
le soir. Ce prince avoit toutes sortes d'attentions pour moi; mais j'en
avois l'obligation à Mlle. de Sonsfeld, qui s'étoit acquis un tel
ascendant sur son esprit, qu'elle en disposoit entièrement. Pour comble
de bonheur il alla à Himmelcron et me laissa à Bareith. Il vint me dire
en prenant congé de moi, qu'il s'en alloit exprès pour me laisser le
temps de rétablir ma santé; qu'il savoit bien que je me contraignois à
sortir et à m'habiller quand il y étoit, et que cela m'incommodoit;
qu'il me prioit de me divertir tant que je pourrois jusqu'à son retour.
Je fus charmée de toutes ces attentions, et j'étois bien résolue de me
ménager, de façon que je pusse conserver toujours cette bonne harmonie.
Ma soeur d'Anspac vint aussi me rendre visite pour quelques jours, et je
commençois à goûter quelque tranquillité, lorsqu'un nouvel incident me
replongea dans de nouvelles inquiétudes. Mais il faut que je reprenne
ces événemens de plus haut.
J'ai déjà parlé de la mort inopinée d'Auguste, roi de Pologne. Après le
trépas de ce prince il s'étoit formé deux partis dans cette république,
dont l'un, porté pour l'électeur de Saxe, étoit appuyé par l'Empereur et
la Russie, l'autre, porté pour Stanislas, étoit soutenu par la France.
La politique de l'Empereur toujours opposée à celle de cette monarchie,
celle du roi de Prusse qui ne se soucioit point d'avoir un voisin
protégé par une aussi grande puissance, et celle de Russie toujours
alliée de l'Empereur et des électeurs de Saxe, s'opposoient ouvertement
à une pareille élection. Cependant malgré tous leurs efforts la fraction
françoise prédomina et élut Stanislas Leczinski pour roi de Pologne. La
Russie, très-choquée de cette élection, fit marcher des troupes en
Pologne et commença ses exploits militaires par le siège de Dantzick.
Tout se préparoit à une rupture entre la France et l'Empereur. Ce
dernier commençoit à faire défiler des troupes en Italie et du côté du
Rhin. Par le traité secret que le roi avoit fait avec l'Empereur, il
devoit lui fournir 10,000 hommes. On me manda de Berlin, que le roi se
préparoit à faire la campagne lui-même, et qu'il comptait fort que le
prince héréditaire la feroit avec lui.
C'étoit-là le sujet de mes inquiétudes. J'étois si accoutumée à en
avoir, que je m'alarmois de tout. J'étois plongée dans une noire
mélancolie. Tous les chagrins que j'avois eus à Berlin m'avoient si fort
abattu l'esprit, que j'eus bien de la peine à reprendre mon humeur
enjouée. Ma santé étoit toujours la même et tout le monde me croyoit
étique. Je m'attendois bien moi-même à ne pas réchapper de cette maladie
et j'attendois la mort avec fermeté. La seule récréation que j'eusse
étoit l'étude. Je m'occupois tout le jour à lire et à écrire, je
raisonnois avec la Marwitz et tâchois de lui apprendre à penser juste et
à faire des reflexions. J'avois beaucoup d'amitié pour cette fille, qui
avoit un attachement extrême pour moi. Elle commençoit à prendre
beaucoup de solidité, et tâchoit de me prévenir en tout ce qu'elle
croyoit pouvoir me faire plaisir.
Cependant les troupes impériales s'assembloient peu à peu. Le duc de
Bevern en avoit le commandement. Le prince héréditaire brûloit d'envie
de faire le campagne. Elle ne pouvoit durer long-temps cette année, la
saison étant trop avancée, et d'ailleurs le Margrave s'opposoit
ouvertement à ses désirs. Tout ce qu'il put obtenir fut la permission
d'aller voir l'armée proche de Heilbronn. Il partit le 30. de Septembre
et fut de retour le 1. de Novembre.
Nous eûmes dans ce temps-là la visite de la princesse de Culmbach, fille
du Margrave George Guillaume. L'historie de cette princesse est si
singulière, qu'elle mérite bien une place dans ces mémoires.
Elle avoit été élevée jusqu'à 12 ans auprès de la reine de Pologne, sa
tante. Mdme. sa mère, qui étoit cette Margrave dont j'ai fait le
portrait dans ma relation du voyage que je fis à Erlangue, ne jugea pas
à propos de la laisser plus long-temps à Dresde et la fit revenir à
Bareith. Cette jeune princesse étoit belle et ses charmes ne cédoient en
rien à ceux de Mdme. sa mère à cela près, que sa taille étoit
contrefaite et que ce défaut étoit si grand, qu'on ne le pouvoit cacher
par l'art. Le Margrave, mon beau-père, qui étoit héritier présomptif du
Margraviat, le Margrave George Guillaume n'ayant point d'enfans mâles,
fut du nombre des prétendans de cette princesse. Il étoit déjà séparé
dans ce temps-là de son épouse, et par conséquent libre de contracter
une autre mariage. La Margrave ne pouvoit souffrir ce prince. Sa fille
étoit dans les mêmes dispositions pour lui. Sa beauté, sa modestie, ses
manières donnoient une jalousie affreuse à sa mère. Elle résolut de
plonger cette pauvre princesse dans le malheur. Le Margrave, son époux,
penchoit pour le mariage de sa fille avec le prince de Culmbach. La
Margrave pour le rompre jeta les yeux sur un certain Vobser,
gentil-homme de la chambre de son époux. Elle lui fit promettre 4000
ducats, s'il pouvoit s'insinuer de façon auprès de la princesse, qu'il
pût lui fabriquer un enfant. Vobser se trouva très-charmé de cette
proposition. Il fit long-temps la cour à la princesse sans autre
récompense que des mépris et des dédains. La Margrave voyant qu'elle ne
parviendroit à son but de cette façon, fit cacher Vobser une nuit dans
la chambre de la princesse. Ses domestiques étoient gagnes. On l'enferma
avec lui; malgré ses pleurs et ses cris il vint à bout d'en avoir la
possession. Ses soumissions, ses respects et ses larmes fléchirent la
princesse. Il lui fit accroire, qu'il ne dépendoit que du Margrave de le
faire déclarer comte et ensuite prince de l'empire, ce qui le mettoit en
état de pouvoir l'épouser; que comme elle étoit fille unique, il ne
dépendroit que du Margrave de lui laisser la plus grande partie de son
pays, en augmentant les allodiaux, qui étoient très-considérables.
L'amour joint à ces autres considérations, portèrent la princesse à lier
une intrigue avec son amant et de lui donner des rendez-vous. Ces
entrevues furent enfin si fréquentes, qu'elle devint enceinte. La
Margrave qui conduisoit toute l'intrigue de concert avec Mr. Stuterheim,
premier ministre du Margrave, fut d'abord avertie de la réussite de ses
désirs; mais elle fit semblant d'ignorer la grossesse de sa fille, qui
tâchoit de son côté de cacher son état autant qu'il étoit possible. Le
prince de Culmbach de son côté ne pensoit qu'à faire réussir son mariage
avec cette princesse. Il étoit au point de se rendre à Bareith pour la
demander au Margrave, lorsqu'il reçut une lettre de Stuterheim, qui lui
faisoit part de tout ce que je viens d'écrire. Il renonça tout de suite
à son entreprise bien heureux d'en avoir été averti à temps et avant
qu'il eût encore fait la moindre démarche. Cependant la princesse
affectoit d'être fort malade et de craindre une hydropisie. Plusieurs
personnes charitables, qui avoient approfondi les desseins de la
Margrave et la maladie de sa fille, lui offrirent leurs services pour la
tirer de ce mauvais pas, mais, guidée par son amant, elle ne voulut
jamais leur rien avouer. Le temps de son terme s'approchoit. La Margrave
se rendit avec elle à l'hermitage, tandis que le Margrave et Mr. Vobser
étoient à la chasse à quelques lieues de-là. La pauvre princesse y prit
les douleurs d'enfantement; elle n'eut pas la fermeté de retenir ses
cris. Sa mère accourut dans le temps qu'elle donnoit le jour à deux
garçons jumeaux, dont les visages étoient noirs comme de l'encre. La
Margrave, malgré les prières et les représentations de tous ceux qui
étoient autour d'elle, prit ces deux enfans, et courant par-tout elle
les montra à tout le monde criant que sa fille étoit une dévergondée et
qu'elle venoit d'accoucher. On envoya sur le champ une estafette au
Margrave, pour lui faire part de cette terrible nouvelle. Vobser étoit à
côté de lui lorsqu'il lut la lettre, et remarquant que ce prince
changeoit de visage, il jugea par-là du contenu de la lettre et se sauva
au plus vite. Le Margrave fut si troublé de cette catastrophe, qu'avant
qu'il pût revenir de son étonnement Vobser étoit déjà loin. La princesse
fut envoyée quelques jours après à Plassenbourg. La Margrave avoit tant
badiné avec ses deux enfans, qu'ils moururent l'un et l'autre. Pour
Vobser, il écrivit une grande lettre au Margrave, dans laquelle il
demanda le payemens des 4000 ducats qui lui avoient été promis. Ce
prince se seroit peut-être vengé de son épouse, si la mort qui le
surprit peu de temps après, ne l'en eût empêché. Le Margrave, mon
beau-père, voulut en parvenant à la régence faire relâcher la princesse,
mais la reine de Pologne s'y opposa. Cependant comme elle n'étoit plus
si exactement gardée, quelques prêtres catholiques tâchèrent de la voir,
et lui persuadèrent, que si elle changeoit de religion, elle auroit la
protection puissante de l'Impératrice Amélie, qui la tireroit bientôt de
la captivité où elle languissoit, et lui donneroit suffisamment de quoi
soutenir son caractère. Elle se laissa éblouir par ces belles raisons et
fit secrètement abjuration de la foi luthérienne. La reine de Pologne
étant morte quelque temps après, et cette princesse ayant été élargie,
elle embrassa publiquement la foi catholique. Un remords de conscience
qui lui prit peu avant mon retour à Bareith, lui fit de nouveau quitter
cette religion et retourner à la foi protestante. Le Margrave qui voulut
témoigner en cette occasion son zèle pour la religion, l'invita à venir
à Bareith, où elle fut reçue selon son caractère et où il tâcha de la
réhabiliter. Cette princesse a du mérite; sa conduite a été des plus
réglées; elle fait un bien infini et ses bonnes qualités effacent la
faute dans laquelle elle a eu le malheur de tomber.
La princesse ne s'arrêta pas long-temps à Bareith; elle retourna
quelques jours après son arrivée à Culmbach, pour y recevoir le Margrave
et le prince héréditaire, qui dévoient y aller à la chasse. Ma santé ne
me permettant pas de les suivre, je restai à Bareith.
Comme je n'omets rien de tout ce qui m'est arrivé, et que j'aime à
diversifier ces mémoires par toutes sortes de petites anecdotes, je vais
en raconter une qui fit impression sur bien des gens, hors sur moi,
m'étant défaite à force d'étude et de réflexions de beaucoup de préjuges
et me piquant d'être un peu philosophe.
Les appartemens du prince héréditaire consistoient en deux grandes
chambres de suite et un cabinet à côté. Ces chambres n'avoient que deux
issues; l'une par ma chambre de lit et l'autre par un petit vestibule;
où il y avoit deux sentinelles et un des domestiques du prince, qui y
dormoient. La nuit du 7. au 8. de Novembre les deux sentinelles et le
domestique du vestibule entendirent marcher dans cette grande chambre
pendant long-temps, après quoi ils ouïrent des plaintes et enfin des
lamentations terribles. Ils y entrèrent à diverses reprises sans rien
voir, et aussitôt qu'ils ressortoient de cette chambre, le bruit
recommençoit. Six sentinelles qui furent relevées cette nuit-là,
attestèrent toutes la même chose. Sur le rapport qu'on en fit au
Maréchal de Reitzenstein, la chose fut examinée à la rigueur, sans que
l'on pût découvrir ce que ce pouvoit être. On me fit un mystère de cela.
Quelques personnes prétendoient que c'étoit la femme blanche, qui venoit
pronostiquer ma mort; d'autres craignoient qu'il n'arrivât un malheur au
prince héréditaire. Cette dernière crainte fut bientôt dissipée, car le
11. de Novembre le Margrave revint avec le prince à Bareith. A peine
étoient-ils débarqués, qu'il arriva un courier avec la triste nouvelle
de la mort du prince Guillaume, mon beau-frère, et ce qu'il y a de plus
extraordinaire, c'est que ce prince avoit expiré la même nuit qu'on
avoit entendu tout ce bruit au château. Il étoit parti de Vienne avec le
prince de Culmbach pour se rendre à son régiment, qui étoit à Crémone. A
peine y fut-il arrivé, qu'il prit la petite vérole, qui l'emporta en 7
jours de temps. Ce fut un bonheur pour toute la famille; ce prince avoit
un si petit génie, qu'il auroit fait du tort à toute sa maison, s'il
avoit vécu.
Le Margrave reçut cette nouvelle avec beaucoup de fermeté et ne versa
pas une larme. Le prince héréditaire en fut inconsolable, et j'eus
toutes les peines du monde à le distraire de sa douleur. Le prince de
Culmbach trouva moyen de faire transporter secrètement son corps à
Bareith. Nous nous rendîmes tous avec le Margrave à Himmelcron, pour
n'être pas témoins de son enterrement. Son corps devoit être déposé dans
l'église de St. Pierre, où sont les tombeaux de tous les princes de la
maison. Le caveau où ils reposent est muré. On l'ouvrit quelques jours
avant l'enterrement pour y donner de l'air, mais quelle fut la surprise
de ceux qui y descendirent de trouver tout ce caveau rempli de sang.
Toute la ville accourut pour voir ce miracle. On en tiroit déjà force
conséquences fâcheuses. On vint me conter ce phénomène à Himmelcron et
on m'apporta un mouchoir teint de ce sang miraculeux. Personne ne
vouloit en informer le Margrave, de crainte de l'inquiéter. Pour moi,
qui n'ai pas beaucoup de foi aux miracles, je jugeai qu'il seroit bon
d'avertir le Margrave de ce qui se passoit; je le priai instamment
d'envoyer Mr. Goerkel, son premier médecin, pour examiner ce que ce
pouvoit être. Le Margrave m'accorda ma demande, et prévoyant bien
lui-même quelle peur panique cela imprimeroit dans les esprits, il me
pria d'avoir soin d'approfondir ce qui pouvoit y avoir donné lieu.
Goerkel vint me rapporter le soir, que le sang ruisseloit tellement dans
le caveau, qu'il en avoit fait emporter quelques baquets remplis, et
qu'après avoir fait une exacte visite, il avoit trouvé qu'il découloit
par une fente imperceptible d'un cercueil de plomb, qui renfermoit une
princesse de la maison, morte depuis 80 ans, et qu'on ne pouvoit mieux
faire pour se mettre au fait, que d'ouvrir ce cercueil. Le Margrave
donna des ordres pour cela, mais on ne put en venir à bout sans le
briser totalement, ce qu'on ne voulut pas faire. Il n'y avoit point de
chimiste assez habile à Bareith, pour approfondir par la force de son
art si c'étoit du sang ou quelque liqueur. Un des médecins de la ville
nous tira enfin d'embarras et eut le courage d'en goûter. Le miracle
disparut sur-le-champ; c'étoit du baume. La princesse qui étoit enfermée
dans le cercueil d'où sortoit cette liqueur, avoit été
extraordinairement replète; on l'avoit embaumée, sa graisse, jointe au
baume, avoit produit tout ce phénomène, que les médecins trouvèrent
cependant très-singulier par rapport à la longueur du temps qui s'étoit
écoulé depuis sa mort. L'enterrement du prince se fit le 3. de Décembre.
J'avois permis à mes deux dames, la Grumkow et la Marwitz, d'y aller.
Elles rentrèrent le soir.
Le lendemain étant seule avec la Marwitz et la trouvant distraite et
rêveuse; je lui en demandai le sujet. Elle se mit à soupirer, en me
disant qu'elle étoit fort triste, mais qu'elle n'osoit parler. Cette
réponse m'inspira de la curiosité; je la pressai beaucoup de me confier
son chagrin. Plût au ciel que je pusse vous le dire, Madame, me
répondit-elle; j'ai plus d'envie de vous le faire savoir, que vous n'en
avez de l'apprendre, mais j'ai fait un serment affreux de garder le
silence; tout ce que je puis vous dire est, que cela vous regarde. L'air
et le ton dont elle me parloit m'alarmèrent. Je ne pouvois comprendre ce
que ce pouvoit être, et je tâchai de le deviner en l'interrogeant sur
toutes sortes de matières. Elle branloit toujours la tête en signe de
négative; enfin elle me dit que cela regardoit le Margrave. Comment!
dis-je, veut-il se marier? Elle me fit un signe d'approbation. Mais mon
Dieu! lui dis-je, avec qui? et comment venez-vous à en être informée la
première? en ce cas, sans me dire de quoi il s'agit, vous pouvez me le
signifier. Sur cela elle se leva, et sautant par la chambre, elle prit
un crayon, avec lequel elle se mit à écrire sur la muraille, après quoi
elle s'enfuit. J'étois déjà fort inquiète, mais je demeurai immobile en
lisant ce qu'elle avoit tracé. Voici ce que c'étoit.
J'ai été ce matin chez ma tante Flore (c'étoit le nom de baptême de
Mlle. de Sonsfeld, que je continuerai à lui donner dans la suite de ces
mémoires) et la trouvant fort pensive et occupée, je lui ai demandé ce
qu'elle avoit? Elle m'a répondu, qu'elle avoit bien des choses en tête,
qui me surprendroient fort si elle me les disoit. Je l'ai pressée de
s'expliquer. Je vous confierai mon secret, m'a-t-elle dit, mais j'exige
de vous que vous me juriez de garder un silence inviolable sur ce que je
vous dirai. Je lui ai promis ce qu'elle m'a demandé. Sur cela elle m'a
conté, que le Margrave avoit commencé à lui faire la cour après notre
départ pour Berlin, et qu'il avoit conçu une si haute estime pour elle,
qu'il avoit résolu de l'épouser; qu'il vouloit la faire déclarer
comtesse de l'empire, afin qu'elle pût prendre le rang de princesse
après son mariage; qu'il vouloit en ce cas quitter tout-à-fait Bareith
et s'établir avec elle à Himmelcron; qu'il lui donneroit un capital
assez considérable qu'il placeroit dans quelque pays étranger, et qui
lui servant de douaire la mettroit à l'abri de toutes les chicanes que
le prince héréditaire pourroit lui faire, et que le Margrave n'attendoit
que l'enterrement de son fils, pour faire part à Votre Altesse royale de
son dessein. Je lui ai représenté, que ni Votre Altesse royale ni le
prince héréditaire ne consentiroient jamais à un tel mariage; que le roi
soutiendroit Vos Altesses de tout son pouvoir; que toute notre famille
étoit dans les états de ce prince, qui pourroit se venger sur nos parens
du tort qu'elle vouloit faire à Votre Altesse royale; que la gouvernante
seroit obligée de quitter sa cour; qu'elle se chagrineroit à la mort et
qu'enfin je ne pouvois m'imaginer qu'elle pût donner dans de pareilles
chimères. Ce ne sont point de chimères, m'a dit ma tante; je ne sais
pourquoi je ne profiterois pas de la fortune, qui se présente pour moi;
quel tort ferai-je au prince héréditaire et à Son Altesse royale? si ce
n'est pas moi qui épouse le Margrave, c'en sera une autre, et au bout du
compte le Margrave n'a pas besoin de leur consentement. Mais, si vous
avez des enfans? lui dis-je. Si j'en ai, a-t-elle reparti, je crèverai,
mais je suis trop vieille pour en avoir. Prenez garde à ce que vous
ferez, lui ai-je dit, et ne traitez pas cela en bagatelle, car j'en
prévois de terribles suites. Oh! vous n'êtes qu'une jeune personne, a
dit la tante, vous vous effarouchez sans raison et je suis bien fâchée
de vous avoir confié mon secret, au moins gardez-vous d'en parler à
personne; j'irai à Himmelcron, et je tâcherai peu à peu de prévenir ma
soeur là-dessus, car elle n'en sait rien.
De ma vie je n'ai été si surprise; une foule de réflexions me roulèrent
d'abord dans la tête. Le temps étoit court; Mlle. de Sonsfeld devoit
venir le jour suivant, et selon toute apparence le Margrave devoit me
faire part de tout ce beau dessein. J'effaçai d'abord ce que la Marwitz
avoit écrit et je fis appeler le prince héréditaire, auquel je fis part
de tout ce mystère. Nous nous mîmes à la torture pour chercher l'un et
l'autre des expédients, sans en trouver.
Je m'étois fort altérée. Je fis la malade le soir à table, mon trouble
m'empêchant de tenir contenance. Nous ne pûmes dormir de toute la nuit,
le prince héréditaire et moi, et ne fîmes que nous promener par la
chambre. La chose étoit de grande conséquence de toutes façons.
Premièrement il n'étoit guère honorable pour nous d'avoir une belle-mère
si fort au dessus de notre caractère: secondement cette belle-mère ne
pouvoit que nous faire un tort infini, achever de ruiner le pays, et qui
plus est, de nous brouiller de nouveau avec le Margrave; troisièmement
la gouvernante, que j'aimois comme ma mère et qui m'étoit attachée à
brûler, et la Marwitz à laquelle je voulois un bien infini, étoient
obligées de me quitter et devenoient les plus malheureuses personnes du
monde, car le roi les auroit forcées à retourner à Berlin, où il les
auroit fait enfermer, et en quatrième lieu cette aventure ne pouvoit que
me faire un tort infini dans le monde; on ne pouvoit que penser que je
m'étois laissé duper, personne ne pouvant que soupçonner ma gouvernante
et ma soeur d'intelligence pour me tromper. Tout cela me mit si fort le
sang en mouvement, que malgré tous les efforts que je fis je ne pus me
contraindre le lendemain, de façon que dès que la Flore m'eut envisagée
elle remarqua que j'avois un mortel chagrin, en conclut par l'air
embarrassé dont je lui parlai, que la Marwitz m'avoit découvert le pot
aux roses (ordinairement lorsqu'on a quelque chose à se reprocher on est
craintif). Elle persuada donc au Margrave d'attendre encore à me parler,
jugeant qu'il n'en étoit pas encore temps. Après avoir fait cette
démarche, elle fit de cruels reproches à la Marwitz sur son
indiscrétion, mais cette fille la rassura si bien, qu'elle trouva moyen
de lui tirer encore les vers du nez. La Flore lui parla avec une
satisfaction extrême de sa future grandeur. Je pourrai, dit-elle,
prétendre le rang sur Son Altesse royale en qualité de belle-mère, et le
Margrave m'a dit, qu'il vouloit absolument que j'eusse la préséance,
mais je ne manquerai jamais à ce que je dois à la princesse héréditaire,
et je tâcherai de lui rendre toutes sortes de bons services. Je veux
attendre encore quelque temps avant que de lui découvrir tout ceci; je
tâcherai de la gagner, le Margrave fera la même chose, et à force de
caresses elle donnera les mains à ce que nous voudrons.