Je partis le lendemain de Halle et j'arrivai le 30. d'Août à Hoff. Mr.

de Voit, qui vint me joindre à Schleitz, m'avertit que le Margrave y

étoit et qu'il témoignoit beaucoup de joie et d'impatience de nous

revoir. Il vint au devant de nous avec un cortège de 30 carosses à

quelques portées de fusil de la ville. Je fis arrêter ma voiture et je

descendis de carosse, voyant qu'il en faisoit de même. Il me reçut le

plus obligeamment du monde et caressa fort le prince héréditaire. Nous

nous remîmes tous dans mon carosse, où il prit place. Il me dit, qu'il

me trouvoit prodigieusement changée et maigrie, mais qu'il espéroit que

ma santé se rétabliroit bientôt, ayant fait l'acquisition d'un

très-habile médecin.

Nous nous arrêtâmes un jour à Hoff et j'arrivai le 2. de Septembre à

Bareith. J'y trouvai Mlle. de Sonsfeld, qui fut charmée de me revoir et

qui me présenta ma petite fille, que je n'aurois sûrement pas reconnue.

On lui avoit appris nombre de singeries, et je puis dire que c'étoit le

plus bel enfant qu'on pût voir.

Dès le lendemain je reçus la visite de ce fameux médecin, qu'on m'avoit

tant prôné. Je lui montrai le sentiment de ceux que j'avois consultés à

Berlin et qu'ils m'avoient donné par écrit. Il me dit, qu'il n'étoit pas

de leur avis, que mon mal provenoit d'un estomac gâté et d'un sang

corrompu, et qu'il commenceroit par me faire saigner, qu'ensuite il me

feroit boire tous les matins des bouillons avec de l'orge et qu'il étoit

persuadé que je me trouverois bientôt mieux. Il débuta par me faire

tirer le jour suivant 10 onces de sang, ce qui augmenta si fort ma

foiblesse, que je fus obligée de garder quelques jours la chambre. La

Marwitz lisoit devant moi les après-midis et le Margrave venoit me voir

le soir. Ce prince avoit toutes sortes d'attentions pour moi; mais j'en

avois l'obligation à Mlle. de Sonsfeld, qui s'étoit acquis un tel

ascendant sur son esprit, qu'elle en disposoit entièrement. Pour comble

de bonheur il alla à Himmelcron et me laissa à Bareith. Il vint me dire

en prenant congé de moi, qu'il s'en alloit exprès pour me laisser le

temps de rétablir ma santé; qu'il savoit bien que je me contraignois à

sortir et à m'habiller quand il y étoit, et que cela m'incommodoit;

qu'il me prioit de me divertir tant que je pourrois jusqu'à son retour.

Je fus charmée de toutes ces attentions, et j'étois bien résolue de me

ménager, de façon que je pusse conserver toujours cette bonne harmonie.

Ma soeur d'Anspac vint aussi me rendre visite pour quelques jours, et je

commençois à goûter quelque tranquillité, lorsqu'un nouvel incident me

replongea dans de nouvelles inquiétudes. Mais il faut que je reprenne

ces événemens de plus haut.

J'ai déjà parlé de la mort inopinée d'Auguste, roi de Pologne. Après le

trépas de ce prince il s'étoit formé deux partis dans cette république,

dont l'un, porté pour l'électeur de Saxe, étoit appuyé par l'Empereur et

la Russie, l'autre, porté pour Stanislas, étoit soutenu par la France.

La politique de l'Empereur toujours opposée à celle de cette monarchie,

celle du roi de Prusse qui ne se soucioit point d'avoir un voisin

protégé par une aussi grande puissance, et celle de Russie toujours

alliée de l'Empereur et des électeurs de Saxe, s'opposoient ouvertement

à une pareille élection. Cependant malgré tous leurs efforts la fraction

françoise prédomina et élut Stanislas Leczinski pour roi de Pologne. La

Russie, très-choquée de cette élection, fit marcher des troupes en

Pologne et commença ses exploits militaires par le siège de Dantzick.

Tout se préparoit à une rupture entre la France et l'Empereur. Ce

dernier commençoit à faire défiler des troupes en Italie et du côté du

Rhin. Par le traité secret que le roi avoit fait avec l'Empereur, il

devoit lui fournir 10,000 hommes. On me manda de Berlin, que le roi se

préparoit à faire la campagne lui-même, et qu'il comptait fort que le

prince héréditaire la feroit avec lui.

C'étoit-là le sujet de mes inquiétudes. J'étois si accoutumée à en

avoir, que je m'alarmois de tout. J'étois plongée dans une noire

mélancolie. Tous les chagrins que j'avois eus à Berlin m'avoient si fort

abattu l'esprit, que j'eus bien de la peine à reprendre mon humeur

enjouée. Ma santé étoit toujours la même et tout le monde me croyoit

étique. Je m'attendois bien moi-même à ne pas réchapper de cette maladie

et j'attendois la mort avec fermeté. La seule récréation que j'eusse

étoit l'étude. Je m'occupois tout le jour à lire et à écrire, je

raisonnois avec la Marwitz et tâchois de lui apprendre à penser juste et

à faire des reflexions. J'avois beaucoup d'amitié pour cette fille, qui

avoit un attachement extrême pour moi. Elle commençoit à prendre

beaucoup de solidité, et tâchoit de me prévenir en tout ce qu'elle

croyoit pouvoir me faire plaisir.

Cependant les troupes impériales s'assembloient peu à peu. Le duc de

Bevern en avoit le commandement. Le prince héréditaire brûloit d'envie

de faire le campagne. Elle ne pouvoit durer long-temps cette année, la

saison étant trop avancée, et d'ailleurs le Margrave s'opposoit

ouvertement à ses désirs. Tout ce qu'il put obtenir fut la permission

d'aller voir l'armée proche de Heilbronn. Il partit le 30. de Septembre

et fut de retour le 1. de Novembre.

Nous eûmes dans ce temps-là la visite de la princesse de Culmbach, fille

du Margrave George Guillaume. L'historie de cette princesse est si

singulière, qu'elle mérite bien une place dans ces mémoires.

Elle avoit été élevée jusqu'à 12 ans auprès de la reine de Pologne, sa

tante. Mdme. sa mère, qui étoit cette Margrave dont j'ai fait le

portrait dans ma relation du voyage que je fis à Erlangue, ne jugea pas

à propos de la laisser plus long-temps à Dresde et la fit revenir à

Bareith. Cette jeune princesse étoit belle et ses charmes ne cédoient en

rien à ceux de Mdme. sa mère à cela près, que sa taille étoit

contrefaite et que ce défaut étoit si grand, qu'on ne le pouvoit cacher

par l'art. Le Margrave, mon beau-père, qui étoit héritier présomptif du

Margraviat, le Margrave George Guillaume n'ayant point d'enfans mâles,

fut du nombre des prétendans de cette princesse. Il étoit déjà séparé

dans ce temps-là de son épouse, et par conséquent libre de contracter

une autre mariage. La Margrave ne pouvoit souffrir ce prince. Sa fille

étoit dans les mêmes dispositions pour lui. Sa beauté, sa modestie, ses

manières donnoient une jalousie affreuse à sa mère. Elle résolut de

plonger cette pauvre princesse dans le malheur. Le Margrave, son époux,

penchoit pour le mariage de sa fille avec le prince de Culmbach. La

Margrave pour le rompre jeta les yeux sur un certain Vobser,

gentil-homme de la chambre de son époux. Elle lui fit promettre 4000

ducats, s'il pouvoit s'insinuer de façon auprès de la princesse, qu'il

pût lui fabriquer un enfant. Vobser se trouva très-charmé de cette

proposition. Il fit long-temps la cour à la princesse sans autre

récompense que des mépris et des dédains. La Margrave voyant qu'elle ne

parviendroit à son but de cette façon, fit cacher Vobser une nuit dans

la chambre de la princesse. Ses domestiques étoient gagnes. On l'enferma

avec lui; malgré ses pleurs et ses cris il vint à bout d'en avoir la

possession. Ses soumissions, ses respects et ses larmes fléchirent la

princesse. Il lui fit accroire, qu'il ne dépendoit que du Margrave de le

faire déclarer comte et ensuite prince de l'empire, ce qui le mettoit en

état de pouvoir l'épouser; que comme elle étoit fille unique, il ne

dépendroit que du Margrave de lui laisser la plus grande partie de son

pays, en augmentant les allodiaux, qui étoient très-considérables.

L'amour joint à ces autres considérations, portèrent la princesse à lier

une intrigue avec son amant et de lui donner des rendez-vous. Ces

entrevues furent enfin si fréquentes, qu'elle devint enceinte. La

Margrave qui conduisoit toute l'intrigue de concert avec Mr. Stuterheim,

premier ministre du Margrave, fut d'abord avertie de la réussite de ses

désirs; mais elle fit semblant d'ignorer la grossesse de sa fille, qui

tâchoit de son côté de cacher son état autant qu'il étoit possible. Le

prince de Culmbach de son côté ne pensoit qu'à faire réussir son mariage

avec cette princesse. Il étoit au point de se rendre à Bareith pour la

demander au Margrave, lorsqu'il reçut une lettre de Stuterheim, qui lui

faisoit part de tout ce que je viens d'écrire. Il renonça tout de suite

à son entreprise bien heureux d'en avoir été averti à temps et avant

qu'il eût encore fait la moindre démarche. Cependant la princesse

affectoit d'être fort malade et de craindre une hydropisie. Plusieurs

personnes charitables, qui avoient approfondi les desseins de la

Margrave et la maladie de sa fille, lui offrirent leurs services pour la

tirer de ce mauvais pas, mais, guidée par son amant, elle ne voulut

jamais leur rien avouer. Le temps de son terme s'approchoit. La Margrave

se rendit avec elle à l'hermitage, tandis que le Margrave et Mr. Vobser

étoient à la chasse à quelques lieues de-là. La pauvre princesse y prit

les douleurs d'enfantement; elle n'eut pas la fermeté de retenir ses

cris. Sa mère accourut dans le temps qu'elle donnoit le jour à deux

garçons jumeaux, dont les visages étoient noirs comme de l'encre. La

Margrave, malgré les prières et les représentations de tous ceux qui

étoient autour d'elle, prit ces deux enfans, et courant par-tout elle

les montra à tout le monde criant que sa fille étoit une dévergondée et

qu'elle venoit d'accoucher. On envoya sur le champ une estafette au

Margrave, pour lui faire part de cette terrible nouvelle. Vobser étoit à

côté de lui lorsqu'il lut la lettre, et remarquant que ce prince

changeoit de visage, il jugea par-là du contenu de la lettre et se sauva

au plus vite. Le Margrave fut si troublé de cette catastrophe, qu'avant

qu'il pût revenir de son étonnement Vobser étoit déjà loin. La princesse

fut envoyée quelques jours après à Plassenbourg. La Margrave avoit tant

badiné avec ses deux enfans, qu'ils moururent l'un et l'autre. Pour

Vobser, il écrivit une grande lettre au Margrave, dans laquelle il

demanda le payemens des 4000 ducats qui lui avoient été promis. Ce

prince se seroit peut-être vengé de son épouse, si la mort qui le

surprit peu de temps après, ne l'en eût empêché. Le Margrave, mon

beau-père, voulut en parvenant à la régence faire relâcher la princesse,

mais la reine de Pologne s'y opposa. Cependant comme elle n'étoit plus

si exactement gardée, quelques prêtres catholiques tâchèrent de la voir,

et lui persuadèrent, que si elle changeoit de religion, elle auroit la

protection puissante de l'Impératrice Amélie, qui la tireroit bientôt de

la captivité où elle languissoit, et lui donneroit suffisamment de quoi

soutenir son caractère. Elle se laissa éblouir par ces belles raisons et

fit secrètement abjuration de la foi luthérienne. La reine de Pologne

étant morte quelque temps après, et cette princesse ayant été élargie,

elle embrassa publiquement la foi catholique. Un remords de conscience

qui lui prit peu avant mon retour à Bareith, lui fit de nouveau quitter

cette religion et retourner à la foi protestante. Le Margrave qui voulut

témoigner en cette occasion son zèle pour la religion, l'invita à venir

à Bareith, où elle fut reçue selon son caractère et où il tâcha de la

réhabiliter. Cette princesse a du mérite; sa conduite a été des plus

réglées; elle fait un bien infini et ses bonnes qualités effacent la

faute dans laquelle elle a eu le malheur de tomber.

La princesse ne s'arrêta pas long-temps à Bareith; elle retourna

quelques jours après son arrivée à Culmbach, pour y recevoir le Margrave

et le prince héréditaire, qui dévoient y aller à la chasse. Ma santé ne

me permettant pas de les suivre, je restai à Bareith.

Comme je n'omets rien de tout ce qui m'est arrivé, et que j'aime à

diversifier ces mémoires par toutes sortes de petites anecdotes, je vais

en raconter une qui fit impression sur bien des gens, hors sur moi,

m'étant défaite à force d'étude et de réflexions de beaucoup de préjuges

et me piquant d'être un peu philosophe.

Les appartemens du prince héréditaire consistoient en deux grandes

chambres de suite et un cabinet à côté. Ces chambres n'avoient que deux

issues; l'une par ma chambre de lit et l'autre par un petit vestibule;

où il y avoit deux sentinelles et un des domestiques du prince, qui y

dormoient. La nuit du 7. au 8. de Novembre les deux sentinelles et le

domestique du vestibule entendirent marcher dans cette grande chambre

pendant long-temps, après quoi ils ouïrent des plaintes et enfin des

lamentations terribles. Ils y entrèrent à diverses reprises sans rien

voir, et aussitôt qu'ils ressortoient de cette chambre, le bruit

recommençoit. Six sentinelles qui furent relevées cette nuit-là,

attestèrent toutes la même chose. Sur le rapport qu'on en fit au

Maréchal de Reitzenstein, la chose fut examinée à la rigueur, sans que

l'on pût découvrir ce que ce pouvoit être. On me fit un mystère de cela.

Quelques personnes prétendoient que c'étoit la femme blanche, qui venoit

pronostiquer ma mort; d'autres craignoient qu'il n'arrivât un malheur au

prince héréditaire. Cette dernière crainte fut bientôt dissipée, car le

11. de Novembre le Margrave revint avec le prince à Bareith. A peine

étoient-ils débarqués, qu'il arriva un courier avec la triste nouvelle

de la mort du prince Guillaume, mon beau-frère, et ce qu'il y a de plus

extraordinaire, c'est que ce prince avoit expiré la même nuit qu'on

avoit entendu tout ce bruit au château. Il étoit parti de Vienne avec le

prince de Culmbach pour se rendre à son régiment, qui étoit à Crémone. A

peine y fut-il arrivé, qu'il prit la petite vérole, qui l'emporta en 7

jours de temps. Ce fut un bonheur pour toute la famille; ce prince avoit

un si petit génie, qu'il auroit fait du tort à toute sa maison, s'il

avoit vécu.

Le Margrave reçut cette nouvelle avec beaucoup de fermeté et ne versa

pas une larme. Le prince héréditaire en fut inconsolable, et j'eus

toutes les peines du monde à le distraire de sa douleur. Le prince de

Culmbach trouva moyen de faire transporter secrètement son corps à

Bareith. Nous nous rendîmes tous avec le Margrave à Himmelcron, pour

n'être pas témoins de son enterrement. Son corps devoit être déposé dans

l'église de St. Pierre, où sont les tombeaux de tous les princes de la

maison. Le caveau où ils reposent est muré. On l'ouvrit quelques jours

avant l'enterrement pour y donner de l'air, mais quelle fut la surprise

de ceux qui y descendirent de trouver tout ce caveau rempli de sang.

Toute la ville accourut pour voir ce miracle. On en tiroit déjà force

conséquences fâcheuses. On vint me conter ce phénomène à Himmelcron et

on m'apporta un mouchoir teint de ce sang miraculeux. Personne ne

vouloit en informer le Margrave, de crainte de l'inquiéter. Pour moi,

qui n'ai pas beaucoup de foi aux miracles, je jugeai qu'il seroit bon

d'avertir le Margrave de ce qui se passoit; je le priai instamment

d'envoyer Mr. Goerkel, son premier médecin, pour examiner ce que ce

pouvoit être. Le Margrave m'accorda ma demande, et prévoyant bien

lui-même quelle peur panique cela imprimeroit dans les esprits, il me

pria d'avoir soin d'approfondir ce qui pouvoit y avoir donné lieu.

Goerkel vint me rapporter le soir, que le sang ruisseloit tellement dans

le caveau, qu'il en avoit fait emporter quelques baquets remplis, et

qu'après avoir fait une exacte visite, il avoit trouvé qu'il découloit

par une fente imperceptible d'un cercueil de plomb, qui renfermoit une

princesse de la maison, morte depuis 80 ans, et qu'on ne pouvoit mieux

faire pour se mettre au fait, que d'ouvrir ce cercueil. Le Margrave

donna des ordres pour cela, mais on ne put en venir à bout sans le

briser totalement, ce qu'on ne voulut pas faire. Il n'y avoit point de

chimiste assez habile à Bareith, pour approfondir par la force de son

art si c'étoit du sang ou quelque liqueur. Un des médecins de la ville

nous tira enfin d'embarras et eut le courage d'en goûter. Le miracle

disparut sur-le-champ; c'étoit du baume. La princesse qui étoit enfermée

dans le cercueil d'où sortoit cette liqueur, avoit été

extraordinairement replète; on l'avoit embaumée, sa graisse, jointe au

baume, avoit produit tout ce phénomène, que les médecins trouvèrent

cependant très-singulier par rapport à la longueur du temps qui s'étoit

écoulé depuis sa mort. L'enterrement du prince se fit le 3. de Décembre.

J'avois permis à mes deux dames, la Grumkow et la Marwitz, d'y aller.

Elles rentrèrent le soir.

Le lendemain étant seule avec la Marwitz et la trouvant distraite et

rêveuse; je lui en demandai le sujet. Elle se mit à soupirer, en me

disant qu'elle étoit fort triste, mais qu'elle n'osoit parler. Cette

réponse m'inspira de la curiosité; je la pressai beaucoup de me confier

son chagrin. Plût au ciel que je pusse vous le dire, Madame, me

répondit-elle; j'ai plus d'envie de vous le faire savoir, que vous n'en

avez de l'apprendre, mais j'ai fait un serment affreux de garder le

silence; tout ce que je puis vous dire est, que cela vous regarde. L'air

et le ton dont elle me parloit m'alarmèrent. Je ne pouvois comprendre ce

que ce pouvoit être, et je tâchai de le deviner en l'interrogeant sur

toutes sortes de matières. Elle branloit toujours la tête en signe de

négative; enfin elle me dit que cela regardoit le Margrave. Comment!

dis-je, veut-il se marier? Elle me fit un signe d'approbation. Mais mon

Dieu! lui dis-je, avec qui? et comment venez-vous à en être informée la

première? en ce cas, sans me dire de quoi il s'agit, vous pouvez me le

signifier. Sur cela elle se leva, et sautant par la chambre, elle prit

un crayon, avec lequel elle se mit à écrire sur la muraille, après quoi

elle s'enfuit. J'étois déjà fort inquiète, mais je demeurai immobile en

lisant ce qu'elle avoit tracé. Voici ce que c'étoit.

J'ai été ce matin chez ma tante Flore (c'étoit le nom de baptême de

Mlle. de Sonsfeld, que je continuerai à lui donner dans la suite de ces

mémoires) et la trouvant fort pensive et occupée, je lui ai demandé ce

qu'elle avoit? Elle m'a répondu, qu'elle avoit bien des choses en tête,

qui me surprendroient fort si elle me les disoit. Je l'ai pressée de

s'expliquer. Je vous confierai mon secret, m'a-t-elle dit, mais j'exige

de vous que vous me juriez de garder un silence inviolable sur ce que je

vous dirai. Je lui ai promis ce qu'elle m'a demandé. Sur cela elle m'a

conté, que le Margrave avoit commencé à lui faire la cour après notre

départ pour Berlin, et qu'il avoit conçu une si haute estime pour elle,

qu'il avoit résolu de l'épouser; qu'il vouloit la faire déclarer

comtesse de l'empire, afin qu'elle pût prendre le rang de princesse

après son mariage; qu'il vouloit en ce cas quitter tout-à-fait Bareith

et s'établir avec elle à Himmelcron; qu'il lui donneroit un capital

assez considérable qu'il placeroit dans quelque pays étranger, et qui

lui servant de douaire la mettroit à l'abri de toutes les chicanes que

le prince héréditaire pourroit lui faire, et que le Margrave n'attendoit

que l'enterrement de son fils, pour faire part à Votre Altesse royale de

son dessein. Je lui ai représenté, que ni Votre Altesse royale ni le

prince héréditaire ne consentiroient jamais à un tel mariage; que le roi

soutiendroit Vos Altesses de tout son pouvoir; que toute notre famille

étoit dans les états de ce prince, qui pourroit se venger sur nos parens

du tort qu'elle vouloit faire à Votre Altesse royale; que la gouvernante

seroit obligée de quitter sa cour; qu'elle se chagrineroit à la mort et

qu'enfin je ne pouvois m'imaginer qu'elle pût donner dans de pareilles

chimères. Ce ne sont point de chimères, m'a dit ma tante; je ne sais

pourquoi je ne profiterois pas de la fortune, qui se présente pour moi;

quel tort ferai-je au prince héréditaire et à Son Altesse royale? si ce

n'est pas moi qui épouse le Margrave, c'en sera une autre, et au bout du

compte le Margrave n'a pas besoin de leur consentement. Mais, si vous

avez des enfans? lui dis-je. Si j'en ai, a-t-elle reparti, je crèverai,

mais je suis trop vieille pour en avoir. Prenez garde à ce que vous

ferez, lui ai-je dit, et ne traitez pas cela en bagatelle, car j'en

prévois de terribles suites. Oh! vous n'êtes qu'une jeune personne, a

dit la tante, vous vous effarouchez sans raison et je suis bien fâchée

de vous avoir confié mon secret, au moins gardez-vous d'en parler à

personne; j'irai à Himmelcron, et je tâcherai peu à peu de prévenir ma

soeur là-dessus, car elle n'en sait rien.

De ma vie je n'ai été si surprise; une foule de réflexions me roulèrent

d'abord dans la tête. Le temps étoit court; Mlle. de Sonsfeld devoit

venir le jour suivant, et selon toute apparence le Margrave devoit me

faire part de tout ce beau dessein. J'effaçai d'abord ce que la Marwitz

avoit écrit et je fis appeler le prince héréditaire, auquel je fis part

de tout ce mystère. Nous nous mîmes à la torture pour chercher l'un et

l'autre des expédients, sans en trouver.

Je m'étois fort altérée. Je fis la malade le soir à table, mon trouble

m'empêchant de tenir contenance. Nous ne pûmes dormir de toute la nuit,

le prince héréditaire et moi, et ne fîmes que nous promener par la

chambre. La chose étoit de grande conséquence de toutes façons.

Premièrement il n'étoit guère honorable pour nous d'avoir une belle-mère

si fort au dessus de notre caractère: secondement cette belle-mère ne

pouvoit que nous faire un tort infini, achever de ruiner le pays, et qui

plus est, de nous brouiller de nouveau avec le Margrave; troisièmement

la gouvernante, que j'aimois comme ma mère et qui m'étoit attachée à

brûler, et la Marwitz à laquelle je voulois un bien infini, étoient

obligées de me quitter et devenoient les plus malheureuses personnes du

monde, car le roi les auroit forcées à retourner à Berlin, où il les

auroit fait enfermer, et en quatrième lieu cette aventure ne pouvoit que

me faire un tort infini dans le monde; on ne pouvoit que penser que je

m'étois laissé duper, personne ne pouvant que soupçonner ma gouvernante

et ma soeur d'intelligence pour me tromper. Tout cela me mit si fort le

sang en mouvement, que malgré tous les efforts que je fis je ne pus me

contraindre le lendemain, de façon que dès que la Flore m'eut envisagée

elle remarqua que j'avois un mortel chagrin, en conclut par l'air

embarrassé dont je lui parlai, que la Marwitz m'avoit découvert le pot

aux roses (ordinairement lorsqu'on a quelque chose à se reprocher on est

craintif). Elle persuada donc au Margrave d'attendre encore à me parler,

jugeant qu'il n'en étoit pas encore temps. Après avoir fait cette

démarche, elle fit de cruels reproches à la Marwitz sur son

indiscrétion, mais cette fille la rassura si bien, qu'elle trouva moyen

de lui tirer encore les vers du nez. La Flore lui parla avec une

satisfaction extrême de sa future grandeur. Je pourrai, dit-elle,

prétendre le rang sur Son Altesse royale en qualité de belle-mère, et le

Margrave m'a dit, qu'il vouloit absolument que j'eusse la préséance,

mais je ne manquerai jamais à ce que je dois à la princesse héréditaire,

et je tâcherai de lui rendre toutes sortes de bons services. Je veux

attendre encore quelque temps avant que de lui découvrir tout ceci; je

tâcherai de la gagner, le Margrave fera la même chose, et à force de

caresses elle donnera les mains à ce que nous voudrons.

Mémoires de Frédérique Sophie Wilhelmine de Prusse, margrave de Bareith. Tome 2 · 第 8 / 21 段