à la fin du repas. Il étoit de fort bonne humeur et un peu gris, ayant
traité tous les généraux et colonels de l'armée. Nous nous levâmes de
table à 9 heures, et après avoir pris le café, nous nous mîmes en
carosse dans le même ordre qu'à l'entrée et allâmes conduire la
princesse à son palais. Nous y restâmes jusqu'à 11 heures, après quoi
chacun se retira.
Nous eûmes toutes ordre de la reine d'être habillées à 8 heures du
matin, devant aller avec le roi à la dédicace de l'église St. Pierre. Je
ne pus être de cette partie, ayant été malade à mourir toute la nuit, et
me trouvant encore si mal le matin, que je ne pouvois me remuer.
J'envoyai faire mes excuses à la reine. Elle m'envoya la Ramen pour me
dire, que je devois sortir à quelque prix que ce fût; que j'étois
toujours malade imaginaire et qu'elle n'acceptoit point d'excuses. Je
dis à cette femme, qu'elle pouvoit assurer la reine que j'étois
réellement malade et hors d'état de quitter le lit; que je ferois faire
mes excuses au roi, et que j'étois persuadée qu'il ne trouveroit point
mauvais que je restasse dans ma chambre. J'envoyai pourtant la _Grumkow_
chez la reine. Cette fille étoit hardie et avoit la langue bien pendue.
La reine avoit des égards pour elle à cause de son oncle. Je lui fis la
leçon. Dès que la reine la vit elle lui dit bon jour! _Grumkow_, eh
bien! ma fille a ses caprices aujourd'hui; elle ne veut pas sortir et se
donner des airs de rester dans sa chambre et de prendre ses aises,
pendant que moi, qui suis plus qu'elle, suis obligée de me fatiguer.
Madame (c'est la _Grumkow_ qui parle), Votre Majesté lui fait tort; Son
Altesse royale est déjà incommodée depuis long-temps, sa santé est fort
dérangée, elle n'est pas en état de supporter les fatigues, elle a été
fort mal cette nuit et je ne sais si elle sera en état de faire demain
sa cour à Votre Majesté. Demain, dit la reine, demain! je crois que vous
rêvez; il faut savoir se contraindre dans ce monde, il faut qu'elle
sorte, et dites-lui de ma part que je le lui ordonne. Ma foi! Madame,
dit la _Grumkow_, je n'en ferai rien; Mdme. la Margrave fera fort bien
de retourner le plus tôt qu'elle pourra à Bareith, où elle pourra
prendre ses aises et ses commodités, et où elle ne sera pas traitée
comme ici. La reine fut un peu décontenancée de cette réponse hardie, à
laquelle elle ne répondit rien. J'avois fait faire mes excuses au roi.
Il envoya d'abord demander de mes nouvelles et me fit dire, que je
devois ménager ma santé et faire ensorte que je ne fusse pas malade aux
noces de ma soeur. En se mettant à table, il s'informa encore de moi
auprès du prince héréditaire. Tout le monde lui dit que j'étois dans une
très-mauvaise peau. La duchesse de _Bevern_ appuya fort là-dessus et lui
dit, que si je ne me servois d'une cure, je courois risque de voyager
bientôt à l'autre monde. Il en parut touché, mais la reine crevoit de
dépit de voir que tout le monde lui donnoit le tort. Je sortis le jour
suivant. La reine ne me dit rien, mais elle boudoit avec moi. Le soir il
y eut comédie allemande.
Le prince de _Culmbach_, qui m'avoit rendu visite dès mon arrivée à
Berlin, étoit fort mécontent de la réception que le roi lui avoit faite.
J'avois fait ce que j'avois pu pour l'appaiser. Le roi l'avoit invité à
venir à Berlin, et il s'étoit attendu à y être bien reçu. Je lui promis
de faire tous mes efforts pour lui procurer plus d'agrémens, mais je
comptois sans mon hôte. On continuoit de tirer le midi et à soir aux
billets; tous les princes et les princesses, tant du sang qu'étrangers
se rendoient le matin chez la reine, et dînoient avec le roi sans y être
invités. Le prince de _Culmbach_ s'y trouva le jour suivant comme les
autres. Mr. de _Schlippenbach_ qui faisoit les fonctions de
grand-Maréchal, vint lui dire d'un air fort piteux, qu'il étoit au
désespoir de se voir obligé de l'informer que le roi lui avoit défendu
de l'inviter à table et de ne lui point donner de billet; qu'il aimoit
mieux l'en avertir d'avance, afin qu'il pût prendre ses mesures
là-dessus. Le prince de _Culmbach_ outré de colère de l'affront qu'on
lui faisoit, vint s'en plaindre à ma gouvernante, qui vint aussitôt me
le dire. Je fus au désespoir de tout cela; outre l'estime que j'avois
pour le prince de _Culmbach_, l'avanie qu'on lui faisoit retomboit sur
nous. Il n'étoit pourtant pas temps de faire des plaintes et des
représentations, le pauvre prince fut donc obligé de se retirer sans
manger. Il s'assît dans mon antichambre, où je le trouvai. Il étoit
piqué au vif; le prince héréditaire l'étoit aussi; ils vouloient partir
sur-le-champ l'un et l'autre, et j'eus bien de la peine à les appaiser.
Je promis au prince de Culmbach de lui faire avoir satisfaction. Le
général Marwitz étoit à Berlin. Je l'envoyai chercher et le chargeai de
raccommoder cette affaire. Il en parla si fortement au roi, qu'il fit
faire le lendemain des excuses au prince de Culmbach sur ce qu'il étoit
arrivé un mal-entendu.
Tout l'amusement qu'on donnoit à toutes ces principautés étrangères
étoit la comédie allemande, où tout le monde s'endormoit d'ennui. La
duchesse de Bevern, le prince héréditaire, le prince Charles et moi,
nous nous y placions toujours de façon, que le roi ni la reine ne
pouvoient nous voir, et nous causions ensemble. J'allois toujours à ce
chien de spectacle avec la duchesse de Brunswick. Elle ne vouloit point
se mettre en carosse avec la reine, ne voulant pas céder le pas à la
princesse royale. Elle affectoit tous les jours de prendre les devans,
pour entrer en carosse avant moi et se mettre à la droite. Je ne suis ni
hautaine ni tracassière, mais je veux que chacun me rende ce qui m'est
dû, et lorsque je vois qu'on y manque, je sais me mettre sur mon quant à
moi aussi bien qu'un autre. J'avois eu la patience de ne faire semblant
de rien les premier jours, mais je la perdis à la fin et je pris si bien
mon temps, que je passai la première et me mis à la droite. De ma vie je
n'ai vu une femme dans une pareille fureur. Elle devint cramoisie et
elle eut besoin de toute sa raison pour ne pas m'arracher les yeux; elle
étoit toute bouffie de colère. Enfin après avoir ravalé plusieurs fois
quelque impertinence qu'elle vouloit me dire, je ne suis point sur mon
rang, me dit-elle, c'est le moindre de mes soucis. Ni moi non plus,
Madame, lui dis-je et je trouve en effet qu'il n'y a rien de plus
ridicule que de vouloir s'attribuer des prérogatives qui ne nous
appartiennent pas, et encore plus ridicule de ne pas maintenir celles
qu'on a. En disant cela je portai la main à ma coëffure, car je
craignois fort qu'elle ne la fit voler; mais heureusement le carosse
arrêta et elle en sortit en grognant entre ses dents.
Je contai cette scène en arrivant à la reine. Elle oublia sa bouderie,
tant cette conversation la divertit; elle approuva fort mon procédé et
me promit de la faire bien enrager le soir. Cette princesse étoit
détestée de tout le monde par sa hauteur. De peur que les dames qui
alloient chez elle ne s'assissent dans sa chambre, elle en avoit fait
ôter tous les sièges, ce qui ne se faisoit jamais chez la reine, où il
étoit permis à chacun de s'asseoir dans la première antichambre. Les
dames de la cour et de la ville en furent si choquées, qu'elles ne
voulurent plus remettre le pied chez elle. Elle se donna encore un
nouveau ridicule dans une aventure qui arriva quelques jours après.
Nous étions tous à la comédie. Ce spectacle se donnoit dans un endroit
où avoit été autrefois le manège. Il n'y avoit que deux issues; celle
par laquelle nous y venions étoit par l'écurie, qu'il falloit traverser
et d'où on entroit dans un petit corridor si étroit, qu'à peine une
personne pouvoit y passer. Le roi se plaçoit à côté de la porte, de
façon que nous passions tous en revue devant lui. Je me mettois toujours
à l'autre bout du banc avec ma petite coterie que j'ai déjà nommée. A
peine la pièce eut-elle commencé, qu'il s'éleva un orage épouvantable.
Les éclairs donnoient de toutes parts et il sembloit que le théâtre fut
en feu; un coup de tonnerre qui fit un bruit affreux, succéda à ces
éclairs. Il n'y eut personne qui ne fit le plongeon, croyant que la
foudre avoit donné au milieu du théâtre. Un moment après nous entendîmes
des cris terribles, et on vint avertir le roi que la foudre étoit tombée
dans l'écurie. Ce prince étant près de la porte, sortit aussitôt avec la
reine et la princesse royale. Mais à peine furent-ils dehors; que chacun
se précipita dans ce corridor, de façon que mes soeurs, la duchesse de
_Bevern_, le prince héréditaire, le prince _Charles_ et moi ne pûmes
sortir. La vieille duchesse de _Brunswick_ faisoit tous ses efforts pour
se sauver, mais inutilement. Nous attendîmes long-temps, dans
l'espérance que la foule se dissiperoit, mais commençant à craindre pour
notre vie nous résolûmes de faire un généreux effort pour passer. Le
prince héréditaire et _Charles_ nous frayèrent le chemin à grands coups
de poing. Il pleuvoit si fort que l'eau tomboit du ciel comme une
déluge. Je montai en carosse avec mes trois soeurs et la duchesse de
_Bevern_. Celle de _Brunswick_, par les soins des deux princes et de son
cher Mr. Stoeken s'étoit dépétrée de la foule et nous suivoit; elle se
mit en carosse avec le duc, son époux. Les deux princes voulurent s'y
mettre, mais elle eut l'effronterie de leur dire, qu'ils étoient encore
de jeunes gens, que la pluie ne leur feroit aucun mal et qu'il falloit
que Mr. _Stoeken_ fût dans son carosse. Les deux princes ne lui
pardonnèrent pas ce tour-là, et firent des railleries piquantes sur son
compte, qui donnèrent à rire au public: car quoique le prince Charles
fût son petit-fils, il ne la ménagea pas moins que le prince
héréditaire.
J'ai déjà dit que le roi se trouvoit incommodé depuis quelque temps, et
que les médecins prenoient son mal pour une goutte remontée. Les
inquiétudes où nous étions pour lui se dissipèrent; il prit ce jour-là
la goutte à la main droite. Il souffroit beaucoup, mais on étoit bien
aise que son mal se fût dissipé par-là.
Le jour suivant, le 2. de Juillet, fixé pour les noces de ma soeur, nous
nous rendîmes toutes dans l'appartement du roi, où ma soeur fit sa
renonciation. Nous allâmes ensuite dîner chez la reine. Le roi s'étoit
couché; il nous fit appeler après le dîner, la reine, ma soeur et moi.
Nous prîmes des sièges et nous nous rangeâmes autour de son lit. Ma
soeur avoit l'air triste; la reine avoit eu le jour précédent une longue
conversation avec elle et lui avoit confié le mortel chagrin, dans
lequel elle se trouvoit, de voir toutes ses espérances ruinées. Ma chère
Charlotte, lui avoit-elle dit, le coeur me saigne, quand je pense que
vous allez être sacrifiée demain; j'ai caché mon secret à tout le monde
mais j'avois fait jouer tant de ressorts, que je me flattois encore
qu'on feroit quelques démarches en Angleterre pour rompre votre mariage.
Je suis dans un chagrin mortel, mes ennemis triomphent par-tout de moi,
et vous allez épouser un gueux qui n'a pas le sens commun. Cette
conversation me fut rapportée par mes soeurs cadettes. Ces grandes vues
d'ambition que la reine avoit mises en tête à ma soeur, lui donnoient
cet air triste dont je viens de parler. Le roi qui savoit tout ce qui se
passoit dans la chambre de la reine par la Ramen qui étoit son espion,
jugea bien de quoi il étoit question. Qu'avez-vous, ma chère Lotte? lui
dit-il, êtes-vous fâchée de vous marier? Il est bien naturel, lui
repartit-elle, d'être un peu pensive un jour de noce; l'engagement que
je vais prendre est pour toute ma vie, et il est tout simple que je
fasse des réflexions là-dessus. Le roi se mit à rire malicieusement: des
réflexions! dit-il; c'est Mdme. votre mère qui vous en fait faire, et
qui travaille toujours au malheur de ses enfans par des chimères qu'elle
leur met dans l'esprit; consolez-vous, vous ne seriez jamais allée en
Angleterre, on ne vous y a jamais souhaitée et on n'a pas fait la
moindre démarche pour cela; j'aurois été charmé de vous y établir, mais
ils ne veulent point de paix avec moi et me chagrinent tant qu'ils
peuvent. Pour vous, me dit-il, je vous avoue que je suis cause que votre
mariage s'est rompu; je m'en repens tous les jours, mais ce sont ces
diables de ministres qui m'ont trompé. Je vous demande pardon, je vous
ai causé bien du chagrin, mais ce sont de méchantes gens qui m'ont porté
à cela; si j'en avois agi en homme d'esprit, j'aurois congédié Grumkow
dans le temps que Hotham étoit ici, mais j'étois ensorcelé alors, et je
suis plus à plaindre qu'à condamner. Je lui répondis, qu'il n'avoit
aucun reproche à se faire là-dessus; que j'etois très-contente de mon
sort, ayant un époux qui m'aimoit et que j'aimois passionnément, et que
Dieu pourvoiroit au reste. Ma réponse lui plut; il m'embrassa; vous êtes
une honnête femme, me dit-il, et Dieu vous bénira. Nous nous retirâmes
ensuite pour aller nous habiller. La reine m'ordonna de me trouver à 8
heures aux grands appartemens du château.
J'y trouvai tout le monde assemblé. On me mena dans une chambre destinée
pour les principautés. La princesse royale y étoit avec mes deux soeurs
cadettes, les princesses du sang et les deux duchesses. La reine y vint
un moment après, accompagnée de la mariée. Le prince Charles lui donna
la main et la conduisit à la salle où se devoit donner la bénédiction.
Nous suivîmes toutes selon notre rang, conduite chacune par un prince.
Le roi étoit assis vis-à-vis de la table nuptiale. Toute la cérémonie
des noces fut pareille à la mienne à cela près, que la reine déshabilla
toute seule ma soeur et ne voulut pas souffrir qu'un autre lui mit une
épingle. Tout fut fini à deux heures après minuit.
Mon jour de naissance étant le lendemain, tous les princes et princesses
vinrent me rendre visite le matin. Ils se firent tous un plaisir de
m'apporter des présens; j'en reçus des paniers remplis de tout le monde,
hors de la reine. Nous allâmes toutes ensemble chez ma soeur, et de-là
je me rendis chez le roi. Ce prince étoit au lit, fort incommodé de la
goutte. Dès qu'il me vit il m'appela et me félicita, me souhaitant
beaucoup de bonheur; et se tournant vers la reine, il la chargea de
chercher un présent pour moi. Laissez-le lui choisir à elle même, lui
dit-il, je le payerai, et il faut que vous lui en donniez aussi un.
L'après-midi la reine fit venir quelques marchands bijoutiers, et me dit
de choisir ce qui me plairoit le plus. Il y avoit une petite montre de
jaspe garnie de brillans, dont le marchand demandoit 400 écus, mon choix
tomba sur cette montre. La reine la considéra pendant quelque temps,
puis me regardant d'un oeil de mépris: vous vous imaginez, dit-elle,
Madame, que le roi vous fera un présent si considérable; vous n'avez pas
le pain et vous voulez des montres? un présent beaucoup moindre pourra
vous contenter. En même temps elle renvoya toute la boutique, ne
retenant qu'une petite bague de dix écus, qu'elle me donna, et elle dit
ensuite au roi, que tout ce qu'elle avoit vu étoit si cher, qu'elle
n'avoit rien voulu choisir. Son procédé me mortifia plus que la perte de
mon présent, mais je m'étois armée de patience, et l'espoir de me
retrouver bientôt à Bareith m'aidoit à supporter toutes ces avanies.
Le jour suivant il y eut bal. Comme il y avoit un monde infini, on dansa
dans quatre endroits différens et on divisa le bal en quadrille. Ma
soeur de Brunswick menoit le première; la reine, la princesse royale,
mes soeurs et moi en étions; la Margrave Philippe menoit la seconde; la
princesse de Zerbst la troisième et Mdme. de Brand la quatrième. Le bal
commença à 4 heures de l'après-midi. Tous les cierges, car je ne puis
les appeler bougies, étoient allumés et il faisoit une chaleur à mourir.
Il y eut deux bals de cette espèce, où tout le monde crevoit de fatigue
et de chaleur.
J'étois sur les dents; mon mal augmentoit à vue d'oeil et ma foiblesse
étoit si grande, que je ne pouvois quasi marcher. Le prince héréditaire
étoit dans des inquiétudes mortelles de me voir dépérir comme cela, et
sur-tout d'être obligé de me quitter. Il partit le 9. de Juillet, pour
se rendre à son régiment, dont la revue étoit fixée au 5. d'Août. Comme
il faisoit le plus beau temps du monde, je fis partie avec la princesse
royale d'aller nous promener sur le vourst. C'est une espèce de voiture
découverte, où 12 personnes peuvent être placées, ce qui est fort joli,
puisque l'on peut jouir en même temps du plaisir de la promenade et de
la conversation. J'allois souper chez la princesse royale en petite
coterie, et nous passâmes la soirée très-agréablement.
Le lendemain il y eut grande promenade. Nous étions toutes en phaëton,
parées de notre mieux; toute la noblesse suivoit en carosse; on en
compta 85. Le roi dans une berline menoit le branle; il avoit ordonné
d'avance tout le tour que nous devions faire; il s'endormit. Il vint une
pluie et un orage épouvantable; malgré cela nous nous promenions
toujours pas à pas. On peut bien s'imaginer comme nous fumes
accommodées; nous étions mouillées comme des canes; les cheveux nous
pendoient autour de la tête et nos habits et coiffures étaient abymées.
Nous débarquâmes enfin après 3 heures de pluie à Mon-bijou, où il devoit
y avoir une grande illumination et bal. Je n'ai rien vu de si comique
que toutes ces dames, faites comme des Xantippes et dont les habits leur
colloient sur le corps. Nous ne pûmes pas même nous faire sécher et il
fallut rester tout le soir avec nos habits mouillés. Tous les jours
suivans il y eut comédie.
Ma santé et mes forces diminuant journellement, et Mr. Stahl, premier
médecin du roi, dont j'ai déjà fait mention, me négligeant totalement,
je m'adressai à celui du duc de Brunswick et le consultai sur mon état.
Après en avoir examiné toutes les circonstances, il conclut, que j'avois
une fièvre lente et un commencement de squirre à l'estomac. Il me dit,
que si je ne me soumettois à temps à une cure, je courois risque de
mourir avant qu'il y eût un an. Je le priai de mettre son sentiment sur
mon mal par écrit, ce qu'il fit. Mon frère ayant été informé de cette
consultation et de la conclusion du médecin, en fut alarmé et fit venir
son chirurgien-major, homme fort habile. Il fut du même avis que le
médecin. Ils vouloient l'un et l'autre me faire une cure, mais je ne
voulus point, sachant d'avance qu'elle ne me feroit aucun bien, ne
pouvant me ménager et ayant l'esprit trop abattu.
J'avois écrit à Bareith, pour faire ensorte que le Margrave nous tirât
de Berlin. Sa lettre, que j'attendois avec tant d'impatience, arriva
enfin. Elle étoit tournée de façon que je pus la montrer au roi. Ce
prince en avoit reçu une pareille à la mienne, et je me flattois que je
ne trouverois aucune difficulté à partir. Lorsque j'entrai le matin chez
la reine, j'y trouvai le roi et la duchesse de Bevern. J'ai reçu, me
dit-il, une lettre de votre beau-père, qui veut vous ravoir auprès de
lui; il veut vous augmenter vos revenus de 8000 écus, afin que vous
puissiez tenir votre ménage à part à Erlangue, mais je crois que cela ne
sera pas nécessaire, puisque je compte que vous resterez ici; que
voulez-vous que je lui réponde là-dessus? Je lui dis, que je serois
charmée de pouvoir rester à Berlin auprès de lui, mais que la santé du
Margrave s'affoiblissant, je croyois qu'il vaudroit mieux que nous
retournassions à Bareith et que le prince héréditaire apprît à connoître
son pays. Le roi fronça les sourcils: voulez vous donc avoir votre
ménage à part? continua-t-il. Cela est impossible, répliquai-je, avec
8000 écus; s'il vouloit en donner une fois autant, cela se pourroit. Si
je puis l'obtenir, repartit le roi, je vous laisserai aller, mais s'il
fait de difficultés, vous resterez ici. La duchesse de Bevern prit alors
la parole et lui dit, que j'étois en très-mauvais état et que j'avois
besoin de ménager fort ma santé, ce que je pourrois mieux faire à
Bareith qu'à Berlin. Elle lui fit le détail de mon mal, concluant que le
médecin m'avoit prescrit de prendre les eaux. Elle les prendra à
Charlottenbourg, dit le roi; si elle veut je lui tiendrai sa table et
elle y sera mieux qu'à Bareith. La duchesse ni moi nous n'osâmes rien
répliquer à cela, et je fus au désespoir de voir que je n'étois pas si
près de sortir de Berlin, que je me l'étois figuré.
Les ducs et les duchesses partirent le jour suivant. Ma soeur les suivit
le 17. de Juillet. Le congé que je pris d'elle ne fut guère touchant; la
reine en revanche fut fort triste de son départ. Cette princesse a le
coeur bon, mais ses soupçons, sa jalousie et ses intrigues étoient cause
des fautes qu'elle commettoit.
Ma soeur ne fut pas plutôt partie, qu'elle devint plus traitable avec
moi. Je tâchois par toutes sortes de moyens de regagner son amitié; et
du moins si je ne réussis pas, je gagnai sur elle qu'elle en agissoit
mieux avec moi que par le passé. J'avois informé le Margrave de la
conversation que j'avois eue avec le roi, touchant mon départ, et je
l'avois fort prié de rester ferme sur notre retour, sans quoi il ne
l'obtiendroit point.
Le roi étoit parti pour la Poméranie le même jour du départ de ma soeur.
Il fut enthousiasmé du régiment du prince héréditaire; rien n'étoit plus
beau, plus en ordre et mieux discipliné. Il le ramena avec lui à Berlin
le 8. d'Août. Je pressai fort mon frère de nous faire obtenir notre
congé. Il conclut avec Sekendorff et Grumkow d'en parler au roi le
lendemain, mon frère devant traiter le roi ce jour-là. Le bonheur voulut
que je reçusse le matin une lettre du Margrave, dans laquelle il m'en
adressoit une pour le roi. Je la présentai à ce prince au sortir de
table. Il étoit de bonne humeur et avoit une petite pointe de vin. Tout
son visage se changea pourtant en lisant cette lettre. Il garda quelques
momens le silence, et le rompant enfin: votre beau-père ne sait ce qu'il
veut; vous êtes mieux ici que chez lui; il faut que mon gendre
s'applique au militaire et à l'économie, cela lui est beaucoup plus
utile que de planter des choux à Bareith. Grumkow et Sekendorff lui
représentèrent alors, que s'il refusoit de nous laisser aller, il nous
brouilleroit avec le Margrave; que tout cassé qu'il étoit il pourroit
lui prendre envie de se remarier, ce qui nous seroit fort préjudiciable;
enfin tout le monde se joignit à eux. Le roi me regardant me demanda, ce
que j'en pensois? Je lui répondis, que ces Mrs. avoient raison et que le
roi nous feroit une grâce de nous laisser partir. Eh bien! partez donc,
dit-il, mais vous n'êtes pas si pressés, vous pouvez attendre jusqu'au
23. d'Août. Jamais joie n'égala la mienne d'avoir obtenu mon congé.
Je passai fort tranquillement les quinze jours, que je restai encore à
Berlin. La reine me regrettoit, ayant commencé à se raccoutumer à moi.
J'eus même une grande explication avec elle. Elle me dit, que Grumkow
avoit été cause de son mauvais procédé envers moi, et qu'il lui avoit
dit, que ma seule timidité avoit été cause de la rupture avec
l'Angleterre; que l'empressement du roi à me faire épouser le prince
héréditaire n'avoit été que simagrée, et que si j'avois eu plus de
fermeté dans le temps qu'il m'envoya ces Mrs., cela ne seroit jamais
arrivé; que je devois juger si elle avoit des sujets de plaintes contre
moi. Je lui démontrai clairement la fourberie de Grumkow.
Le roi vint me dire adieu le jour de mon départ, mais d'une façon fort
froide. Ce fut la dernière fois que je vis ce cher père, dont la mémoire
me sera à jamais en vénération. Le congé que je pris de mon frère fut
des plus touchans. La reine fondoit en larmes lorsque je me séparai
d'elle, et je partis toute en pleurs.
Je dînai à Sarmund; après un léger repas je me remis en voiture. Le
cocher eut encore la bonté de nous verser à bas d'une chaussée. Le
carosse fit deux fois la culbute et tomba sur l'impériale. Comme je ne
m'y étois pas attendue, je m'écorchai tout le visage et me fit plusieurs
contusions à la tête. Cela ne m'empêcha pas de continuer mon voyage.
J'arrivai le jour suivant à Halle, où je fus reçue en cérémonie. On
m'envoya d'abord une députation de l'université, qui me harangua sur mon
heureuse arrivée; et Mr. de Vachhotlz, qui commandoit à Halle dans
l'absence du prince d'Anhalt, me donna une garde et vint me demander la
parole. Je trouvai en cette ville la duchesse de Ratziville, soeur de la
Margrave Philippe, qui étoit venue exprès de Dessau pour me voir. Je la
connoissois très-particulièrement; elle avoit beaucoup d'esprit et
d'acquis, ce qui rendoit sa société très-agréable.