première alarme on avoit déjà eu la bonté de dire au roi que c'étoit
dans ma chambre, et il en avoit fait beaucoup de bruit; dès qu'il sut
que c'étoit dans celle de mes soeurs il se rappaisa. Celles-ci vinrent
tout effrayées chez moi et crioient miséricorde, ne sachant où coucher.
J'offris mon lit à ma soeur _Charlotte_, les deux autres s'accommodèrent
de celui du prince héréditaire et la _Montbail_ fut obligée de se
contenter d'un lit de reposes, ce qui la fit grogner non entre ses
dents, car il y avoit belle saison qu'elle les avoit perdues, et il ne
lui en restoit plus qu'une, sur laquelle elle jouoit de l'épinette. Je
crus que dans son désespoir cette dernière relique mâchelière nous
sauteroit à la tête, car elle ne pouvoit se consoler de n'avoir point de
lit de plume, pour y dorloter sa vieille carcasse décharnée. Ma soeur
s'endormit tout de suite, mais n'étant pas accoutumée à coucher à deux,
elle me donnoit des coups en dormant pour se faire place, qui me
réveilloient en sursaut à demi-endormie; je lui en rendois; nous nous
mettions à rire et à peine avions-nous fermé les yeux que cette bataille
recommençoit. Mes deux soeurs cadettes faisoient le même ménage de leur
côté. Voyant enfin que nous ne pouvions avoir de repos, nous appelâmes
nos gens et nous fîmes donner le déjeûner. La _Montbail_ voulut en faire
l'ornement; elle vint nous apparoître comme le soleil levant, tout son
déshabillé étant jonquille aussi bien que son visage. Elle nous chanta
ses doléances sur l'incommodité qu'elle avoit soufferte toute la nuit,
ayant été si mal couchée, et se plaignant que toutes ses côtes lui
faisoient mal. J'eus une joie maligne de cette petite mortification
qu'elle venoit d'essuyer, elle m'en procuroit tous les jours par
douzaine, animant la reine et ma soeur _Charlotte_ contre moi. Cette
dernière obtint avec beaucoup de peine la grâce de ses domestiques du
roi. Ce prince me dit, que j'avois été bien bonne de m'incommoder ainsi
toute la nuit pour accommoder mes soeurs. Nous lui contâmes nos
aventures nocturnes, qui le firent rire de bon coeur. Il devoit partir
le jour suivant avec la reine. Cette princesse étoit dans une noire
mélancolie; elle étoit changée de visage que cela faisoit peine à voir,
mais sa mauvaise humeur empêchoit qu'on en pût avoir compassion, car
elle devenoit quasi aussi méchante que le roi, et personne ne pouvoit
durer avec elle, pas même ma soeur. Mon frère arriva le soir. Il fut de
très-bonne humeur avec moi, mais dès que quelqu'un le regardoit, il
faisoit la moue et affectoit d'être triste. Nous nous séparâmes tous le
lendemain et j'allai à Berlin avec mes soeurs.
Le roi nous avoit ordonné d'aller tous les soirs à la comédie allemande,
de quoi nous enragions de bon coeur. Les princesses du sang qui étoient
toujours fort de mes amies, y venoient par complaisance pour moi et je
m'entretenois avec elles sans prendre garde au spectacle, qui étoit plus
pitoyable chose du monde. La Margrave Philippe m'invita plusieurs fois à
souper. Je me divertissois fort bien auprès d'elle; nous y avions une
petite coterie de gens d'esprit; qui rendoit nos soupers fort agréables.
J'évitai de hanter tant qu'il m'étoit possible tous ceux que je
connoissois propres à me chagriner, ce qui me fit passer mon temps assez
paisiblement à Berlin.
Sastot, chambellan de la reine venoit souper chez moi. Quoiqu'il fût
intime avec _Grumkow_, il étoit fort honnête homme et m'étoit fort
attaché. Il n'avoit pas un grand génie, mais il avoit beaucoup de
bon-sens. Je lui faisois part de tous mes chagrins et de la résolution
que j'avois prise, de m'en retourner à Bareith, à quelque prix que ce
fût, après la revue du régiment du prince héréditaire. Il me conta
là-dessus que _Grumkow_ l'avoit chargé de me dire, qu'il avoit reçu, il
y avoit quelque temps, une lettre du prince héréditaire, qui lui avoit
marqué avoir les mêmes intentions que moi et sembloit même vouloir se
défaire de son régiment prussien; qui lui, _Grumkow_, en avoit fait la
confidence au roi et lui avoit représenté combien nous étions mécontents
de sa façon d'agir envers nous; que le roi avoit été fort surpris, et
qu'après avoir rêvé quelque temps il lui avoit dit: je ne puis me
résoudre à laisser partir ma fille et mon gendre, je lui donnerai vingt
mille écus de pension après la revue, à condition qu'il reste à son
régiment; et pour ma fille, elle restera auprès de sa mère et pourra
l'aller voir de temps en temps; que _Grumkow_ ne sachant point nos
intentions, n'avoit rien voulu répondre là-dessus, mais qu'il me prioit
de lui faire savoir ce qu'il devoit faire. Je chargeai _Sastot_ d'un
compliment très-obligeant pour ce ministre, et le fis prier instamment
de faire ensorte que nous pussions partir; que ma santé étoit ruinée;
que j'étois accablée de fatigues et de chagrins, et que je ne voulois
pas vivre séparée du prince héréditaire; qu'il ne nous convenoit ni à
l'un ni à l'autre d'aller nous ensevelir dans une garnison; que le
Margrave baissoit à vue d'oeil et que notre présence étoit nécessaire à
Bareith.
_Sastot_ vint le lendemain m'apporter sa réponse. Il me faisoit assurer,
qu'il emploiroit tous ses efforts pour nous faire partir, mais qu'il
étoit nécessaire que le Margrave fît des démarches pour cela, et qu'il
falloit commencer par prévenir le roi sur la maladie de ce prince. Il me
fit dire aussi, que les états du pays de Clève avoient envoyé, il y
avoit quelque temps, des députés au roi, pour le supplier de me nommer
gouvernante de leur province, s'offrant de m'entretenir à leurs dépens
et sans qu'il en coûtât une obole au roi; mais que ce prince les avoit
renvoyés avec une forte mercuriale, et leur avoit défendu sous peine de
punition de ne jamais revenir lui faire de pareilles propositions. Je
fus très-fâchée du chagrin que ces bonnes gens s'étoient attiré pour
l'amour de moi. Je n'avois pas eu la moindre idée de la démarche qu'ils
avoient faite, sans quoi je l'aurois empêchée pouvant bien prévoir que
le roi la refuseroit.
J'étois dans l'impatience de recevoir des nouvelles de Brunswick, et de
savoir les particularités qui s'y passoient. Mon frère eut l'attention
pour moi de m'en faire informer; il m'envoya Mr. de _Kaiserling_, son
favori, dans ce temps là. Il me dit, que mon frère etoit fort content de
son sort, qu'il avoit très-bien joué son personnage le jour de ses
noces, qui avoient été célébrées le 12. de Juin, ayant affecté d'être
d'une humeur épouvantable et ayant beaucoup grondé ses domestiques en
présence du roi; que le roi l'en avoit plusieurs fois repris et avoit
paru fort rêveur; que la reine étoit enthousiasmée de la cour de
Brunswick, mais qu'elle ne pouvoit souffrir la princesse royale et
qu'elle avoit traitée les deux duchesses comme des chiens; que la
duchesse régnante avoit voulu s'en plaindre au roi et qu'on l'en avoit
empêchée avec beaucoup de peine. Je reçus aussi le soir une lettre de
main propre du roi; elle étoit des plus obligeantes. Ce prince
m'ordonnoit de me rendre le jour suivant à Potsdam avec mes soeurs, et
m'assuroit, que j'y reverrois bientôt le prince héréditaire. Ce dernier
article me causa une joie sans égale, et je partis gaiement pour
Potsdam.
Le roi y arriva avant la reine. Il me témoigna mille bontés. Il me dit,
qu'il étoit charmé de sa belle-fille, que je devois lier amitié avec
elle; qu'elle étoit une bonne enfant, mais qu'il falloit encore
l'élever. Vous serez bien mal logée, continua-t-il, je ne puis vous
donner que deux chambres; vous vous y accommoderez avec votre Margrave,
votre soeur et toute votre suite. La reine qui arriva dans ces
entrefaites, rompit la conversation. Elle me fit assez bon accueil et
dit à ma soeur en l'embrassant: je vous félicite, ma chère _Lottine_,
vous serez fort heureuse, vous aurez une cour magnifique et tous les
plaisirs que vous pourrez souhaiter. Elle me conta ensuite, que mon
frère ne pouvoit pas souffrir la princesse royale et que le mariage
n'étoit point consommé; qu'elle étoit plus bête que jamais, malgré les
soins que Mdme. _Katch_, sa grande gouvernante, se donnoit pour la
morigéner. Elle vous plaira au premier coup-d'oeil, me dit-elle, car son
visage est charmant, mais elle n'est pas supportable quand on la voit
plus d'un moment. Elle se mit à rire ensuite de la belle ordonnance que
le roi avoit faite pour nous loger, et nous demanda comment nous
ferions? Ma soeur lui répondit, que le roi avoit beau ordonner, et qu'il
étoit impossible que nous pussions nous accommoder ensemble. En effet je
crois que jamais personne ne se seroit avisé de pareille chose. Les deux
chambres qu'on nous destinoit n'avoient point de dégagement et l'une
étoit un petit cabinet. Nous allâmes, ma soeur et moi, faire nos petits
arrangemens; je lui laissai le cabinet pour elle et sa femme de chambre,
et à force de paravens je fis tout un appartement de ma chambre; nous y
étions dix personnes, compté le prince héréditaire et nos domestiques.
Ma gouvernante qui se trouvoit depuis quelque temps fort incommodée,
tomba tout d'un coup malade d'une inflammation à la gorge, accompagnée
d'une grosse fièvre. Je fus fort alarmée de son mal d'autant plus que je
n'avois personne autour de moi.
J'attendois le prince héréditaire le surlendemain, et la princesse
royale; le duc, la duchesse de _Brunswick_ et le duc et la duchesse de
_Bevern_ avec leur fils devoient arriver le 22. de Juin. La reine
m'avoit fait un terrible portrait de celle de _Brunswick_. Cette
princesse étoit mère de l'Impératrice et prétendoit en cette qualité des
honneurs et des distinctions qu'elle n'étoit pas en droit d'exiger. Elle
étoit d'une hauteur insupportable et avoit voulu prétendre le pas devant
la princesse royale. La reine me dit, que si je prenois mes mesures
d'avance, j'aurois beaucoup de tracasseries avec elle.
Je me trouvai fort embarrassée. Le roi vivoit comme un gentil-homme
campagnard et ne vouloit pas qu'il y eût un ombre de cérémonie chez lui.
Il traitoit mes soeurs comme filles de la maison et vouloit qu'elles en
fissent les honneurs, ne pouvant souffrir les disputes de rang; elles
cédoient à toutes les princesses étrangères qui venoient à Berlin. Je
savois que c'étoit une corde fort difficile à toucher et qui pouvoit me
causer beaucoup de chagrin, mais je savois aussi que si je perdois une
fois mes prérogatives comme fille de roi, je ne les rattraperois jamais.
Après bien des réflexions je me résolus de risquer le paquet et d'en
parler au roi. La reine promit de m'appuyer de toutes ses forces.
Cette princesse avec mes frères et soeurs lui souhaitoient toujours le
bon soir, et restoient auprès de lui jusqu'à ce qu'il se fût endormi. Je
m'étois dispensée de cette étiquette depuis que j'étois mariée, mais
comme le roi étoit ordinairement de bonne humeur le soir, je me proposai
de prendre ce temps pour lui parler. Dès qu'il me vit il me dit: ah!
venez-vous me voir aussi? Je lui dis, que je venois de recevoir une
lettre du prince héréditaire, qui l'assuroit de ces respects et qu'il
m'avoit chargée de m'informer de ses ordres, pour savoir s'il devoit se
rendre à Potsdam ou à Berlin. Il me dit: je vais demain à Berlin,
mandez-lui qu'il s'y trouve; je vous l'amènerai demain au soir. Je suis
très-content de lui, ajouta-t-il, il a mis son régiment dans le plus bel
ordre du monde, et je sais qu'il ne se donne de repos ni nuit ni jour
pour le bien discipliner. Ce début me donna un peu de courage. Je
tournai insensiblement la conversation sur les principautés de
_Brunswick_, et je demandai enfin au roi comment je devois me comporter
avec eux, puisque je ne voulois rien faire sans ses ordres, et que je
savois que la duchesse de _Brunswick_ me disputeroit la préséance. Le
roi me répondit: cela seroit bien ridicule, elle n'en fera rien. Point
du tout, dit la reine, elle l'a prétendue sur la princesse royale et je
lui ai donné une bonne mercuriale de cette affaire-là. C'est une vieille
folle, lui dit le roi, mais il faut pourtant la ménager, puisqu'elle est
mère de l'Impératrice; et m'adressant la parole; vous n'irez point lui
rendre visite, continua-t-il, avant qu'elle ne soit venue chez vous, et
vous passerez par-tout devant elle; mais je ferai tirer tous les jours
aux billets, pour qu'elle ne soit pas tout-à-fait indisposée. Je fus
très-charmée de m'être tirée si heureusement de ce mauvais pas et me
retirai.
J'eus enfin le plaisir de recevoir le jour suivant le prince
héréditaire, ce qui fit disparoître tous mes chagrins. Il me conta que
son oncle, le prince de _Culmbach_, arriveroit dans quelques jours. Le
roi l'avoit invité à venir à Berlin, et je me réjouissois fort de le
revoir, espérant qu'il nous aideroit à sortir d'esclavage par le crédit
qu'il avoit sur l'esprit de mon frère.
Cependant toute la cour de _Brunswick_ arriva le lendemain le 24. de
Juin. Le roi accompagné de mon frère, du prince héréditaire et d'une
grande suite de généraux et d'officiers alla au devant de la princesse
royale à cheval. La reine, mes soeurs et moi nous la reçûmes sur le
perron. Je ferai son portrait ici telle qu'elle étoit alors, car elle a
bien changé depuis.
La princesse royale est grande; sa taille n'est point fine; elle avance
le corps, ce qui lui donne très-mauvaise grâce; elle est d'une blancheur
éblouissante et cette blancheur est relevée des couleurs les plus vives,
ses yeux son d'un bleu pâle et ne promettent pas beaucoup d'esprit; sa
bouche est petite; tous ses traits sont mignons sans être beaux, et tout
l'ensemble de son visage est si charmant et si enfantin, qu'on croiroit
que cette tête appartient à un enfant de douze ans; ses cheveux sont
blonds et bouclés naturellement; mais toutes ses beautés sont défigurées
par ses dents, qui sont noires et mal rangées; elle n'avoit ni manières
ni la moindre petite façon; beaucoup de difficulté à parler et à se
faire entendre, et l'on étoit obligé de deviner ce qu'elle vouloit dire,
ce qui étoit fort embarrassant.
Le roi la conduisit, après qu'elle nous eût toutes saluées, dans
l'appartement de la reine, et voyant qu'elle étoit fort échauffée et
dépoudrée, il dit à mon frère de la conduire chez elle. Je l'y suivis.
Mon frère lui dit en me présentant à elle: voilà une soeur que j'adore
et à laquelle j'ai toutes les obligations imaginables; elle a eu la
bonté de me promettre d'avoir soin de vous et de vous assister de ses
bons conseils; je veux que vous la respectiez plus que le roi et la
reine, et que vous ne fassiez pas la moindre démarche sans son avis,
entendez-vous? J'embrassai la princesse royale et lui fis toutes les
assurances possibles de mon attachement, mais elle resta comme une
statue sans nous dire un mot. Ses gens n'étant pas encore arrivés, je la
repoudrai moi-même et raccommodai un peu son ajustement, sans qu'elle
m'en remerciât, ne répondant rien à toutes les caresses que je lui
faisois. Mon frère s'en inquiéta à la fin et dit tout haut; peste soit
de la bête! remerciez donc ma soeur. Elle me fit enfin une révérence sur
le modèle de celle d'Agnès dans l'école des femmes. Je la reconduisis
chez la reine, fort peu édifiée de son esprit.
J'y trouvai les deux duchesses. Celle de _Brunswick_ pouvoit avoir 50
ans, mais elle étoit si bien conservée, qu'elle paroissoit n'en avoir
que 40. Cette princesse a beaucoup d'esprit et de monde, mais il régne
un certain air de coquetterie dans tout son maintien, qui dénote assez
qu'elle n'a pas été une Lucrèce. Mr. de _Stoeken_ étoit son amant dans
ce temps-là. Il est mal aisé de comprendre comment une princesse de tant
d'esprit avoit pu si mal placer ses inclinations, car je n'ai rien vu de
plus maussade et de plus insupportable que ce Monsieur-là. Le duc, son
époux, ne l'étoit pas moins; les plaisirs de Cythère lui avoient coûté
cher, ce prince n'avoit point de nez. Mon frère pour badiner disoit,
qu'il l'avoit perdu dans une bataille contre les François. Ce prince
joignoit à plusieurs autres belles qualités celle d'être excellent mari.
Il n'ignoroit pas la conduite de la duchesse son épouse, mais il la
souffroit patiemment et avoit pour elle tous les égards et la tendresse
imaginable. On dit qu'elle le maîtrisoit au point qu'il étoit obligé de
lui faire des présens très-considérables toutes les fois qu'il venoit
coucher avec elle. Sa fille, la duchesse de _Bevern_ et moi nous fûmes
charmées de nous revoir; j'étois intimement liée avec elle et son époux,
comme on l'aura vu ci-dessus. Nous tirâmes aux billets et on se mit à
une grande table de 40 couverts. Le roi nous régala de la musique des
janissaires, composée de plus de 50 nègres. Leurs instrumens
consistoient en de longues trompettes, de petites tymbales et des
plaques d'un certain métal qu'ils frappoient l'une contre l'autre; tout
cela ensemble faisoit un bruit épouvantable. Au sortir de table nous
prîmes le café chez la reine, et le roi nous mena ensuite à la verrerie.
La princesse royale ne me quittoit pas d'un pas, mais je n'avois pas pu
réussir encore à la faire parler. Le roi nous fit à tous des présens. On
retourna chez la reine, où on joua le soir.
Le lendemain, le 25. de Juin, nous allâmes tous à six heures du matin à
la revue du régiment du roi. Nous retournâmes à midi en ville, où on se
mit d'abord à table. Le roi partit l'après-dîner avec le prince
héréditaire et mon frère pour se rendre à Berlin, et nous autres
principautés femelles nous nous rendîmes à Charlottenbourg. La reine se
mit en carosse avec les deux duchesses et le vieux duc de _Brunswick_;
la princesse royale, ma soeur et moi nous fûmes placées dans le second
carosse. La chaleur étoit excessive et la poussière nous incommodoit
beaucoup. La princesse royale se trouva mal et ne fit que rendre pendant
tout le chemin. Cela causa une grande joie à tout le monde hors à la
reine, car on espéroit que ces maux de coeur provenoient d'une bonne
cause.
Nous arrivâmes enfin à huit heures du soir à Charlottenbourg, où je fus
charmée de trouver mes dames. La princesse royale alla se coucher et
nous nous mîmes à table. Mr. de _Eversmann_ qui avoit eu le soin de
régler les logemens, eut la bonté de l'accommoder de façon que j'étois
obligée de traverser la cour du château à pied pour aller chez la reine.
Je fus fort piquée de cette espèce d'avanie, car on avoit logé toutes
les dames des duchesses dans les premiers appartements et on m'avoit
donné le plus simple de tous. La reine avoit été d'une humeur plus
supportable envers moi depuis son retour de Brunswick, mais ses
mauvaises façons recommencèrent; elle me dit mille piquanteries tant que
dura le souper et me regarda du haut en bas.
Le jour suivant la duchesse de _Brunswick_ vint me rendre sa première
visite, en me faisant beaucoup d'excuses de ne me l'avoir pas faite
plutôt. Nous allâmes toutes ensemble chez la reine. Cette princesse nous
dit, qu'elle ne vouloit manger qu'une fois ce jour-là; qu'il falloit
toutes nous retirer de bonne heure, pour pouvoir être en état d'être
prêtes le jour suivant pour l'entrée de la princesse royale. Elle nous
fit venir les violons et on dansa toute l'après-midi jusqu'à dix heures
du soir. Je me flattois, mais inutilement, que le prince héréditaire
viendroit nous surprendre, mais le roi n'avoit jamais voulu lui en
accorder la permission. Il étoit resté à Berlin à s'ennuyer, et
quoiqu'il eût l'habitude de souper, le roi n'avoit pas eu la
considération de lui faire apprêter la moindre chose, et on lui avoit
même refusé jusqu'au beurre et au fromage. Notre bal ne fut donc guère
animé; j'en étois la spectatrice, ne pouvant danser à cause de mon
extrême foiblesse. La reine congédia toutes les principautés à 9 heures,
et entra dans sa chambre à coucher. Elle nous demanda, à ma soeur et à
moi, si nous voulions souper? Je lui répondis, que je n'avois pas faim
et que j'irois me coucher, si elle me le permettoit. Elle me regarda de
travers sans me dire mot. Nous avions ordre d'être prêtes à 3 heures du
matin, pour assister à la grande revue; nous devions toutes être parées
de notre mieux, et il n'y avoit pas beaucoup de temps pour dormir. Je
priai Mdme. de _Kamken_ de me procurer mon congé, étant harassée de
fatigue, mais elle me conseilla de rester, la reine voulant souper. Je
restai donc et nous nous mîmes à table toutes les quatre. La reine ne
fit que se déchaîner contre toute la maison de _Brunswick_ et contre
moi; il n'y eut point d'invectives qu'elle ne dît contre la princesse
royale et contre sa mère; ma soeur faisoit son écho et n'épargnoit pas
même le prince _Charles_. Ce beau repas dura jusqu'à minuit; la fin
couronna l'oeuvre. Nous sommes toutes des étourdies! s'écria la reine
tout d'un coup, en jetant les yeux sur moi; nous parlons ici trop
librement devant des gens suspects, et toute la clique sera informée dès
demain de notre conversation; je connois les espions qui sont autour de
moi et qui font amitié avec mes ennemies, mais je saurai les faire
rentrer dans leur devoir. Bon soir! Madame, continua-t-elle en
m'adressant la parole, ne manquez pas d'être prête à 3 heures, car je ne
suis pas d'humeur à vous attendre. Je me retirai sans dire mot. J'étois
outrée de tout ce que j'avois entendu, et je comprenois fort bien que
ces gens suspects et ces espions n'étoient que ma petite personne.
Je me retirai dans ma chambre, où je trouvai ma bonne gouvernante qui
commençoit à se rétablir avec sa nièce, la _Marwitz_. Je leur fis part
de l'agréable soirée que je venois de passer. Je pleurois à chaudes
larmes; je voulus faire la malade et rester dans ma chambre, mais elles
trouvèrent moyen de me tranquilliser et de m'en empêcher. Il étoit si
tard, que je n'eusse que le temps de m'habiller et j'arrivai avant 3
heures toute parée dans l'appartement de la reine. On peut bien juger
que j'y avois l'entrée libre, elle me fut pourtant refusée cette fois;
la _Ramen_ avec son air de suffisance m'arrêta à la porte de la chambre.
Eh mon Dieu! Madame, me dit-elle, c'est vous? quoi, déjà toute prête? Ja
reine ne fait que s'éveiller et elle m'a ordonné de ne laisser entrer
personne; je vous avertirai quand il sera temps de venir. J'allai en
attendant me promener dans la galerie avec mes dames. Les deux duchesses
s'y rendirent un moment après. Celle de _Bevern_ me regardant tendrement
me dit: vous avez du chagrin, vous avez sûrement pleuré. Cela est vrai,
lui dis-je, et j'espère qu'on sera bientôt content, et que la mort me
délivrera de mes peines, car je ne puis quasi me traîner et je sens que
mes forces diminuent journellement. Vous avez de l'ascendant sur
_Sekendorff_ et vous en avez sur le roi, tirez-moi d'ici, pour l'amour
de Dieu! et faites ensorte qu'on me laisse mourir en paix à Bareith. Je
ferai tout mon possible pour vous contenter, Madame, me répondit ma
bonne duchesse; quoique vous ne vous expliquiez pas avec moi, je sais
tout ce qui s'est passé hier au soir, et je veux bien vous nommer mon
auteur, c'est la princesse _Charlotte_. Je fus frappée de ce qu'elle me
disoit. Vous êtes surprise, continua-t-elle, mais je ne le suis pas;
j'aurai une belle-fille qui nous donnera du fil à retordre, mon fils la
connoît aussi bien que moi, mais il saura la ranger. La reine nous
interrompit; elle entra dans la chambre, accompagnée de ma soeur et de
la princesse royale, auxquelles elle n'avoit pas fait refuser sa porte
comme à moi. Après avoir salué les duchesses, elle me dit en me
regardant du haut en bas: vous avez dormi long-temps, Madame, je crois
que vous pourriez bien être éveillée quand je le suis. Je suis depuis 3
heures ici, lui dis-je, la _Ramen_ le sait et n'a pas voulu me laisser
entrer. Elle a fort bien fait, dit-elle, vous êtes mieux à votre place
avec les duchesses qu'avec moi. En même temps elle se mit dans une
espèce de petit char avec la princesse royale. Je montai dans un carosse
de parade avec ma soeur, les deux duchesses dans un autre et tous les
princes et Mrs. de la cour montèrent à cheval.
Nous fûmes une bonne heure en chemin pour arriver au rendez-vous. Il
faisoit une chaleur excessive. On avoit fait tendre une douzaine de
tentes de simple toile, qui pouvoient contenir cinq personnes chacune.
Ces tentes étoient destinées pour la reine, les princesses et toutes les
dames de la ville et de la cour. Plus de 80 carosses, remplis de dames,
se mirent à notre suite. Tous les équipages étoient magnifiques et tout
le monde s'étoit réuni pour briller ce jour-là. Nous passâmes toutes
dans cet ordre devant les troupes, au nombre de 22,000 hommes, qui
étoient rangés en bataille. Le roi étoit à l'entrée de la tente préparée
pour la reine. Il nous y fourra toutes de façon qu'il y avoit toujours
quatre de nous qui étoient debout, pendant que les autres étoient
couchées à terre ou assises. Le soleil nous dardoit à travers cette fine
toile et nous succombions sous la pesanteur de nos habits. Ajoutez à
cela qu'il n'y avoit pas le moindre rafraîchissement. Je me couchai à
terre au fond de la tente; les autres qui étoient toutes devant moi me
garantissant un peu du soleil. Je restai dans cette attitude depuis 5
heures du matin jusqu'à 3 heures de l'après-midi, où nous nous remîmes
toutes en carosse. Nous allions pas à pas, de façon que nous ne
débarquâmes qu'à 5 heures du soir au château, sans avoir pu prendre une
goutte d'eau.