Quoique je fusse environnée d'espions de la reine, qui l'informoient

tout de suite de toutes les allées et venues qui se faisoient chez moi,

le prince trouva pourtant moyen d'introduire secrètement Seckendorff

dans mon appartement. Je lui détaillai ma situation présente, tant du

côté de Berlin que de celui de Bareith. Ce ministre étoit fort estimé du

prince mon beau-père, qui avoit une grande confiance en lui. Il me

répliqua d'abord, qu'il considéroit mon état comme un mal sans remède.

Je connois à fond le Margrave, me dit-il, c'est un prince faux,

dissimulé et soupçonneux; son petit génie est sans cesse agité de mille

craintes; il s'est fiché dans la tête qu'on veut le forcer d'abdiquer;

quel temps ne faudra-t-il pas pour lui ôter cette idée; je suppose même

qu'on y réussisse, cela ne vous servira de rien, car il trouvera

toujours de nouveaux sujets d'exercer son imagination et de vous faire

enrager; il n'y a donc rien à espérer de ce côté-là. J'en dis autant du

roi. Celui-ci est idolâtre de son argent, les beaux yeux de sa cassette

l'attachent uniquement. Vous le connoissez, Madame, et vous devez savoir

qu'il n'est pas facile à gouverner; nous pouvons faire Grumkow et moi

tout le mal qu'il nous plaît, en revanche nous n'avons aucun crédit pour

faire du bien. Il est vrai que ce prince a des intervalles de

générosité, lorsqu'on saisit son premier mouvement, mais ce premier

mouvement passé, on n'en tire plus rien. Il en est au repentir de toutes

les promesses qu'il a faites à votre Altesse royale à l'hermitage et

vous cherchera noise, pour pouvoir les rétracter. Vous voyez donc bien,

Madame, qu'il faut vous armer de patience, la mort du Margrave étant le

seul remède à vos maux, sa santé à toujours été très-foible, et il ne

manquera pas de se tuer à force de boire. Cependant il vous reste encore

une ressource. L'Impératrice m'ordonne de vous assurer de la haute

estime et tendresse qu'elle a conçue pour votre Altesse royale sur le

portrait avantageux qu'on lui a fait d'Elle; elle tâchera de vous

convaincre en toute occasion de ses sentimens. Cette princesse est fort

touchée d'apprendre l'éloignement que le prince royal semble avoir pour

la princesse de Brunswick, sa nièce; elle souhaite avec ardeur une bonne

harmonie entre les époux futurs, se flattant de resserrer encore plus

étroitement par cette alliance les noeuds de l'amitié qui régne entre

les maisons d'Autriche et de Prusse. Votre Altesse royale y peut

contribuer mieux que personne par l'ascendant qu'Elle a sur l'esprit du

prince son frère. Elle vous recommande cette nièce si chère et vous

assure, qu'elle vous marquera sa reconnoissance par des preuves

authentiques et qu'elle tâchera de vous faire plaisir en toute occasion.

Je suis très-redevable, lui répondis-je, aux bontés que l'Impératrice me

témoigne; j'aurois prévenu ses désirs quand même elle ne les auroit pas

expliqués. Mon frère étant promis et n'y ayant, selon toute apparence,

aucun obstacle qui puisse mettre empêchement à son mariage, je croirois

agir contre mon devoir, si je ne travaillois de tout mon pouvoir à

fomenter une bonne harmonie entre lui et sa future épouse. Il suffit

qu'elle porte ce titre pour m'engager d'avoir pour elle tous les égards

et toute considération qu'exige une personne qui appartient de si près à

un frère qui m'est cher, et que j'aime avec tant d'ardeur. Je

souhaiterois, Monsieur, que vous pussiez me donner d'aussi favorables

résolutions que celles-ci sur le détail de mes chagrins, auxquels je

sens bien que je succomberai. Je rompis cet entretien, dont je fus

très-peu édifiée.

Mon frère retourna quelques jours après à son régiment, ce qui acheva de

m'accabler de toute manière. Le roi s'occupoit de la comédie et de force

repas qu'on lui donnoit. Grumkow, Sekendorff et plusieurs généraux le

traitoient tous les jours à la ronde; on s'y enivroit à ne pouvoir

rester debout. Le pauvre prince héréditaire étoit de toutes ces fêtes.

Le roi le forçoit à boire malgré qu'il en eût. Il nous maltraitoit l'un

et l'autre et ne nous parloit que pour nous dire des duretés. La reine

au contraire en agissoit bien avec le prince et très-mal avec moi. Ma

soeur, qui la gouvernoit entièrement, jalouse de l'amitié que mon frère

m'avoit témoignée, l'animoit et tournoit en mal toutes mes actions et

mes paroles. Elle ne pouvoit cacher le penchant qu'elle avoit pour le

prince, tout le monde s'en apercevoit; elle lui attiroit les caresses de

la reine et chantoit sans cesse ses louanges. Il badinoit avec elle,

feignant de ne point s'apercevoir de l'inclination qu'elle avoit pour

lui.

Les fatigues et les chagrins commençoient à me ruiner la santé. J'étois

très-inquiète à l'égard de celle du prince. Il revint un jour d'un de

ces fameux repas, qui s'étoit donné chez le général Glasenap, plus pâle

que la mort et dans un emportement si terrible, qu'il trembloit comme

une feuille. Je fus fort effrayée de le voir en cet état, et ma frayeur

fut augmentée par une défaillance qu'il prit un moment après. Quoiqu'à

demi-morte moi-même, je lui donnai promptement du secours et le rappelai

à la vie. Il me conta alors la scène qui s'étoit passée entre le roi et

lui. Ce prince, contre sa coutume, ne l'avoit point placé à table à côté

de lui. Sekendorff avoit été obligé par son ordre de se mettre entre eux

deux. Le roi, adressant la parole à Sekendorff, lui dit assez haut pour

que le prince pût l'entendre: je ne puis souffrir mon gendre, c'est un

sot; je fais ce que je puis pour le morigéner et j'y perds mes peines;

il n'a pas seulement l'esprit de vider un grand verre et ne prend

plaisir à rien. Le prince en tenoit justement un qu'on lui avoit porté à

la santé du roi. Outré de ce qu'il venoit d'entendre: je voudrois dit-il

tout haut à Sekendorff, que le roi ne fût pas mon beau-père, je lui

ferois voir bientôt que ce sot dont il parle, pourroit lui faire changer

de langage, et qu'il n'est pas homme à se laisser maltraiter. Il avala

en même temps cette furieuse lampée, qui lui fut quasi aussi funeste que

du poison. Le roi devint cramoisi de colère; il se contint toutefois

assez pour ne rien répliquer. Il se leva peu après de table et s'en

retourna seul dans sa chaise, sans y faire placer le prince, qui fut

obligé de retourner à pied au château, n'ayant point de voiture. Il

étoit dans une telle fureur, que je crus qu'il prendroit une attaque

d'apoplexie.

Comme il n'étoit pas en état d'aller à la comédie et que j'y craignois

de nouvelles catastrophes, je fis faire ses excuses et les miennes à la

reine, sous prétexte qu'il étoit incommodé. Elle me fit répondre, que le

prince pouvoit faire ce qui lui plaisoit; qu'elle ne feroit point nos

excuses au roi et qu'absolument je devois sortir. Il ne voulut pas

rester seul; nous allâmes l'un et l'autre à cette chienne de comédie. Je

mis une coëffe, pour cacher mon désordre, et ne fis qu'y pleurer. Le

prince étoit si défait, que tout le monde s'en aperçut.

Nous nous retirâmes aussitôt après souper. Il fut très-malade toute la

nuit et voulut à toute force retourner à Bareith. J'étois de son avis,

mais Sekendorff et Grumkow l'en détournèrent, en l'assurant, qu'ils

parleroient très-fortement à son sujet au roi et tâcheroient de lui

faire changer de conduite. Ils boudèrent ensemble tant qu'il resta à

Berlin. Il retourna enfin à Potsdam, où nous le suivîmes l'année 1733.

La santé du prince étoit fort dérangée; il maigrissoit à vue d'oeil et

se trouvoit incommodé d'une toux qui ne lui laissoit de repos ni jouir

ni nuit. Les médecins de Berlin commençoient à craindre qu'il ne prît

l'étisie, ce qui me mettoit dans de cruelles alarmes. Le séjour de

Potsdam ne fit que les augmenter; les veilles et les fatigues

continuelles qu'il enduroit augmentèrent son mal. La triste vie que nous

y menions abattoit l'esprit autant qu'elle nuisoit au corps. On dînoit à

midi. Le repas étoit mauvais et si mince, qu'on ne pouvoit se rassasier.

Un fou, placé vis-à-vis du roi, lui contoit les nouvelles des gazettes,

sur lesquelles il faisoit des commentaires politiques aussi ennuyeux que

ridicules. Au sortir de table le prince dormoit dans un fauteuil, placé

à côté de la cheminée; nous étions tous à l'entour de lui à le voir

ronfler; son sommeil duroit jusqu'à trois heures, puis il alloit se

promener à cheval. J'étois obligée de rester toute l'après-midi chez la

reine et de lire devant elle ce que je ne pouvois supporter. Les

piquanteries et les mercuriales ne cessoient point. A force d'en

entendre j'aurois dû m'y accoutumer, mais ma sensibilité naturelle me

les faisoient sentir bien vivement. Je ne voyois presque point le

prince, la reine ne le vouloit pas; le moindre coup-d'oeil que je lui

faisois, étoit un crime qu'il falloit expier par de sanglantes

railleries. Le roi revenoit à six et se mettoit à peindre ou plutôt à

barbouiller jusqu'à sept; ensuite il fumoit. La reine jouoit pendant ce

temps au tocadille. On soupoit le soir à huit heures chez cette

princesse; la table duroit toujours jusqu'à minuit; la conversation

étoit semblable au sermon de certains prédicateurs, qui sont des remèdes

contre l'insomnie. C'étoit la Montbail qui en faisoit les frais et qui

nous assommoit avec ses vieux contes et légendes de la cour d'Hannovre

que nous savions par coeur. Toutes les différentes situations de ma vie

ne m'ont rien paru en comparaison de celle-là; rien ne m'étoit plus cher

que le prince, je le voyois dépérir journellement, sans pouvoir le

soigner ni le secourir. J'étois maltraitée de tous côtés, je n'avois pas

un sou et je souffrois continuellement. La seule pensée réjouissante qui

me restât encore, étoit celle d'une mort prochaine, toujours le dernier

secours des malheureux; j'avois un dégoût continuel; je ne me suis

nourrie deux ans entiers que d'un morceau de pain sec et d'eau toute

pure, sans rien prendre hors des repas, mon estomac ne pouvant même

supporter le bouillon.

Le roi fut fort affligé en ce temps-ci en apprenant la nouvelle du décès

du roi de Pologne. Ce prince avoit rendu l'esprit à Varsovie, où il

s'étoit rendu pour assister à la diète. Grumkow l'avoit vu sur la route

à Frauenblatt, où il avoit été le complimenter de la part du roi de

Prusse. Ils firent une forte débauche ensemble en vin d'Hongrie, ce qui

accéléra la fin de ce prince. Le congé qu'il prit de ce ministre, qu'il

aimoit beaucoup, fut de plus tendres; adieu! mon cher Grumkow, lui

dit-il, je ne vous reverrai plus. Quelques jours avant l'arrivée du

courrier, Grumkow dit au roi en ma présence et celle de plus de 40

témoins: Ah! Sire, je suis au désespoir, le pauvre patron est mort.

J'étois cette nuit bien éveillé, tout-à-coup le rideau de mon lit s'est

ouvert; je l'ai vu, il avoit un habit mortuaire; il m'a regardé

fixement; j'ai voulu me lever, étant fort altéré, mais ce fantôme a

disparu. Il se trouva par hazard que le roi de Pologne décédât même

nuit. Je crois que Grumkow ayant l'esprit frappé des dernières paroles

que lui avoit dites ce prince, avoit pris ce songe pour une vérité.

Quoiqu'il en soit, cette vision le rendit mélancolique pendant quelque

temps, et ce ne fut qu'avec le secours du vin de Hongrie qu'il reprit sa

gaieté naturelle.

Cependant le prince héréditaire s'affoiblissant à vue, succomba sous le

poids de son mal et n'étoit plus en état de quitter le lit. J'envoyai

chercher le chirurgien-major du régiment du roi, qui lui trouva de la

fièvre. Il se chargea de faire ses excuses au roi, auquel il exagéra si

bien le danger dans lequel il se trouvoit, que ce prince en fut fort

effrayé. L'inquiétude que ce récit lui causa l'obligea de venir nous

voir. Il parut surpris de trouver en si peu de temps le prince si

changé; la peur qu'il eut de sa mort prochaine lui fit dépêcher

sur-le-champ une estafette à Berlin, pour en faire venir les plus fameux

médecins. Je vis entrer le jour suivant toute la faculté en procession

dans ma chambre. Le prince ne put s'empêcher de rire en voyant ces

doctes personnages, et me demanda, si je voulois le faire recevoir

médecin, ou l'envoyer à l'autre monde? Après que cette noble faculté eut

examiné toutes les circonstances de son mal, elle conclut, que moyennant

du repos et beaucoup de régime, on pourrait prévenir l'étisie.

J'étois seule avec Mdme. de Sonsfeld à Potsdam, ayant été obligée de

laisser le reste de ma suite à Berlin par ordre du roi Je ne quittois ni

nuit ni jour le prince, et ne m'absentois qu'un quart d'heure pour

rendre mes devoirs à la reine et au roi. Ce dernier me faisoit mille

caresses et louoit mon assiduité auprès de mon époux, en disant que

toutes les femmes dévoient suivre le bon exemple que je leur donnois. Je

suis très-bien informé, me dit-il une après-midi que je lui faisois ma

cour, de ce qui cause la maladie de votre mari. Il s'est fâché de

quelques propos que j'ai tenus sur son sujet le jour que je dînai chez

Glasenap, et il s'est fort emporté ici contre quelques-uns de mes

officiers, qui l'ont raillé assez fortement par mon ordre. J'ai eu tort,

mais tout ce que j'ai fait n'a été que par bonne intention et par amitié

pour vous et pour lui. J'ai voulu le dégourdir, il faut qu'un jeune

homme ait de la vivacité et de l'étourderie et qu'il ne soit pas

toujours comme un Caton; mes officiers sont tous propres à le former.

__________

La mauvaise humeur de la reine continuoit toujours, elle me cherchoit

noise sur tout ce que je faisois. Lorsque je venois le matin chez elle,

elle me disoit: bonjour! Madame, mon Dieu! comme vous voilà bâtie; vous

êtes coëffée comme une folle, et toujours ce cou alongé; je vous l'ai

dit déjà cent fois que je ne puis souffrir votre mauvais air, vous me

ferez enfin perdre patience! C'étoit le refrain de tous les jours. Elle

vouloit que je fusse habillée à la mode de Berlin; on y portoit les

cheveux tout plats sans la moindre frisure; les miens étoient accommodés

à la françoise, le prince héréditaire l'ayant voulu comme cela, et

d'ailleurs on les portoit ainsi par tout pays, hors à Berlin. J'étois si

maigre, que j'avois peine à me tenir dans mon corps de jupe, et ayant

toujours l'estomac enflé, je souffrois beaucoup quand je voulois me

redresser; mais tout cela n'étoient qu'excuses frivoles qu'on

n'acceptoit pas.

Les nouvelles que je reçus dans ce temps-là de Bareith furent bien

satisfaisantes. Mlle. de Sonsfeld me mandoit que la santé du Margrave

dépérissoit à vue. Il étoit allé à Neustat voir son malotru de frère,

dont j'ai fait le portrait ci-dessus. Ce prince venoit d'épouser une

princesse d'Anhalt-Schaumbourg. Le Margrave fit des dépenses énormes

pendant son séjour de Neustat; il y passoit les journées entières à

boire et à se divertir. Il fit une terrible chûte dans son ivresse,

étant tombé d'un escalier. On l'emporta à demi-mort dans son

appartement. Je ne sais s'il se blessa intérieurement, les médecins

qu'il avoit autour de lui étant si ignorans, qu'on ne pouvoit se fier à

leur rapport. Soit donc la chûte ou la boisson, l'une des deux au moins

lui causa une si terrible perte de sang par les hémorroïdes, qu'on

s'attendoit à le voir expirer. On envoya même chercher un

ecclésiastique, pour lui faire la prière et le préparer à la mort, mais

son tempérament le sauva encore pour cette fois et il se remit, quoique

fort lentement.

Tout le monde crioit depuis ce temps après notre retour. Le Margrave le

souhaitoit lui-même et m'écrivit, que je devois lui mander de quelle

façon il devoit s'y prendre pour nous faire retourner à Bareith. Je

montrai sa lettre à quelques personnes dont j'étois sûre qu'ils le

rediroient au roi, et leur contai toutes les circonstances que je viens

de rapporter. On ne manqua pas d'en avertir le roi. Il ne vouloit pas

nous perdre et malgré cela il ne vouloit pas en agir bien avec nous.

Cependant il résolut de tâcher de nous regagner, pour nous ôter toute

idée de départ. Il me fit mille caresses et me parla avec éloge du

prince héréditaire, mais tout cela ne me touchoit plus, j'avois été trop

souvent trompée pour être plus long-temps sa dupe. Le roi ne se portoit

point bien; il étoit fort changé de visage et le corps lui enfloit

toutes les nuits. Une après-midi qu'il dormoit et que nous étions toutes

assises autour de lui, il lui prit une suffocation. Comme il ronfloit

toujours extrêmement fort, nous ne nous en aperçûmes pas d'abord. Je fus

la première à remarquer qu'il devenoit tout noir et que le visage lui

enfloit. Je me mis à crier en le disant à la reine; elle le poussa

plusieurs fois pour le réveiller, mais inutilement. Je courus appeler du

monde; on lui coupa la cravate et nous lui jetâmes tous de l'eau dans le

visage, ce qui le fit enfin revenir peu à peu. Il fut fort altéré de cet

accident mais tous les médecins qu'il avoit autour de lui pour lui faire

leur cour, traitèrent cela en bagatelle, quoique dans le fond il fût

fort dangereux et chacun se disoit à l'oreille que c'étoit une goutte

remontée, qui pouvoit lui jouer de mauvais tours.

Le belle saison qui réjouit et fait revivre la nature ne fut pour nous

qu'une nouvelle pénitence; nous étions obligés d'aller tous les soirs au

jardin du roi. Ce prince lui avoit donné le nom de Marli je ne sais

pourquoi. C'étoit un très-beau jardin potager, où le roi s'étoit fait un

plaisir de ramasser toutes des meilleurs sortes de fruits qu'il y ait en

Europe; mais il n'y avoit pas le moindre agrément à s'y promener, n'y

ayant point d'ombre. Nous y allions à trois heures de l'après-midi pour

nous griller à la fraîcheur de Mr. de Vendôme. On y soupoit à huit

heures très-frugalement et sans se charger l'estomac, et on se retiroit

à neuf heures. Le roi se levait tous les jours à quatre heures du matin,

pour être présent à l'exercice de son régiment. Cet exercice se faisoit

sous mes fenêtres, et comme je logeois au rez de chaussée, je ne pouvois

fermer les yeux de toute la nuit, car on tiroit par divisions et par

pelotons. Un soldat, voulant charger trop vite, et n'ayant pas eu le

temps de tirer la baguette de son fusil, le coup donna dans ma chambre

et abattit le miroir de ma toilette, qui par un hazard sans exemple

resta dans son entier.

Je supportois toutes ces fatigues avec patience, le retour du prince

héréditaire me causoit trop de joie pour penser à autre chose. Il arriva

le 21. de Mai à Potsdam en compagnie de mon frère. J'eus la satisfaction

de lui trouver beaucoup meilleur visage que lorsqu'il étoit parti, mais

sa toux continuoit toujours, quoiqu'elle fût fort diminuée. Le roi le

reçut très-bien et fut très-content du rapport qu'il lui fit de son

régiment. La Margrave _Albertine_, sa fille et le prince de _Berenbourg_

arrivèrent le même soir. Les noces de ce dernier étoient fixées au

lendemain. La princesse Albertine étoit dans un contentement parfait, et

ne faisoit que rire lorsqu'on lui parloit de son futur. Elle avoit deux

dames qui faisoient son écho; le prince donnoit le signal par un éclat

de rire, ses deux dames y répondoient et nous trouvions cela si drôle,

que nous en riions aussi, si bien que ce n'étoient que risées. Le roi

qui aimoit à tourmenter la promise, lui disoit maintes gravelures,

auxquelles elle ne répondoit qu'en riant et s'attiroit à elle et à nous

tous de grosses sottises. Je me tuois de lui dire de prendre son

sérieux, mais c'étoit peine perdue, et sa joie d'avoir bientôt un si

aimable mari étoit trop vive pour la contenir.

Le prince héréditaire et le prince _Charles_ de Brunswick, que le roi

avoit aussi invité à la noce, allèrent le lendemain rendre visite au

promis, plus pour s'en divertir que par civilité. Il n'y avoit que lui

qui ignorât qu'il devoit se marier le soir, ses distractions ou sa

courte mémoire le lui avoient fait oublier. Il juroit comme un

charretier qu'il n'avoit ni habit ni robe de chambre, et qu'il falloit

remettre la noce au lendemain. Cela divertit beaucoup le roi. Le prince

héréditaire fut obligé de lui prêter sa robe de chambre. Il en fut si

reconnoissant, qu'il lui demanda conseil sur tout ce qu'il devoit faire.

Dieu sait en quelles mains charitables il étoit tombé et les conseils

qu'il lui donna. Je sais bien que je n'ai rien vu de plus comique que

cette noce. Il y eut trois jours de suite bal, où nous nous en donnâmes

au coeur joie. Mais cette joie s'évanouit bien vite, car le prince

héréditaire fut obligé de retourner à son régiment. Il repartit le 26.

de Mai aussi bien que mon frère et toutes les autres principautés.

Le roi avoit été fort charmé du prince héréditaire; il me dit qu'il le

trouvoit fort changé à son avantage. Ce sera mon gendre favori,

ajouta-t-il; et adressant la parole à la reine: j'aime trop mes enfans,

lui dit-il, oui, que le diable m'emporte! si je ne donne à mon gendre

tout l'argent que je lui ai prêté, pourvu qu'il continue à en agir comme

il le fait à présent. Je m'approchai de lui, et lui baisant la main je

le remerciai avec les termes les plus tendres, et comme il me répéta

encore une fois ce qu'il venoit de dire à la reine, je lui répondis, que

je serois au désespoir s'il pouvoit s'imaginer qu'il y eût quelques vues

d'intérêt dans notre conduite; qu'il étoit vrai que nous avions eu

besoin de son secours, mais que nous ne voulions point lui être à

charge, et que, si je savois que la promesse qu'il venoit de me faire

l'incommodât le moins du monde je serais la première à refuser cette

grâce. Les larmes lui vinrent aux yeux et me regardant tendrement; non,

dit-il, ma chère fille, je ne me résoudrai jamais à vous laisser partir

d'ici et j'aurai soin de vous tant que je respirerai. Je fus touchée de

ces dernières paroles, mais elles m'alarmèrent beaucoup; je connoissois

trop l'inconstance du roi pour me fier à toutes ces belles paroles. J'y

fus pourtant sensible; je l'aimai tendrement et sans la jalousie que la

reine avoit contre moi, j'aurois pu regagner son coeur; mais il étoit

impossible qu'on pût être bien auprès de l'un sans se brouiller avec

l'autre. Elle me rendit bien cher ce moment de douceur que je venois de

goûter, et ne fit que me quereller depuis le matin jusqu'au soir. Je

n'ai jamais pu approfondir une intrigue qu'on avoit formée contre le

prince héréditaire et moi, je ne sais pas encore qui en étoit l'auteur;

mais je sais bien qu'en ce temps-là on fit ce que l'on put pour mettre

la désunion entre nous. On venoit me dire pis que pendre de lui, pendant

qu'on lui en disoit autant de moi. Mais tout cela ne faisoit aucune

impression sur nous, et nous nous avertissions mutuellement de ces

belles menées.

Le roi me dit un jour; j'ai fait un plan pour votre établissement ici.

Je donnerai une pension à votre mari, afin qu'il puisse tenir son ménage

sans s'incommoder; il restera à Basewaldt et vous irez le voir de temps

en temps; car si vous étiez toujours auprès de lui, il négligeroit le

service. On peut bien juger combien ce beau plan fut de mon goût.

Cependant je ne voulus point rompre en visière au roi et lui répondis

simplement, que j'encouragerois toujours le prince héréditaire à faire

son devoir. Le roi remarqua bien que ses idées ne me plaisoient pas et

il changea de discours. Comme il devoit partir avec la reine le 8. de

Juin, pour se rendre à Brunswick et y assister aux noces de mon frère,

qui devoient y être célébrées, je lui demandai la permission d'aller

joindre le prince héréditaire à son régiment. Il me l'accorda d'abord,

mais ayant rêvé quelque temps il me dit: cela ne vaut pas la peine de

faire ce voyage; je serai de retour dans huit jours et je le ferai venir

alors.

Je fus fort estomaquée de cette réponse; je craignois Berlin comme le

feu; je m'attendois à y recevoir de nouveaux désagrémens, et la reine y

avoit pourvu, ayant défendu à mes soeurs de venir chez moi et ayant fait

ordonner la même chose à ses dames. Tout cela me mit le sang si fort en

mouvement, que je me trouvai mal le soir et fus obligée de me retirer.

Je me mis tout de suite au lit, où je m'endormis de foiblesse et de

fatigue. J'avois reposé environ trois heures, lorsque j'entendis un

bruit épouvantable dans ma garderobe. Je m'éveillai en sursaut, et

ouvrant mon rideau j'appelai ma bonne et fidèle _Mermann_, compagne de

tous mes chagrins et qui ne me quittoit jamais; mais j'avois beau

m'égosiller, personne ne venoit et le bruit augmentoit. Mais quelle fut

ma frayeur quand je vis enfin ouvrir la porte, et qu'à la lueur de la

lampe qui brûloit dans ma chambre, j'aperçus une douzaine de grands

grenadiers avec leurs moustaches noires, et que je vis étinceler leurs

armes. Je me crus pour le coup perdue et qu'on venoit m'arrêter; je

m'examinois déjà, pour savoir quel crime j'avois commis, sans me trouver

coupable de rien. Ma femme de chambre me tira enfin d'inquiétude; elle

entra dans ma chambre et me dit, qu'elle n'avoit pu venir plutôt,

s'étant disputée avec ces gens pour les empêcher d'entrer; que le feu

étoit au château et qu'il étoit cause de cette rumeur. Je lui demandai

où il brûloit? Elle biaisa quelque temps; enfin elle me dit que c'étoit

dans la chambre de mes soeurs, et que leurs domestiques n'y vouloient

laisser entrer personne, disant que c'étoit chez moi. Ma gouvernante

étoit d'abord accourue au premier bruit; elle amusa assez long-temps les

officiers, pour me donner le temps de me lever. Ils visitèrent toute ma

chambre, où tout étoit en très-bon ordre et où ils ne trouvèrent pas la

moindre apparence de feu. Ils passèrent ensuite dans celle de mes

soeurs, qui logeoient porte à porte avec moi. Ils la trouvèrent en

flammes, leurs lits étoient déjà à demi consumés et la boiserie de la

chambre étoit toute en feu. À force de bras on l'éteignit et ils

allèrent en faire le rapport au roi. Ce prince étoit fort rigide sur de

pareilles choses, et les domestiques innocens ou coupables étoient

chassés sans rémission.

Mémoires de Frédérique Sophie Wilhelmine de Prusse, margrave de Bareith. Tome 2 · 第 5 / 21 段