lieu des hauteurs qu'elle avoit témoignées deux jours auparavant, elle
me fit maintes bassesses, me baisant à tout moment la main, malgré bon
gré que j'en eusse. Fort satisfaite des politesses que je lui fis, elle
me dit, qu'elle étoit très-charmée d'avoir le bonheur de me connoître;
qu'elle avoit eu bien peur de moi, puisqu'on lui avoit dit, que j'étois
fière et hautaine et que je la traiterois du haut en bas. Elle me
présenta sa soi-disante gouvernante (car elle n'en avoit jamais que
d'emprunt) et ses deux filles d'honneur. Ces dernières étaient jumelles,
très-petites et si replètes, qu'elles pouvoient à peine marcher; ces
deux paquets de chair voulant se baisser pour me baiser la main,
perdirent l'équilibre et roulèrent à terre, ce qui dérangea mon sérieux
et celui de la noble assemblée. On ne sauroit se représenter rien de si
hideux, que la de cour de cette Margrave; je crois que tous les monstres
du pays et des alentours s'étoient rassemblés à son service; peut-être
étoit-ce par bonne politique, voulant relever par ces horreurs ses
charmes surannés. On servit enfin. La Margrave fut fort embarrassée
pendant tout le repas. Mr. d'Egloffstein, son amant favorisé d'alors,
l'avoit si bien sermonnée, qu'elle n'osoit ni manger ni parler sans sa
permission. Je lui rendis visite l'après-dîner. Je trouvai dans son
appartement les dames de la ville, qui me furent présentées. Après avoir
pris le café, je voulus prendre congé d'elle, mais elle s'opiniâtra à
vouloir m'accompagner jusqu'au bas de l'escalier, disant, que Mr.
d'Egloffstein lui avoit ordonné ainsi, et qu'elle suivoit en tout ses
volontés. J'eus beau m'opposer à cette extravagante politesse, il fallut
la souffrir.
Comme il étoit tard et que les chemins étoient détestables, je fus
obligée de rester la nuit à Carlsbourg, où je trouvai plusieurs
officiers de la maison du Margrave d'Anspac et quelques Mrs. de cette
cour, qu'il y avoit envoyés exprès pour y faire les honneurs.
J'arrivai enfin le soir suivant à cette ville, où je fus reçue à bras
ouverts de mon beau-frère et de ma soeur. J'eus tout lieu d'être
satisfaite de leurs attentions et de l'amitié qu'ils me témoignèrent. Il
y eut pendant tout le séjour que j'y fis, table de cérémonie. Je priai
en vain ma soeur, de lever cet ennuyant cérémonial et de vivre avec moi
de bonne amitié, elle me répondit, qu'on ne pouvoit rien changer à cela;
qu'ils seroient blâmés de tout le monde s'ils en agissoient autrement,
puisque c'étoit un usage introduit dans toutes les cours. Elle se
trouvoit enceinte de trois mois, ce qui causoit une joie universelle
dans tous le pays. Son sort n'en étoit pas plus heureux. J'ai déjà dit
ailleurs qu'elle avoit été fort mal élevée; on auroit pu redresser en
partie cette négligence, si on lui avoit donné une femme d'esprit pour
gouvernante, car elle n'avoit que 14 ans lorsqu'elle se maria; on gâta
tout en lui donnant une campagnarde, pour laquelle elle n'avoit aucune
considération.
Le Margrave s'étoit enfin lassé de ses caprices; deux indignes favoris,
dont l'un étoit le grand-Maréchal de Sekendorff et l'autre un certain
Mr. de Schenk, le gouvernoient entièrement et l'avoient plongé dans les
débauches. Il avoit pris depuis peu une maîtresse de basse extraction,
qui avoit vécu de son corps et s'étoit prostituée à tout venant. Il
l'aimoit passionnément; son amour a été constant; il a encore
actuellement cette catin, qui lui a donné trois enfans, dont, à ce que
dit la chronique scandaleuse, il n'est point le père. Il a fait
baroniser son fils putatif et lui a donné le nom de Falk, qui signifie
faucon en françois, parcequ'il fait lui-même la profession de
fauconnier, et en remplit jusqu'au plus vil emploi. Il étoit brouillé
pour lors à toute outrance avec ma soeur. Celle-ci piquée qu'il lui
préférât une infâme servante qui nettoyoit le château, lui en avoit fait
de sanglans reproches, ce qui n'avoit fait qu'aigrir le mal. Je fis mon
possible pour les raccommoder, et si je n'y réussis pas entièrement,
j'obtins du moins qu'on bannît les éclats. Comme j'avois des attentions
continuelles pour obliger chacun, je me fis beaucoup d'amis. Le Margrave
lui-même lia avec moi une amitié qui a souvent été utile à ma soeur. Ce
prince devant aller à Pommersfelde, pour y voir le prince de Bamberg,
nous partîmes ensemble le 28. Octobre, la route étant la même jusqu'à
Beiersdorf où le Margrave prit congé de moi.
J'y trouvai la réponse du roi à la dernière lettre que je lui avois
écrite. Elle étoit de main propre; la voici mot pour mot.
«Ma chère fille, j'ai bien reçu votre lettre, et suis fâché d'apprendre
qu'on continue à vous chagriner et à vous refuser de l'argent pour votre
voyage. J'ai écrit une lettre fort dure à votre vieux fou de beau-père,
pour qu'il vous paye ces voyages. Il faut que la Flore Sonsfeld reste
auprès de la petite Frédérique, cela vous épargnera les gages d'une
gouvernante. Je vous attends avec impatience et suis etc.»
Cette lettré me fit faire de cruelles réflexions; je prévis d'abord que
le roi m'avoit dupée et que j'allois me trouver entre deux selles. Les
duretés qu'il avoit écrites au Margrave, me chiffonnoient l'esprit; la
douceur et les bonnes façons pouvoient seules le ramener. Le prince
continuoit à m'assurer des bonnes intentions du roi; il me mandoit, que
mon frère s'employoit fortement en ma faveur et que son ancienne
tendresse sembloit se rallumer; que la reine paroissoit fort portée pour
nous et me promettoit tous les agrémens qui dépendroient d'elle; que
même elle témoignoit beaucoup de joie et d'impatience de me revoir. Mon
frère m'écrivit à peu près les mêmes choses, mais la reine le
contredisoit entièrement. Que venez-vous faire dans cette galère, me
disoit-elle, est-il possible que vous puissiez encore vous fier aux
promesses du roi, après qu'il vous a si cruellement abandonnée? Restez
chez vous et épargnez vos continuelles lamentations, vous deviez vous
attendre à tout ce qui vous arrive. Les lettres de Grumkow à sa nièce
n'étoit remplies que de pronostiques fâcheux. Tout cela me causoit de
cruelles inquiétudes. Cependant je ne pouvois plus me dispenser d'aller
à Berlin, ne pouvant m'attendre qu'à de mortels chagrins après ce que le
roi venoit d'écrire au Margrave.
Je partis le 29. de Beiersdorf et me rendis le même soir à Bareith. Le
Margrave me reçut très-bien en apparence; il me demanda d'abord, si
j'avois fixé le jour de mon départ pour Berlin? Je lui répondis, que
n'ayant point encore reçu de réponse du roi, je n'avois point d'argent
pour le voyage. Il me dit d'un air ironique: je vois bien que cela
traînera en longueur, et pour vous faire partir, je sacrifierois
volontiers 10 mille florins. Je le remerciai de ses bonnes intentions,
l'assurant, que s'il vouloit me donner 2000 écus, je lui en serois
très-redevable. Il me conta ensuite, qu'il se présentoit deux partis
pour la princesse Charlotte; c'étoient le duc de Weissenfeld et le
prince de Usingen; que sa fille s'étoit déclarée pour le second de ces
princes et qu'il demandoit mon avis là-dessus. Je fis ce que je pus pour
l'y persuader, mais il refusa, quoiqu'on pût lui dire, ces deux
concurrens, ne voulant pas, disoit-il, marier sa fille aînée avant la
cadette. Celle-ci étoit très-mécontente en Ostfrise. Elle y avoit tout
gâté par ses hauteurs et par ses mauvaises façons envers son oncle et sa
tante; elle vouloit à toute force retourner à Bareith et prioit
instamment son père de la faire revenir. Le Margrave n'étoit point de
son avis, en concevant très-bien les suites. Il étoit résolu, si le
mariage se rompoit, de lui faire faire un tour en Danemark avant que de
retourner à Bareith, pour empêcher l'éclat que feroit cette rupture. Au
lieu de 2000 écus; que j'avois demandés, il m'envoya le jour suivant
1000 florins, ce qui ne suffisoit pas pour payer la poste. Pour comble
d'infortune je fus encore obligée d'aller à Cobourg voir ma tante, la
duchesse de Meiningen, qui étoit venue me rendre visite l'été précédent.
C'étoit un voyage de politique; elle m'avoit donné quelque espérance de
me faire héritière des biens immenses qu'elle possédoit, et dont elle
étoit maîtresse absolue. Cette méchante princesse auroit réparé par
cette action tous les maux qu'elle avoit causés au pays et à la maison
de Culmbach, qu'elle avoit totalement ruinée et réduite dans le triste
état où je l'avois trouvée.
Cobourg n'étant qu'à huit milles de Bareith, je m'y rendis en un jour et
y arrivai le soir 3. Novembre. Je trouvai ma bonne tante requinquée, à
son ordinaire, en fleurs et en colifichets. Notre entrevue coûta cher à
ses tetons flétris et surannés, elle les fouetta doublement à mon
honneur et gloire, m'appelant mille fois sa chère âme. Son appartement
et celui qu'on m'avoit préparé étoit de la plus grande magnificence,
tant en meubles qu'en argenterie; on y voyoit partout les armes de
Brandebourg, ce qui me fit faire de tristes réflexions. Je passai le
jour suivant à causer et à travailler avec la duchesse, n'y ayant point
de noblesse ni de cour à Cobourg que la sienne, qui étoit très-médiocre.
Je ne pus obtenir aucune résolution favorable pour moi; elle me réitéra
ses promesses, mais ne voulut faire point de testament en ma faveur; on
m'avertit même secrètement, qu'elle m'avoit dupée comme bien d'autres,
qu'elle avoit leurrés pour en tirer des présens.
Je retournai le 5. à Bareith, en maudissant cette vieille sempiternelle.
Le Margrave étoit de nouveau incommodé; sa santé étoit si dérangée
depuis quelque temps par la boisson, qui lui attaquoit la poitrine et
les nerfs, que la faculté n'en auguroit rien de bon. Il fut charmé du
choix que j'avois fait de Mlle. de Sonsfeld pour rester auprès de ma
fille. J'eus bien de la peine à persuader celle-ci d'accepter cet
emploi. Le Margrave, qui l'estimoit beaucoup, joignit ses prières aux
miennes, ce qui la détermina enfin d'acquiescer à nos désirs. N'ayant
donc plus rien qui pût m'arrêter à Bareith, j'en partit le 12. Le congé
que je pris du Margrave, ne fut pas des plus tendres, nous étions
réciproquement charmés de nous séparer. Je laissai Mr. de Voit auprès de
lui, pour lever tout ombrage. Mr. de Sekendorff, qu'il m'avoit donné
pour écuyer, fut de ma suite. C'étoit un garçon d'esprit, qui avoit
voyagé et qui étoit assez agréable dans la société.
La saison et les chemins étoient diaboliques; cependant ne me reposant
que deux ou trois heures la nuit, j'arriva le 16. à Berlin. Pour mes
péchés le roi en étoit parti la veille, pour aller à Potsdam, et la
reine avoit fait ce jour-là ses dévotions. Quoiqu'elle fût informée par
une estafette, que j'avois envoyée d'avance, de mon arrivée, elle fit
semblant de l'ignorer. Je descendis de carosse sans lumière; mes jambes
étoient si engourdies, que je tombai de mon long. Mr. de Brand,
grand-maître de la reine, se trouva par hazard à mon passage, et eut la
charité de m'aider à marcher. Personne ne vint au devant de moi que mes
soeurs, qui me reçurent à la porte de la chambre d'audience. Je vis de
loin la reine dans sa chambre de lit, qui balançoit à venir à ma
rencontre. Elle prit enfin ce parti, et après m'avoir embrassée, elle me
présenta le prince, qu'elle avoit caché. J'eus tant de joie de le
revoir, que j'oubliai la mauvaise réception qu'on m'avoit faite. Je
n'eus pourtant pas le temps de lui parler; elle me prit par la main et
me conduisit dans son cabinet, où elle se flanqua sur un fauteuil, sans
m'ordonner de m'asseoir. Me regardant alors d'un air sévère: que venez
vous faire ici? me dit-elle. Tout mon sang se glaça par ce début. Je
suis venue, lui répondis-je, par ordre du roi, mais principalement pour
me mettre aux pieds d'une mère que j'adore et dont l'absence m'étoit
insupportable. Dites plutôt, continua-t-elle, que vous y venez pour
m'enfoncer un poignard dans le coeur, et pour convaincre tout le genre
humain de la sottise que vous avez faite d'épouser un gueux. Après cette
démarche vous deviez rester à Bareith, pour y cacher votre honte, sans
la publier encore ici. Je vous avois mandé de prendre ce parti. Le roi
ne vous fera aucun avantage et se repent déjà des promesses qu'il vous a
faites. Je prévois d'avance que vous nous rabattrez les oreilles de vos
chagrins, ce qui m'ennuiera beaucoup, et que vous nous serez à charge à
tous.
Ces propos me percèrent le coeur. Je fondis en larmes; je craignois la
reine plus que la mort; j'étois dans la galère, il falloit y voguer; je
me jetai à ses genoux: je lui tins les discours les plus tendres. Elle
me laissa une bonne demi-heure dans cette situation; soit que mes larmes
l'eussent touchée, ou qu'elle voulût pourtant garder quelque bienséance,
elle me releva enfin. Je veux bien, me dit-elle d'un air méprisant,
avoir compassion de vous et oublier le passé, à condition que vous
changiez de conduite à l'avenir. (On verra plus loin ce qu'elle
entendoit par-là.) Elle sortit en prononçant ces dernières paroles.
Mlle de Pannewitz entra dans ces entrefaites. Elle avoit été beaucoup de
mes amies; je courus l'embrasser et lui faire part de mon désastre. Elle
ne me répondit rien, me regardant du haut en bas. Les autres dames, à
l'exception de Mdme. de Kamken, en firent de même. Celle-ci me dit tous
bas, que je devois me contraindre, qu'elle feroit son possible pour me
rendre service et que tout changeroit dans quelques jours. Le prince,
qui remarquoit mon trouble, me regardoit tristement, ne pouvant rien
comprendre au changement subit de la reine. Le repas s'accorda avec le
début. Ma soeur Charlotte se mit sur ma friperie et n'épargna pas sa
sanglante satire. La reine lui jetoit des regards d'approbation à chaque
trait malin qu'elle me lançoit. Je gardois le silence à ces propos
offensans, mais le diable n'y perdit rien, car je crevois de dépit. Mes
soeurs Sophie et Ulrique me dirent en passant tout bas, qu'elles
m'aimoient toujours; qu'elles auroient bien des choses à me communiquer,
mais qu'elles n'osoient me parler, la reine le leur ayant défendu.
Malgré toutes les fatigues que j'avois endurées ce jour-là, elle me
retint jusqu'à une heure après minuit.
Dès que je fus retirée, nos jérémiades commencèrent. Je contai au prince
et à Mdme. de Sonsfeld l'accueil que la reine m'avoit fait. Elle me dit,
que celui qu'elle en avoit reçu valoit le mien. Le prince me flattoit
encore que mon sort changeroit par le retour du roi; mais mon Dieu!
qu'il le connoissoit peu. J'écrivis le lendemain à ce prince, pour lui
notifier mon arrivée. J'eus cependant la consolation de recevoir une
lettre de mon frère, que Mr. de Knobelsdorff, son gentilhomme, me
rendit. Il m'assuroit, qu'il comptoit me voir le surlendemain. Je
l'aimois toujours bien tendrement et son amitié faisoit mon unique
espérance. Ma soeur Charlotte vint aussi me rendre visite, ou plutôt au
prince, car elle ne fit que badiner avec lui, sans me regarder. La reine
me fit un peu meilleur visage que la veille. Elle vivoit alors dans une
retraite profonde, ne voyant pas même les princesses du sang; elle se
faisoit lire l'après-dîner et jouoit le soir. J'eus beaucoup de monde ce
jour-la, qui vint chez moi plus par bienséance, que par autre raison,
car j'essuyai bien des discours désagréables.
Le roi arriva le soir suivant. Il me reçut fort froidement. Ha, ha! me
dit-il, vous voilà; je suis bien aise de vous voir, m'éclairant avec une
lumière; vous êtes bien changée, continua-t-il; que fait la petite
Frédérique? Que je vous plains, poursuivit-il, après que je lui eus
répondu, vous n'avez pas le pain et sans moi vous seriez obligée de
gueuser. Je suis aussi un pauvre homme je ne suis pas en état de vous
donner beaucoup; je ferai ce que je pourrai; je vous donnerai par dix ou
douze florins, selon que mes affaires le permettront; ce sera toujours
de quoi soulager votre misère; et vous, Madame, adressant la parole à la
reine, vous lui ferez quelquefois présent d'un habit, car la pauvre
enfant n'a pas la chemise sur le corps. Je crevois dans ma peau de me
voir traitée si charitablement, et maudissois ma sotte crédulité, qui
m'avoit entraînée dans ce labyrinthe. Ce pompeux raisonnement me fut
encore répété le jour suivant en pleine table. Le prince en en rougit
jusqu'aux ongles; il répondit au roi, qu'un prince qui possédoit un pays
tel que le sien, ne pouvoit passer pour un gueux; que son père étoit
seul cause de la triste situation où il se trouvoit, ne voulant rien lui
donner, suivant en cela l'exemple de beaucoup d'autres. Le roi rougit à
son tour, se sentant coupable de cette foiblesse, et changea de
discours.
J'eus enfin le lendemain le plaisir de voir mon frère. Il fut si charmé
de me trouver auprès de la reine, qu'il se donna à peine le temps de lui
dire deux mots, pour venir m'embrasser. Il est aisé de s'imaginer que
notre entrevue fut des plus tendres. Nous avions tant de choses à nous
dire, que nous ne savions par où commencer. Je lui contai tous mes
désastres. Il me parut surpris de la réception qu'on m'avoit faite et me
dit qu'il falloit que quelque chose secrète, qu'il ignoroit encore, eût
produit ce subit changement; qu'il tâcheroit de s'en éclaircir et
parleroit à Grumkow et à Sekendorff en ma faveur, ces deux personnages
étant entièrement dans ses intérêts, et que pour ce qui regardoit la
reine, il se chargeoit de lui faire entendre raison, ayant un grand
ascendant sur elle. Elle se promenoit pendant toute cette conversation
avec ma soeur et paroissoit inquiète. Nous nous rapprochâmes d'elles.
La reine fit tomber le discours à table sur la princesse royale future.
Votre frère, me dit-elle en le regardant, est au désespoir de l'épouser
et n'a pas tort; c'est une vraie bête, elle répond à tout ce qu'on lui
dit par un oui et un non, accompagné d'un rire niais, qui fait mal au
coeur. Oh! dit ma soeur Charlotte, votre Majesté ne connoît pas encore
tout son mérite. J'ai été un matin à sa toilette; j'ai cru y suffoquer,
elle puoit comme une charogne; je crois qu'elle a pour le moins dix ou
douze fistules, car cela n'est pas naturel. J'ai remarqué aussi qu'elle
est contrefaite; son corps du jupe est rembourré d'un côté, et elle a
une hanche plus haute que l'autre. Je fus fort étonnée de ces propos,
qui se tenoient en présence des domestiques et surtout en celle de mon
frère. Je m'aperçus qu'il changeoit de couleur et qu'ils lui faisoient
de la peine. Il se retira aussitôt après souper. J'en fis autant. Il
vint me voir un moment après. Je lui demandai s'il étoit satisfait du
roi? Il me répondit, que sa situation changeoit à tout moments; que
tantôt il étoit en faveur et tantôt en disgrâce; que son plus grand
bonheur consistoit dans l'absence; qu'il menoit une vie douce et
tranquille à son régiment; que l'étude et la musique y faisoient ses
principales occupations; qu'il avoit fait bâtir une maison et fait faire
un jardin charmant, où il pouvoit lire et se promener. Je le priai de me
dire, si le portrait que la reine et ma soeur m'avoient fait de la
princesse de Brunswick étoit véritable? Nous sommes seuls, repartit-il,
et je n'ai rien de caché pour vous, je vous parlerai avec sincérité. La
reine par ses diables d'intrigues est la seule source de nos malheurs. A
peine avez-vous été partie, qu'elle a renoué avec l'Angleterre; elle a
voulu vous substituer ma soeur _Charlotte_ et lui faire épouser le
prince de _Galles_. Vous jugez bien qu'elle a employé tous ses efforts
pour faire réussir son plan et pour me marier avec la princesse
_Amélie_. Le roi en a été informé aussitôt que ce dessein a été tramé,
la _Ramen_ (qui est plus en grâce que jamais auprès d'elle) l'en ayant
averti. Ce prince a été piqué au vif de ces nouvelles manigances qui ont
causé maintes brouilleries entre la reine et lui. _Sekendorff_ s'en est
enfin mêlé, et a conseillé au roi de mettre fin à ces tripoteries, en
concluant mon mariage avec la princesse de Brunswick. La reine ne peut
se consoler de ce revers; le désespoir où elle est lui fait exhaler son
venin contre cette pauvre princesse. Elle a prétendu de moi que je
refuse absolument ce parti, et m'a dit, qu'elle ne se soucioit point, si
la mésintelligence recommençoit entre le roi et moi; que je devois
seulement témoigner de la fermeté et qu'elle sauroit bien me soutenir.
Je n'ai point voulu suivre son conseil et lui ai déclaré nettement, que
je ne voulois pas encourir la disgrâce de mon père, qui m'a fait assez
souffrir par le passé. Pour ce qui regarde la princesse, je ne la hais
pas tant que j'en fais semblant; j'affecte de ne pouvoir la souffrir,
pour faire d'autant plus valoir mon obéissance auprès du roi. Elle est
jolie, son teint est de lis et de roses, ses traits sont délicats et
tout son visage ensemble fait celui d'une belle personne; elle n'a point
d'éducation et se met très-mal, mais je ma flatte, que lorsqu'elle sera
ici, vous aurez la bonté de la former. Je vous la recommande, ma chère
soeur, et j'espère que vous la prendrez sous votre protection. On peut
bien juger que ma réponse fut telle qu'il pouvoit la désirer.
Le roi nous annonça qu'il avoit fait venir une troupe de comédiens
allemands. Nous vîmes le soir ce beau spectacle, qui étoit propre à
dormir debout. Il y prit tant de goût, qu'il engagea la troupe. On étoit
excommunié quand on n'y alloit pas. Le spectacle duroit quatre heures;
on n'osoit ni remuer ni parler sans s'attirer des mercuriales; le froid
y étoit excessif, ce qui faisoit beaucoup de tort à ma santé. Mon frère
me dit, qu'il avoit parlé en ma faveur avec Sekendorff et Grumkow; que
ce premier l'avoit prié de lui obtenir une audience secrète auprès de
moi, et qu'il me conseilloit fort de le voir. C'est un brave homme
ajouta-t-il en riant, car il m'envoie souvent des espèces dont j'ai
grand besoin. J'ai déjà imaginé qu'il pourroit vous en procurer aussi;
mes galions sont arrivés hier et j'en partagerai la charge avec vous. En
effet il m'apporta le lendemain 1000 écus, m'assurant qu'il m'en feroit
avoir davantage. Je fis beaucoup de difficultés pour les accepter, ne
voulant pas lui être à charge. Il hocha la tête et me répondit:
prenez-les hardiment, car l'Impératrice me fait tenir autant d'argent
que j'en veux, et je vous assure que je déloge d'abord le diable de chez
moi quand il vient s'y nicher. Mdme. l'Impératrice, lui repartis-je, est
donc meilleure exorciste que les autres prêtres? Oui, me dit-il, et je
vous promets qu'elle fera déloger votre diable aussi bien que le mien.