La cour d'Anspac s'arrêta encore quelques jours après son départ. La

Grumkow fut cause de cette prolongation de séjour; le Margrave, mon

beau-frère, étoit devenu amoureux d'elle. Le mauvais ménage, qu'il

menoit avec ma soeur, l'avoit abruti. Elle étoit si jalouse, qu'il

n'osoit parler à une dame. La Grumkow n'eut pas sujet de devenir fière

de sa conquête. Toute autre qu'elle auroit été fort piquée de la façon

dont le Margrave lui faisoit la cour, qui étoit fort impertinente et

telle, qu'on pourroit la faire à une catin. Cette fille étoit drôle

comme un coffre; elle avoit hérité de la méchante langue de son oncle,

sa satire emportoit la pièce; elle joignoit à ce défaut ceux de la

coquetterie, de l'orgueil et de mentir effrontément. Je n'avois aucune

confiance en elle, connoissant son méchant caractère. Ma soeur fut au

désespoir de cet amour naissant. Je fis ce que je pus, pour faire

entendre raison à la Grumkow, mais inutilement; elle savoit que j'étois

obligée de la ménager, à cause de son oncle, et elle se mettoit fort peu

en peine de moi. La cour d'Anspac me tira d'inquiétude par son départ.

Le Margrave, qui avoit dissimulé tout ce temps, jeta alors, tout son

venin contre son fils et contre moi. Il me députa Mr. de Voit, auquel il

ordonna de me dire, qu'il n'étoit point encore mort, et qu'il se

flattoit de vivre encore de longues années, pour me faire enrager; qu'il

m'assuroit, que tant qu'il seroit en vie, il prétendoit être le maître

chez lui et ne souffriroit point que je me donnasse des airs de régente,

comme j'avois fait en dernier lieu, en lui ôtant les appartemens qu'on

lui avoit préparés à Mon-plaisir, pour y loger le Margrave d'Anspac; que

c'etoit moi, qui avois instigué le roi à lui tenir les propos

désagréables qu'il avoit essuyés; que Mdme. de Sonsfeld, qu'il regardoit

comme sa plus cruelle ennemie, étoit cause de tout le mal; qu'il étoit

las des intrigues continuelles qu'elle faisoit; qu'il avoit fermement

résolu de l'envoyer à la forteresse de Plassenbourg pour la convaincre,

qu'il ne faisoit pas bon se frotter à lui, et pour lui apprendre à avoir

plus de respect, qu'elle n'en avoit pour son maître.

Je l'avoue je fus terriblement fâchée de ce compliment; j'épanchai un

peu fortement ma bile contre le Margrave, que ma langue n'épargna pas.

Voit et ma gouvernante laissèrent passer mon premier mouvement. Cette

dernière s'embarrassoit fort peu de ces menaces: elle n'en fit que rire

et me conseilla, de lui écrire fort civilement et de répondre avec

douceur à ce procédé extravagant. Il me vint dans l'esprit de charger le

prince Albert de cette lettre, et de le prier de faire le

raccommodement. J'avois eu le temps de faire connoissance avec lui. Il

étoit lieutenant-général au service de l'Empereur, et s'étoit fort

distingué dans toutes les actions où il avoit été. Ce prince étoit laid

sans être choquant ses manières étoient polies et sa conversation

agréable; il possédoit avec tous ces avantages un bon caractère et

beaucoup de bon sens; il avoit une forte amitié pour son neveu et pour

moi, et me tenoit fidèle compagnie. Je lui avois déjà parlé plusieurs

fois de mes peines; il connoissoit son frère à fond et me donnoit

quelquefois des conseils. Il le condamna fort en cette occasion, surtout

après que je lui eus fait voir les lettres qu'il m'avoit écrites de

Selb, dans lesquelles il me mandoit, que je devois avoir soin de tout

dans son absence, et que je devois lui faire accommoder une cellule.

Donnez-moi ces lettres, Madame, me dit-il, il faut le convaincre par sa

propre écriture; je vous promets que je lui dirai vertement la vérité;

tout ceci n'est qu'une mauvaise chicane, il ne sauroit vivre deux jours

en repos, sans en faire à quelqu'un; il a été tel dès sa tendre

jeunesse, son tempérament mélancolique en est cause. En effet il lui

démontra si bien son tort, qu'il n'eut rien à répliquer, et il fut fort

honteux de se trouver si bien convaincu. Il me fit beaucoup d'assurances

de tendresse, accompagnées de baisers de Judas, car il méditoit déjà de

me rejouer une nouvelle niche.

Comme mon terme approchoit, on le pria de retourner à Bareith. Je

trouvai ma chambre de lit fort proprement meublée, ce que j'avois obtenu

avec bien de la peine, et un de mes cabinets boisés, que j'ornai de

porcelaines, rendoit mon appartement plus gai.

Le Margrave avec le prince, son frère, vinrent prendre congé le jour

suivant de moi, voulant aller à Himmelcron. Le Margrave me dit, qu'il ne

comptoit me revoir qu'après que je serois accouchée. Je lui répondis,

que j'étois bien mortifiée qu'il me quittât sitôt; que je ne savois ce

que la providence avoit décrété sur mon sort; que peut-être je prenois

un congé éternel de lui; que je le priois d'être persuadé que je n'avois

jamais eu dessein de l'offenser, que j'avois toujours recherché les

moyens de lui plaire et de vivre en bonne intelligence avec lui; que

j'espérois, si Dieu me donnoit la vie, de lui prouver à l'avenir la

pureté de mes intentions. Je lui remontrai ensuite, qu'il falloit

envoyer quelqu'un à Berlin, pour notifier au roi la nouvelle de ma

délivrance, et que je croyois que Mr. de Voit qui étoit déjà faufilé,

seroit le plus propre pour cette commission; que comme Himmelcron étoit

sur la route, il pourroit en même temps lui annoncer mon destin. Le

Margrave rougit et fut quelque temps pensif. Il est juste, me dit-il,

qu'il aille à Berlin, mais il peut s'épargner la peine de passer par

Himmelcron; j'ai ordonné qu'on place des canons de distance en distance

sur le chemin, je serai plutôt informé des nouvelles de votre Altesse

royale, que je ne le pourrois être par courrier. Si votre Altesse

n'agrée point Mr. de Voit, elle aura la bonté de me nommer celui que je

dois lui envoyer; ce seroit manquer à mon devoir et à ce que je lui

dois, si j'en agissois autrement. Quand on veut vivre de bonne amitié,

repartit-il, faut bannir les cérémonies, je les hais à la mort, et votre

Altesse royale m'obligera infiniment de m'épargner cette ambassade;

j'ordonnerai à Voit d'aller à Berlin; je souhaite de tout mon coeur de

trouver à mon retour un petit fils, qui ressemble à sa mère. Il

m'embrassa et sortit. Le prince Albert avoit été présent à cette

conversation. Je lui demandai, quelle raison le Margrave avoit d'en agir

ainsi, et ce qu'il me conseilloit de faire. Il n'en a point d'autre que

son caprice, me répondit-il; il faut avoir patience avec lui, et

puisqu'il ne veut pas que votre Altesse royale lui dépêche quelqu'un, il

faudra s'accommoder en cela à ses volontés.

Je tombai malade le 29. au soir; je fus très-mal le 30. et en grand

danger le 31. J'accouchai cependant à sept heures du soir d'une fille,

dans le temps qu'on désesperoit de ma vie et de celle de mon enfant. On

m'a dit depuis, que le prince héréditaire avoit été dans un état digne

de compassion. Sa joie fut extrême de me voir délivrée; il ne s'informa

pas seulement de l'enfant, toutes ses pensées n'étoient fixées que sur

moi. Je ne pouvois lui témoigner ma reconnoissance, car je tombois d'une

foiblesse dans l'autre.

Mr. de Voit partit immédiatement après pour Berlin. On fit une triple

décharge de canons dès qu'il fut hors de la ville. Les ecclésiastiques

vinrent en corps faire la prière devant mon lit; je n'entendis rien,

étant toujours en défaillance. Quoique le Margrave eût été averti du

danger où j'avois été, il n'avoit pas daigné faire demander de mes

nouvelles. Je fus très-mal toute la nuit; quelque sommeil que je pris

vers le matin, me rendit un peu de force.

Le prince héréditaire reçut à midi un billet de son oncle, qui lui

mandoit, que le vent ayant été contraire et les canons mal placés, le

Margrave avoit ignoré que j'étois accouchée; qu'il avoit été le premier

à lui en porter la nouvelle; qu'il ne savoit quelle mouche avoit piqué

son frère, qu'il étoit d'une humeur horrible; qu'il faisoit son possible

pour le persuader de retourner en ville, mais qu'il ne pouvoit assurer

rien de positif là-dessus. Il arriva pourtant le soir à six heures. Il

envoya d'abord chercher Mr. de Reitzenstein, auquel il se plaignit

amèrement de son fils et de moi, disant, que nous le traitions comme un

chiffon; que nous n'avions pas eu seulement la considération de lui

faire part de ma délivrance; qu'il avoit été le dernier de toute sa cour

à l'apprendre; que ce peu d'égard avoit épuisé sa patience; qu'il

voulois enfin faire voir par des actions de vigueur qu'il étoit le

maître, étant fermement intentionné d'envoyer son fils à Plassenbourg.

Je vous ordonne, continua-t-il, de les informer l'un et l'autre de cette

résolution. Reitzenstein, plus mort que vif de l'emportement dans lequel

il le voyoit, lui répondit, qu'il le supplioit de charger quelqu'autre

de cette commission; qu'il n'avoit pas le coeur assez dur pour me porter

une telle nouvelle dans l'état dangereux où je me trouvois encore, la

moindre altération pouvant me coûter la vie; qu'il ne pouvoit comprendre

par où le prince avoit mérité une telle colère et qu'il le conjurait de

bien peser ce qu'il vouloit faire, avant que d'en venir à de pareils

éclats. Le prince Albert, se doutant de quelque chose, entra dans ces

entrefaites; il prit hautement notre parti. Mon Dieu! mon cher frère,

lui dit-il, j'ai été présent à la conversation que vous avez eue avec

Son Altesse royale avant que de partir, et de la défense absolue que

vous lui avez faite, de ne vous point faire avertir lorsqu'elle seroit

accouchée; elle en a été inquiète, et je lui ai conseillé moi-même de

suivre en cela vos volontés. Le Margrave resta stupéfié, ne s'étant

point aperçu que son frère eût été témoin de notre pourparler. Il fut

fort décontenancé, et ne sachant que dire, il s'en prit à sa mémoire,

contre laquelle il se déchaîna beaucoup, sur ce que, disoit-il, elle

s'affoiblissoit de jour en jour. Il fit appeler le prince, auquel il

voulut faire bon accueil, mais son embarras montra qu'il n'étoit pas

sincère. Ils se rendirent tous chez moi. Chacun remarqua la contrainte

qu'il se fit, pour me parler obligeamment. Il me fit un long galimatias

sur la coutume du pays, qui exigeoit, que l'enfant fût baptisé le

troisième jour de sa naissance; que cette cérémonie devoit se faire avec

pompe et dignité le matin suivant, car, dit-il, la petite princesse a un

roi pour aïeul et doit avoir plus de prérogatives pour cette raison,

qu'elle n'en auroit sans cela. Je lui répondis, qu'il étoit le maître

d'ordonner comme il le jugeroit à propos, mais que je le conjurais de

permettre que je restasse tranquille, étant trop foible pour voir

beaucoup de monde et recevoir leur complimens. Il me pria de choisir les

parrains et les marraines. Je m'en défendis long-temps, mais voyant

qu'il s'y opiniâtroit, je nommai lui, le roi, la reine, l'Impératrice,

la reine de Danemarc, sa soeur, la Margrave douairière de Culmbach, sa

mère, mon frère, ma soeur d'Anspac et le prince Albert. Il fut

très-content de ce compérage, et se retira un moment après.

Le lendemain signal se donna par les tymbales et les trompettes. Le

Margrave, accompagné de toute la cour, se rendit chez moi. La princesse

Charlotte, qui étoit depuis quelques jours de retour, porta ma fille au

baptême. Elle reçut le sacrement sous le dais dans ma chambre

d'audience. On tira le canon lorsque le ministre donna la bénédiction.

Il y eut un dîner table de cérémonie et bal le soir.

Le prince Guillaume, mon beau-frère, arriva quinze jours après, de

retour de ses voyages de France et de Hollande. Le prince héréditaire

s'étoit fort réjoui de le revoir, l'aimant beaucoup; son bon coeur le

portant à avoir les mêmes sentimens pour toute sa famille. Il le

conduisit d'abord chez moi. Ce prince, âgé de 20. ans, étoit de la

grandeur d'un enfant de quatorze; son visage étoit beau, mais sans

agrément; malgré sa petite taille il étoit bienfait; ses manières

étoient aussi enfantines que sa figure; son génie très-borné, ou pour

mieux dire il n'en avoit point; il avoit étudié à Utrecht sans rien

apprendre, son esprit distrait et volage ne pouvant s'appliquer qu'à

chasser les mouches; il avoit le coeur bon plutôt par tempérament que

par principes. Le prince et moi nous fîmes notre possible pour le

morigéner tant qu'il resta à Bareith, mais nous y perdîmes nos peines.

Il étoit colonel d'infanterie au service de l'Empereur, et devoit aller

joindre son régiment en Italie et s'arrêter quelque temps avec son oncle

à Vienne.

Mr. de Voit revint aussi de Berlin. Il me remit les lettres les plus

gracieuses du roi et de la reine et m'assura, que le roi avoit parlé du

prince héréditaire et de moi dans les termes les plus tendres, et qu'il

y avoit eu une joie universelle à Berlin de ma délivrance.

Je commençois à goûter quelque tranquillité, lorsqu'elle fut dérangée

par une lettre du roi, qui ordonnoit au prince héréditaire, de se rendre

incessamment à Berlin, pour aller de là à son régiment; il l'assuroit de

son amitié, et des preuves éclatantes qu'il lui en donnerait. Ce fut un

coup de foudre pour moi. J'aimois passionnément le prince, notre union

étoit des plus heureuses; une longue séparation me faisoit tout

appréhender. Je craignois, que jeune comme il étoit il ne s'abrutît et

ne tombât dans la débauche, sachant d'avance que les officiers

prussiens, à leur métier près, sont fort butors et libertins. J'avois vu

plusieurs princes fort aimables, lorsqu'ils étoient entrés au service du

roi, perdre leur esprit et leurs manières et devenir de vrais brutaux.

Il en étoit fort fâché lui-même; tout ce que nous pûmes faire fut de

reculer le voyage tant qu'il fut possible. Il fallut pourtant partir le

3. d'Octobre. Le Margrave n'ayant point voulu lui donner d'argent, il

fut obligé d'en emprunter. Ma santé, qui commençoit à se remettre, fut

de nouveau dérangée par les inquiétudes que me causa son absence. Toute

la famille, hors le Margrave, se rassembloit tous les soirs chez moi;

nous tâchions de tuer le temps ensemble.

Je fis enfin ma première sortie et me préparois pour aller à Berlin,

lorsque je reçus une lettre du roi, qui me replongea dans de nouveaux

embarras. Il m'ordonnoit d'aller à Anspac. Je ne souhaite rien tant, me

mandoit il, que la bonne union entre vos deux maisons; votre politique,

votre intérêt, enfin tout vous la rend nécessaire. Je suis averti que

mon gendre et ma fille seront fort piqués, si vous manquez à les aller

voir; il faut éviter et étouffer toute animosité par votre présence,

vous pourrez venir ensuite recevoir les caresses d'un père qui vous le

prouvera. J'envoyai cette lettre au Margrave. Il me fit répondre par Mr.

de Voit, que le conseil que le roi me donnoit étoit très-juste, et qu'il

approuvoit fort que je le suivisse.

Tout cela étoit bel et bon, mais je n'avois point d'argent. J'avois

épuisé ma bourse en faveur du prince et personne ne vouloit me faire

crédit. Je me résolus donc de parler sur cet article et sur plusieurs

autres au Margrave. J'ai appris par Mr. de Voit, lui dis-je, que votre

Altesse approuve mon voyage d'Anspac. Je suis au désespoir de lui être à

charge en cette occasion, mais votre Altesse sait l'impuissance dans

laquelle je suis, de suffire à des dépenses extraordinaires; le peu de

revenu que j'ai ne fournit qu'à peine à mon entretien, ce qui me met

dans l'impossibilité de faire ce voyage et celui de Berlin à mes propres

frais. D'ailleurs je ne crois pas que je puisse risquer d'emmener ma

fille avec moi à ce dernier endroit, la saison étant trop avancée. Je ne

puis pas non plus la laisser à l'abandon entre les mains de ses femmes;

je souhaiterois fort pouvoir lui donner une gouvernante, qui pût avec le

temps avoir soin de son éducation. Je penserai à tout cela, me dit-il,

et je chargerai Mr. de Voit de ma réponse. Elle fut digne de lui. Il me

fit dire, qu'il étoit très-mortifié de ne pouvoir m'accorder les deux

articles en question; qu'il n'y avoit rien de stipulé dans mon contrat

de mariage pour les frais des voyages que j'aurois envie de faire, ni

pour l'entretien des filles que je mettrois au monde; qu'étant obligé

d'équiper son fils cadet, ses finances en étaient si fort dérangées, que

cela le mettoit hors d'état de m'assister.

J'avois reçu plusieurs fois des nouvelles du prince, qui ne pouvoit

assez se louer des bontés que le roi lui témoignoit. Il me mandoit, que

ce prince aussi bien que la reine marquoient une vive impatience de me

revoir, et que tout le monde l'assuroit, que le roi avoit dessein de se

signaliser en notre faveur: qu'il alloit incessamment à son régiment et

qu'il passeroit par Rupin, pour y rendre visite à mon frère. Ses lettres

me firent naître quelque espérance, que le roi me payeroit la course.

J'eus mon recours à lui et je le suppliai, de m'envoyer de l'argent et

de me mander ce que je ferois de ma fille. Pour ne point perdre de

temps, Mr. de Voit me fit avoir 2000 écus qu'il emprunta sous son nom.

Le Margrave tomba malade dans ces entrefaites. Quoiqu'on cachât beaucoup

le danger dans lequel il étoit, tout le monde en étoit informé, ce qui

me fit reculer mon départ de quelques jours. Il refusa mes visites et ne

voulut voir personne. Sa retraite nous mit un peu à notre aise, car le

bon prince avoit le malheur d'endormir par son éternelle morale et ses

répétitions continuelles ceux qui étoient obligés de l'entendre. Nous

fûmes dédommagés de son absence par un autre personnage aussi ennuyeux

que lui. Ce fut le cadet de ses frères, que je nommerai à l'avenir le

prince de Neustat, parcequ'il y faisoit sa résidence.

Celui-ci étoit colonel d'un régiment au service de Danemarc et

débarquoit fraîchement de Copenhague, dans l'intention de se marier,

comme nous l'apprîmes depuis. Il notifia son arrivée à Neustat au

Margrave et lui manda, qu'il iroit dans quelques jours à Bareith. Ce

prince étoit le rebut de sa famille. Le Margrave ne le pouvoit souffrir

et n'étoit point impatient de le revoir, surtout étant malade. Il lui

répondit, qu'il lui feroit plaisir de venir lorsque je serois de retour

d'Anspac et qu'il se porteroit mieux. Le prince reçut cette lettre

proche de Bareith. Les chemins étoient si mauvais, qu'il ne put

retourner sur ses pas. Sa grandeur se trouva fort offensée de cette

lettre de son frère; pour s'en venger, il descendit à la maison de

poste, où il passa la nuit sans faire annoncer son arrivée au Margrave,

ni à aucun de la famille. Ce prince le fit prier plusieurs fois de venir

occuper les appartements qu'on lui avoit préparés au château. Il le

refusa constamment, disant, que son frère lui avoit fait une avanie, à

laquelle il vouloit répondre en refusant de le voir. Après bien des

allées et des venues, on lui dépêcha le prince Guillaume, qui amena

enfin cette aimable figure chez le Margrave, et de là chez moi. Je

commencerai son portrait du bon côté. Il étoit plus grand que petit et

assez bienfait; la quantité de rats, qui logeoient dans sa cervelle,

exigeoient beaucoup de place; aussi y en avoit-il dans sa caboche, qui

étoit copieusement grande; deux petits yeux de cochon d'un bleu pâle

remplaçoient assez mal le vide de cette tête; sa bouche carrée étoit un

gouffre, dont les lèvres retirées laissoient voir les gencives et deux

rangées de dents noires et dégoûtantes; cette gueule étoit toujours

béante; son menton à triple étage ornoit ces charmes; un emplâtre

servoit d'agrément à l'inférieur de ce menton; il y étoit flanqué, pour

cacher une fistule, mais comme il tomboit souvent, on avoit le plaisir

de la contempler à son aise et d'en voir sortir une cascade de matière,

très-utile au bien de la société, qui pouvoit épargner par sa vue

l'émétique et les vomitifs; aussi dit-on, que les médecins et les

apothicaires employoient tout leur art pour le guérir, ne pouvant plus

avoir de débit de leurs drogues évacuatives; à toutes ces beautés se

joignoit celle d'une chevelure dorée et fort en désordre, qui

accompagnoit très-bien un habit sans goût, mais si chargé d'or et

d'argent, qu'à peine pouvoit-il le porter. Son âme étoit aussi bien

avantagée que son corps; son cerveau se détraquoit par fois; il étoit

furieux dans ses absences d'esprit et vouloit tuer tout le monde. Toute

la famille se trouvoit rassemblée par sa présence.

Je partis enfin le 21. d'Octobre pour Anspac. Je devois m'arrêter à

Erlangue, pour voir la ville et dîner chez la Margrave douairière, veuve

du Margrave George Guillaume. Cette princesse avoit fait beaucoup de

bruit dans le monde par sa beauté et sa mauvaise conduite. C'étoit une

vraie Messaline, qui avoit tué plusieurs de ses enfans en se faisant

avorter afin de conserver sa belle taille. Je n'étois pas fort empressée

de la voir et priai le Margrave, de me permettre de passer la nuit à

Beiersdorf, ne voulant point dormir dans une maison remplie des plus

affreux désordres.

J'arrivai par des chemins épouvantables le soir à cette petite ville,

qui est tout près d'Erlangue. J'y trouvai Mr. de Fischer, Mr.

d'Egloffstein, chef d'un canton de la noblesse immédiate, Mr. de

Wildenstein, membre de ce même canton, et Mr. de Bassewitz,

lieutenant-général du cercle. Ces Mrs. me complimentèrent sur mon

arrivée. Mr. de Fischer me dit, que le Margrave lui avoit ordonné de me

recevoir avec les mêmes honneurs, qu'on avoit coutume de lui rendre;

qu'il avoit averti la Margrave, de me traiter comme devoit l'être la

fille d'un roi et de me céder le rang; que n'ayant rien pu obtenir

d'elle sur cet article, il avoit commandé, qu'on me servît une table

dans l'appartement qui m'étoit destiné; qu'il me conseilloit, de ne la

point voir, ni même de lui faire annoncer ma venue. Il finissoit à peine

ce discours, qu'on vint m'avertir, que le grand-maître de cette

princesse demandoit à me parler. Je le fis entrer. Il me harangua une

bonne demi-heure, toujours en bredouillant, et finit par me dire, que sa

maîtresse alloit se mettre en carosse, pour venir me prier à souper. Je

me défendis le mieux que je pus de la visite et du souper; m'excusant

sur la fatigue du voyage. Voyant qu'il ne gagnoit rien de ce côté-là, il

m'invita à dîner pour le lendemain. Mr. de Fischer prit la parole et lui

dit: Son Altesse royale ira chez la Margrave, si elle veut lui rendre ce

qui lui est dû, sans quoi elle ne l'honorera pas de sa présence. L'autre

lui répliqua fort décontenancé, que sa maîtresse savoit trop bien ce qui

étoit dû à la fille d'un grand roi pour y manquer, et qu'elle me

rendroit tous les honneurs qui dépendroient d'elle. Je renvoyai d'abord

un des Mrs. de ma suite lui rendre son compliment, après quoi je me mis

à table. Pendant le souper Mr. de Fischer ne discontinua point de faire

les éloges de mon beau-frère et ne daigna pas nommer le prince mon

époux. J'en fus si piquée, que je me levai et donnai le bon soir à la

société.

Je partis le jour suivant à dix heures. Je fus escortée par 4 compagnies

de cavalerie, partie milice de Beiersdorf, partie d'Erlangue. Un grand

cortège de Mrs., tant étrangers qu'en service, m'accompagna. J'entrai

avec tout ce train en ville. La bourgeoisie et milice y étoient rangées

sous les armes et bordoient les rues; l'affluence du monde qui accourut

pour me voir, fut extrême. Je parvins enfin au château. Je trouvai la

Margrave au bas de l'escalier avec toute sa cour. Après les premières

politesses de part et d'autre, je montai à mon appartement, où elle me

suivit. Cette princesse mérite bien, que j'en dise un mot.

Elle étoit née princesse de Saxe-Weissenfeld et soeur du duc Jean Adolf,

elle avoit été belle comme un ange, à ce qu'on disoit; pour lors elle

étoit si changée, qu'il falloit étudier son visage, pour trouver les

débris de ses charmes; elle étoit grande et paroissoit avoir eu la

taille belle; son visage étoit fort long ainsi que son nez, qui la

défiguroit beaucoup, ayant été gelé, ce qui lui donnoit une couleur

betterave fort désagréable; ses yeux, accoutumés à donner la loi,

étaient grands, bien fendus et bruns, mais si abattus, que leur vivacité

en étoit diminuée; au défaut de sourcils naturels, elle en portoit de

postiches fort épais et noirs comme l'encre; sa bouche, quoique grande,

étoit bien façonnée et remplie d'agrémens; ses dents blanches comme de

l'ivoire et bien rangées; son teint, quoiqu'uni, étoit jaunâtre, plombé

et flasque; elle avoit bon air, mais un peu affecté; c'étois la Laïs de

son siècle; elle ne plut jamais que par sa figure, car pour de l'esprit,

elle n'en avoit pas l'ombre.

Mémoires de Frédérique Sophie Wilhelmine de Prusse, margrave de Bareith. Tome 2 · 第 3 / 21 段