Carlsbad, pour s'y servir des bains et des eaux minérales. Ce prince
n'avoit que trois princesses, l'Archiduc étant mort en 17..... On se
flattoit que ces bains, très-renommés pour la fécondité, procureroient
un Archiduc à l'Impératrice et accompliroient par là les voeux de toute
l'Allemagne. Plusieurs mauvais politiques, dont notre cour fourmilloit,
conseillèrent au Margrave d'y aller rendre ses devoirs à l'Empereur. Le
prince le pria de souffrir qu'il pût l'y accompagner, ce qui lui fut
enfin accordé d'assez mauvaise grâce. Ils partirent ensemble avec une
suite assez mesquine. Quoique Carlsbad ne fût qu'à 12 milles de Bareith,
le Margrave trouva moyen de ne les faire qu'en quatre jours; il
s'arrêtoit à tous les quarts de mille pour manger et pour boire. Ce
voyage ne lui procura pas la satisfaction qu'il s'étoit promise.
L'Empereur et l'Impératrice distinguèrent beaucoup le prince héréditaire
et ne s'entretinrent avec le Margrave que de moi, ce qui le piqua fort.
Il maltraita pendant tout le temps le pauvre prince, qui fut toujours
enfermé dans sa maison, sans oser aller en compagnie.
A leur retour nous allâmes à l'hermitage, maison de plaisance, unique
dans son genre. Je remets à en faire la description dans un autre lieu.
La princesse d'Eutingen, épouse du comte de Hohenlow-Veikersheim, vint
m'y trouver. Cette princesse, cousine de l'Impératrice du côté de sa
mère étoit fort laide, mais fort sensée. Le Margrave qui la connoissoit
depuis maintes années, l'aimoit et avoit beaucoup de confiance en elle.
Il y avoit déjà long-temps que la princesse Charlotte tomboit dans une
noire mélancolie. Son père, à l'instigation de la princesse Wilhelmine,
ne pouvoit la souffrir et la maltraitoit; sa soeur en agissoit fort mal
avec elle et se faisoit un plaisir de la turlupiner, étant jalouse de sa
beauté. Malgré les soins que je m'étois donnés, pour la mettre bien avec
son père, je n'avois pu y réussir. Elle ouvrit son coeur à celle de
Veikersheim, qui proposa au Margrave de l'emmener avec elle, pour tâcher
de dissiper son humeur noire. Elles partirent donc ensemble.
Les réponses d'Ostirise arrivèrent dans ce temps-là. La princesse donna
toutes les sûretés qu'on avoit exigées pour le mariage de sa nièce et de
son fils. Le départ de celle-ci fut fixé en trois semaines. Quoique je
n'eusse jamais parlé sur son sujet au prince, il fut néanmoins charmé
d'en être quitte. La conduite irrégulière qu'elle menoit, jointe à ses
intrigues et au mal qu'il lui avoit entendu dire ouvertement de moi,
l'en avoit entièrement dégoûté. Le changement qu'elle remarqua en lui,
fut en partie cause de la résolution qu'elle prit d'aller à Aurich,
s'étant toujours flattée de gouverner son frère et de me tenir par-là
sous sa dépendance; voyant ses espérances déçues, elle préféra de se
retirer et de faire un petit parti, au chagrin de rester oisive au sein
de sa famille, où elle auroit trouvé avec le temps un meilleur
établissement. Le Margrave nous laissa à l'hermitage et se rendit à
Himmelcron, pour pendre congé d'elle. Elle profita de la douleur que
cette séparation causoit à son père, pour nos rendre de mauvais
services, à quoi elle réussit parfaitement. Elle ne fut regrettée que de
lui et des brouillons de la cour. Je passois ce peu de jours fort
tranquillement à l'hermitage. Le Margrave y dérangea nos petits plaisirs
par son retour; je puis les appeler petits, car ils étoient bien
médiocres.
Mr. de Burstel prit son audience de congé et retourna à Berlin fort mal
satisfait de ce prince. Malgré toutes les défenses que je lui avois
faites, il informa le roi de notre triste situation. Ce prince, qui
avoit naturellement le coeur bon, fut touché de son récit et du
pitoyable état de ma santé. Voici ce qu'il m'écrivit de main propre sur
ce sujet; je le copie mot pour mot.
«Je suis bien fâché, ma chère fille, qu'on vous chagrine tant. Quoique
vous ne me l'écriviez point, je sais fort bien que c'est cela qui vous
rend malade. Il faut que vous veniez ici auprès de votre père et de
votre mère qui vous aiment; je vous ferai préparer un bon logement, pour
que vous puissiez accoucher ici. Comptez que je vous témoignerai mon
amitié et que j'aurai toute ma vie soin de vous.»
J'en reçus encore plusieurs aussi pressantes que celle-ci. J'étois
mourante; mes fréquentes foibles avoient fait place à des suffocations;
je devenois toute noire, les yeux me sortoient de la tête et la
respiration me manquoit si fort, que j'étois toujours sur le point
d'étouffer, tout mon sang se portant à la poitrine. On avoit fait
assembler les médecins de la ville, pour faire une consultation. Tout le
monde opinoit à la saignée, mais ces Mrs. ne le voulurent pas. Jamais,
disoient-ils, on n'a saigné une femme enceinte deux fois et surtout au
pied. Ils ajoutoient que ces abus qui s'étoient introduits en France,
étoient diamétralement opposés aux règles de leur art. Quoi que je
puisse leur dire, ils ne voulurent point en avoir le démenti, de crainte
de commettre un crime de lèse-faculté. Je crus, malgré toutes mes
infirmités, être encore assez forte pour soutenir le voyage de Berlin.
Je vivois dans un esclavage affreux. Je n'osois sortir ni faire la
moindre chose sans permission; lorsque je parlois deux fois de suite à
quelqu'un, je le rendois malheureux; quand le prince montoit à cheval,
on disoit qu'il ruinoit les chevaux; lorsqu'il alloit à la chasse, on
l'accusoit de détruire le gibier; s'il restoit en chambre, il y faisoit
des intrigues; de quelque façon qu'il se conduisît, tout étoit crime et
les querelles et mercuriales ne cessoient point. Nous résolûmes donc
d'aller à Berlin, pour nous soustraire à cette tyrannie. Je priai le roi
d'en écrire au Margrave; il le fit en termes très-obligeants. Le
Margrave fut charmé de trouver ce prétexte de nous éloigner. Le prince
ni moi n'étions point en état de payer le voyage, il fallut donc en
parler à son père. Il n'eut garde de faire des difficultés et m'envoya
le lendemain 1000 florins. La somme étoit si modique, qu'elle suffisoit
à peine pour faire la moitié du chemin; je trouvai le reste dans la
bourse de mes dames et de mes pauvres domestiques. Nous étions à la fin
de Juin, je devois accoucher au mois d'Août.
Le public murmuroit beaucoup contre ce voyage et en attribuoit la cause
aux mauvaises façons du Margrave. Ces plaintes lui furent rapportées;
jaloux de sa renommée il voulut se disculper de ces accusations. Il
choisit Mr. Dobenek, comme l'homme le plus éloquent de sa cour, pour me
persuader de rester à Bareith. Sa rhétorique théâtrale ne me toucha
point. Je lui répondis fort obligeamment sans lui rien accorder,
m'excusant sur l'empressement que j'avois, de revoir ma famille, et sur
la parole que j'avois donnée au roi, d'être en peu de jours à Berlin.
Je partis le lendemain et arrivai le soir à Himmelcron. Le Margrave nous
y reçut fort amicalement. J'y trouvai Mr. de Bobenhausen, ministre de
Cassel, que je ne connoissois point; ma maigreur et ma foiblesse le
frappèrent; il conseilla le soir même à ce prince, sur lequel il avoit
quelque ascendant, de ne pas souffrir que je passasse outre. Le premier
médecin du Margrave d'Anspac qu'on avoit consulté sur mon état, se
joignit à lui et dit hautement, que si je partois on devoit conduire mon
cercueil après moi, puisque je n'endurerois pas deux postes sans courir
risque de la vie. Il tint le même propos au prince héréditaire, qui ne
voulut pas entendre parler de mon voyage non plus que son père. Je me
vis donc obligée céder aux bonnes raisons et aux instances qu'ils me
firent. Pour comble d'infortune il fallut rester à Himmelcron. Cette
maison de plaisance avoit été autrefois un couvent de religieuses.
L'abbesse étant devenue protestante, on l'avoit sécularisé ainsi que ses
nonnains; après leur mort il étoit retombé à la maison. La situation en
est assez belle et le château fort logeable; pour toute promenade il n'y
a qu'un mail, qui égale en beauté et en longueur celui d'Utrecht; le
Margrave y avoit établi une fauconnerie, on pouvoit voir le vol aux
fenêtres du château. Nous y menions un genre de vie fort triste. Ce
prince s'ennivroit tous les jours avec sa cour; on ne voyoit que des
ivrognes, privés du peu de bon sens qui leur restoit encore; nous étions
environnés d'espions; tant que le jour duroit, deux méchantes
trompettes, accompagnées de cors de chasse détestables, nous écorchoient
les oreilles. Ce tintamarre m'empêchoit de lire, ce qui étoit mon unique
récréation. J'avois pour lectrice la petite Marwitz, nièce de ma
gouvernante. Cet enfant, qui n'avoit que quatorze ans, avoit été élevée
par la comtesse de Fink; elle n'avoit ni éducation, ni sentimens, ni
manières. Sa tante se donnoit beaucoup de peine pour la morigéner; la
grande dissipation lui ôtoit tout le fruit qu'elle s'en promettoit.
Cette fille possédoit un grand fond d'esprit et de mémoire; elle
s'attachoit beaucoup à moi, ce qui me donna le désir de la former. Je
raisonnois tous les jours avec elle sur notre lecture tâchois de lui
inspirer de sentimens et de lui apprendre à penser juste. J'aurai ample
matière de parler d'elle dans la suite de ces mémoires, où elle a
beaucoup de part.
Nous partîmes enfin de Himmelcron. Le Margrave avec le prince allèrent à
Selb, petite ville sur les confins de Bohême, pour assister à une grande
chasse, qu'on y avoit préparée pour eux, et je retournai à l'hermitage.
J'y arrivai fort malade, les insomnies s'etoient jointes à mes autres
maux, je ne pouvois plus être couchée sans suffoquer. On fit appeler le
médecin; celui-ci ignorantus ignorantium ignorantissime, me donna triple
dose d'une médecine en elle même assez forte. Je faillis mourir
lorsqu'elle commença à opérer; je tombai d'une foiblesse dans l'autre,
ce qui fit craindre une fausse-couche. La bonté de mon tempérament et
les soins qu'on prit de moi me rappelèrent à la vie. Une estafette que
je reçus du roi, contribua à ma guérison par la joie infinie qu'elle me
causa. Il me mandoit, que dans trois jours il comptoit me voir à
l'hermitage.
Ce prince venoit de Prague; il s'étoit donné rendez-vous avec l'Empereur
dans une petite ville, près de celle-ci, nommée Altrop. On y avoit
construit une salle, qui avoit deux issues pour la commodité du
cérémonial. L'Empereur, l'Impératrice et le roi dévoient arriver en même
temps et entrer chacun par les issues, qui étoient de leur côté, et
rester à leur place à table. Malgré toutes les représentations qu'on pût
faire au roi, il se rendit le premier à l'endroit assigné et surprit
beaucoup l'Empereur, en allant au devant de lui pour le recevoir; il lui
fit même des complimens peu séans à une tête couronnée. J'ai ouï souvent
depuis conter cette entrevue à Grumkow. Il enrageoit, disoit-il, dans sa
peau de voir combien son maître s'abaissoit.
J'envoyai la lettre du roi par estafette au Margrave. Il m'en renvoya
une autre, pour me prier d'avoir soin de tout ce qui concernoit la
réception du roi, et me mandoit, qu'il resteroit à Selb, qui étoit sur
la route, pour y recevoir ce prince et l'accompagner à l'hermitage. Il
m'avertissoit aussi, que le prince Albert, son frère, lieutenant-général
au service de l'Empereur, et le prince de Gotha étoient avec lui. Nous
étions fort à l'étroit à l'hermitage quand le Margrave y étoit, on peut
juger qu'il fallut bien se presser pour y loger le roi et sa suite. Je
laissai Mon-plaisir, qui est une métairie attenante, au Margrave, à son
frère et au prince de Gotha, ce dont il fut très-content. J'avois fini
de faire avec beaucoup de peine mes arrangemens, lorsqu'il arriva un
nouvel incident, qui fut cause de tous les chagrins que j'essuyai
depuis.
Mr. de Bindemann, celui de toute la cour qui seul étoit resté auprès de
moi, reçut la nuit une lettre du grand-Maréchal d'Anspac qui
l'avertissoit, que le Margrave et son épouse, avec une suite de plus de
cent personnes, comptoient être le soir suivant à l'hermitage. Le pauvre
Bindemann, quoique fort honnête homme, n'avoit pas inventé la poudre. Il
ne voulut pas me faire réveiller; l'impossibilité qu'il trouva à loger
tout ce monde, lui fit répondre, que le Margrave se feroit un plaisir de
recevoir celui d'Anspac, mais qu'il se trouvoit très-embarrassé n'y
ayant point de place, puisqu'à peine on en avoit trouvé assez pour le
roi. J'appris cette nouvelle à mon réveil. J'informai sur-le-champ le
Margrave de ce contre-temps; je lui représentai, que la cour d'Anspac
seroit fort piquée; si on ne trouvoit moyen de les accommoder à
l'hermitage; que j'étois résolue de camper et de lui céder mes chambres,
afin que cette cour trouvât place à Mon-plaisir. Ce prince me répondit
tout de suite, qu'il ne souffriroit jamais que je sortisse de mon
appartement, qu'il me prioit de lui faire accommoder une cellule et
qu'il comprenoit très-bien, que si on désobligeoit le Margrave, il en
auroit du chagrin tant de sa part que du côté du roi.
J'attendis ma soeur jusqu'à huit heures du soir. Son retardement
m'inquiéta; j'envoyai des gens de tous côtés à sa rencontre, craignant
qu'il ne lui fût survenu quelqu'accident. Mr. de Bindeman remarquant mon
trouble: ne vous alarmez point, Madame, me dit-il d'un air victorieux,
la Margrave ne viendra point, elle a certainement rebroussé chemin.
Comment se peut-il, lui répondis-je, que vous en sachiez des nouvelles?
Ah! Madame, nous ne sommes pas si sots qu'on se l'imagine, j'ai prévu
l'embarras où ils alloient vous jeter. Il me conta alors la réponse
qu'il avoit faite; il étoit tout fier de cette belle action. J'en
compris d'abord la conséquence et ne doutai pas un moment, que cela ne
causât une terrible brouillerie entre les deux maisons et ne me privât
peut-être de tous les avantages que pouvoit me procurer la visite du
roi.
Mr. de Sekendorff, grand-Maréchal d'Anspac, arriva dans ces entrefaites.
J'ai déjà parlé ailleurs de lui; il étoit digne cousin du ministre à
Berlin. Il me chanta pouille de la part de son maître et de sa
maîtresse, disant, que jamais on n'avoit refusé si désobligeamment de
recevoir un prince proche parent; que le Margrave, connoissant le peu
d'égard et d'amitié qu'on avoit pour lui, ne se seroit pas avisé de
venir nous voir, si le roi ne le lui eût ordonné; qu'il partoit
incessamment, pour faire des plaintes à ce prince de notre procédé, et
qu'il m'assuroit, que le Margrave avoit juré de ne remettre de sa vie le
pied sur le territoire de Bareith. Je m'excusai sur la bévue de Bindeman
et le persuadai enfin, que la bêtise de cet homme étoit cause de ce
tripotage. Malgré cela il voulut partir. Je tâchai cependant de
l'amuser, pour avoir le temps d'avertir le maître de poste de ne lui
point donner de chevaux.
Je mandai encore le même soir au Margrave ce qui venoit d'arriver, et
dépêchai un exprès à Mr. Gleichen, grand-forêtier, pour lui ordonner de
venir. Je le chargeai de lettres pour ma soeur et son époux. Je leur
faisois des excuses sur le quiproquo de Bindeman et les invitai à
retourner à l'hermitage. Je passai une très-mauvaise nuit. Je n'avois
d'autre soutien que le roi; j'appréhendois son courroux, ne doutant
point que ceux d'Anspac ne l'animassent contre moi; je craignois d'être
maltraitée, ce qui m'auroit été mille fois plus sensible à Bareith qu'à
Berlin, par rapport aux suites. Mr. de Gleichen fut de retour deux
heures avant l'arrivée du roi. Le Margrave et ma soeur répondirent
très-obligeamment aux lettres que je leur avois écrites; ils furent même
charmés de ma façon d'agir, mais ils ne voulurent point venir, quelques
instances que Mr. de Gleichen leur fit sur ce sujet.
Le roi me reçu fort gracieusement. Il s'attendrit me trouvant à peine
connoissable, tant j'étois maigre et abattue. Je voulus le conduire à
son appartement, il ne voulut point le souffrir et me mena au mien, où
nous restâmes seuls. La joie que je ressentois et les caresses que je
lui fis, lui firent plaisir, reconnoissant qu'elles partoient du coeur.
Je lui contois naturellement le grabuge qu'il y avoit avec le Margrave
d'Anspac; je lui montrai les lettres que Gleichen m'avoit remises et le
suppliai de nous raccommoder. Il est fâcheux, me dit-il, que Bindeman
ait fait cette incartade, et surtout que vous ayez à faire à des gens
sans raison. Mon gendre s'imagine être Louis XIV; à son avis vous auriez
dû prendre la poste et lui demander pardon; lui et toute sa cour sont
des fous. Cependant je suis très-satisfait de votre conduite; je vais
parler à Sekendorff et leur faire dire de venir. Que le diable les
emporte s'ils me le refusent. Il sortit en disant ces mots et lui
ordonna, de leur dépêcher une estafette pour cet effet.
Grumkow et Sekendorff, le ministre, étoient de la suite du roi. Je leur
fis beaucoup de politesses. Ils me firent de grands complimens de la
part de l'Impératrice et me dirent, qu'elle avoit parlé de moi au roi
dans les termes les plus avantageux. Ce prince, qui avoit entendu notre
conversation, s'approcha: oui, ma chère fille, me dit-il, vous devez de
la reconnoissance à cette princesse des sentimens qu'elle a pour vous;
écrivez-lui pour l'en remercier.
Nous nous mîmes à table. Le roi me donna la main et s'assit à la
première place qu'il trouva. Il fut de très-bonne humeur; je la
dérangeai un peu. J'étois extrêmement foible et j'avois fait de grands
efforts pour me contraindre; je me trouvai mal et fus obligée de me
retirer. Le roi me suivit; on eut bien de la peine à le rassurer. Je me
levai le lendemain de bon matin pour le mener promener. Il trouva cet
endroit charmant et surtout mon petit hermitage, que j'avois fait
préparer pour la tabagie. Vous avez, me dit-il, toutes les attentions
imaginables pour moi, il me semble que je suis chez moi; mes chambres
sont rangées comme à Potsdam, j'y ai trouvé mes escabelles, mes tables
et mes tonneaux pour me laver; je ne sais comment vous avez fait faire
tout cela en si peu de temps.
La violence que je me fis de promener si long-temps me fut fatale. Je
pris mes suffocations à dîner d'une force si terrible, qu'on crut que
j'allois expirer. Comme je devois accoucher à la fin du mois et que
c'étoit le sept, le roi s'imagina que j'étois à mon terme. Il fit
chercher au plus vite son premier médecin Stahl, qui ne faisoit que
d'arriver de Berlin avec la sage-femme qui devoit m'assister.
Cet homme étoit un très-habile chimiste, auquel on a l'obligation de
plusieurs découvertes curieuses, mais il n'étoit pas grand physicien.
Son système étoit singulier; il prétendoit, que lorsque l'âme se
trouvoit embarrassée par une trop grande affluence de matière, elle s'en
dégageoit en causant, des maladies au corps qui lui étoient profitables;
que le maux épidémiques et dangereux ne provenoient que de la foiblesse
de cette âme, qui n'avoit pas la force de repousser cette matière, la
troubloit dans ses opérations, ce qui souvent entraînoit la mort. En
vertu de ce raisonnement il ne se servoit jamais que de deux sortes de
remèdes, qu'il appliquoit indifféremment à toutes sortes de maux;
c'étoient des poudres tempérantes et des pillules. Il me trouva fort mal
et me donna d'abord une prise de ses merveilleuses pillules.
Le roi et Mdme. de Sonsfeld restèrent toute l'après-midi chez moi. Il me
questionna beaucoup sur ma situation présente. Je lui contai toutes mes
peines, le suppliant toutefois de faire bon accueil au Margrave, puisque
s'il en agissoit autrement, il ne feroit que l'aigrir davantage. Je vois
bien, ma dit-il, que vous n'avez pas été en état de venir à Berlin, mais
il faut absolument que vous y alliez après vos couches, pour lever toute
difficulté là dessus. Mon gendre partira le premier, vous le suivrez
lorsque vous serez rétablie. Je vous defrayerai vous et votre suite, et
tâcherai d'arranger mes affaires de façon que je puisse vous avantager;
vous prendrez votre enfant avec vous; je ne puis souffrir qu'on vous
maltraite. Votre beau-père et mon gendre d'Anspac sont deux fous, qu'on
devroit mettre aux petites-maisons. Je ferai en votre faveur des
politesses au premier, mais pour le second et votre soeur, je les
rangerai à leur devoir et leur laverai la tête comme ils le méritent. Je
le conjurai de se désister de cette dernière proposition, lui
représentant, qu'il rendroit ma soeur plus malheureuse qu'elle ne
l'étoit; qu'il les ramèneroit l'un et l'autre à leur devoir, s'il les
prenoit par la douceur; que je le suppliois d'en agir bien avec eux, de
crainte qu'ils ne m'accussassent de l'avoir animé, pour me venger du
dernier tour qu'ils m'avoient joué. Il entra dans mes raisons et
m'accorda encore cette grâce. Ils arrivèrent peu après. Le roi les reçut
très-froidement; comme il étoit tard, on se mit à table, où ce prince se
plaça entre ma soeur et moi. Après souper chacun se retira.
Le roi rendit visite le lendemain matin à ma soeur. Je ne sais s'il fut
mécontent de la réception qu'elle lui fit, ou si quelque autre raison le
mit de mauvaise humeur contre elle et son époux, mais je sais bien qu'il
ne fit que les gronder tout le jour, qui se passa en mercuriales. Il y
eut tabagie le soir, à laquelle nous assistâmes. Il entra dans un grand
détail avec le Margrave, mon beau père, sur l'état de son pays. Ce
prince qui étoit très-ignorant sur cet article, ne put répondre aux
questions qu'il lui fit. Cela fâcha le roi et le porta à lui reprocher
son peu d'application aux affaires, d'où provenoit le désordre terrible
qui y régnoit. On vous trompe de tous côtés, lui dit-il, et on profite
de votre nonchalance. Vous vous plaignez de vos dettes, et vous ne
faites rien pour les payer. Je vous ai prêté un capital de 260 mille
écus, outre la dot de ma fille; au lieu de contenter vos créanciers,
vous laissez pourrir cette somme dans vos coffres et perdez les intérêts
qu'elle devroit vous rapporter, aussi bien que votre crédit. Il est
temps que vous mettiez ordre à tout cela. Tous vos soins seront
inutiles, si vous ne faites part de tout à votre fils; c'est lui qui
doit vous aider à porter le poids de la régence, et c'est à vous à le
mettre au fait des affaires; vos gens ayant deux surveillans, n'oseront
risquer de vous duper comme par le passé, surtout quand ils verront
régner une bonne intelligence entre vous: au reste je connois trop, bien
mon gendre, pour croire qu'il abusera jamais du crédit que vous lui
donnerez. Envoyez-le tous les jours à tous les dicastères, il vous fera
un rapport de tout ce qui s'y passera; sa présence, obligera ceux qui y
sont à devenir plus laborieux et à faire plus vite les expéditions.
Ce discours me fit beaucoup de peine; j'en compris d'abord les suites.
Le Margrave en fut interdit et y donna une réponse problématique. Le roi
lui répliqua, qu'il ne se mêleroit pas de ses affaires, si l'estime
qu'il avoit pour lui et l'intérêt de ses enfans ne l'exigeoient.
Voulez-vous, mon cher Margrave, continua-t-il, que je vous envoie
quelqu'un qui redresse vos finances, et qui vous tire de l'embarras où
vous êtes, d'où vous ne sortirez jamais, si vous ne prenez des
étrangers, car vos gens se soutiennent les uns les autres comme une
chaîne: qui en attaque un, les attaque tous, car ils sont tous d'accord
pour vous filouter, et il n'y a qu'un tiers qui puisse approfondir leurs
menées. J'ai été dans la même situation que vous, en parvenant à la
régence, et me suis très-bien trouvé du conseil que je vous donne.
Le Margrave, quoique piqué du premier raisonnement du roi, trouva tant
de justice, en celui-ci, qu'il accepta avec plaisir cette offre. Ce
prince lui fit promettre, de nous envoyer à Berlin, après mes couches,
lui représentant, qu'il ne lui en coûteroit rien et que cela lui
épargneroit beaucoup de dépenses. Le beau-père lui accorda
très-volontiers cet article, et ils se séparèrent en apparence
très-satisfaits l'un de l'autre. Je pris le soir un tendre congé, de ce
cher père, non sans verser beaucoup de larmes. Il partit le jour
suivant, 9. du mois d'Août.