De l'opium, cela vous fait sourire; ce n'est que de l'opium, n'est-ce
pas? Oh! ce n'est rien que de l'opium! une liqueur qui calme,
dites-vous, une liqueur qui endort doucement, n'est-il pas vrai, corps
égoïstes! mortels sans pitié! qui ne songe qu'à votre matière, et qui ne
gardez, pas une pensée pour votre âme!
Et savez-vous ce qui lui advient à cette âme misérable, lorsque pour
vous assurer quelque doux songe, pour sentir une délicieuse torpeur
s'insinuer dans vos veines, les alourdir agréablement, et oppresser
comme sous du plomb vos deux yeux affaiblis, vous buvez l'infernal
opium?
Savez-vous qu'alors l'âme, qui ne sait pas dormir, s'agite au contraire
horriblement, qu'elle devient tempétueuse comme la mer quand toutes les
puissances des vents la fouillent et la soulèvent; qu'elle se roule et
se replie sur elle-même comme une corde au feu; qu'alors l'enveloppe
étroite de votre cerveau ne lui suffit plus; qu'elle en sort et en
jaillit de toutes parts; qu'elle se mêle au monde entier, et qu'elle met
le monde en elle; qu'alors la sphère du soleil, ce cerveau de notre
univers, lui devient une prison qu'elle déchire également; qu'elle va au
delà, qu'elle s'élance jusqu'aux extrémités du monde, qui n'a pas
d'extrémités; qu'elle pense de Dieu, et qu'elle le voit en face; qu'elle
saisit l'esprit de Satan; qu'elle broie le paradis et l'enfer, l'espace
et la pensée, les choses passées et l'avenir, et qu'elle jette tous ces
débris dans elle, qui est comme une fournaise ardente, pour qu'ayant
fait de toutes ces choses une lave liquide et enflammée, elle la répande
et la fasse, jaillir dans vos rêves?
Voilà ce que vous faites pour vos âmes, buveurs d'opium.
Paganini, après avoir vidé la tasse, posa sa tête sur l'oreiller et
ferma les yeux; puis, avant de s'endormir tout à fait, il eut une douce
crise de somnolence, qui, dans le vague de ses pensées, contenait
mélangés un peu de mépris pour le jour qui venait de finir, quelques
souvenirs affaiblis d'amour, de l'orgueil, et comme une nuance
insaisissable de retour vers Dieu, car il ne fit pas d'autre prière.
Il dormit.
Et moi, ô martyre! Je veillais dans l'effroi, car je sentais que les
rêves fantastiques de l'opium allaient arriver et m'envahir.
A peine Paganini avait-il fermé les yeux du corps, que se déploya dans
son âme une série de spectacles étranges.
Ce fut d'abord la vie de l'immensité, de l'infini, l'espace sans fin et
remplis cependant par l'âme en ce moment. Cet espace n'était rempli que
d'éther et d'une lumière auprès de laquelle les rayons du soleil
n'eussent été que des ténèbres; sans foyer, elle était répandue partout
également et semblait comme en repos; mais ce repos était une harmonie
sublime, divine, perceptible par je ne sais quel sens nouveau et divin
qui naît du sommeil; et Paganini, ravi dans ces illusions, aspirait ces
sons, nageait dans cette harmonie, s'épanouissait, sans se réveiller,
sous cette suavité indicible, car cette harmonie était Dieu lui-même.
Bientôt l'éther devint moins éclatant de lumière, parce que les étoiles
et les planètes s'y précipitèrent à la fois; elles se suivaient en
cadence, elles s'élevaient ou s'abaissaient avec des sons délicieux;
d'autres fois elles tombaient ensemble et jaillissaient en foule, et
c'était alors comme une musique immense et retentissante qui ravissait
le coeur.
Ou bien une comète traversait d'un jet cet ordre d'harmonie, comme une
céleste dissonance.
Et les nuages qui montèrent s'épaissirent de plus en plus sur ce
magnifique spectacle; les étoiles plus pâles se voilèrent et
disparurent, et l'espace rétréci fut rempli de vapeurs blanches et
dorées; des formes légères se dessinaient dans ces vapeurs, et firent
bientôt apparaître en se condensant douze femmes belles et pures comme
des anges; elle étaient nues jusqu'à la ceinture, et les nuages sur
lesquels elles se reposaient se soulevaient comme une mousseline
vaporeuse, et les enveloppaient dans leurs plis.
Toutes les douze avaient des cheveux blonds et flottants, et une étoile
de diamant ou de feu étincelait sur la ligne d'ivoire qui séparait leur
belle chevelure. On ne voyait pas leurs yeux, car leurs longues
paupières étaient abaissées sur l'instrument que chacune soutenait.
C'était un violon, un violon comme celui de Paganini; mais ce violon
semblait animé et vivre, pressé qu'il était entre ce qu'il y a de plus
beau dans la femme: il était soutenu sur le sein qui le soulevait,
appuyé sur le cou, dont il remplissait le contour, et une joue rose et
brûlante s'appliquait tendrement sur la table d'harmonie. Ainsi étreint
avec la femme, l'instrument paraissait respirer et palpiter avec elle;
un bras moelleux comme un cou de cygne s'arrondissait sous le manche et
ramenait des doigts délicats sur les cordes, tandis que l'autre bras,
aussi nu, promenait avec une grâce inexprimable l'archet sur
l'instrument.
Toutes les douze jouèrent ensemble et à l'unisson un _adagio_ comme les
séraphins en soupirent devant le Seigneur.
C'était un unisson, et cependant ce son unique engendrait une multitude
d'accords qui venaient bercer et enivrer les sens. Ces accords étaient
saisissables et compréhensibles comme le son unique, tandis qu'ici-bas
il a fallu que cinquante siècles passassent avant qu'un homme apprit aux
oreilles, fermées jusqu'à lui, à discerner le frêle et presque
insaisissable accord que renferme le son dans une cloche retentissante.
Paganini, au milieu de ce rêve, s'agitait dans son admiration.
Les femmes disparurent, et les nuages s'étant dissipés, il n'y eut plus
de visible que l'Océan immense.
Du milieu de la mer un géant se dressa: c'était Paganini; et Paganini,
qui dormait, s'écria, dans son sommeil: «C'est moi!»
C'était lui! il tenait dans son bras et appuyé contre sa poitrine un
immense violon où se trouvaient tendues vingt-trois cordes d'or et une
vingt-quatrième uni n'était pas de métal, mais qui paraissait être un
rayon de lumière.
Sa main gauche, sa large main était comme divisée en vingt-quatre doigts
qui s'épanouissaient merveilleusement à son extrémité et se posaient
avec grâce sur les vingt-quatre cordes; et sa main droite, grande comme
celle d'un géant, tenait cinq archets d'argent qui étaient attachés à
chacun de ses doigts.
Il se fit un silence, et Paganini lançant à la fois ses cinq archets sur
les vingt-quatre cordes, un concert sublime fut entendu. Il semblait que
toutes les harmonies de la terre se fussent réunies dans cet espace et
dans cet instant.
L'Océan, comme une pédale, obéissante, aidait de ses tempêtes la fureur
du musicien, ou, se calmant à son gré, n'avait plus qu'un léger
bruissement d'amour.
L'Océan parut se glacer et devenir solide, le violon aux vingt-quatre
cordes s'évanouit avec un doux son dans les airs, et sur cet espace
monta, monta une construction circulaire qui étendait de plus en plus
ses cercles en les élevant jusqu'au ciel.
Ce fut le Colysée de Rome; cent mille spectateurs étaient présents; tous
avaient payé mille francs pour s'asseoir sur ces bancs de porphyre, pour
écouter le violon de Paganini.
Le grand artiste parut, il joua merveilleusement, et quand il eut fini,
il compta dans ses coffres cent millions pour cette soirée.
Le Colysée, avec ses cercles de marbre, disparut à son tour. L'espace se
rétrécissait de plus en plus; dans une chambre où se trouvait un bureau
avec une grille et un rideau de taffetas vert, entra Paganini, qui remit
un paquet de billets de banque à un agent d'affaires afin d'en effectuer
le placement.
Ainsi avaient décru les songes à mesure que s'affaiblissaient les effets
du breuvage fantastique. Les illusions s'imprégnaient de plus en plus de
l'humanité et de la matière, et, descendues si bas, elles cessèrent; et
moi, pauvre âme, épuisée de ces émotions qu'il m'avait fallu subir, je
me reposai enfin, car le charme de l'opium n'agissait plus.
Je veillai donc sans pensées et dans le calme jusqu'au jour. Quatre
heures s'écoulèrent ainsi sans songes et sans trouble, et lorsque
Paganini se réveilla au matin, il ne se souvint plus qu'il avait rêvé.
«Sotte, nuit! s'écria-t-il en jetant loin de lui son foulard rouge et
soulevant les boucles tombantes de sa chevelure noire; à quoi me sert
donc cet opium, s'il ne me fait plus rêver?
«J'en doublerai la dose ce soir.»
Ces mots me firent frémir.
Puis, après les avoir prononcés, le grand homme, le grand violon,
dis-je, entra dans la vie éveillée, dans la vie terrestre.
C'est à dégoûter des grands hommes et des supériorités intellectuelles,
musicales, poétiques, politiques et autres, que de les voir dans le
terrestre et au milieu des habitudes humaines.
C'est qu'en effet rien ne ressemble plus alors qu'un débitant de tabac
qu'un empereur, et qu'on ne peut trouver de différence, en cet instant,
entre un artiste sublime et un marchand d'aiguilles.
«Antonio, cria Paganini à son domestique qui entra, pourquoi mon feu
n'est-il point allumé?»
Je cherchais Paganini dans ces paroles.
«Antonio, avez-vous été chez Slanh pour lui parler de mon habit? Il doit
savoir que je ne veux pas qu'il le double en soie; que diable! la soie
crie et a aussi sa musique, ajouta-t-il en riant, et je ne me soucie pas
d'avoir un semblable ténor pour faire une partie dans mes concerts.»
Paganini paraissait se montrer; je l'attendais avec respect; mais il
retomba.
«Antonio, avez-vous fait réparer ma lampe, la lampe de mon cabinet?....
Hélas! ce n'était pas encore Paganini.
Et cependant c'était Paganini; car dans cet homme comme dans tous, il y
a à côté du fantastique le réel, l'humanité auprès du Dieu, le corps
auprès de l'âme.
Paganini déjeuna. Jusque-là, j'avais cherché le grand et le sublime
artiste, et je ne l'avais trouvé que dans cet éclair que vous savez, à
propos de la manche de soie qu'il ne voulait pas entendre gémir et
chanter pendant que lui-même chantait et gémissait.
Mais cet éclair était assez obscur, comme les lumières ténébreuses de
Milton.
Les heures s'écoulaient; midi sonna, cette longue sonnerie de midi, sans
qu'aucun autre événement eut éclaté dans cet homme, si ce n'est sa
toilette, son déjeuner, et une certaine flânerie paresseuse voluptueuse
qui me plaisait assez, à moi, bonne âme, toute fatiguée du délire opiacé
de la nuit.
A une heure moins un quart, tandis que Paganini chauffait ses deux pieds
écartés sur les chenets, et, je vous jure, sans penser à grand'chose (je
le sais bien, moi qui pensais avec lui), on frappa à la porte, et
Antonio introduisit le signor Caldi.
A ce nom de Caldi, Paganini se levant avec vivacité, je sentis un
soubresaut terrible, et je fus refoulée, comme dans un tremblement de
terre, dans les dernières cavités de son cerveau.
«Vous voici enfin, Caldi,» s'écria-t-il d'une voix émue.
[Illustration.]
Je cherchais à part moi ce que pouvait être cet homme. Était-ce le génie
diabolique qui, disait-on, inspirait mon hôte? ou bien le frère de la
femme qu'il avait assassinée? ou son créancier impitoyable et acharné?
car son émotion avait été si vive, qu'il fallait bien que ce fût quelque
chose d'extraordinaire.
Mais ce n'était rien de cela, car Paganini n'avait point de génie
diabolique à sa suite, n'avait jamais assassiné personne, et était un
homme réglé dans ses affaires, ayant un livre de compte avec les deux
colonnes _avoir_ et _dépenses_, et si éloigné d'être tourmenté par ses
créanciers, qu'il avait en Italie des propriétés à être trente fois
électeur en France, depuis l'abaissement du cens électoral.
Qui donc était cet homme dont la présence excitait la tempête dans le
coeur du grand artiste?
C'était un marchand de cordes de violon, ce qui me fut révélé par ces
paroles de Paganini:
«Caldi, voyons vos cordes.»
M. Caldi ouvrit gravement un long cylindre de fer-blanc, et développant
un papier transparent et huilé, il en tira une assez grande quantité de
cordes roulées en cercles et attachées avec de petits noeuds roses, il
les parsema sur une table de marbre qui en fut jonchée, et les remuant
avec un air de satisfaction marquée: «Voici, monsieur, dit-il, ce que
nous pouvons faire de plus parfait; vous ne trouverez, ni à Naples ni à
Bergame de pareilles cordes. Elles sont dignes de votre talent,»
ajouta-t-il avec une révérence où se trouvait autant du marchand que du
dilettante.
«Hum!» dit Paganini en lui lançant un sombre et ironique regard. Puis il
examina avec une attention scrupuleuse ce qui lui était présenté, et
ayant mis de côté une vingtaine de ces cordes, il les jeta à terre avec
mépris en disant à Caldi:
«C'est apparemment pour ficeler mes cahiers de musique, seigneur Caldi,
que vous m'avez si précieusement choisi de semblables cordons.
--Oh! monsieur,» dit Caldi en les ramassant avec soin. Et il les replaça
dans le papier huilé de la boîte de fer-blanc.
Cependant Paganini avait fait choix d'une douzaine de cordes qui lui
parurent bonnes; deux surtout étaient sans défaut, il les regarda avec
une sorte d'extase: «Voilà qui est parfait! voilà qui est merveilleux!
dit-il; jamais cordes plus fines, plus vierges, plus pures, n'auront été
couchées sur un chevalet; ce sont deux chefs-d'oeuvre.
--Et les dix autres,» dit Caldi, qui, transporté de plaisir à ces
complimente, espérait encore, en obtenir pour le reste de sa
marchandise.
«Elles peuvent être excellentes, mais j'ai besoin de les essayer.»
Alors Paganini prit un violon suspendu près de son secrétaire...
C'était ce célèbre _amati_ sur lequel il a fait tant de merveilles.
Je frémis de joie et d'inquiétude en ce moment, car je touchais au but
que j'avais désiré en faisant invasion dans cet homme; il n'y avait plus
entre moi et la connaissance de son génie qu'un instant de séparation.
Il contempla son violon avec le regard humide et caressant d'une mère
qui baise de ses yeux l'enfant qui presse sa mamelle; il semblait que ce
regard dit: «Mon bon violon, mon cher, mon tendre _amati!_» Et il le
fit tourner voluptueusement dans ses mains immenses.
Puis, ayant détaché la première cheville, il y noua une des dix cordes
du seigneur Caldi.
Il accorda son instrument, et après avoir pincé fortement et avec
sécheresse la corde, il prit sou archet et tira un son...
Oh! alors je sentis le dieu autour de moi, et j'éprouvai comme une
extase, ce que les dames auraient nommé un spasme.
«O signor! bravissimo! bravissimo!» s'écria Caldi dans le ravissement.
Et mon admiration intérieure et silencieuse était à l'unisson de celle
du marchand de cordes.
Paganini tira un second son, et, hochant la tête, il dit: «Elle n'est
point parfaite.
--Quoi!» dit Caldi, dans le plus grand étonnement.
Quoi! pensai-je dans le plus grand étonnement.
Lorsqu'une jeune fille que la pulmonie dévore, chante avec l'énergie
brûlante que lui donne cette maladie, la foule admire la pureté
délicieuse de sa voix; mais Rossini ou Corvisart disent: «Hélas! sous
cette voix pure la mort est là qui se cache;» car le son leur a révélé à
eux seuls l'ardente fièvre qui couve dans la poitrine de la pauvre
enfant.
Il en était de même du grand artiste; à son oreille si délicate, si
susceptible, la douleur cachée sous ce son en apparence si pur se
manifestait.
Il rejeta la corde.
Il essaya un _la_, qu'il trouva trop éclatant malgré l'enthousiasme de
Caldi.
Il le condamna encore.
Il essaya et repoussa également cinq autres cordes que son
incompréhensible discernement trouvait trop faibles, ou trop sonores, ou
trop vibrantes, ou trop flexibles, ou trop mornes.
Les trois cordes qui restaient lui parurent bonnes.
Mais quand il eut repris les deux premières qu'il avait d'abord jugées
parfaites, et qu'il les eut accordées sur son violon.
[Illustration.]
Oh! alors il les fit résonner avec amour et fureur, il les fouettait
avec énergie, il les caressait et les berçait en sons harmoniques, il en
tirait de ces sons violents qu'on eût pris pour le tonnerre, ou de ces
vibrations éoliennes qu'on croirait être de la lumière à cause de leur
excessive et légère ténuité.
Ces cordes étaient parfaites comme il les avait pressenties, et les
ayant conservées avec les trois autres, il congédia M. Caldi.
Près de la porte, M. Caldi se retourna vers lui: «Mais vous n'avez pas
choisi du _sol_, signor?
--De _sol_, dit Paganini en souriant, en voici un que j'ai depuis quatre
années et qui n'a pas son égal à Naples, dans toute l'Europe, et dans
votre boutique de fer-blanc, entendez-vous, M. Caldi? Tant que cette
bonne corde vivra, aucune autre ne viendra se coucher à sa place sur le
chevet d'ivoire de mon violon.»
En parlant ainsi il caressait cette quatrième corde d'agent qui
résonnait mollement sous ses doigts, comme un chien qui hurle tendrement
quand son maître lui presse la tête avec amitié.
[Illustration.]
«Adieu donc, seigneur, mille respects et hommages d'admiration, dit
Caldi en fermant la porte.
--Bonjour,» répondit Paganini.
Et le sublime artiste demeura seul.
Je me félicitais de cet isolement, car je pensais bien qu'il allait
enfin essayer de sublimes préludes.
Mais il reprit son violon pour le suspendre près de son secrétaire, et
s'enfonçant dans une bergère, il saisit nonchalamment un livre; il
l'ouvrit, et lut.
C'était le roman de Manzoni, _les Fiancés_. Il lut avec ravissement
quelques pages où tout ce qu'il y a de plus grand en idées religieuses
et de plus tendrement pur en amour était merveilleusement développé: son
coeur était plein; son âme, moi, son âme, était enivrée et ardente; il
quitta le livre et songea.
Alors lui revinrent dans la pensée son amour pour Dieu étant enfant, et
à la fois ses amours pour une femme adorée, mélange de souvenirs qui
n'est point profane, mais vrai, mais permis, mais ordonné par le
Seigneur, qui a dit à l'homme: «Je suis Dieu, aime-moi; voici la femme,
aime-la.» Et il faisait apparaître dans sa pensée cette femme céleste et
tant aimée qu'il avait perdue, elle qui avait semé, développé et agrandi
son génie; elle pour qui il avait voulu être sublime, pour qui il avait
voulu être plus grand que les autres hommes; nous la contemplions
ensemble, moi son âme avec lui, cette femme aux cheveux et aux yeux
noirs, au regard de feu et humide, au sein blanc et palpitant, à la
taille grande et svelte, à l'âme noble et tendre, délicieuse apparition
devant laquelle Paganini laissa tomber une larme, et je crois que je
pleurais aussi comme une âme pleure.
Deux heures s'étaient écoulées dans ces rêveries délicieuses. Je ne sais
quoi l'en fit sortir brusquement.
Paganini prit alors son registre de compte, et il additionna un total.
Barbare! indigne! quitter ton violon, ton Dieu, ton amour, ton amante,
pour aligner des chiffres!
Oh! croyez que je n'était pour rien dans cette détestable idée; il y
avait sans doute dans son cerveau un coin inconnu dans lequel je n'avais
pu pencher, et où demeurait retranchée une pensée d'avarice.
Il lit ses comptes, et comme s'il devait trouver dans ce travail une
inspiration, il saisit son violon et joua.
Mais ne croyez pas que ce qu'il joua alors fut admirable, non; car ce
n'était ni la gloire, ni le génie, ni moi, qui l'inspirions en cet
instant. L'argent seul avait ce privilège, il jouait sans but d'artiste,
sans émotion, sans chercher à plaire, sans désir de se plaire à
lui-même. Ce n'était plus de l'art, mais du métier; il jouait pour faire
des tours de force, pour essayer des sauteries merveilleuses, des hiatus
inouïs d'instrument, pour dégourdir ses doigts, pour s'entretenir les
nerfs, pour s'assouplir les poignets, en un mot, afin qu'il fût _en
état_.
Si vous alliez un matin chez cette sylphide qu'on nomme _Taglioni_, et
que vous la vissiez la main gauche appuyée sur un dossier de fauteuil,
faisant de nombreux et rapides battements avec ses jambes qu'elle
exerce, cherchant à peine de la grâce, mais sollicitant ainsi une
souplesse mécanique et surprenante.
Vous vous demanderiez: «Est-ce donc elle que nous avons vue sur la
scène, si moelleuse, si voluptueuse et si pure, s'affaissant sur
elle-même avec une grâce si délicieuse, se redressant comme le roseau
quand il se relève après avoir été courbé par le vent, étendant
mollement ses bras arrondis qu'on prendrait pour des ailes, dansant avec
cette taille si légère, ce cou si joliment balancé, ces yeux si tendres,
ces jambes si déliées, ces pieds qui effleurent le parquet à peine,
enfin avec cet ensemble si harmonieux, si enivrant, où tout respire la
volupté, l'amour, la grâce et la pureté?»