Vous vous demanderiez: «Est-ce elle?»

Non, ce n'est pas elle en ce moment, lorsqu'elle est seule et s'applique

avec une peine infinie à redoubler les tressaillements nerveux de ses

pieds, qu'elle fait aussi du travail pour faire de l'art le soir. Il en

était de même de Paganini: un long temps s'écoula sans qu'il n'y eût

rien entre son violon et lui que ses doigts agiles et ses nerfs rapides;

mais pas une pensée de génie ou de coeur, rien que du métier.

Il s'était exercé, car c'est le mot, et c'était son but. Aussi je

commençais à le prendre en mépris, cet homme de génie, ce Paganini

d'enthousiasme et d'inspiration que j'avais vu jusque-là si vide de

génie, d'inspiration et d'enthousiasme. Cela en vint à ce point que je

fus plus calme lorsque, après ces deux longues heures de sons sans

pensées, il laissa le violon et alla dîner.

Il mangea, je vous assure, d'assez grand appétit.

Sept heures sonnèrent, et soudain je sentis dans tout son corps et dans

son coeur comme une irruption de génie, de feu, d'enthousiasme,

d'entraînement, de délire. Il se leva précipitamment; il y avait dans

lui un tumulte de pensées, d'émotion et d'orgueil, et tout cela avait

une voix intérieure que j'entendis seule, et qui disait ces mots:

«Maintenant, la gloire!»

Il était retrouvé, je le retrouvais, le Paganini de génie, le Paganini

d'âme, le Paganini de Dieu; c'était lui, le feu l'animait et

l'embrasait; c'était lui! et moi je nageais dans la joie et le délire,

car l'âme n'est heureuse que dans le feu du génie; elle se meurt dans

les êtres tièdes, dans les intelligences molles et plates, dans les

coeurs de glace. Il lui faut des flammes comme à la salamandre pour y

vivre; comme l'or et l'amiante, elle se réjouit et s'épure dans le feu.

Et lui s'était aussi retrouvé. Il marchait à pas précipités et fermes,

le pavé retentissait de sa démarche assurée. A voir culte taille

majestueuse, cette tournure bizarre et inspirée, ceux qui ne le

connaissaient pas s'arrêtaient en silence dans la ville, et se

demandaient: «Quel est cet homme?»

Moi qui les voyais penser, je m'écriais, fière et sans pouvoir être

entendue: «C'est Paganini!» Et ils poursuivaient leur chemin étonnés et

se demandant encore: «Quel est cet homme?»

Cet homme s'approchait de l'Opéra; les barrières tombaient avec respect.

Tout ce peuple du palais des arts se courbait devant le roi des arts.

Ils s'agenouillaient presque devant ce demi-dieu, et lui, comme

accoutumé à ce culte, passait et montait jusque sur la scène. Là, caché

derrière la toile du fond, il contemplait cette mosaïque de têtes et

d'intelligences qui étaient jetées comme un tapis noir au parterre,

comme des guirlandes parallèles de fleurs aux loges et aux galeries. Il

entendait ces mille voix dont le murmure confus n'a ni son ni voix, ce

tressaillement de la multitude qui se place et s'agite dans l'attente

d'un sublime plaisir.

Pour lui, avant de s'élancer dans cette arène, lui, ce lion de la fête,

retenu dans sa loge, il soulevait sa crinière d'ébène, il flamboyait des

regards de feu sur ce monde, il écumait de génie et de fureur, et se

cachait haletant et superbe.

Cependant l'orchestre, cet esclave à la seule tête et aux trois cents

bras, s'asseyait sur ses bancs, et criait toutes ses discordances aiguës

qui s'abaissent et s'élèvent sous l'archet et le souffle pour parvenir à

un même accord.

Un autre accord, aussi pur, aussi solennel, s'établissait en même temps

dans ce peuple de spectateurs: le silence, le silence profond qui

circulait de toutes parts et frappait toutes les bouches et les coeurs

de respect et d'attente.

Puis, sur l'orchestre, sur le parterre et sur les loges, un calme saint

s'étant abattu, une porte du fond s'ouvrit, un homme parut:

Paganini!

Il se glissa pour ainsi dire de derrière la porte et développa bientôt

son corps long et souple, surmonté de cette figure pâle aux cheveux

noirs et flottants, qui ressemblerait à celle du Christ, s'il ne s'y

trouvait pas quelque chose de celle de Satan.

Il quitta le fond du théâtre, et s'avança, en se balançant mollement,

jusqu'à la rampe allumée.

A son aspect il y eut un mélange d'extase silencieuse et

d'applaudissement frénétique dont on aurait pu distinguer le contraste.

Lui ne s'occupa d'abord que de faire lentement et profondément plusieurs

saluts qui s'adressaient si bien à tout le monde, que chacun crut les

avoir reçus pour soi et avoir été particulièrement regardé.

Moi qui étais derrière ce regard et qui en ressentais la portée, je vous

dirai ce que Paganini y mit de pensée et d'âme.

Il y avait dans ce regard, asséné ainsi en masse sur tout ce peuple, une

fusion flamboyante d'orgueil, de dédain, de génie, de honte, de mépris

et de grandeur. Ce regard disait à cette assemblée qu'elle était son

esclave, puisqu'elle venait se traîner haletante pour entendre un de ses

soupirs; qu'elle était son tyran, puisqu'elle s'était arrogé, avec une

pièce d'argent, le droit de le juger et de l'écouter; quelle était

profane, puisqu'elle n'avait pas un seul génie capable de comprendre

Paganini tout entier; qu'elle était fantasque, ignorante et indigne,

pleine de fats venus là pour y avoir été; de jeunes filles arrivées pour

être vues, de rivaux de bas étage placés pour faire fermenter leur

jalousie et leur haine. Et ce regard disait encore: Nous sommes deux

dans cette enceinte: moi et toi, peuple; un homme de génie et une foule

sans génie; un Paganini qui se sent à lui seul plus grand que la masse.

Ce regard, rempli de ces pensées, avait pourtant été si rapide qu'il

n'avait duré qu'un instant, et l'artiste ayant donné le signal à

l'orchestre, il leva très-haut son archet et le fit retomber violemment

sur son violon, comme s'il y eût porté un coup de hache.

[Illustration.]

Alors tout fut commencé, non pas sa mélodie admirable, mais sou jeu,

mais le concert, mais la grande lutte; car, dans ces premiers moments,

il sciait rudement ses cordes avec le crin aigre de l'archet, et

l'instrument rendait des sons furieux, lugubres, aigus comme ceux du

lion qui se réveille irrité et rugit.

Et aussitôt après ce réveil du génie, je sentis quelque chose de

mystérieux et d'étrange; je ne sais ce qui s'opéra, mais il me sembla

que je me matérialisais dans le violon, ou que le violon lui-même

devenait immatériel comme mon essence; je me sentais palpiter, vibrer et

parler avec lui; nous nous étions fondus l'un dans l'autre, ou plutôt

nous ne formions plus qu'une chose, un violon-âme.

Paganini jouait alors un morceau de musique qu'il avait composé.

[Illustration.]

Je ne sais véritablement, moi qui dois le savoir si c'était sa mémoire

ou son inspiration qui lui faisait reproduire ou inventer cette musique

sublime; cependant les artistes de l'orchestre avaient devant eux la

partition écrite, la partition de Paganini, et lui, quoiqu'il n'eut

point de pupitre ou de papier devant les yeux, il jouait sans aucun

doute ce qu'il avait composé, ce qui répondait à la partition de

l'orchestre, et cependant il y avait quelque chose de si spontané, de si

brûlant dans son jeu, que je ne puis comprendre encore comment ce

pouvait être la froide mémoire qui lui fournissait alors de telles

inspirations.

L'orchestre était aussi ému et tremblant que l'esclave devant un maître.

Le public était dans l'extase; il ressentait sympathiquement le génie de

Paganini qui s'incarnait pour ainsi dire dans chacun; tous sentaient

leurs coeurs se dilater et se fondre en délicieuses émotions, lorsque

l'archet, se balançant moelleusement sur les cordes, les faisait

tressaillir d'amour, les faisait palpiter de volupté; ou, au contraire,

lorsqu'il exprimait la guerre, la tempête, la fureur, la rage, alors on

eut vu leurs figures se contracter, les sourcils se froncer, les dents

grincer et rugir, et de lourds soupirs s'échapper douloureusement de

toutes les poitrines, comme s'il n'y eût eu dans toute cette salle

qu'une seule âme, qu'une seule chose, le violon.

Quant à Paganini, comme s'il se renfermait dans lui-même, dans un monde

intérieur, intime à lui, il ne regardait plus la foule, mais son violon,

mais son violon d'amour. Il l'enveloppait du ses yeux et de ses bras, il

le prenait sur sa joue creuse et sur sa poitrine d'airain, il

l'enfonçait dans son sein, il aspirait ses sons et respirait avec lui;

il voyait sans doute les sons s'en échapper comme des éclairs, car ses

yeux ardents les suivaient fixés sur les cordes, qu'ils semblaient

opprimer de leurs regards. Jamais étreintes d'amour n'ont été plus

vives, jamais regards plus profonds ne se sont enfoncés dans des yeux

adorés.

Et son archet, comme l'épée de l'ange, dardait des flammes et des rayons

sur cet instrument prodigieux; il en jaillissait des harmonies

enflammées, il s'en échappait des mélodies suaves connue des parfums de

l'Orient, il en partait des éclairs retentissants comme ceux de Dieu. Et

d'autres fois, quand, après l'avoir fustigé violemment, le grand artiste

écartait l'archet, il y avait encore après ces chants un son nouveau et

frêle, que sa main gauche excitait en pinçant les cordes, et qui

s'enfuyait rapide, pareil à ces étincelles que darde l'électricité.

Après ce premier morceau, Paganini, reprenant son sourire gracieux, se

retira au milieu d'un tonnerre d'applaudissements et de cris, en faisant

la même et profonde révérence.

Puis vint je ne sais plus chanteur ou chanteuse qu'on entendit sans

l'écouler, par galanterie si c'était une femme, par pitié si c'était un

homme.

Quand, à midi, pour fermer une lettre avec de la cire, vous allumez une

bougie, vous cherchez, sa lumière, qui se noie dans le rayon du soleil:

Il en était ainsi de l'artiste qui suivit Paganini.

Je crois même qu'on l'applaudit, témoignages qui se trompaient

eux-mêmes, derniers restes des tressaillements qu'avait excités la

musique du grand violon.

Il revint, et les acclamations se ruèrent encore sur sa venue pour le

remercier de ce qu'il avait fait, pour lui rendre grâce de ce qu'il

allait faire, pour lui rendre gloire de ce qu'il était Paganini.

Cette fois sa pensée paralysa trois cordes, n'ayant conservé que cette

bonne corde d'argent que vous savez; il ne dit pas, mais on sut qu'il

allait jouer sur elle seule des variations sur la marche de Moïse.

Musicien sublime, pourquoi retrancher ces cordes? pourquoi l'interdire

ces effets célestes que tu jetais à ce monde lorsque, les faisant

résonner toutes à la fois, tu produisais à toi seul un concert

d'harmonie auquel chaque corde était en même temps appelée?--Qui te

force à t'imposer ce martyre, à t'étreindre dans cette gêne? Pourquoi ce

caprice, homme de génie?

Non, ce n'est pas un caprice, ni seulement un surprenant prodige: c'est

un enseignement; c'est pour révéler aux hommes ce qui est enfoui dans

une seule corde, et comment en la frappant de l'archet il peut s'en

émuler le trésor le plus incompréhensible de la musique. Ainsi Moïse

frappait le rocher, et le rocher ouvrait ses sources; Paganini touche la

corde d'argent, et il en sourde des suites infinies de sons et de

mélodies.

C'est qu'il a appris à son violon et au monde ce que c'est que le _son

harmonique_.

Quand Paganini a sur cette seule corde parcouru le clavier des sons, et

que parvenu à l'approche du chevalet on s'écrie comme Dieu à la mer: Il

n'ira pas plus loin; Paganini revient sur ses pas, recommence, et déjà

il est plus loin, car le son harmonique l'enlève dans d'autres espaces,

lui donne d'autres vibrations où il puise en abondance et sans fin.

Et ce son qu'il trouve dans une autre nature ne pouvait en effet tenir

de la nôtre; il a je ne sais quelle fluidité limpide, quelle ténuité

insaisissable, quelle suavité exquise, quel éclat mystérieux, qui fait

qu'on hésite à le nommer un son, une lumière ou un parfum.

Tel est le son harmonique de Paganini; avec lui il ravit dans le ciel

les coeurs des hommes, qui n'avaient pas jusqu'à lui soupçonné de

pareils plaisirs. Il enlève sur un char de lumière toutes ces

intelligences écoutant es pour les bercer dans des nuages d'or, qui les

approchent du Seigneur; et quand il a fini avec ces célestes prestiges,

tous le regardent stupéfaits de volupté et d'admiration, et se

demandent: Où donc est le séraphin des cieux qui nous a versé comme une

rosée délicieuse quelques parcelles des concerts de Dieu?

Il cessa encore, et vint un autre artiste qui laissa la foule se

reposer, tandis qu'il chantait librement je ne sais quoi.

Paganini reparut une troisième fois; il avait repris toutes ses cordes

et sa fureur, plus de délices, plus de suavités, plus de ravissements

célestes; à présent c'est l'Océan qui va mugir et se soulever tempétueux;

c'est la création de la terre ou ses bouleversements affreux; c'est le

volcan qui s'allume et rejette les entrailles enflammées de la terre; ce

sont les dernières convulsions de l'univers lorsque le Seigneur

l'arrêtera dans sa marche, et lui dira: «Meurs!»--Paganini ne veut rien

peindre de cela; mais il faut rappeler ces choses pour comprendre sa

furie merveilleuse lorsqu'il brandit son archet pour arriver au

grandiose, au terrible.

Alors toutes les cordes à la fois frémissaient, hurlaient sous les coups

redoublé de' ses doigts, qui tombaient pressés comme la grêle avec la

foudre. L'archet, de son côté, les déchirait, les irritait, les

entr'ouvrait, les écorchait toutes vivantes, et se roulait sur elles

avec barbarie; elles s'écriaient dans leur douleur... et tous ces cris

étaient sublimes.

Lui, Paganini! dans son génie et sa fureur, savourait ces blessures,

rugissait et se débattait dans ce martyre du violon; il le pressait de

plus en plus, le frappait, le brisait, l'excitant dans ses angoisses...

et cette barbarie était sublime.

Lui, l'orchestre, était haletant, effrayé, suivant avec horreur, et

comme un seul corps, l'archet du maître... et cette horreur était

sublime.

Lui, le peuple, la foule, pendait à cet archet, exalté, ravi dans son

effroi, brisé d'émotion, accablé d'enthousiasme, ne respirant point...

et cet effet était sublime.

Et le concert se termina.

Paganini salua une dernière fois avec le sourire du génie et de

l'orgueil satisfait; son triomphe illuminait de joie sa figure

extraordinaire, et tout le monde qui le voyait quitter la scène lui

jetait un dernier et unanime cri d'admiration, et se penchait tout d'une

masse vers lui comme pour se précipiter à la fois à ses pieds, pour

toucher se mains et son archet sacrés.

Il disparut...

La foule s'écoula; et bientôt dans cette grande salle d'harmonie,

devenue déserte et silencieuse, tout fut éteint et vide.

Lui regagna sa chambre, épuisé de cette soirée de gloire et de plaisir;

il se lassa tomber sur un canapé, presque évanoui et soupirant.

O mon grand! ô mon beau! ô mon sublime Paganini! m'écriai-je au milieu

de ses pensées; car j'étais si fière, si joyeuse, si grande avec lui!

La porte s'ouvrit; entra Antonio, tenant un vase et une lettre; Paganini

sortit brusquement de cet affaiblissement qui l'oppressait, saisit le

papier et le lut rapidement: 22,532 fr. de recette.

Il fit mettre le vase sur une table... c'était de l'opium...

Ah!... à cette double vue, l'horreur me saisit... je brisai les chaînes

qui me retenaient à lui, et sortis, effrayée et le maudissant, du

cerveau de Paganini.

Amélioration et Ouverture des Voies publiques à Paris.

Quand on jette un coup d'oeil inattentif et rapide sur un plan de Paris,

on n'y distingue d'abord qu'un réseau de lignes confuses, dirigées dans

tous les sens, se coupant sous tous les angles, dédale inextricable où

les rues, longues ou courtes, droites ou courbes, semblent éparpillées

comme au hasard. Mais après un moment d'attention, ce chaos apparent se

régularise peu à peu; l'oeil saisit sans peine et suit dans leur

développement les grandes lignes qui divisent, comme autant d'artères

principales, ce tissu de rues et de carrefours. On voit alors rayonner

presque symétriquement autour des différents centres de circulation, les

routes, qui répandent du coeur aux extrémités la vie et le mouvement de

la grande capitale.

Distribuer avec intelligence les principales voies de circulation, les

couper commodément et les relier entre elles de distance en distance par

des voies secondaires, les diriger de manière à rendre le chemin d'un

point à un autre aussi court que possible, calculer leur largeur suivant

leur importance relative, tel est le travail difficile qui constitue ce

qu'on appelle la voirie urbaine, et qui forme l'une des plus

considérables attributions de l'administration municipale parisienne.

Si l'on mettait toutes les rues de Paris au bout les unes des autres,

elles franchiraient la frontière et conduiraient presque jusqu'à Turin,

puisqu'elles ont plus de soixante-douze myriamètres de développement(2).

Il faut penser ensuite que ces cent quatre-vingt-dix lieues de rues sont

bordées de hautes maisons, et que pour élargir seulement un mauvais

passage, redresser un coude incommode, régulariser un carrefour

dangereux, il faut blesser les intérêts de vingt propriétaires, risquer

vingt procès, et dépenser en dernier résultat beaucoup de cet argent que

les contribuables ne donnent qu'avec peine et avec la condition qu'on

l'économisera le plus possible. Si l'on veut remplir cette condition,

quatre ou cinq grandes entreprises de voirie à la fois sont déjà

beaucoup. Mais sur cette vaste étendue où tout le monde appelle des

améliorations presque sur tous les points à la fois, qu'est-ce que

quatre ou cinq améliorations à quarante lieues de distance l'une de

l'autre? Ajoutez à cela l'indifférence ordinaire du Parisien pour tout

ce qui ne se trouve pas dans l'horizon du quartier qu'il habite, dans le

cercle de ses relations intimes, et sur le chemin de sa promenade ou de

ses affaires. Parlez à un habitant du Luxembourg de l'importance du

percement Laperche et du prolongement de la Ferme, il ouvrira de grands

yeux et vous demandera ce que c'est. Parlez de la rue Constantine à un

élégant de la Chaussée-d'Autin, il vous répondra que ce n'est

certainement pas dans le quartier de l'Europe, et qu'il s'en soucie fort

peu; qui sait même s'il ne se trouverait pas d'honnêtes bourgeois

ignorant l'utilité de la rue Rambuteau?--Paris est tout un monde dans

lequel l'hémisphère de la rive droite ne s'inquiète nullement de

l'hémisphère de la rive gauche; et l'un peut être bouleversé par une

comète de voirie administrative sans que l'autre s'en doute ou s'en

émeuve.

[Note 2: La largeur moyenne des rues de Paris est de 25 pieds (8

m. 08 c.) dans les quartiers de la rive gauche, et de 26 pieds (8

m. 74 c.) dans les quartiers de la rive droite.]

Sans exposer nos lecteurs à des courses transatlantiques de l'un ou

l'autre côté des ponts, nous les tiendrons désormais au courant; et dans

ce but, nous mettons sous leurs yeux un petit plan de l'univers

parisien, sur lequel nous avons tracé en lignes apparentes les

principales améliorations de la voie publique qui sont aujourd'hui, soit

en cours d'exécution, soit en projet à l'étude.--_Rue Rambuteau_, rue

_de Seze_, prolongement de la rue _de la Ferme_, élargissement immédiat

des rues _Saint-Nicolas_ et _Saint-Lazare_, projet des Halles, rue

_Laperche_ ou _Moncey_, rue _des Petits-Pères_, rue _Constantine_, rue

_Clotilde_, rue _Mayet_, rue _d'Amsterdam_, rue _Neuve-Saint-Jean_, etc.

La liste en est longue, comme on le voit, et le travail est grand; mais

Paris est plus grand encore: ces fragments disséminés dans tous les

quartiers sont comme perdus sur le plan général. Cependant quelques-unes

de ces entreprises sont considérables. Suivent encore ce ne sont pas les

plus longues qui sont les plus coûteuses ou les plus difficiles. Aussi,

pour faire comprendre l'importance ou l'utilité de ces divers percements

ou élargissements, quelques mots d'explication sont nécessaires. Ensuite

ces ouvertures de rues entièrement nouvelles ne sont qu'une petite partie

des modifications apportées journellement à la voie publique par suite

du système adopté par l'administration municipale.

Lorsque le vieux Paris a été construit, la largeur des rues répondait

aux besoins de l'époque: la population était assez restreinte, les

voilures étaient presque méconnues. Aussi le Centre de Paris est-il

formé de rues sinueuses, étroites, sales, legs fâcheux que la vénérable

antiquité a laissé à notre circulation moderne, cloaque dangereux qu'il

faut assainir et déblayer.

Aujourd'hui les rues sont classes en trois catégories, suivait

l'activité de la circulation qu'elles semblent appelées à recevoir. Les

unes doivent avoir 10 mètres de large, les autres 12 mètres, les

dernières 15 mètres. Toutes les rues qui rentrent dans l'une de ces

classes, et qui n'ont pas la largeur assignée, sont impitoyablement

frappées de reculement. On conçoit tout ce que ce système entraîne de

vexations pour les propriétaires forcés de démolir leurs maisons, et de

dépenses pour l'administration, forcée de payer fort cher ce qu'elle

ajoute à la voie publique. En outre, cette classification n'est et ne

peut être jamais que provisoire. Telle rue qui semblait de troisième

ordre; peut devenir tout à coup du premier par un événement inattendu.

C'est ce qui arrive aujourd'hui pour la rue Saint-Nicolas. Il faut donc

recommencer sans cesse démolir et aligner une seconde fois les

propriétés qu'on a fait démolir et aligner une première: nouvelles

vexations, nouvelles dépenses.--Une autre conséquence de ce système de

démolitions et de reconstructions partielles, c'est que dans le louable

motif d'élargir et d'aligner les rues sur une ligne parfaitement droite,

on les rend aussi irrégulières que possible. On en voit un grand nombre

dont les maisons, avançant et reculent tour à tour, ne figurent pas mal

le contour extérieur d'une enceinte bastionnée ou crénelée, réceptacles

anguleux plus nuisibles qu'utiles peut-être à la sûreté de la

circulation.

L'exécution journalière de ces alignements partiels est en réalité la

partie la plus considérable des travaux administratifs de la voirie;

mais il est impossible de l'indiquer sur ce plan, à moins de mettre un

point sur chaque rue et sur chaque maison sujette à reculement.--Au

reste, quant aux grands travaux d'ensemble, l'administration actuelle,

nous le voyons par le trace de ses entreprises personnelles, n'a point

de système spécial. Elle n'a fait, en grande partie, que rectifier,

suivre, ou compléter les projets de ses devancières, qui toutes avaient

un système bien tranché, et nettement marqué par leurs rentres.

Avant la Révolution, dans les grands travaux, l'État faisait tout:

tracés, percements, constructions; il concevait l'idée et l'exécutait.

C'était ainsi qu'il imprimait à ses oeuvres un cachet uniforme,

répréhensible quelquefois aux yeux de l'art, mais grandiose et

monumental, dont, il faut l'avouer, nous sommes loin d'approcher

aujourd'hui C'est ainsi que la rue Royale-Saint-Honoré, que la place

Vendôme, la place des Victoires, la place Royale, etc., furent

construites sur un plan architectural symétrique, entreprises que

l'industrie particulière eût morcelées et gaspillées. On peut en juger

par la continuation vraiment désespérante de casernes disparates et de

grandes masures biscornues que nos propriétaires contemporains ont

donnée à cette majestueuse rue Royale-Saint-Honoré, et par les ignobles

baraques édifiées en guise de vis-à-vis au nouvel Hôtel-de-Ville.

L'Empire, qui succéda à ces traditions monumentales, sut en recueillir

une partie, et l'on reconnut le génie et la main du grand homme dans ces

lignes hardies qui découpèrent Paris, larges comme la pensée créatrice,

rectilignes comme l'esprit géométrique qui atteint le but par le plus

cours chemin. La rue de Rivoli s'ouvrit d'un jet pour isoler les

Tuileries et réunir le Louvre à la place de la Révolution; le Carrousel

déblayé aurait pu contenir les manoeuvres d'une armée; et des colonnades

du Louvre, isolé de toutes parts et réuni en même temps à la demeure

impériale par de gigantesques galeries, s'élançait une immense voie

jusqu'aux colonnes de la barrière du Trône, qu'elle réunissait ainsi à

l'arc triomphal de l'Étoile. En même temps, les boulevards prolongeaient

leur ceinture de feuillage; le temple de la Gloire voyait le boulevard

Malesherbes se dérouler jusqu'au jardin de Mousseaux, tandis que le

Trône envoyait le boulevard Mazas faire face au Jardin-des-Pantes et au

boulevard de l'Hôpital. Les quais rectifié, élargis, garnis de solides

parapets, supportant les ponts débarrassés désormais des ignobles

constructions qui les avaient obstrués jusque-là, ouvraient au centre de

la ville une ligne directe de circulation facile d'une extrémité à

l'autre.

L'Empire n'eut pas le temps de réaliser entièrement ces grandes pensées.

La rue de la Paix, plusieurs parties des quais, les ponts, le Châtelet

les Tuileries, étaient terminés; mais le quartier Rivoli, à peine

ébauché, s'arrêta au milieu des planches. Le Carrousel, à demi déblayé,

demeura inachevé, encombré des masures qui le déshonorent encore

aujourd'hui. La grande rue impériale resta comme un rêve d'une époque

fabuleuse; le boulevard Mazas fut oublié; le boulevard Malesherbes,

pris, abandonné et repris est encore aujourd'hui à se débattre dans cet

état douteux d'une existence contestée. La Restauration tâtonna partout

et n'acheva rien.

[Illustration:

PLAN DE PARIS

INDIQUANT LES PERCEMENTS

DE RUES NOUVELLES.

Les rues tracées en lignes noires sont celles dont l'ouverture est

projetée ou en cours d'exécution.]

Alors l'industrie privée, en l'absence d'initiative gouvernementale,

prit l'essor, et un nouveau système parut. Ce fut le système des

percements combinés, exécutés d'ensemble, des _quartiers neufs_. En

quelques années, on en vit surgir une foule: quartier de François Ier,

quartier Beaujon, quartier de l'Europe ou de Tivoli, quartier de la

Nouvelle-Athènes, quartier Saint-Georges ou Lorette, quartier

Poissonnière ou Charles X, etc., etc. Ce ne furent partout que

spéculations de terrains, morcellements, lotissements et percements.

Sans doute ce système présentait de grands avantages: d'abord celui de

combiner la direction des voies nouvelles dans un ensemble qui

facilitait la circulation; ensuite d'épargner l'argent des

contribuables, en laissant les dépenses d'exécution à la charge des

compagnies concessionnaires et à l'industrie privée. Mais

qu'arriva-t-il? C'est que tout dégénéra en spéculations, en véritables

agiotages, ou les premiers et les plus avisés gagnèrent, où les derniers

et les petits perdirent; c'est que les grosses compagnies, après avoir

réalisé les bénéfices, refusèrent de remplir les charges; c'est que ces

plans si beaux, après avoir reçu un commencement d'exécution, après

avoir enseveli sous la boue, sous les planches et les démolitions, des

jardins verdoyants et d'agréables résidences, restèrent en grande partie

sur le papier;--c'est que les terrains accumulés ainsi entre un petit

nombre de mains, et trop considérables pour être couverts de

constructions par un seul propriétaire qui spéculait sur le capital sans

bâtir lui-même, restèrent en savanes, et paralysèrent ces quartiers que

l'on avait espéré créer d'un seul jet.--En sorte que l'on attend encore

aujourd'hui la réalisation complète des plans ordonnancés en 1825.

L'administration nouvelle a donc hérité à la fois des idées

monumentales de l'Empire et des spéculations industrielles de la

Restauration. Il fallait terminer autant que possible les unes et les

autres; et si elle n'a pas fait encore tout ce qu'elle aurait pu et dû

faire, elle a rempli activement une partie de sa tâche. La ligne des

quais, qui touche à son terme, est une oeuvre colossale; la rue

Rambuteau est également une création utile et vaste; mais

l'administration a manqué d'adresse et de prévoyance pour le boulevard

Malesherbes. Elle a laissé la spéculation particulière la devancer dans

les terrains vagues ou elle pouvait ouvrir le boulevard à peu de frais,

et où les rues Lavoisier et Homfort lui créent aujourd'hui de nouvelles

difficultés pour une ligne indispensable qui s'exécutera tot on tard, et

pour laquelle elle a pris des engagements sérieux.

Au reste, on ne se fait pas une idée suffisante des études qu'exigent de

pareils travaux, et combien d'intérêts bien éloignés en apparence se

trouvent réunis sur un seul point qu'il faut savoir découvrir. Prenons

pour exemple un des percements dont on s'occupe aujourd'hui, dont

l'etendue, est très-restreinte, et dont on ne soupçonnerait peut-être

pas au premier abord toute l'importance: le percement de la rue Moucey.

Plaçons-nous un moment au Pont-Neuf. Toute la circulation que la rive

gauche y verse par son artère principale, la rue Dauphine, se dirige sur

la pointe Saint-Eustache, suit la rue Montmartre et le faubourg de ce

nom. Mais à Notre-Dame-de-Lorette deux voies se présentent: l'une

trés-fréquentée encore, la rue Saint-Lazare, s'infléchit vers le sud, et

ramène la circulation par une courbe désavantageuse au point où l'aurait

directement conduite la rue Saint-Honoré; l'autre, c'est la rue

Notre-Dame-de-Lorette, lui donne une nouvelle issue vers le nord. On

connaît aussi quelle a été la fortune rapide de cette rue, aussitôt

après son ouverture. Au delà, la place Saint-Georges, la rue de La

Bruyère, continuent cette ligne élégante et populeuse; mais là se trouve

un point d'arrêt, et la rue Boursault n'a point de débouché. La rue

Moncey doit le lui donner, en l'unissant à la rue de Berlin et à la rue

de Londres, qui la conduit à la barrière Mousseaux, et aux rues de

Madrid et de Lisbonne qui la dirigent vers les barrières du Courcelles

et du Roule. Cette ligne devient donc une artère principale de

circulation, et le percement seul de la rue Moncey mettra en

communication immédiate les barrières de Sèvres, de Vaugirard, d'Enfer,

etc., avec les barrières de Clichy, de Mousseaux et du Roule, en passant

par les halles, la Bourse et la place Saint-Georges.

Tous les projets actuels sont loin d'avoir cette utilité générale.

Beaucoup n'ont pour but que la mise en valeur des terrains enclavés, et

pour résultat, souvent un mécompte du spéculateur. Y avait-il un intérêt

de circulation à l'ouverture de la rue Bachet-de-Jouy, sur les jardins

des hôtels de la rue de Varennes? Et lorsque aujourd'hui on ouvre une

nouvelle rue qui coupe la rue Vanneau, en bonne foi, comment songe-t-on

à faire concurrence à la circulation des rues Babylone et Plumet, où il

passe peut-être cent piétons par jour? C'est percer des rues pour que

l'herbe y pousse. Il valait mieux les laisser en jardins. Nous en

dirions presque autant de la nouvelle voie que l'on trace entre la rue

du l'Université et celle de Saint-Dominique.

On ne pourra certes pas faire ce reproche à la rue Rambuteau, qui,

coupant les plus populeux quartiers de Paris, va mettre en rapport

direct les halles et Saint-Eustache avec la place Royale. C'est sans

contredit un des percements les plus utiles qui aient été exécutés

depuis longtemps, et il fait honneur à l'administration.

Ce percement aura pour complément la régularisation des halles, projet

dont on s'occupe activement dans les bureaux.

Rien n'est encore arrêté à ce sujet. Cette entreprise soulève les plus

importantes considérations d'économie et d'ordre public. La question des

halles centrales est une des plus graves qu'il soit donné à

l'administration municipale de traiter.

Un autre percement que la circulation appelle vivement, c'est le

prolongement de la rue de la Ferme en face du débarcadère Saint-Lazare.

L'immense affluence que les chemins de fer de Saint-Germain, de

Versailles et de Rouen amènent sur ce point, déjà très-fréquenté, rend

indispensable que des mesures soient prises d'urgence pour lui donner

une issue. Le projet tracé sur notre plan est celui qui avait été adopté

primitivement par le conseil municipal; mais il a soulevé des critiques

qui paraissent en partie fondées. La largeur de la voie publique paraît

insuffisante au mouvement de la circulation: on se livre donc en ce

moment à une nouvelle étude.

C'est à cette occasion que l'on voit combien il est indispensable que

des vues d'ensemble président à ces travaux administratifs. Il est

évident aujourd'hui que la rue Saint-Lazare et ses aboutissants actuels

ne peuvent suffire à l'affluence qui s'y étouffe; il faut donc à tout

prix lui ouvrir de nouveaux débouchés. Eh bien! le percement Moncey la

dégagera d'une grande partie de la circulation Montmartre et

Saint-Georges, en lui donnant une ligne succursale, parallèle au nord.

En même temps, si l'on donne une issue directe aux tronçons séparés du

boulevard Malesherbes, toute la circulation de l'ouest, que la rue du

Rocher amène aujourd'hui rue Saint-Lazare et rue de l'Arcade, juste à

l'endroit où les débarcadères écrasent la population, trouvera un

débouché direct et facile sur la Madeleine et les boulevards.

Dans ces environs de la Madeleine, la rue projetée sur les terrains de

M. Grandmaison n'est qu'une spéculation analogue à celle de la rue

Greffuthe, et à laquelle la circulation générale gagnera peu de chose.

La régularisation de la rue de Seze n'est qu'un simple travail

d'agrément, et une satisfaction artistique donnée à la ligne droite.

Nous ne prolongerons pas inutilement cette revue en détaillant tous les

projets élaborés par les spéculateurs, et dont la plupart ne verront

probablement pas le jour; tels que ceux d'une rue sur l'impasse Briare,

entre la rue Rochechouart et celle Neuve-Coquenard; de la rue projetée

sur le passage Sandrié; de la rue en prolongement de celle Chantereine,

sur le terrain des hospices; des rues Mansart et Rabelais, sur le

passage Saint-Pierre, huitième arrondissement, etc.--Ces percements

opérés sur les terrains de la Boule-Rouge ont été une spéculation de

constructeurs, mais au moins ils ont assaini ce mauvais pâté de masures.

Quant à ceux qui sont projetés sur le nouveau Tivoli, nous ne leur

voyons aucune utilité, et le résultat le plus clair est la destruction

du jardin que nous regrettons, car les jardins s'en vont de Paris tous

les jours.--La rue Mazagran, que l'on termine en ce moment, eut pu

devenir une oeuvre utile si le projet primitif eût été exécuté dans son

ensemble et si la traversée du passage des Petites-Écuries, en

l'unissant à la rue Martel, lui eût donné une importance réelle.--Le

projet de rue débattu entre la ville de Paris, les Messageries royales

et le Domaine, derrière les Petits-Frères, n'aurait encore qu'une

utilité secondaire.--Nous ne ferons qu'indiquer, pour le même motif, les

percements projetés ou en cours d'exécution dans les onzième et douzième

arrondissements, la rue Clotilde, la rue Mayet, etc. Ils n'intéressent

guère que les riverains et les propriétaires des rues plus ou moins

abandonnées qui en sont voisines, sauf la continuation de la rue d'Ulm,

qui, se réunissant à celle de la Santé, aurait une voie principale de

circulation et prendrait sous ce point de vue un caractère d'utilité

générale.--Quant au reste, un nous pardonnera de ne pas nous arrêter sur

ces projets d'_intérêt local_, qui ne fournissent rien à la discussion

des intérêts généraux.

[Partition musicale.]

L'Illustration, No. 0040, 2 Décembre 1843 · 第 12 / 15 题