Les ergs Ennfous et Tessegafi correspondent exactement aux ergs Tegant

et Iris. L’oued Adrem tient exactement la place de l’oued Arouri

(Bota) ; les pâturages d’el Ouatia ont leur pendant au Mouidir

dans les maader Tegant et Iris.

D’autre part, les deux pays, Ahnet et Mouidir, à leur extrémité

occidentale, projettent vers le nord, vers le Tidikelt, en long

promontoire, une chaîne gréseuse, caractérisée par des bombements

anticlinaux fermés. Les curieux accidents isolés de Tikeidi et

de Timegerden sont, dans l’Ahnet, la reproduction des dj. Azaz et

Idjeran au Mouidir.

La ressemblance fraternelle se laisse établir trait pour trait. Ici

et là les mêmes causes orogéniques ont produit les mêmes effets.

Entre les deux régions la seule différence est de niveau, mais

elle est considérable. Le Mouidir est traversé par le grand axe

montagneux nord-africain, la ligne Hoggar-Ifetessen-Tadmaït. Il est

bien plus élevé que l’Ahnet. L’Ifetessen atteint 1600 mètres,

l’Adr’ar Ahnet 1000, et l’Açedjerad cinq ou six cents.

Tout est plus grand au Mouidir. M. Besset y décrit des canyons

profonds de plusieurs centaines de mètres, ceux que j’ai vus sont

certainement plus modestes — 60 ou 80 mètres au maximum. Il a

mesuré des aguelman cinq fois plus grands que Taguerguera, le géant

de l’Ahnet, et peuplés de barbeaux. Les indigènes lui ont même

signalé des crocodiles dans les aguelman du haut Tifirin ; mais

ce renseignement semble controuvé ; on sait pourtant qu’Erwin

de Bary affirme leur existence au lac Mihero, dans le Tassili des

Azguers[248].

M. Besset a trouvé au Mouidir des sources chaudes (Idjeran 38°,

Djoghraf 48°) ; et Erwin de Bary en a vu une de 37° dans l’oued

Mihero. Cela suppose évidemment au Mouidir et au Tassili des

failles plus accusées et des nappes d’eau plus profondes que

dans l’Ahnet.

L’eau plus abondante au Mouidir permet quelques misérables cultures

(oasis de Djoghraf par exemple).

La partie du Mouidir que nous avons vue, et que nous décrivons,

n’est guère plus élevée que l’Ahnet, elle n’en participe pas

moins, dans une certaine mesure, à la plus grande richesse en eau du

Mouidir _lato sensu_. Les pâturages y sont étendus, vallée d’In

Belrem, de Taoulaoun, maader Arak. A Tahount Arak le colonel Laperrine

en 1902 a vu de petits barbeaux qui avaient disparu en 1903 et qui

évidemment avaient été apportés des hauts de l’oued par la crue.

Notons surtout qu’en 1903 à l’aïn Tadjemout, nous avons vu des

traces de culture ; ce fut certainement un point habité, encore

qu’on ne vît pas le moindre vestige de construction. En temps

normal, des tentes ou des gourbis y étaient dressés en permanence :

de la source part l’amorce d’une séguia ; sur une vingtaine

de mètres court, ou plutôt stagne un petit canal d’irrigation,

soigneusement complanté de joncs qui le recouvrent en dôme, et

le protègent contre l’évaporation ; c’est rudimentaire et

misérable, mais c’est l’indice incontestable d’une intention

agricole.

Aussi bien Motylinski a dressé par ouï-dire une liste des ar’rem

(oasis) touaregs[249] et celui de Tadjemout y figure. En 1903 la

présence en troupeaux d’ânes soi-disant sauvages à proximité de

la source témoignait apparemment de l’exode récent des habitants.

La venue des Français a vidé le Mouidir de ses habitants, mais il

a ses propriétaires, qui reprendront, si ce n’est déjà fait,

le chemin de leurs anciens pâturages. Le Mouidir _lato sensu_ est

terrain de parcours des Kel Immidir, tribu Imr’ad du Hoggar. Mais le

bas Mouidir occidental (les environs de Tadjemout, le maader Arak),

en un mot la région qui nous occupe, appartient aux Islamaten,

autre tribu Imr’ad du Hoggar « presque agrégée à celle des Kel

Immidir, avec qui ils vivent ». Sur le Mouidir occidental (plus

particulièrement, semble-t-il, le maader de Taoulaoun, l’oued

In Belrem), les Arabes nomades d’In Salah ont ou revendiquent des

droits de propriété[250].

Entrer dans plus détails nous entraînerait à exposer

l’organisation politique et sociale du Hoggar. C’est une besogne

qui a été bien faite par M. Benhazera[251].

Bornons-nous à constater que nous sommes ici, au Mouidir, dans

une annexe du Hoggar, c’est-à-dire dans un pays ethniquement et

politiquement distinct de l’Ahnet.

=L’Ahnet.= — L’Ahnet est séparé du Mouidir, au moins le

long de l’itinéraire suivi en 1903, par une hammada désolée

où les oueds Nazarif et Souf Mellen se sont creusé des lits à

sec. Entre les groupements humains du Mouidir et de l’Ahnet,

il y a donc semble-t-il solution de continuité assez marquée ;

en tout cas, pour les indigènes, la frontière est très nette et

les deux pays très distincts.

Le hasard des itinéraires nous a particulièrement familiarisés

avec l’Ahnet d’un bout à l’autre et on peut en essayer une

monographie.

La carte jointe a été construite pour partie avec les itinéraires

Laperrine, Voinot, Villatte[252], et pour partie avec un itinéraire

original, de Taourirt à Tin Senasset, au sujet duquel on trouvera

en appendice des renseignements précis. Mais j’ai suivi, sans

les lever, une bonne partie des itinéraires Laperrine, Voinot

et Villatte.

Je ne suis pas sûr qu’il soit correct d’étendre le nom d’Ahnet

à la totalité de la région considérée ; les indigènes, autant

qu’on peut en juger le réservent à la moitié orientale, et

donnent à la corne occidentale celui d’Açedjerad ou Achegrad :

(ce sont deux variantes dialectales du même nom, correspondant

à deux prononciations différentes, djoug, du même caractère,

tifinar’)[253].

En tout cas le complexe Ahnet-Açedjerad est une unité géographique,

économique et ethnique, domaine propre des Kel Ahnet et de leurs

suzerains Taïtoq.

Bissuel donne au pays qui nous occupe le nom de « région de

l’Adrar Ahnet », et Duveyrier avant lui l’avait baptisé « Baten

Ahnet ». Ce sont deux appellations peu satisfaisantes. Baten Ahnet

s’applique à la grande falaise terminale au sud, la falaise

de Glint.

Quant à la dénomination de Bissuel : région de l’Adr’ar Ahnet,

elle est bien longue et vague, c’est une périphrase : le nom

d’Adr’ar Ahnet, comme Bissuel l’a bien compris, s’applique à

une région bien délimitée, et non pas à l’ensemble du pays,

qu’il faut appeler Ahnet tout court, comme on dit Mouidir, en

englobant l’Açedjerad pour la commodité de l’exposition.

L’Ahnet a eu une singulière fortune en librairie. Il a fait

l’objet d’une description géographique détaillée quinze ans

avant d’être exploré ou même entrevu par un Européen. En 1887

sept Touaregs de l’Ahnet, au cours d’une razzia malheureuse,

furent capturés par les Chaamba, et remis aux mains du gouvernement

français. Ce fut l’un d’eux qui accompagna comme guide

l’infortuné Crampel. C’était l’époque où le Targui,

dans l’imagination du public, après avoir été un chevalier

du Moyen âge, tournait décidément au traître de mélodrame ;

il fut admis, à tout hasard, que le guide avait trahi : on peut

affirmer aujourd’hui qu’il n’a jamais revu son pays, ce qui

laisse à supposer qu’il partagea le sort de Crampel. Ses six

compagnons d’infortune, internés à Alger, furent interviewés

régulièrement pendant la durée de leur détention par Masqueray,

alors directeur de l’École des Lettres, et le capitaine Bissuel,

officier de bureau arabe. Cette collaboration aboutit à la

publication d’un dictionnaire, édité par Masqueray, et d’un

ouvrage descriptif, intitulé _Les Touareg de l’Ouest_, par le

capitaine Bissuel[254]. C’est la seule fois peut-être qu’un

travail de ce genre ait été fait officiellement dans les prisons. Le

livre de Bissuel est accompagné d’une carte de l’Ahnet, dont

l’original fut dessiné et modelé par les prisonniers avec du

sable sur le carreau de la prison. C’est elle qui a servi de base

à tous les travaux cartographiques ultérieurs : carte du Sahara de

notre état-major, carte de l’Afrique dans l’atlas de Stieler

(_Blatt I, bearbeitet von Lüdekke_). Nous avons rencontré un des

collaborateurs du capitaine Bissuel, Tachcha ag Ser’ ada : il

était inconscient de son importance géographique, mais il gardait

bon souvenir d’Alger, il l’affirmait du moins, et il exprimait

en termes décents son regret de la mort de Masqueray.

La carte de Bissuel, ou plutôt de Tachcha, et le texte qui

l’accompagne sont naturellement défectueux, mais beaucoup moins

qu’on aurait pu le craindre. La carte figure assez nettement

les différentes parties de l’Ahnet, mais non leurs rapports de

position, c’est un pêle-mêle de détails justes. Par exemple,

l’Adr’ar Ahnet et la montagne d’In Ziza sont, pris isolément,

très reconnaissables, mais l’un est placé à l’ouest de

l’autre, tandis qu’en réalité il est au sud. Cette carte restera

une contribution intéressante à l’étude du sens topographique

chez les nomades sahariens. On sait du reste, et la carte Bissuel

suffirait à prouver, combien ce sens est développé ; ç’a

toujours été un objet d’émerveillement pour l’Européen que la

sûreté avec laquelle un indigène suit et retrouve sa route, sans

boussole à travers des solitudes uniformes : aussi bien, dans le pays

de la soif, est-ce une question de vie et de mort. Nous saisissons

ici les limites de ce sens topographique ; il est surtout basé sur

des souvenirs visuels ; le nomade ne se représente nettement que le

paysage qu’il a pu embrasser d’un seul coup d’œil ; la faculté

de coordination et de représentation mentale d’ensemble lui fait

défaut ; il y supplée par la sûreté de sa mémoire des détails.

En somme, Tachcha et ses compagnons de captivité ont fait

honnêtement leur besogne de géographes ; aux questions qui

leur étaient posées ils ont répondu, non seulement avec

sincérité, mais encore avec précision ; et c’est un fait assez

remarquable. Peut-être faut-il se souvenir à ce sujet que les

Touaregs sont des Berbères particulièrement fermés aux influences

arabes. Carette, dans ses _Études sur la Kabylie_, établit une

comparaison intéressante entre les onomastiques arabe et berbère ;

l’une lui paraît poétique et l’autre terre à terre. « Les noms

berbères énoncent un fait, dit-il, les noms arabes expriment une

image. » C’est ainsi qu’un défilé où on s’est massacré

s’appellera Chabet-el-leham, le « défilé de la viande » ;

une source près de laquelle des bandits avaient l’habitude

de s’embusquer sera aïn-chreb-ou-harreb, la source « bois

et fuis »[255]. Qu’on lise dans le livre de Shaw[256] « une

dissertation sur la cité pétrifiée que les Arabes appellent Ras

Sem ». C’était une cité morte de Tripolitaine, avec ses rues et

ses boutiques bondées de passants et d’artisans dans les attitudes

les plus vivantes, mais tous mués en statues d’une roche bleue ou

cendrée. Son existence était considérée comme un fait positif par

l’ambassadeur de Tripolitaine à Londres, qui le tenait d’un ami

d’une incontestable véracité. Le consul de France, M. Le Maire,

paya cinq mille francs un enfant pétrifié, apporté furtivement de

la cité mystérieuse, et s’aperçut trop tard que c’était une

statue endommagée de Cupidon, provenant des ruines de Leptis. Il se

consola quelque temps en croyant posséder d’authentiques brioches

de pierre trouvées dans la boutique d’un boulanger pétrifié,

jusqu’au jour où il fut avéré que c’étaient des fossiles

d’oursins, de l’espèce des clypéastres. Shaw admire « la

cervelle extravagante des Arabes, ces maîtres en inventions ». Il

est possible que des prisonniers arabes eussent fourni à Bissuel

des renseignements analogues à ceux que recueillait M. Le Maire,

consul de France. Il est remarquable en tout cas qu’à une

description de l’Ahnet écrite, loin de tout contrôle possible,

sous la dictée d’une demi-douzaine de Touaregs, l’esprit des

_Mille et une Nuits_ soit resté aussi complètement étranger. Ce

sont des cerveaux simples, dépourvus d’imagination.

Voilà qui prête incidemment à des considérations psychologiques

curieuses. On admet aujourd’hui que la proportion du sang arabe

dans l’Afrique Mineure est infinitésimale ; elle est habitée

par une race berbère homogène et ceux que nous appelons des

Arabes ne le sont que de langue. La simple substitution d’une

langue à une autre suffit donc à transformer un esprit précis en

rêveur ; ou bien ne faut-il pas invoquer plutôt l’influence de

l’islam et du monothéisme, dont la langue arabe est le véhicule

nécessaire. Naturellement on se fait aujourd’hui une image de

l’Ahnet beaucoup plus précise que le tableau tracé par Bissuel.

Il n’y a pas à revenir sur la structure ; on s’est efforcé de

l’analyser dans les pages précédentes ; elle n’est pas originale

dans ses traits généraux puisque l’Ahnet est une réduction du

Mouidir, et qu’il y a entre les deux, en quelque sorte, une simple

différence d’échelle.

Pourtant le Mouidir n’a rien qui équivaille au curieux pâté

de montagnes siluriennes dans le coin est et sud-est de l’Ahnet,

système d’Adoukrouz et surtout Adr’ar Ahnet. On a dit que ce sont

des horsts calédoniens fraîchement disséqués par l’érosion ;

la raideur des pentes est exagérée par le climat qui déchausse

et met à nu le squelette rocheux ; le résultat est un dédale

confus d’arêtes et de pitons, séparés par des abîmes, et qui

font une impression de haute montagne. (Voir pl. XLVIII, phot. 89,

pl. L et LI.)

Au nord, ce monde à part est isolé et abrité par un long talus

semi-circulaire haut et régulier de couches gréseuses dévoniennes,

redressées à 45°. (Voir pl. XLVIII, phot. 88.) Quand on vient du

Mouidir, au sortir des longues hammadas monotones, on longe le pied du

talus pendant 30 kilomètres, avant de trouver une voie d’accès,

les gorges de l’oued Adjam. C’est une fissure, large à peine

d’une centaine de mètres, mais qui entaille la muraille jusqu’à

la base ; on a l’impression d’une porte dérobée. (Voir pl. XLVI,

phot. 85.)

Au delà on débouche brusquement dans un paysage alpestre. Pourtant

le massif d’Adoukrouz est relativement hospitalier ; ses

arêtes sont isolées, contournées et découpées par de larges

vallées. Autour des puits d’Adoukrouz, de Maçin, et sans doute

sur d’autres points encore, s’étendent des pâturages. La

région est ouverte, et les Touaregs y dressent souvent leurs tentes.

Au sud, au contraire, le horst silurien forme un seul bloc

montagneux massif. C’est proprement l’Adr’ar Ahnet. Comme

son nom l’indique, c’est la montagne par excellence, l’alp de

l’Ahnet ; elle domine tout le pays. Les indigènes en sont très

fiers, et mettent leur Adr’ar en parallèle avec la Koudia du

Hoggar. Ce point de vue n’est pas défendable.

Le socle qui supporte l’Adr’ar Ahnet a 500 mètres environ

d’altitude au-dessus du niveau de la mer, et, je ne crois pas,

sous bénéfice d’inventaire, que les sommets dépassent 300

mètres d’altitude relative au-dessus du socle ; l’altitude

absolue ne doit nulle part atteindre 1000 mètres. Nous voilà bien

loin du mont Ilaman qui est au moins deux fois plus élevé. Mais les

Touaregs n’ont pas de baromètre, et la Koudia elle-même n’est

pas d’accès et d’ascension plus difficile que l’Adr’ar Ahnet.

Ce bloc énorme de pierre nue se dresse d’un seul jet, avec

des pentes raides et presque verticales, car les strates sont

redressées à 60 ou 70° ; l’escalade est difficile, parfois même

dangereuse. Nous avons pu constater que sur toute la face ouest il

garde cet aspect de muraille infranchissable, et, d’après Bissuel,

il en est de même sur les trois autres faces. Il n’y aurait pour

pénétrer au cœur de l’Adr’ar Ahnet qu’une voie d’accès

praticable, et nous l’avons suivie, c’est l’étroit défilé

de l’oued Tedjoudjoult. La vallée de l’oued, toujours aussi

profondément encaissée, se prolonge très loin dans la montagne,

son lit est constitué par une telle épaisseur de cailloux roulés

que toute chance de pâturage sérieux se trouve éliminée. (Voir

pl. LI, phot. 93.) Au moins en est-il ainsi jusqu’au point où nous

l’avons remontée. L’Adr’ar Ahnet n’est donc pas un centre

de pâturage, il ne joue pas un rôle économique : en revanche il

en joue un militaire. Ce pâté montagneux inaccessible de toutes

parts sauf par un couloir étroit, long et sinueux, est une admirable

forteresse naturelle, la casbah de l’Ahnet. Désert en temps de

paix, il devient le dernier refuge de la tribu quand elle est battue

en rase campagne. A l’entrée des gorges on distingue des traces

de travaux de défense, une murette en cailloux roulés dans le lit

de l’oued.

De tout l’Ahnet, c’est le point que les prisonniers de Bissuel

ont décrit avec le soin le plus méticuleux et l’exactitude la

plus approximative. Evidemment, c’est un point vital.

Des points vitaux d’un autre genre, d’ordre économique, sont

les points d’eau et les pâturages ; on en a déjà étudié la

distribution, le long des limites géologiques.

La vie est surtout périphérique ; au cœur de l’Ahnet (_lato

sensu_), à l’intérieur de la zone gréseuse, il y a peu de

points susceptibles de fixer les textes : la vallée d’Ouallen,

qui s’étire le long de la bande argileuse intercalée entre les

grès ; la cuvette synclinale d’Iglitten, où s’est conservé

un paquet de méso-dévonien.

Les points vivants sont bien plus nombreux au sud et au nord des

plateaux gréseux, sur la lisière. Au sud les maader « de glint »

— Aït el Kha — vallée de l’oued Amdja (Tin Senasset, Ouan

Tohra, Foum Imok) — Haci Maçin — Adoukrouz.

Au nord, les plaines d’alluvions bordières, qui s’étalent,

semées de dunes, suivant la ligne de rupture de pente — les

vallées des oueds Ifisten et Meraguen, avec la région de l’erg

Ifisten : — surtout la grande plaine d’el Ouatia et de l’oued

Adrem, avec les ergs Ennfous et Tessegafi.

La carte et le texte Bissuel sont très détaillés (ce qui

n’empêche pas, il est vrai, la carte d’être singulièrement

mauvaise) pour tout ce qui concerne cette cuvette synclinale

centrale. Tout concourt à en faire une région privilégiée, elle

est encadrée entre l’anticlinal de l’Adr’ar Ahnet et celui

de l’Açedjerad. Vers cette cuvette convergent toutes les pentes

des hamadas, et la grande majorité des oueds de l’Ahnet viennent

y aboutir.

Sur le bord externe de l’Ad’rar Ahnet coule l’oued Souf Mellen

qui en draine le versant oriental. Mais, à cette exception près,

c’est l’oued Adrem qui est le grand collecteur de toutes les

eaux de l’Ahnet. Par ses sources il draine la plus grande partie de

l’Adr’ar Ahnet (oued Amdja, oued Tedjouldjoult, oued Maçin). A la

traversée des hammadas il prend le nom d’oued Tar’it. (Tar’it

est exactement l’équivalent berbère de notre « canyon ».) A

son débouché dans la cuvette synclinale, c’est l’oued Adrem ;

et toutes les eaux de la région des hammadas, comme de l’Açedjerad

oriental, viennent la rejoindre.

Cette convergence des oueds produit les effets qu’on en pouvait

attendre. Dans la cuvette synclinale sont accumulés les dépôts

alluvionnaires, comme aussi le tourbillonnement du vent dans cet

immense amphithéâtre de montagnes y a déposé des dunes.

Tout le centre de la cuvette est percé de puits (Ennfous, puits

nombreux en chapelet dans l’oued Adrem) ; son pourtour est

jalonné de sources et d’aguelman (aïn Tikedembati, aguelman

Taguerguera). A sa surface, les oueds élargis dessinent un lacis

de pâturages. Si l’Adr’ar Ahnet est le centre politique et

militaire, l’oued Adrem est le centre économique ; c’est là

que les pâturages se pressent, et qu’on a le plus de chance de

rencontrer des tentes. C’est là en effet que la petite troupe du

commandant Laperrine est entrée en relations pacifiques avec les

Taitoq et les Kel Ahnet, en 1903 ; c’est là encore que le capitaine

Dinaux en 1905 a vu venir à lui toute la délégation de l’Ahnet,

exactement à Haci Ennfouss[257].

Chose curieuse, de la région des hammadas, qui s’étend entre

l’Adr’ar Ahnet et l’Açedjerad, on ne retrouve pas de traces

nettes sur la carte Bissuel ; elle semble donc ne pas avoir fixé

l’attention des indigènes auteurs de cette carte ; elle n’a pour

eux, apparemment, aucune espèce d’intérêt pratique, c’est

une étendue pierreuse inutilisable, où ils n’ont rien à faire

et où ils ne vont pas.

Ce sont pourtant les hammadas entaillées de canyons qui frappent

d’abord l’Européen ; elles sont l’élément caractéristique du

paysage ; on conçoit aisément que ce point de vue ne soit pas celui

des indigènes, qui doivent résoudre en pareil pays le problème

redoutable de l’alimentation quotidienne, et pour qui les données

économiques remplissent tout le premier plan de l’attention.

A ce titre économique il faut insister sur l’importance de

quelques points, amorces de routes transsahariennes. Au sud de

l’Ahnet s’étend un redoutable Tanezrouft traversé par deux

routes seulement l’orientale qu’on pourrait appeler route d’In

Ziza, et l’occidentale, ou route d’Ouallen.

Le volcan éteint d’In Ziza[258], avec ses points d’eau pérennes,

est d’une telle importance pour l’Ahnet que Bissuel et ses

informateurs touaregs le décrivent comme en faisant partie. En

réalité il est à 150 kilomètres au sud, en plein Tanezrouft,

et il n’y a pas lieu de le décrire ici. Contentons-nous de dire

que la route orientale, coupée d’aiguades très espacées,

mais très abondantes et très sûres (In Ziza, Timassao) est

beaucoup plus facile et plus suivie que l’autre. Elle aboutit

dans l’Ahnet proprement dit, au voisinage de l’adr’ar Ahnet,

de part et d’autre de l’adr’ar Adhafar, soit à Aït el Kha,

soit dans l’oued Amdja[259] (Tin Senasset, Ouan Tohra). Aït el

Kha est certainement plus rapproché d’In Ziza, mais dans les

périodes de longues sécheresses le point d’eau et le pâturage

sont insuffisants. Aussi, en 1905, le capitaine Dinaux, avec ses 170

animaux, a dû partir non pas même de Tin Senasset, à peu près

tari, mais de Ouan Tohra.

La route occidentale quitte l’Açeddjera à Ouallen. Deporter[259]

jadis, et plus récemment, comme aussi, je crois, plus exactement,

M. Mussel[260], notre compagnon de voyage, ont recueilli des

renseignements sur cette route d’Ouallen. Quelques points d’eau y

sont mentionnés, mais incertains et médiocres : « Hassi Azenazen,

qui ne cesse d’avoir de l’eau que sept ans après la pluie

... Tin Diodin et Tin Daksen. Ces deux points cessent d’avoir de

l’eau deux ou trois ans avant la pluie. »

La route d’Ouallen n’a jamais encore été suivie par nos

méharistes et le colonel Laperrine en 1906 n’a pas osé la

prendre. Elle est mauvaise et dangereuse. En revanche par Haci

Achourat elle aboutit à l’Azaouad et à Tombouctou, c’est une

supériorité sur la route d’In Ziza, qui mène directement chez

les Ifor’ass, mauvais intermédiaires pour un trafic transsaharien,

puisque les Maures Kountas leurs ennemis leur interdisent pratiquement

l’accès du Niger.

Ouallen est très anciennement connu par renseignements ;

mais il n’a été vu encore que par les quelques Européens

qui encadraient ou accompagnaient le détachement Mussel en mai

1905. M. Mussel ne croit pas pouvoir en donner les coordonnées

géographiques[261]. C’est, je crois, que je n’ai pas pu lui

communiquer en temps utile, et intégralement, les résultats

de nos observations communes ; nous étions, il est vrai, mal

outillés ; le sextant employé était affecté d’une grosse erreur

systématique, et d’ailleurs, sous cette latitude et dans cette

saison, c’est un théodolite qu’il eût fallu. Pourtant les

données de l’itinéraire ne peuvent pas être grossièrement

inexactes. Comme on pouvait s’y attendre la position réelle

d’Ouallen est notablement différente de celle qu’on lui

attribuait par renseignements. L’erreur est d’un demi-degré

environ en latitude et en longitude (voir par exemple Atlas Stieler

et se reporter à notre appendice I, p. 342.)

Ouallen est le seul point de tout l’Ahnet où l’on puisse signaler

un bâtiment, en ruines d’ailleurs. D’après Mussel « la casbah

d’Ouallen aurait été construite par un marabout de la zaouïa

Mouley Heïba, existant encore actuellement à l’Aoulef. Destinée,

selon les uns, à servir de refuge aux gens qui revenaient du Soudan,

elle aurait été construite, selon les autres, par un marabout de

l’Aoulef, chassé par ses khouans, afin d’interdire l’accès

des puits aux gens de l’Aoulef venant du Soudan[262] ».

Missions au Sahara, tome 1 · 第 32 / 36 段