les puits ne sont pas très rares, — sur la route d’In Salah,
Haci Gouiret et H. el Kheneg sont séparés par 70 kilomètres —
Haci el Kheneg et Afoud Dag Rali par une quarantaine.
Sur la route d’Akabli par Baba Ahmed les étapes de puits à
puits (Tirechoumin, Ar’eira, O. Adrem) ne dépassent guère une
cinquantaine de kilomètres. — Ce sont des distances insignifiantes
au désert et pour des méharis. Il est vrai que l’eau ne suffit
pas, il faut des pâturages, et c’est leur absence ou leur
insuffisance qui impose aux caravanes une allure accélérée.
Les puits se trouvent invariablement dans le lit des grands oueds
Bota, Nazarif, Souf Mellen, dans des poches d’alluvions en arrière
de barrières rocheuses ; il est difficile de ne pas conclure que
ces grands oueds coulent quelquefois, encore qu’on n’ait pas
là-dessus un seul renseignement positif. Il est donc possible que
des crues exceptionnelles fassent pousser au voisinage des puits
des pâturages temporaires, susceptibles de fixer pendant quelques
semaines à de longs intervalles un peu de vie humaine.
A mesure qu’on s’avance à l’ouest, c’est-à-dire en aval,
l’aridité augmente. La route de Taourirt est extrêmement dure,
140 kilomètres sans eau de Hacian Taibin à Tikeidi. — 165 par la
route directe de Hacian Taibin à Ridjel Imrad ; car le point d’eau
intermédiaire de Azelmati est intermittent et insuffisant. Ce sont
là de vraies étapes de Tanezrouft, dangereuses en été.
Ce grand couloir de l’O. Djar’et est libre de sable au milieu,
presque partout on marche sur un sol de roche nette, ou de reg, en
un mot sol décapé. Les dunes sont rejetées de part et d’autre,
au pied du Tadmaït d’une part, et de l’Ahnet de l’autre
(dunes du Tidikelt, erg Timeskis, erg Enfouss, Tessegafi, Fisnet).
Pourtant la sebkha Mekhergan, qui est dans une position tout à fait
centrale, est partiellement recouverte et bordée de dunes.
En somme, là comme ailleurs, il semble bien que les dunes se trouvent
précisément là où le ruissellement des oueds quaternaires a
accumulé les plus grandes masses d’alluvions — à la surface
et auprès de ce grand lac desséché qu’est la sebkha Mekhergan,
et le long des grandes lignes de rupture de pente.
Plateaux Touaregs.
La partie étudiée des plateaux touaregs est l’extrémité
occidentale d’une région beaucoup plus étendue et très
uniforme, qui embrasse le Mouidir tout entier, et le Tassili des
Azguers. C’est une auréole de grès éodévonien, qui s’étire
d’est en ouest sur douze degrés de longitude, et qui joue au
Sahara un rôle tout à fait considérable au point de vue humain.
La section étudiée embrasse le Mouidir occidental, l’Ahnet et
l’Açedjerad, de Aïn Tadjemout à Ouallen soit une bande de 300
kilomètres de long.
On s’est efforcé déjà d’en décrire par le menu la composition
géologique et la structure, qui expliquent sa richesse en eau et en
pâturages ; et par conséquent son importance en géographie humaine.
C’est un pays montagneux, les sommets de l’Adr’ar Ahnet
doivent approcher de 1000 mètres. Il y pleut à coup sûr un peu
plus que dans les plaines basses, quoique là-dessus nous n’ayons
ni une observation, ni _a fortiori_ une série d’observations
précises. A coup sûr le climat reste saharien, il n’y a pas
de pluies régulières, saisonnières et annuelles. En 1903, 1904,
1905, au dire des indigènes, corroboré par la baisse des sources,
il n’est pas tombé une goutte d’eau.
Ces montagnes sont en grande partie gréseuses. Les grès reposent
sur un soubassement silurien à peu près imperméable ; ils
sont très perméables, malgré leur âge, parce qu’ils n’ont
jamais été plissés et métamorphisés ; ils sont médiocrement
épais ; et interstratifiés de couches argileuses qui les
divisent en compartiments étanches ; enfin ils sont faillés et
dénivelés. C’est un ensemble de conditions merveilleusement
favorables à la création de nappes souterraines et à leur
utilisation par l’homme.
Aussi les plateaux touaregs ont une vieille réputation d’humidité
et de verdure ; et ils ont incontestablement un caractère désertique
moins accusé que les effroyables plateaux crétacés du Mzab et
du Tadmaït.
En tous pays les montagnes gréseuses sont plus verdoyantes que
les causses.
Le Mouidir-Ahnet n’a pas d’eau courante ; ses oueds, au lit
si profondément encaissé, ne coulent que par métaphore, sauf au
moment des orages qui donnent naissance à des torrents brusques et
éphémères. Pourtant, sur certains points favorisés, et sur des
étendues plus ou moins médiocres, un filet d’eau vive survit
longtemps à l’orage.
Ainsi, à Tahount Arak, le commandant Laperrine, lors de sa première
tournée (en 1902), a vu un ruisselet d’eau courante. En 1903 il
avait disparu.
En revanche, il y a ce qu’on pourrait appeler de l’eau libre,
de l’eau superficielle, accessible sans outillage de terrassier et
sans corde à puits. C’est une grande nouveauté pour qui vient du
Tadmaït. Dans ces affreux plateaux crétacés du Sahara algérien les
puits sont la seule ressource et ils atteignent souvent de grandes
profondeurs (20 à 30 mètres en moyenne sur la route d’el Goléa
à Ouargla ; 60 mètres au M’zab). Ils sont souvent creusés en
pleine roche, dans le calcaire dur, et ils représentent un grand
effort humain collectif. L’eau se soustrait à l’utilisation
humaine dans les entrailles du sol.
Le Mouidir-Ahnet a ses puits ; mais quelle différence avec ceux de
la hammada crétacée ! Ceux du Mouidir-Ahnet ont quelques mètres
à peine de profondeur, ils sont creusés, non pas dans la roche,
mais dans les dépôts meubles. Ils représentent une somme de
travail si médiocre que, au cas fréquent où la caravane trouve
le puits bouché par les éboulis, elle a souvent avantage, au lieu
de déblayer le vieux puits, à en creuser un nouveau à côté.
Des puits semblables sont déjà un acheminement aux _abankor_.
Le mot touareg _abankor_, dont le représentant arabe est _tilmas_,
n’a pas de traduction française ; on l’applique à une couche
de sable humide, où il suffit de creuser à la main un trou de 20
ou 30 centimètres pour qu’il se remplisse d’eau. Il y a par
exemple un abankor à Taloak.
Ainsi aux points d’eau du Mouidir, même lorsque l’eau est
souterraine, elle est accessible sans grand effort. La plupart ou
la moitié du temps on la trouve à l’air libre sous la forme
d’une mare. Il y en a deux catégories, les unes sont des sources
et les autres des aguelman (en arabe _r’dir_). Les sources sont
parfois reconnaissables sur la carte au nom qu’elles portent,
Aïn Tadjemout, Aïn Tikedembati : Tin Senasset, Tin Taggar,
Tikeidi et Iglitten sont aussi des sources ; elles sont donc très
nombreuses. En général, les sources n’arrivent pas à ruisseler,
ce sont de petites vasques, où l’ascension lente de l’eau
souterraine contre-balance l’évaporation.
Les aguelman (en arabe _r’dir_, _guelta_) sont des mares, voire
même des lacs.
L’un des aguelman, Taguerguera (celui d’amont), a près de 100
mètres de long sur 5 ou 6 de large. Il est très pittoresque, une
gigantesque vasque de roc nu. Il avait, en 1903, 4 ou 5 mètres de
profondeur. (Voir pl. VI, phot. 11.)
C’est incontestablement le géant de tous les aguelman dans la
région étudiée, le seul auquel on puisse appliquer le nom de lac.
Les petits aguelman ne sont pas rares : celui de Tamama, en amont
de Taguerguera dans l’oued Tar’it (Ahnet) ; celui de Taoulaoun
au confluent des oueds Tibratin et Tiratimin ; deux autres sont
échelonnés dans les gorges de l’oued Tibratin ; un autre est à
Tahount Arak (tout cela au Mouidir). Un autre, que les Touaregs nous
ont simplement désigné sous le nom générique de guelta, et qui est
apparemment anonyme, mérite une mention spéciale ; il est juché à
une altitude d’une centaine de mètres dans les grès siluriens de
l’Adr’ar Ahnet presque au sommet d’une vallée torrentielle,
étroite et sauvage, et de pente si raide, accidentée de ressauts
si brusques, que l’ascension exige des cordes. (Voir pl. XLIX,
phot. 91.) La guelta a 4 ou 5 mètres de diamètre et 2 mètres de
profondeur, elle est logée dans une anfractuosité de roc nu.
Le trait commun de tous ces aguelman, grands ou petits, c’est
de jalonner des lits d’oued ; il est impossible pourtant de
les considérer tous comme des flaques, résidus de la dernière
crue, des citernes naturelles. M. le lieutenant Besset signale au
Mouidir un aguelman alimenté par des sources visibles[239]. Sur
l’itinéraire suivi je n’ai rien vu de semblable ; mais il est
impossible d’imaginer que Taguerguera par exemple, ou la guelta de
l’Adr’ar Ahnet ne soient pas en relation avec une nappe d’eau
souterraine. Dans une vasque de roc nu, sous le ciel du Sahara,
l’eau ne se conserverait pas indéfiniment si elle n’était
renouvelée par l’afflux de sources invisibles.
Je crois que, au Mouidir-Ahnet, la majorité sinon la totalité des
aguelman sont des sources, dont on méconnaît la nature parce qu’on
les rencontre dans le lit d’un oued. Et d’ailleurs l’érosion,
entamant le sol jusqu’au niveau de la nappe, explique la fréquence
des sources dans les lits desséchés.
Un raisonnement analogue peut s’appliquer d’ailleurs aux
tilmas et aux puits. Au fond du puits d’el Kheneg, par exemple,
j’ai noté que l’eau sourd dans la roche même. Il est clair
que les expressions, puits, tilmas, aguelman, nous renseignent sur
l’aspect extérieur du point d’eau, mais non pas sur l’origine
de la nappe. Un puits peut être un mode de captage d’une source,
un tilmas peut être une source trop faible pour s’affirmer
franchement en surface.
Un coup d’œil sur la carte montre que la distribution générale
des points d’eau est indépendante des oueds. Ils jalonnent non
pas les cours d’eau, mais bien les lignes de contact géologiques.
Sur la limite supérieure de l’Éodévonien s’alignent Afoud
Dag Rali, H. Bel Rezaim, H. In Belrem, Taguerguera, Tikedembati,
Taloak, Tin Taggar, Tezzaï, Meghdoua, Tikeidi, Iglitten, Taguellit.
Taoulaoun et Ouallen sont au contact des deux étages éodévoniens.
Le contact inférieur de l’Éodévonien (avec le Silurien) est,
lui aussi, assez riche en points d’eau, Aït el Kha, Tin Senasset,
Ouan Tohra, Haci Macin, Tahount Arak, H. el Kheneg.
Aïn Tadjemout et Haci Adoukrouz sont au contact du Silurien
sédimentaire et métamorphique, sur des failles évidentes.
En somme le Mouidir-Ahnet est par excellence une région de sources ;
alimentées par de grandes nappes profondes, les points d’eau sont
presque tous pérennes. La longue période sans pluie 1902, 1903 et
1904 en avait asséché plus ou moins complètement un petit nombre
dans le haut pays (Tin Senasset, Aït el Kha, surtout aguelman Tamama,
qui n’avait plus une goutte d’eau dès 1902). Le grand aguelman
Taguerguera avait beaucoup baissé, mais il était loin d’être
à sec. Et d’une façon générale la grande majorité des sources
ne tarissent jamais.
En géographie humaine, le pâturage est au moins aussi important
que le point d’eau, et sans doute les deux vont ensemble, au moins
dans une certaine mesure. On constate en tout cas que les pâturages,
au Mouidir-Ahnet, tendent à se distribuer eux aussi, suivant les
lignes de contact géologique, plutôt que le long des oueds.
A la traversée des plateaux Touaregs, les oueds sont extrêmement
pittoresques, ils se sont taillé des canyons étroits, aux murailles
perpendiculaires de grès nu, parfois très élevées. Ces gorges
sauvages ne sont pas seulement superbe matière à photographies,
elles ont pour les Touaregs quelque intérêt alimentaire ; la
preuve en est que, en certains points privilégiés, on y observe
des groupements de gravures rupestres, trace la plus durable
d’ancienne fréquentation — dans le Foum Zeggag par exemple,
dans l’O. Tar’it surtout, ou encore dans les gorges de Tiratimin
(Mouidir, d’après le colonel Laperrine).
La verdure des canyons pourtant se réduit à une bande étroite au
fond du lit, on mène paître de préférence dans les bas-fonds
largement étalés, où les bêtes s’égaillent sur de grands
espaces, et où le pâturage s’épuise lentement.
A l’intérieur de la zone gréseuse les points les plus fréquentés
sont les vallées très ouvertes, — au contact argileux des deux
étages gréseux éodévoniens, Ouallen par exemple, Taoulaoun
(voir pl. XLV, phot. 84) ; — ou bien encore la cuvette synclinale
d’Iglitten où s’est conservé un lambeau méso-dévonien.
Mais c’est de préférence la lisière de la zone gréseuse qui
est vivante, au nord et au sud, en aval et en amont de l’auréole
éodévonienne.
En aval de l’Ahnet, par exemple, s’étend la grande plaine
d’el Ouatia, colmatée d’alluvions plus ou moins transformées
en dunes. Cette masse alluvionnaire, qui voile la pénéplaine méso-
et néodévonienne est très humide, semée de puits ; sur une grande
étendue c’est un pâturage utilisable, on y rencontre toujours
des tentes sur un point ou l’autre, et cette plaine pourrait bien
être le cœur économique de l’Ahnet, encore qu’elle lui soit
excentrique et simplement tangente, à parler littéralement.
A l’autre frontière, celle d’amont, la méridionale, au
pied et en arrière des falaises dévoniennes terminales (baten
Ahnet), s’étendent sur la pénéplaine silurienne des plaques
considérables d’alluvions humides, maader et erg : — ce sont
les résidus ou les représentants de ce qu’on appelle en Russie
les lacs de glint ; — pâturages d’Aït el Kha, de Ouan Tohra,
de Haci Masin, d’Adoukrouz, dans l’Ahnet ; de maader Arak et de
Tadjemout au Mouidir.
En somme, aux plateaux Touaregs, la vie végétale, et par conséquent
humaine, est surtout périphérique ; les plateaux gréseux eux-mêmes
se présentent sous la forme de hammadas grandioses et abominables,
indéfiniment nues, noires et luisantes.
=La flore.= — La flore du Mouidir-Ahnet n’a rien d’original. Au
moins n’avons-nous pas vu, je crois, une seule espèce qui ne
figure dans le catalogue de Foureau[240].
Les pâturages ne contiennent rien qui soit de nature à
surprendre l’estomac des méharis du nord ; on y voit les plantes
classiques : le _had_, le _dhamrane_, le _belbel_ (toutes trois des
salsolacées). Tout au plus pourrait-on signaler parmi les graminées
la prédominance inusitée du _bou-rékouba_ (_Panicum turgidum_
et _colonum_) sur le _drinn_ (_Arthratherum pungens_). La première
est plutôt soudanaise, et la seconde algérienne.
Les espèces arbustives ou arborescentes sont naturellement peu
nombreuses ; il semble qu’on puisse essayer d’en dresser une
liste, qui sera à la fois très courte et à peu près complète.
Le plus bel arbre, on pourrait presque dire le seul qui mérite ce nom
est le _talha_ (acacia gommier) ; quelques échantillons supportent la
comparaison avec un grand arbre de notre flore européenne ; la grande
majorité, il est vrai, sont bien plus modestes, le tronc atteint à
peine la grosseur de la cuisse. (Voir pl. XLVIII, phot. 89.) Après
le gommier il faut citer le _teboraq_ (_Balanites ægyptiaca_)
qui a lui aussi le port et les dimensions d’un arbre médiocre.
L’_ethel_ et le _tarfa_ (deux espèces de Tamarix) sont de
beaux végétaux, de grosses masses de verdures, mais d’allures
buissonnantes, aux troncs multiples et rampants, la ramure est seule
vivante, le tronc est un cadavre pourri, où le doigt enfonce. (Voir
pl. XLV, phot. 84.) C’est le gommier seul, vu la rareté des
Balanites, qui fournit aux Touaregs ce qu’on pourrait appeler
leur bois d’ébénisterie, c’est-à-dire de quoi fabriquer le
seul meuble du nomade, la selle de son méhari. Sur les gommiers
et les Balanites les tamarix ont, du moins, la supériorité de
n’être pas épineux, infiniment appréciée de qui s’assoit à
leur ombre. Après ces géants il ne reste que le menu fretin des
broussailles et des arbustes : — le _r’tem_ qui a des allures
de genêt, — le _koronka_ (_Callotropis procera_), qui ne mérite
guère cette épithète latine ; il n’a de grand que son fruit,
une énorme gousse ovoïde, d’un beau vert frais, aussi gros qu’un
œuf d’autruche, ridiculement disproportionné à sa taille d’un
mètre cinquante : il joue un rôle important dans l’économie
domestique des Touaregs ; son suc laiteux tient lieu du goudron
végétal des Algériens, c’est un remède efficace contre la
gale des chameaux, et son bois donne le charbon nécessaire à la
confection de la poudre.
Toute cette flore arbustive, au point de vue de la géographie
botanique, est plutôt méditerranéenne, la plupart des espèces
comme le _r’tem_ et le tamarix rappellent le sud de l’Algérie ;
quelques-unes seulement, font déjà songer au Soudan, comme le
_Balanites ægyptiaca_ dont le nom revient si souvent dans Barth. En
somme, c’est la flore saharienne classique, avec un caractère
nettement septentrional. Il y a peu de rapports avec la flore
nettement soudanaise de l’Adr’ar des Iforass, pourtant voisin.
D’autre part on ne voit pas encore apparaître, à ces altitudes
médiocres, quelques espèces qu’on nous signale plus haut, dans le
Hoggar ou même à l’Ifetessen ; le jujubier par exemple (_zizyphus
lotus_) fait défaut, de même que l’olivier sauvage et le thym.
Ce n’est donc pas par l’originalité de sa flore que le
Mouidir-Ahnet se distingue, c’est par son abondance relative. Le
lit des oueds et les bas-fonds étendus, zones d’épandage des
crues, qui sous un autre climat seraient marécageux, et qu’on
appelle ici des _maader_, dessinent à la surface du pays un lacis de
verdure, et comme un réseau de circulation et de vie. Il est vrai
qu’ils sont mis en valeur par l’effroyable nudité des grands
plateaux gréseux qui les séparent. Le contraste et la surprise, la
satisfaction de déjeuner à l’ombre, en rehaussent singulièrement
l’effet sur l’œil du voyageur et rendent délicate la mise au
point des impressions.
C’est incontestablement une verdure éparse et rabougrie, et qui
paraîtrait misérable ailleurs qu’au désert. Telle qu’elle
est pourtant, elle suffit à la subsistance d’une faune assez
abondante d’animaux sauvages et domestiques.
[Illustration : CARTE DU =TIDIKELT= ET DU =MOUIDIR-AHNET=
par E. F. GAUTIER
Fig. 61.]
=Faune.= — Pas de grands carnassiers, rien qui dépasse la taille
du renard, du chacal et du fennec (un tout petit canidé à grandes
oreilles)[241]. Ils trouveraient pourtant à se nourrir, car le gibier
est assez abondant. La girafe et l’autruche ne sont représentées
aujourd’hui que par leurs effigies ; l’autruche, en particulier,
a été reproduite avec prédilection par les artistes inconnus,
auteurs des gravures rupestres. Pas de sanglier, — nous n’avons
pas rencontré d’antilope mohor, dont l’existence pourtant
ne fait pas de doute, puisque les Touaregs emploient sa peau à
confectionner leurs grands boucliers. Les sommets rocheux servent
de refuge à des mouflons. Mais c’est la gazelle surtout qui est
de rencontre quotidienne, dans le voyage de 1903 les méharistes
de l’escorte en ont tué cinquante-quatre ; il est vrai que cette
hécatombe s’explique, non seulement par l’abondance du gibier,
mais aussi par son inexpérience des fusils à longue portée. Les
_gangas_ (un gallinacé voisin de la perdrix) sont aussi d’une
candeur qui surprend ; les allures du gibier témoignent de la
rareté de l’homme et de la médiocrité de ses armes.
Tout cela, en y ajoutant le lièvre, ne constitue pas une faune
sauvage beaucoup plus riche que celle des grands ergs par exemple. Il
semble seulement que le nombre des individus soit plus grand au
Mouidir Ahnet.
La faune domestique est plus intéressante ; c’est Duveyrier,
je crois, qui a signalé en pays touareg la présence de l’âne
sauvage ou onagre[242]. Nous avons en effet rencontré (à Tadjemout,
en particulier) des troupeaux d’ânes en liberté, loin de
toute habitation humaine actuelle. Mais on sait qu’au cours de la
première randonnée du commandant Laperrine au Mouidir (1902) un de
ces animaux fut chassé, abattu, et qu’on le trouva châtré. Il
s’agit, en réalité, d’un mode particulier d’élevage ;
les animaux sont complètement laissés à eux-mêmes, on se fie
à leur sauvagerie pour les protéger contre le vol. Il semble, il
est vrai que cette sauvagerie doive rendre illusoires les droits
du propriétaire : il se contenterait, dit-on, de capturer et de
dresser les ânons.
Pour que l’élevage soit possible dans de pareilles conditions,
il faut un pays de sources et d’_aguelman_, où l’eau est
directement accessible aux bêtes. Dans le Grand Erg ou sur les
plateaux crétacés, là où il n’y a d’eau qu’au fond des
puits, une bête ne peut boire que si on l’abreuve. La gazelle se
tire d’affaire par un miracle qu’on n’a jamais expliqué, peut
être une faculté d’abstinence qui dépasserait celle du chameau,
ou l’utilisation ingénieuse des plantes succulentes. L’âne
abandonné à lui-même serait condamné à mort. D’une façon
générale, pour un peuple pasteur, l’existence de l’eau à
l’air libre est une condition _sine quâ non_ d’existence ;
on ne voit pas les Touaregs abreuvant toutes leurs bêtes seau par
seau péniblement tiré du puits.
Ceux du Hoggar élèvent certainement des bœufs à bosse
du Soudan ; Guillo Lohan en a vu par troupeaux d’une
quarantaine[243]. Motylinski les signale fréquemment. Les Touaregs
du Mouidir-Ahnet ne semblent pas en avoir ; pourtant les prisonniers
de 1887 ont affirmé le contraire à Bissuel[244] ; et il ne paraît
pas incroyable que le Mouidir-Ahnet puisse nourrir quelques bœufs,
cela n’est pas en tout cas impossible _a priori_.
Il y a d’assez beaux troupeaux de chèvres et de moutons sans laine
(_deman_). Les chameaux[245] sont naturellement la partie la plus
précieuse du cheptel. Il y aurait une comparaison intéressante
à faire entre les méharis touaregs et ceux d’Ouargla (élevés
par les Chaamba). Que ceux-ci, habitués au sable, se coupent les
pieds sur les cailloux des hammadas, c’est sans doute une simple
question d’entraînement. On a signalé depuis longtemps des
différences de poil : le méhari targui est parfois tout blanc ;
et des différences de structure générale : le méhari targui est
moins massif, plus léger. Ce qui frappe surtout, c’est ce qu’on
pourrait appeler ses qualités morales ; il est familier, souple,
et même silencieux ; cette dernière qualité est particulièrement
rare chez ses congénères ; de son maître à lui on croit deviner
des liens de confiance et de compréhension mutuelle. En somme,
c’est un méhari plus évolué, plus éloigné, par la sélection
et le dressage, du chameau de bât dont j’imagine qu’il est
issu. Aussi il fait prime, les Chaamba eux-mêmes reconnaissent sa
supériorité, malgré leur amour-propre d’éleveurs.
=Le Mouidir.= — La partie étudiée des plateaux Touaregs se
divise en deux parties, en deux individualités bien distinctes,
au point de vue géographique et humain, le Mouidir et l’Ahnet.
Le nom de Mouidir est une déformation, dans laquelle il est
difficile de dire la part qui revient à la phonétique arabe et
à l’européenne, du nom berbère Immidir. La forme incorrecte,
consacrée par l’usage, me paraît avoir éliminé tout à fait
l’autre.
Il s’agit ici d’une petite partie du Mouidir, la lisière
occidentale. Encore que le Mouidir _lato sensu_ soit en dehors de
notre sujet, puisque nous ne l’avons pas vu, il est impossible de
ne pas signaler entre lui et l’Ahnet une très curieuse similitude
de conformation ; non seulement la composition géologique est la
même, on l’a déjà dit ; mais la structure et la forme générale
sont identiques.
Les cartes le montrent d’un coup d’œil. Que l’on compare
par exemple notre carte de l’Ahnet avec celle du Mouidir,
dressée par M. Besset[246]. J’ai d’ailleurs publié moi-même
une carte géologique générale du Mouidir-Ahnet[247], qui a
rapidement vieilli, mais qui fait ressortir la symétrie entre ce
qu’on pourrait appeler les deux organismes jumeaux ; le Mouidir et
l’Ahnet représentent chacun une cuvette d’effondrement distincte,
semi-circulaire ; ou si l’on veut une cuvette synclinale fermée au
sud. Dans les deux pays toutes les pentes des hammadas convergent,
en section d’entonnoir, vers un centre qui est marqué par la
présence des dépôts quaternaires et des dunes.