Les oasis du Tidikelt jalonnent un long fossé d’effondrement

entre les causses crétacés du Tadmaït et les plateaux gréseux

Touaregs. L’existence de ce fossé est conditionnée par de grandes

failles orientées est-ouest, et dont l’âge récent n’est pas

douteux, puisqu’elles ont affecté toutes les couches crétacées ;

il est encore attesté par la jeunesse de l’érosion.

Tout cela est donc tertiaire et en relation évidente avec la

surrection de l’Atlas.

Par ailleurs la structure du pays est en rapport étroit avec de

très anciens accidents hercyniens et calédoniens.

Ou est frappé d’abord de voir au fond du fossé courir la vieille

suture entre les deux zones hercynienne et calédonienne. Tout

se passe comme si la vieille cicatrice avait imposé sa direction

aux jeunes failles ; il y a là apparemment une ligne de moindre

résistance dans l’écorce terrestre. Non seulement au Tidikelt,

mais encore au Touat, il y a une concordance entre les limites des

plissements hercyniens et celles de la transgression cénomanienne.

Les plis hercyniens et calédoniens ont tous une direction oscillant

autour de nord-sud. Cette direction s’est ainsi imposée à beaucoup

de failles récentes ou de plis posthumes, et elle joue un grand

rôle dans la configuration actuelle du pays.

Tout d’abord le nord de l’Afrique tout entier, dans la région qui

nous intéresse est parcouru par un grand axe orographique orienté

nord-sud ; un chapelet de sommets.

C’est, au sud, le Hoggar, puis en allant vers le nord,

l’Ifetessen, point culminant du Mouidir, au Tidikelt même c’est

le dj. Idjeran, et le dj. Azzaz, qui prolongent le Mouidir jusqu’au

contact du Tadmaït.

Si mal connus que soient les causses crétacés on ne peut pas mettre

en doute l’existence d’un bombement anticlinal très accusé qui

sépare les ergs orientaux et occidentaux, les oasis d’Ouargla

et du Touat. Enfin, en Algérie même, on retrouve peut-être un

dernier écho de ce grand axe nord-sud. Dans sa prolongation,

en effet, se trouvent les hauts plateaux miocènes de Médéa,

qui contrastent curieusement avec le niveau très bas des dépôts

contemporains dans la vallée du Chéliff à l’ouest et dans celle

de l’O. Souman à l’est.

En somme, une grande arête, très accusée et très bien marquée,

un trait tout à fait essentiel de l’orographie nord-africaine,

sépare les bassins de l’Igargar et de l’O. Messaoud.

Il faut noter au Tidikelt que les oasis apparaissent à l’ouest

du dj. Azzaz. — A l’est le fossé d’effondrement semble se

prolonger très loin mais il est désert.

La direction nord-sud joue donc un rôle considérable dans la

structure générale ; elle se retrouve à chaque instant dans les

détails du modelé.

Chaque oasis du Tidikelt aligne ses palmiers au fond d’une cuvette

synclinale dont le grand axe court nord-sud. La coupure d’In R’ar

a cette même direction ; de même que presque toutes les diaclases

de l’Açedjerad, de l’Ahnet, du Mouidir.

En somme, un pays d’architecture tabulaire où le contre-coup

de la surrection de l’Atlas s’est fait sentir énergiquement ;

les failles, les diaclases, les plis posthumes tertiaires, ont suivi

les directions qui leur étaient imposées par celles des plis et

des failles primaires.

Toute la région est drainée par l’O. Djar’ét, dont le

réseau compliqué est aujourd’hui bien connu dans ses grandes

lignes. — La contribution de Tadmaït est très faible, le seul

affluent considérable qu’il envoie au Djar’ét est l’O. Souf

qui a creusé la coupure d’In R’ar. Du Mouidir, de l’Ahnet,

de l’Açedjerad, de grandes artères (le Bota, le Nazarif, le Souf

Mellen, l’Adrem, le Meraguen) convergent et viennent se perdre

dans la grande sebkha Mekhergan. Il est probable que cette grande

sebkha avait à l’âge quaternaire un émissaire encore inconnu

qui rattachait tout le système à celui de l’O. Messaoud. On

s’est expliqué là-dessus dans un chapitre antérieur.

Inutile de dire que ce grand réseau quaternaire n’a plus un

intérêt actuel, on ne sait même pas dans quelle mesure il est

susceptible d’être animé accidentellement par de grandes crues.

Ce qui est certain c’est que les grandes artères, toute la

partie basse du réseau, tout ce qui, dans un pays humide, serait

particulièrement vivant, tout cela aujourd’hui est un désert,

un Tanezrouft. La vie s’est réfugiée à la périphérie, de part

et d’autre de l’artère centrale, d’un côté au Tidikelt et

de l’autre sur les plateaux touaregs.

Le Tidikelt.

Le Tidikelt a certainement de grandes affinités déjà signalées

avec le Touat et le Gourara. Il les continue linéairement, c’est

l’extrémité de la « rue de palmiers ». Notons pourtant que la

continuité au Tidikelt est interrompue par des brèches fréquentes

et notables.

Ici comme au Touat et au Gourara les oasis sont en général sur la

plus inférieure des couches crétacées, les grès albiens ; ces

grès sont recouverts par place par des terrains d’atterrissement

récents, en un point (pourtour de la coupure d’In R’ar) ils font

défaut et sont remplacés par des calcaires crétacés d’étage

indéterminé. Mais la nappe d’eau est bien dans le Crétacé. Il

a été souvent question de la « _r’aba_ » du Tidikelt, qui est

naturellement non pas une forêt, comme le sens usuel du mot arabe

_r’aba_ semblerait l’indiquer, mais un pâturage de chameaux,

maigre et piteux d’ailleurs. C’est un long ruban de verdure rare

et grise qui s’étire exactement à la limite du Crétacé et du

Primaire, mais toujours exclusivement sur le Crétacé.

La _r’aba_ est un lieu de sources ou de points d’eau ; elles

sont particulièrement abondantes autour de la grande trouée d’In

R’ar mais, plus ou moins serrées, elles se retrouvent partout

dans la r’aba. Ainsi donc, au sommet de la falaise secondaire,

des sources, une brousse de zita et d’autres arbustes sahariens ;

en bas, sans transition, sur la pénéplaine carboniférienne,

l’aridité absolue, le désert maximum. Ce contraste saisissant

est le même partout.

C’est ainsi d’ailleurs que les assez beaux pâturages du

Gourara méridional (Bel R’azi, Deldoul, Lella R’aba) sont sur

le Crétacé et s’arrêtent brusquement à la limite des terrains

primaires.

E.-F. GAUTIER. — Sahara Algérien. PL. XLIX.

[Illustration : Cliché Laperrine

90. — BLED EL MASS.

Couches siluriennes (phyllades) très énergiquement plissées

et arasées, sur le terrain on les voit supporter le dévonien

horizontal.]

[Illustration : Cliché Gautier

91. — Dans l’Adrar Ahnet (guelta d’Ouan Tohra), une gorge

sauvage au fond de laquelle la progression n’est pas possible sans

corde. — Grès quarziteux.]

E.-F. GAUTIER. — Sahara Algérien. PL. L.

[Illustration : Cliché Pichon

92. — ADRAR AHNET ; UN RAVIN DANS LES GRÈS SILURIENS.]

E.-F. GAUTIER. — Sahara Algérien. PL. LI.

[Illustration : Cliché Pichon

93. — ADRAR AHNET ; OUED TEDJOULJOULT. — Grès Siluriens.]

Il n’est pas possible de se soustraire à la conclusion que la

nappe d’eau se trouve dans le Crétacé.

Mais d’où vient-elle ?

M. Flamand attribue à l’eau d’In Salah une origine méridionale ;

il la croit venue du Mouidir et l’hypothèse n’est pas

invraisemblable ; les grès du Mouidir sont, assurément, un gros

réservoir d’humidité, avec lequel il est facile d’imaginer

que le Tidikelt puisse être en communication.

Il est certain que le dj. Azzaz et le dj. Idjeran, affleurement de

grès dévonien qui borne à l’est le Tidikelt, sont des lieux de

sources (Aïn Kahla, etc.) et ces sources sont alimentées par le

Mouidir. A l’autre bout du Tidikelt Aïn Cheikh jaillit de même

dans un affleurement de grès éodévonien. Il semble donc bien

que la nappe souterraine des grès méridionaux doive trouver son

chemin jusqu’au Tidikelt où l’existence de failles facilite son

ascension. D’autre part pourtant, on ne peut guère supposer que

l’oasis d’In R’ar soit, par une coïncidence purement fortuite,

précisément au débouché d’un grand oued descendu du Tadmaït. Il

faut apparemment se garder de conclusions absolues et supposer que

le Mouidir et le Tadmaït collaborent à la prospérité du Tidikelt.

Il en a grand besoin, car il se trouve dans des conditions

défavorables pour utiliser la nappe d’eau du Tadmaït, qui

manifestement d’après la pente générale du terrain est surtout

drainé au profit des autres groupes d’oasis (Ouargla, Gourara,

Touat).

N’oublions pas il est vrai que le Tidikelt, comme importance

numérique en palmiers et en âmes, est inférieur de moitié au

Touat ou au Gourara. Un coup d’œil sur la carte montre que,

au Tidikelt, la distribution des oasis est assez particulière.

Tandis que les palmeraies du Gourara et du Touat s’étendent bout

à bout, en formation linéaire, les palmeraies d’In Salah, d’In

R’ar, d’Aoulef, etc., sont _parallèles_ l’une à l’autre,

en colonne de compagnie.

Cela revient à dire que chacune a son originalité propre, et sa

nappe d’eau particulière. Il serait désirable d’en avoir des

monographies.

Quoique ces études de détail fassent défaut on peut affirmer

cependant, en règle générale, que chaque palmeraie est en relation

avec une petite cuvette syndicale, allongée nord-sud, petit

pli posthume déterminé par un effondrement local du substratum

hercynien ou calédonien. Cette petite cuvette synclinale est une

poche où l’eau s’est accumulée comme le montre non seulement

l’existence de l’oasis mais encore en général celle d’une

ou plusieurs sebkhas.

La carte ci-jointe, dressée par M. le lieutenant Voinot, et qui

m’a été communiquée par M. le commandant Lacroix, rend sensible

cette disposition à l’oasis d’Aoulef-Timokten. La cuvette

synclinale n’est pas marquée seulement par les courbes de niveau,

mais encore par des foggaras, naturellement normales à la pente,

et qui viennent de l’ouest à Timokten et de l’est au contraire

à l’Aoulef. Cette disposition des foggaras en auréole ou en rose

des vents autour d’une sebkha centrale ne se retrouve nulle part

ni au Touat, ni même je crois au Gourara, où le parallélisme des

foggaras entre elles est la règle générale.

[Illustration : Fig. 60. — Carte d’Aoulef, dressée par M. le

lieutenant Voinot.

(Les traits noirs convergents sont les foggaras.)]

Notons pourtant que certaines oasis du Gourara, en petit nombre

(par exemple Ouled Mahmoud), sont elles aussi en relation avec de

petits plis posthumes.

Cette similitude apparaîtra accentuée si on se rappelle

que le Gourara a quelques puits artésiens (Ouled Mahmoud en

particulier). Depuis notre installation aux oasis nous avons fait

des efforts infructueux pour en forer au Touat — couronnés de

succès au contraire au Tidikelt, au moins sur certains points.

D’après M. le lieutenant Voinot le Tidikelt a 8 puits artésiens :

1 à Foggaret ez Zoua, 4 à In Salah, 1 à Akabli, 1 à Tit, 1 à

In R’ar. Evidemment l’accumulation des eaux dans des cuvettes

synclinales explique le succès de ces forages.

Le Tidikelt a donc une hydrographie assez originale. D’autre

part on sait déjà qu’il partage avec le bas Touat le privilège

regrettable d’être ensablé. In Salah est très menacé par les

dunes. Aoulef l’est aussi comme en témoigne la carte. D’après

les traditions, dans un certain nombre de ksars l’homme a été

chassé par le sable.

Notons cependant que dans le fossé d’effondrement, qui a le

monopole des dunes, le Tidikelt est bien loin d’être le point

le plus ensablé. Les grosses agglomérations de dunes se trouvent

dans les maaders du Bota (erg Tegant, erg Iris), et de l’O. Adrem

(erg Ennfous, erg Tessegafi), c’est-à-dire au point précis où

il est naturel qu’ils soient, si on admet un rapport entre les

alluvions et les dunes.

=Histoire.= — C’est au point de vue humain que le Tidikelt se

distingue franchement du Touat et du Gourara.

A ce point de vue la meilleure monographie a été rédigée il y

a plusieurs années déjà par M. le lieutenant Voinot. Elle n’a

pas été publiée encore, et il est à craindre qu’elle ne le

soit jamais ; c’est une raison de plus pour lui faire de larges

emprunts[236].

Dans le travail de M. Voinot, la partie historique est très neuve

et très intéressante.

Dans le haut Touat, au Gourara, dans l’O. Saoura il ne subsiste

pas de traditions indigènes concernant le premier aménagement

hydraulique du pays ; aussi loin que va la mémoire humaine on

retrouve les oasis déjà existantes. Elles sont probablement

préislamiques ; en tout cas il est impossible d’affirmer qu’elles

ne le sont pas.

Au bas Touat, d’après Watin[237], des traditions un peu

confuses assignent une date à l’établissement des premières

foggaras. Elles auraient été creusées par les Barmata, au

IIIe siècle de l’hégire, c’est-à-dire au Xe siècle de

J.-C. Auparavant il n’y aurait eu au Reggan que des puits de

caravane, creusés par les Arabes Moakel, nomades du Sahel, qui

« avaient établi un courant commercial entre le Soudan et le

Maroc ». Ces traditions sont, il est vrai, fâcheusement associées

à l’étymologie _Ouatin Touat_, ce qui n’est pas pour leur donner

un caractère d’authenticité ; elles méritent pourtant attention.

Au Tidikelt le doute n’est plus permis, les traditions recueillies

par Voinot sont nombreuses, précises et concordantes. Partout le

souvenir s’est conservé d’une époque où le pays entier était

un pâturage, parcouru par les troupeaux touaregs, et dont la r’aba

est aujourd’hui le dernier vestige. Dans chaque oasis on indique

exactement la date de la fondation.

In Salah serait la plus ancienne ; ce fut un pâturage des Touaregs

Kel Amellen jusqu’au XIIIe siècle environ, époque où les

premières foggaras auraient été creusées par un nègre nommé

Salah, et un certain Mohammed el Hedda, venu de Deldoul (Gourara). De

là évidemment l’étymologie Aïn Salah, inventée après coup

par les Arabes, puisque le nom véritable est In Salah, et que la

particule Berbère In est fréquente dans l’onomastique (In R’ar,

In Belrem, etc.).

Viennent ensuite par ordre d’ancienneté :

Akabli, — autrefois pâturage de Hacci Debder — l’oasis a

été fondée en 1230 — agrandie en 1235, 1255, 1273, 1303.

Aoulef, puis Tit, puis In R’ar.

L’oasis de Timokten n’a été mise en culture qu’aux environs

de 1700.

Les oasis de l’extrême est, Haci el Hadjar, Milianah, Foggaret

el Arab, Igosten, datent du XVIIIe siècle. A Foggaret el Arab,

la foggara la plus ancienne, foggara el Guedima, est de 1720 ;

la plus récente, celle de Hadj Ali, est de 1800.

Ce sont là des souvenirs précis, souvent datés, quelques-uns tout

récents, et qui ne peuvent pas être mis en doute.

Aussi bien les défricheurs du Tidikelt sont venus très souvent du

Touat et du Gourara.

A Aoulef la migration de 1303 est celle des Ouled Meriem du

Reggan. Les Ahl Azzi qui fondèrent Tit venaient de Fenourin

(Touat). Parmi les fondateurs de Timokten, les uns (Ouled Yahia)

venaient de Deldoul, les autres (Ouled Dehane) du Timmi.

Il est clair que parmi les trois groupes touatiens, le Tidikelt est

le plus récent de beaucoup, c’est une idée toute nouvelle et

que nous devons entièrement à M. Voinot.

On sait anciennement que les inscriptions tifinar’ ne sont pas

rares au Tadmaït[238], et les Touaregs affirment que le Tadmaït

fut jadis leur domaine. Tout confirme donc le recul des Touaregs au

Tidikelt dans les derniers siècles.

La grande poussée d’arabisation, venue de l’ouest, du Maroc

et de la Seguiet el Hamra, ce qu’on pourrait appeler la poussée

andalouse, a donc eu sa répercussion jusqu’ici. Elle a refoulé

les Berbères hors du Tidikelt, et du même coup elle y a apporté

l’agriculture. Nous saisissons ici sur le fait, beaucoup plus

nettement qu’ailleurs, le lien qui existe entre la poussée

andalouse et le progrès économique au Sahara, et sans doute il

n’est pas surprenant que les fugitifs des huertas espagnoles aient

été en Afrique de bons professeurs d’hydraulique agricole.

=Démographie et organisation politique.= — Le Tidikelt est sur la

frontière des deux langues et des deux cultures, arabe et berbère ;

c’est une marche où l’influence arabe est encore mal assise. On

s’en rend compte en étudiant avec M. Voinot sa démographie et

son organisation politique.

J’emprunte d’abord à M. Voinot un tableau intéressant et

inédit.

+------------------+--------+---------+-----------+

| | | | TOTAL |

| | BLANCS | HARATIN | des |

| | | | habitants |

+------------------+--------+---------+-----------+

| Foggaret ez Zoua | 333 | 137 | 470 |

| | | | |

| Foggaret el Arab | 39 | 36 | 75 |

| | | | |

| Igosten | 204 | 107 | 311 |

| | | | |

| Haci el Hadjar | 116 | 47 | 163 |

| | | | |

| Sahela Fokania | 190 | 83 | 273 |

| | | | |

| — Tahtania | 63 | 38 | 101 |

| | | | |

| Miliana | 32 | 19 | 51 |

| | | | |

| In Salah | 1090 | 610 | 1700 |

| | | | |

| In R’ar | 437 | 45 | 482 |

| | | | |

| Tit | 412 | 110 | 522 |

| | | | |

| Aoulef | 1813 | 1978 | 3791 |

| | | | |

| Akabli | 471 | 421 | 892 |

+------------------+--------+---------+-----------+

| Total général | 5200 | 3631 | 8831 |

+------------------+--------+---------+-----------+

Ce tableau fait ressortir d’un coup d’œil un certain nombre de

faits intéressants.

Il nous donne la proportion exacte à la population générale des

haratin, c’est-à-dire des paysans. Je ne crois pas qu’on la

connaisse au Touat et au Gourara. Ici elle est assez faible. Sur 8831

habitants 3631 seulement cultivent, et nourrissent les autres. Il

est vrai que le nombre des esclaves n’est pas indiqué, on ne

nous dit pas s’il est inclus dans celui des haratin. On verra en

outre que l’agriculture n’est pas la seule ressource alimentaire

du Tidikelt.

Sur douze ksars il en est deux beaucoup plus importants que les autres

qui renferment à eux seuls plus de la moitié de la population

totale, ce sont In Salah et Aoulef ; autour de l’un se groupe le

Tidikelt oriental, autour de l’autre l’occidental : ce sont

les deux capitales, comparé au Touat et au Gourara le Tidikelt

est centralisé.

De ces deux centres le plus important n’est pas le plus connu,

In Salah (1700 habitants) ; mais c’est de beaucoup Aoulef (3791

habitants). Je n’imagine pas pourquoi la plus petite agglomération

est précisément celle dont le nom s’est imposé au public

européen ; c’est apparemment une notoriété de hasard, mais

qui a eu ses conséquences puisque In Salah, après avoir été

notre objectif stratégique, est aujourd’hui notre capitale

administrative. Ce n’est pas sans conséquences fâcheuses

pour Aoulef, et même au Sahara une réclame insuffisante eut un

désavantage économique.

L’hydrographie de détail au Tidikelt n’ayant pas été étudiée,

il est impossible de savoir si Aoulef dispose d’une nappe d’eau

plus puissante ; faut-il invoquer, pour expliquer l’infériorité

d’In Salah, le fait incontestable que les dunes y sont bien

plus agressives ? ou faut-il trouver naturel que le centre le plus

occidental soit aussi le plus évolué, puisque la colonisation est

venue de l’ouest ?

Le tableau ne distingue pas les Arabes des Berbères, mais le texte

du rapport Voinot est explicite sur la question.

La prédominance politique appartient incontestablement aux Arabes.

Dans l’est, à In Salah, les maîtres sont les Ouled Ba Hammou,

Ouled Baba Aïssa et Ouled Mokhtar, qui se rattachent à un ancêtre

commun venu du dj. el Akhdar en Tripolitaine.

Dans l’ouest, à Aoulef, ce sont les Ouled Zenana venus de Tlemcen

en 1690. Ces deux groupes de familles arabes, chacune dans son

domaine, exercent leur autorité d’une façon assez particulière.

Et d’abord ils l’assoient sur la force et la crainte, et non pas

sur le respect religieux. Il existe au Tidikelt des zaouias, qui ont

été fondées au XVIIe et au XVIIIe siècle comme dans les autres

groupes d’oasis. Des chorfa du Touat (Sali) ce sont établis à

Aoulef au commencement du XVIIe siècle. Des Kounta se sont fixés

à Akabli en 1749, mais ces personnages religieux sont bien loin de

jouer dans le Tidikelt occidental le rôle prépondérant qui est

dévolu aux gens de poudre, les Ouled Zenana.

La prééminence des familles arabes guerrières a eu pour

conséquence certaines tendances monarchiques. A In Salah la famille

Badjouda, des Ouled Ba Hammou, exerçait une sorte de royauté.

En somme, sans que les djemaa aient disparu, il existe au Tidikelt,

dans chacun des deux centres, une concentration de l’autorité

entre les mains de familles arabes militaires. Nous sommes loin de

l’anarchie touatienne et cela sent la marche frontière.

Les Berbères d’ailleurs, quoique subordonnés, ne sont pas ici

dans une situation humiliée comme les Zenati du Touat et du Gourara,

ils ne font pas figure de vaincus et d’annexés.

Le groupe berbère le plus important est celui des Ahl Azzi, ils

se disent issus du Tafilalet en faisant étape au Touat. Ils sont

m’rabtin (marabouts), c’est-à-dire qu’ils constituent une

noblesse religieuse très respectée, dont l’arbre généalogique

remonte aux premiers temps de l’Islam. En réalité, j’imagine que

leur rôle social est le suivant. Comme Berbères ils sont bilingues,

et comme marabouts, dans un pays où toute l’instruction est

religieuse, ils ne peuvent pas être tout à fait analphabets. Auprès

des Touaregs de marque on trouve généralement un secrétaire Ahl

Azzi. Ils constituent une tribu d’interprètes, et ils jouent donc

un rôle considérable dans un pays Arabe qui a des voisins et l’on

pourrait presque dire des maîtres Berbères.

Car les Touaregs sont chez eux au Tidikelt, ils en sont restés en

quelque sorte les suzerains. A 30 kilomètres au sud d’In Salah,

Haci Gouiret est dominé par une petite gara couverte d’inscriptions

tifinar’ ; ç’a été la guérite des guetteurs touaregs, beaucoup

d’inscriptions y sont récentes, grafitti de sentinelles dans un

corps de garde, et sa seule existence atteste des prétentions de

surveillance et de domination.

L’influence touareg au Tidikelt s’atteste dans le costume, par

la prédominance des cotonnades bleues, tout à fait inconnues au

Touat et au Gourara où les blanches sont seules en usage.

Quelques tribus ou fragments de tribus Touaregs sont fixés au

Tidikelt, à Akabli. — Les Settaf y sont devenus ksouriens, ce

sont des nobles Azguers.

Autour d’Akabli gravitent d’autres Touaregs, agrégés aux

tribus de l’Ahnet, les Sekakna, les Mouazil et les Kenakat ; ce qui

explique pourquoi Sidi Ag Gueradji, chef des Taïtoq et de l’Ahnet,

a eu longtemps à Akabli une sorte de maison de plaisance.

Les Sekakna, les Mouazil et les Kenakat sont des nomades, et ce ne

sont pas les seuls au Tidikelt — nomades aussi, parmi les Arabes,

les Oulad Zenana d’Aoulef, les Oulad Bahamou et les Oulad Mokhtar

d’In Salah, les Ouled Yahia et les Ouled Dahane de Timokten, les

Zoua de Foggaret ez Zoua. En somme, une fraction assez considérable

du Tidikelt continue à nomadiser. Cela s’accuse d’ailleurs dans

le tableau, dressé par Voinot, du cheptel au Tidikelt.

600 chameaux, 16 chevaux, 20 mulets, 700 ânes, 2500 moutons et

chèvres.

La proportion des chameaux est tout à fait anormale pour un pays

d’oasis et atteste la persistance des habitudes nomades. On se

rappelle que le Touat n’a pas un seul nomade et que le Gourara en

a pour mémoire (les Kenafsa). Voici donc une autre originalité

du Tidikelt, et si on peut y voir une survivance de l’époque

où tout le pays était en pâturages, il est surtout légitime de

noter la relation entre le nomadisme et les vertus guerrières tout

particulièrement nécessaires au Tidikelt.

La pénéplaine déserte.

La pénéplaine, hercynienne et calédonienne, qui sépare le

Tidikelt des plateaux touaregs est une région naturelle nettement

individualisée, un petit Tanezrouft, un désert d’une intensité

maximum ; les caravanes la traversent à marches forcées, d’une

sorte de bond stratégique ; quitte à souffler et à flâner,

quand elles l’ont laissée derrière. Elle fait valoir par le

contraste les pays qu’elle sépare, les palmeraies du Tidikelt et

les pâturages touaregs.

Et c’est à peu près tout ce qu’on peut en dire. Il est clair

qu’une région à travers laquelle on fuit nuitamment se prête

mal à une étude de détail et d’ailleurs un pays parfaitement

inhabité présentera toujours un intérêt presque exclusivement

géologique.

L’homme ne laisse pas cependant d’y avoir marqué sa trace.

A H. Ar’eira, à 500 mètres au sud des superbes gommiers qui

voisinent avec le puits, et qui frappent davantage dans un pays

aussi nu, les rochers portent de mauvaises gravures rupestres et

des inscriptions en tifinar’.

Auprès de Haci Tirechoumin on voit une msalla (mosquée en plein

vent) et le tombeau très vénéré de Sidi Abd et Hassani.

Missions au Sahara, tome 1 · 第 30 / 36 段