D’après les traditions du bas Touat, recueillies par

M. Wattin[195], les Barmata n’étaient pas musulmans, mais

c’est d’une absurdité évidente, il faut entendre sans doute

que leur orthodoxie était douteuse. Ils auraient été anéantis

par une tribu Touareg, les Settaf, et leurs ksars étaient déjà

ruinés et le pays vide quand les nouveaux furent fondés par des

Marocains venus du Sahel et du Chaouia. Ceci non plus ne semble pas

pouvoir être entendu à la lettre. Les gens du bas Touat, presque

tous Cheurfa (descendus de Mahomet), cela va sans dire, ne veulent

rien avoir de commun avec ces Barmata plus ou moins hérétiques,

de même que les gens du haut Touat renient toute parenté avec

les juifs massacrés par el Mer’ili. Mais s’il n’existait pas

un lien on ne s’expliquerait pas que le nom de chaque kalaa ait

surnagé, et qu’il se trouve à Agebeur, encastré dans les ruines,

un marabout encore vénéré. On reconnaît d’ailleurs que dans

certains ksars, à Sali, à Bou Ali, à el Mansour, il survit des

descendants de Barmata. Voici une tradition recueillie par Watin

au sujet de Sidi Ahmed er Reggadi, fondateur de Zaouiet Kounta au

XIVe siècle. A son arrivée à Bou Ali, les descendants de Barmek,

qui étaient considérés comme des païens, eurent peur, mais Ahmed

fit apporter du petit lait, il distribua cette boisson entre les

enfants de Barmek et les siens en leur disant : « buvez, et riez

en frères ». Le « Temps des Barmata » au Reggan, correspond à

l’expression « Temps des Juifs » dans le haut Touat.

Ici comme là la disparition de l’ancienne société coïncide

avec une puissante poussée d’islamisation, une recrudescence de

pitié, qui a semé le pays de Zaouias, Zaouiet Kounta et Zaouiet

Reggan, fondées toutes les deux par des Chorfa du Tafilalet qui

ont fait souche à Tombouctou de la tribu maraboutique bien connue,

les Kounta. Les gens de Sali aussi sont des Chorfa marocains, mais

qui s’entendent assez mal avec leurs cousins et voisins.

Tout cela en somme n’est pas trop discordant ; si le nom même des

Barmata nous a fourni un terminus _a quo_, le IXe siècle, l’examen

de leurs ksars, et des légendes qui s’y rattachent, nous donne

un terminus _ad quem_, un peu vague, le XIVe ou le XVe siècle.

E.-F. GAUTIER. — Sahara Algérien. PL. XL.

[Illustration : Cliché Gautier

75. — AU TIMMI, FABRICATION DES BRIQUES CREUSES, ÉLÉMENTS

DU PISÉ.]

[Illustration : Cliché Gautier

76. — ADRAR (Timmi), CAPITALE DU TOUAT.

Type de ksar actuel, en pisé, quadrangulaire, flanqué de tours

carrées]

E.-F. GAUTIER. — Sahara Algérien. PL. XLI.

[Illustration : Cliché Gautier

77. — TIMIMOUN — UNE RUE DANS LA PALMERAIE.

D’un mur à l’autre, une poutre en tronc de palmier, qui a

fléchi sous son propre poids comme d’habitude.]

[Illustration : Cliché Gautier

78. — TIMIMOUN. — UN COIN DU KSAR.

La place principale, traversée par une séguia ; — toits en

terrasse de pisé.]

E.-F. GAUTIER. — Sahara Algérien. PL. XLII.

[Illustration : Cliché Laperrine

79. — UNE PALMERAIE ENSABLÉE.

A gauche, sur la crête de la dune, et pour essayer de la fixer,

des haies en palmes.]

[Illustration : Cliché Gautier

80. — TIMIMOUN. — BOUCHERS HARATIN DÉPEÇANT UN CHAMEAU.]

Le XVe siècle au Sahara et dans l’Afrique Mineure.

Nous pouvons maintenant jeter un coup d’œil d’ensemble sur

cette époque, si curieuse au Sahara, qui va approximativement du

XIVe au XVIe siècle et qui a vu s’accomplir partout la même

transformation.

Dans l’O. Zousfana un certain Sidi Beyazid convertit les Beni

Goumi païens. La date est indéterminée mais il faut noter que le

nom de Beyazid est turc.

Dans l’O. Zousfana, des « Nazaréens (?) » bâtisseurs de ksars

ont été massacrés ou convertis par les Beni Hassen.

Au Gourara et dans le haut Touat une société juive a été détruite

par el Mer’ili en 1492.

Au bas Touat des Barmata païens (?) ont pour successeurs au XIVe

et XVe siècle des Chorfa du Tafilalet.

Avec des variations locales c’est partout la même révolution,

et à peu près à la même époque.

Elle s’accompagne partout d’un changement dans l’architecture

des villages. Aux kalaa de pierre bâties dans de fortes situations

défensives et offensives succèdent les ksars en pisé, fortifiés,

il est vrai, mais modestement cachés dans la palmeraie, au milieu

des cultures. Ce sont des refuges de paysans traqués, ou des

jardins à cascatelles pour moines inoffensifs ; au lieu de bourgs

féodaux, qui sentent l’indépendance, le banditisme, et sans

doute aussi le nomadisme, car les kalaa sont toujours à quelque

distance des bas-fonds cultivables. Ces siècles de transition sont

ceux où se fondent les grands monastères sahariens, Kenatsa,

Kerzaz, Zaouiet Kounta, etc. Et, sous bénéfice d’inventaire,

car les études hagiographiques restent encore à entreprendre,

c’est alors apparemment que surgirent ces innombrables tombeaux

de saints, avec leurs coupoles blanches qui constellent toutes les

palmeraies et qui extériorisent pour l’œil la prédominance des

préoccupations pieuses.

Il y a eu là apparemment, en même temps qu’une révolution

religieuse et linguistique, une profonde transformation économique,

et sociale, un progrès de l’agriculture intensive, de la paix

publique, et de la culture générale.

Or cette révolution religieuse on la signale dans toute l’Afrique

du nord.

Au XVe et au XVIe siècle, l’Islam, chassé d’Espagne, poursuivi

jusqu’en Afrique par les chrétiens, se ressaisit et se rénove ;

le sentiment religieux s’exaspère, les saints, les marabouts,

les missionnaires pullulent ; c’est le moment où les vieux

noms berbères des tribus disparaissent, pour céder la place aux

dénominations actuelles, tirées de marabouts éponymes ; pour la

première fois, l’Afrique Mineure s’islamise intégralement.

Et c’est un fait bien curieux que dans cette Berbérie

ultra-conservatrice l’Islam introduit au VIIIe siècle n’ait

triomphé définitivement qu’au XVIe. C’est même un fait

considérable, étrange et généralement si ignoré, qu’on sent

le besoin d’en établir l’exactitude en s’appuyant sur des

autorités incontestables. Beaucoup moins palpable qu’une bataille

ou un changement de dynastie cette grande transformation diffuse

et lente a presque complètement échappé aux rares historiens

de l’Afrique du nord. Mercier lui consacre à peine une dizaine

de lignes imprécises : « Nous devons signaler l’arrivée de

marabouts, venus en général de l’ouest, du pays de Seguiet el

Hamra... ils ont, en maints endroits, réuni des tronçons épars,

d’origine diverse, et en ont formé des tribus qui ont pris leurs

noms. Les Koubba de ces marabouts se trouvent répandues dans tout

le nord de l’Afrique et perpétuent le souvenir de leur action

qui a dû s’exercer surtout du XIVe au XVIIIe siècle[196]. »

Aucun historien n’a fait de cette question pourtant intéressante

l’objet d’une étude détaillée ; les éléments, incomplets,

en sont épars dans des travaux hagiographiques et philologiques,

en particulier de M. Basset.

Dans « Nédromah et les Traras »[197], par exemple, M. Basset

signale « les traces d’une influence juive, antérieure à

l’établissement des Israélites actuels de Nédromah (où ils

vinrent de Miknâsah au milieu du XVIIIe siècle), car nous les

trouvons dans des monuments du Moyen âge ». M. Basset cite une tribu

qui a un nom hébraïque, les Ouled Ichou ; il mentionne un tombeau

très vénéré de Josué, et le cap Noun, dont le nom, qui lui est

appliqué dès le Moyen âge, est celui du père de Josué. « On

sait que les Juifs se répandirent de bonne heure en Afrique, non

pas seulement en Cyrénaïque, et dans la région Carthaginoise,

où ils prospérèrent, mais aussi dans l’ouest. Les Vandales

tolérèrent le libre exercice de la religion juive, et on voit,

par un passage de la _lex Wisigothorum_ cité par Grœtz, que les

juifs d’Espagne s’adonnaient au commerce et à la navigation

sur les côtes d’Afrique... Ils étaient nombreux dans ce dernier

pays puisqu’ils s’entendirent avec leurs frères restés en

Espagne pour organiser contre Egica, vers 693, une insurrection

qui échoua[198]. »

Voilà qui est évidemment de nature à jeter une lumière sur les

traditions touatiennes au sujet des Juifs.

Parmi les saints de Nedromah, M. Basset fait une grande place aux

« marabouts venus de la Seguiet el Hamra ; ceux-ci se rattachent

aux missions qui au XVe et au XVIe siècle ranimèrent l’Islam

dans tout le nord de l’Afrique[199] ».

Au sujet de la confédération des Traras, qui se forma au XVIe

siècle, M. Basset observe : « Contrairement à ce qui se passa

ailleurs, elle ne prit pas le nom soit d’un ancêtre éponyme,

soit d’un marabout reconnu comme l’ancêtre spirituel[200]. »

Dans les montagnes de Cherchell les Beni Menacer actuels furent

jusqu’au XVIe siècle des Zenètes Maghraoua, dont le nom se trouve

déjà dans Ptolémée sous le nom de Μακχούρηβοι. Ils

ont adopté leur nom actuel aux environs du XVIe siècle et « ils

le dérivèrent de celui d’un saint nommé Mansour, qui se serait

fixé parmi eux pour les ramener à la religion, et serait ainsi

devenu leur ancêtre spirituel éponyme[201] ».

C’est ainsi que « les Mekhâlif, entre Djelfa et Laghouat, se

rattachent à un Sidi Makhlouf ;... les Douaouïda (province de

Constantine) à Sidi Douad, etc. ».

M. René Basset donne tout une liste de marabouts algériens venus

du Maroc et de la Seguiet el Hamra, et qui ont évangélisé Blidah,

Mascara, la Kabylie, etc.[202]. Le santon fameux de Milianah, Sidi

Ahmed ben Yousof se rattache spirituellement, au titre de disciple,

« à ce grand mouvement de renaissance religieuse[203] ».

Voilà qui éclaire évidemment le rôle joué au Touat par el

Mer’ili, à Tar’it par Si Beyazid, etc.

La révolution du XVe siècle au Sahara et en particulier au Touat

ne lui est donc pas particulière ; des événements analogues,

répercussions des victoires espagnoles, se sont produits à la même

époque dans toute l’Afrique du nord. Le Maroc battu en Europe

et envahi en Afrique, fut apparemment sensible à l’humiliation

nationale et au recul de l’Islam ; par surcroît il fut le refuge

des musulmans andalous chassés d’Espagne : ces proscrits nombreux,

intelligents, cultivés et aigris se dispersèrent sur la surface du

Maroc par petites colonies, qui devinrent des centres de fermentation

religieuse et patriotique. Et c’est ainsi que l’extrême

Ouest-Africain est devenu, par un curieux choc en retour, un centre

d’expansion énergique non seulement de l’Islam mais de la langue

arabe. Les Arabes du Touat sont venus de l’ouest, de la Seguiet

el Hamra, où la colonie andalouse était considérable, et qui fut

un centre de rayonnement important entre tous. Il l’est resté

d’ailleurs, comme en témoigne le rôle d’agitateur xénophobe

joué actuellement par Ma el Aïnin. Qu’une population expulsée,

et en quête d’une nouvelle patrie, se soit portée de préférence

au Sahara, dans les parties périphériques et, pour ainsi dire,

coloniales de l’empire marocain, ou que, en tout cas, elle y ait

exercé une influence plus profonde, c’est assez naturel. Serait-il

absurde de rappeler à ce propos le rôle joué en Algérie, après

1870, par d’autres annexés, les Alsaciens-Lorrains ? En tout cas

il y a là tout un ensemble de faits que notre éducation historique

européenne ne nous habitue pas à associer avec les dernières

larmes de Boabdil, et qui n’en sont pas moins réels. Les défaites

marocaines en Andalousie ont eu leur répercussion et leur revanche

un peu partout dans l’Afrique du nord, mais plus particulièrement

à l’autre bout de l’empire, au Sahara.

C’est là dans le passé le dernier tournant d’histoire

qu’on aperçoive nettement aux oasis. Au delà tout devient

confus. L’article de M. Wattin sur les origines du Touat énumère

il est vrai un certain nombre d’événements fort antérieurs au XVe

siècle. Mais les souvenirs indigènes sont flous et incertains. En

289 de l’hégire (901 de l’ère chrétienne) une migration serait

venue de l’est, provoquée par les exactions d’Ibrahim ben Ahmed,

gouverneur de l’Ifriqiya ; les immigrés se fixèrent au Reggan, et

donnèrent au pays le nom de Touat, parce qu’ils étaient fatigués

(_ouatin_ !!)

Ce sont précisément les Barmata. Mais d’autre part, d’après

M. Basset, la même légende et la même étymologie sont appliquées

à des nègres de la suite du roi de Melli, Mensa Mousa[204].

D’après Wattin, ce qui signifie naturellement d’après les

indigènes dont il reproduit les dires, les ancêtres des Touatiens

seraient tous arrivés au Touat entre les années de notre ère

901 et 1067. Mais d’autre part, d’après le même Wattin, les

Juifs sont arrivés au Touat dans l’année de l’éléphant,

c’est-à-dire au VIe siècle. Il paraît impossible de tirer de

tout cela un renseignement positif d’intérêt général[205].

=Les Haratin.= — Il n’est pas difficile de poser le problème

à résoudre. Les Berbères furent-ils les premiers habitants du

Touat ? ou ont-ils été précédés par des Nègres ? C’est la

question des haratin.

Toute la basse classe, et par conséquent la partie la plus

considérable de la population, est composée de Nègres. Seuls

d’ailleurs ils sont en état de supporter physiquement le travail

de la terre, parce qu’ils résistent à la malaria.

Mais ces Nègres se divisent en deux catégories bien tranchées,

les esclaves et les haratin.

Pour les esclaves point de difficulté, leur origine est claire,

la plupart sont nés au Soudan et ont été amenés aux oasis par la

traite. D’après Wattin ils ont un idiome spécial, le _kouria_,

qui serait un pot-pourri de toutes les langues soudanaises. M. Wattin

ne donne aucun détail sur cet idiome qu’il n’a évidemment

pas eu le temps d’étudier ; mais il est très affirmatif sur

son existence. D’après le peu qu’il en dit on imagine un

sabir, un pigin-englisch ; il est assez vraisemblable en effet que

dans un milieu d’esclaves soudanais, d’origines et d’idiomes

différents, réunis par leur misère commune, il soit né une sorte

de lingua franca nigritienne. Cette petite question reste pourtant

à approfondir.

Il est autrement délicat de se prononcer sur l’origine des

haratin. C’est une classe, ou une caste de la société, un

prolétariat agricole, et peut-être faut-il aller jusqu’à dire

des serfs de la glèbe ; ils travaillent les jardins d’autrui

d’après un contrat de métayage, équivalent à celui qui lie le

khammès algérien ; je crois qu’ils n’avaient pas le droit de

rompre ce contrat de métayage, et à coup sûr ils n’en avaient

pas la possibilité.

Ce prolétariat nègre se retrouve dans tout le Sahara algérien et

marocain, à Ouargla, au Tafilalet, dans l’O. Draa, et partout il

porte le même nom.

On pourrait être tenté de dériver ce nom de حرث (_harat_ :

labourer) ; d’après les archives marocaines il y a une classe de

haratin (laboureurs blancs) auprès de Tanger[206]. Il semble donc

bien que aux yeux des indigènes la caractéristique essentielle des

haratin c’est moins la couleur de la peau que la positon sociale.

Les haratin sont-ils des esclaves libérés, une caste

d’affranchis ? sont-ils au contraire le résidu d’une

ancienne population aborigène, asservie par les Berbères,

des Garamantes ? C’est une question qui a fait couler beaucoup

d’encre. Les haratin du Touat et des groupes voisins d’oasis

n’ont certainement pas d’idiome qui leur soit propre. Ils

parlent la langue de leurs maîtres, arabe ou berbère suivant

les oasis. Un certain nombre savent le kouria, mais non pas tous ;

ceux qui le parlent sont d’anciens esclaves, et le kouria serait

incontestablement le jargon propre des esclaves. Notons pourtant

que M. Basset, étudiant à Tiaret l’idiome berbère parlé par

une colonie de haratin a retrouvé des influences yolof[207].

On n’a jamais étudié les haratin au point de vue ethnologique ;

il est certain pourtant qu’ils ont les instruments de musique des

Nègres, le tambour et la double timbale (karkabou) ; ils ont leurs

danses et leurs habitudes bruyantes dans les nuits de pleine lune ! A

première vue à tout le moins ils ne semblent pas s’en distinguer.

D’ailleurs, au dire de nos officiers (capitaine Flye Sainte-Marie

en particulier), tout hartani qu’on interroge déclare que

son grand-père était esclave ; chez aucun on ne trouverait la

prétention d’appartenir à une caste différente par ses origines

de la caste servile ; les intéressés eux-mêmes se déclareraient

affranchis.

A coup sûr les coutumes facilitent et multiplient les passages

d’une caste à l’autre. Les affranchissements sont fréquents,

et tout affranchi est de droit hartani. L’enfant de hartani et

d’esclave est de droit hartani, comme d’ailleurs l’enfant de

hartani et de parent libre est libre de droit. Des deux ascendants

c’est toujours celui dont la condition est la plus relevée qui

la transmet à l’enfant. On voit ici par quel processus légal la

race entière se négrifie.

On peut donc affirmer que rien de ce qu’on observe au

Touat n’autorise à considérer les haratin comme une race

aborigène. Mais je ne crois pas qu’il serait sage d’aller plus

loin et de poser une conclusion absolue. Il est clair que, dans

la période actuelle, les Soudanais sont venus aux oasis comme

esclaves et qu’ils y ont fait souche de haratin : d’autre

part c’est un fait historiquement certain que, au Moyen âge,

ils y sont venus en conquérants, à la suite des rois de Mellé

et des sultans Sonr’aï ; une légende de Tombouctou, qu’on

a rapportée plus haut, attribue au Touat, au pays et à son nom,

une origine soudanaise. Dans un chapitre antérieur on a dit que,

au centre du Sahara, la race Berbère paraît superposée récemment

à une population nègre néolithique.

En définitive, dans un pays où, pour des raisons climatiques, les

nègres sont les seuls cultivateurs possibles, et qui d’ailleurs

est en libre communication avec la Nigritie, il serait imprudent,

et l’on pourrait presque dire absurde, d’affirmer _a priori_

qu’ils ont été un épiphénomène, des immigrants tardifs,

ouvriers malgré eux de la onzième heure.

=Conditions politiques et économiques.= — Nous avons la bonne

fortune de posséder, sur le Touat, ce qui nous manque sur les groupes

voisins d’oasis, un certain nombre de monographies très sérieuses

écrites sur place par des officiers de bureau arabe[208]. Il est

donc possible d’entreprendre, à propos du Touat, une petite étude

politique et économique, qui pourra s’appliquer en beaucoup de

ses parties à tout l’ensemble des oasis occidentales.

Tout d’abord les trois provinces, Touat, Gourara et Tidikelt ont

été recensées ; et ce recensement réduit d’une bonne moitié

les évaluations antérieures sur le chiffre de la population. On

espérait 100 ou même 150000 âmes, le groupe entier a environ

50000 habitants.

Au Touat le lieutenant Niéger nous donne un tableau méticuleux des

ksars et des groupes de ksars, et on voit comment cette population

se répartit. Le Touat, par exemple, a douze oasis, douze palmeraies

distinctes, formant chacune un tout plus ou moins centralisé ; dans

chacune un nombre variable de villages ; celle de Timmi, par exemple,

en a 26 ; celle de Sbaa en a 2, et Noum en Nas un seul. L’importance

de chaque village varie de 25 à 500 habitants.

On a déjà dit que les ksars sont en pisé. Le Crétacé,

au-dessus et parfois au-dessous des grès à dragées, a des bancs

épais d’argile, que les indigènes appellent « _tin_ » ; ces

argiles ont été et sont encore très exploitées, les galeries

d’exploitation sont parfois habitées, et dans une faible

mesure, il y aurait donc lieu de signaler aux oasis des vestiges

de troglodytisme (_Tesfaout_ au Gourara, _el Ahmer_ au Touat). En

général le _tin_ est employé à la confection du pisé et des

briques crues, matériaux habituels de construction (voir pl. XL,

phot. 75) ; les ksars des oasis sahariennes doivent au _tin_ une

coloration générale rouge qui leur est propre, au moins si on les

compare aux ksars d’Ouargla, d’es Souf. Là-bas les matériaux

de construction sont tout autres, la chaux et le plâtre abondent,

les villages sont d’un blanc éclatant ; et ce n’est pas une

simple question de coloration ; l’architecture, dans la cuvette

d’Ouargla, est bien moins primitive. On ne connaît rien, aux oasis

occidentales, de comparable aux superbes moulures de plâtre, qu’on

exhume dans les ruines de Sedrata. Ouargla et el Souf connaissent et

pratiquent la voûte ; aux oasis toutes les maisons sont couvertes

d’une mauvaise terrasse en terre avec une ossature de troncs de

palmier ; on sait que le tronc de palmier n’a pas de résistance,

quelque faible portée qu’on lui donne il fléchit progressivement

en arc de cercle (voir pl. XLI, phot. 78) ; il ne donne donc que de

petites terrasses éphémères, à travers lesquelles le pied passe,

et à la merci d’un orage. Ces monceaux de terre battue ajourée,

que sont les ksars des oasis, avec leurs longs passages couverts,

font une impression de termitières. (Voir pl. XLI, phot. 77 et

aussi pl. XXXV, phot. 66.)

Sur la constitution de la société l’essentiel a été dit ;

on sait qu’il existe à la base une caste d’esclaves, et une

caste de prolétaires serfs, les haratin.

Ajoutons que la classe des hommes libres comporte elle-même des

subdivisions : tout à fait en haut de la hiérarchie sociale

sont les _chorfa_ (descendants du Prophète), et les _merabtin_

(descendants de saints, d’ascètes illustres) ; au-dessous les

_aouam_, la tourbe des simples musulmans dont les ancêtres ne

furent jamais béatifiés. Nous pourrions dire les nobles et les

roturiers à condition de se souvenir qu’en général dans la

Berbérie théocratique toute noblesse est religieuse et la sainteté

héréditaire.

L’organisation politique est très lâche. Le rouage essentiel

est la _djemaa_, composée de tous les notables de chaque ksar ;

mais nous sommes assez mal fixés sur ses attributions et ses moyens

d’action ; nous ne savons pas si elle délègue son autorité et

à qui, ni de quelle-façon elle fait exécuter ses décisions ;

probablement assez mal. Son autorité, en tout cas, ne dépasse pas

les limites du ksar, et dans ce groupement de ksars, qui est une

oasis, il n’y a pas de rouage politique central, aucune cohésion.

La grande oasis de Timmi par exemple avec ses 26 ksour, est bien

une individualité géographique et agricole, mais non pas du tout

politique, elle est gouvernée par 26 djemaa, entre lesquelles, en

cas de dissentiment, il n’y a de secours possible qu’à la force.

En pratique, pourtant, il y a souvent une famille prépondérante,

dont le chef dirige, tant bien que mal, tout le district ; c’est

le cas de Mohammed ben Abd er-Rahman, au Timmi ; de Abd el-Qader

ben el-Hadj Bel Kacem, au Bouda. A ces petits seigneurs féodaux

le gouvernement français confère aujourd’hui, et le sultan

du Maroc conférait autrefois, le titre de caïd ; mais c’est

un titre étranger, auquel rien d’officiel ne correspond dans

l’administration indigène.

Il faut encore signaler ici comme partout dans l’Afrique du nord le

rôle politique des zaouias ; au Touat, Zaouiet Kounta et surtout

Zaouiet Reggan, au Gourara el-Hadj Guelman. Enfin, deux grands

çoffs divisent la population de toutes les oasis Sahariennes,

le çoff Yahmed et le çoff Sofian.

Cette institution du çoff, encore qu’elle nous paraisse,

avant tout, à nos yeux d’Européens, un principe de division

et de guerre civile, est au contraire ici le seul lien entre les

différents districts, puisqu’elle est la seule qui s’étende

à la totalité du pays. En dehors des influences personnelles et

religieuses, la _djemaa_ dans le ksar, le çoff dans l’ensemble

des oasis sont les seules institutions politiques existantes.

Missions au Sahara, tome 1 · 第 26 / 36 段