M. Wattin[195], les Barmata n’étaient pas musulmans, mais
c’est d’une absurdité évidente, il faut entendre sans doute
que leur orthodoxie était douteuse. Ils auraient été anéantis
par une tribu Touareg, les Settaf, et leurs ksars étaient déjà
ruinés et le pays vide quand les nouveaux furent fondés par des
Marocains venus du Sahel et du Chaouia. Ceci non plus ne semble pas
pouvoir être entendu à la lettre. Les gens du bas Touat, presque
tous Cheurfa (descendus de Mahomet), cela va sans dire, ne veulent
rien avoir de commun avec ces Barmata plus ou moins hérétiques,
de même que les gens du haut Touat renient toute parenté avec
les juifs massacrés par el Mer’ili. Mais s’il n’existait pas
un lien on ne s’expliquerait pas que le nom de chaque kalaa ait
surnagé, et qu’il se trouve à Agebeur, encastré dans les ruines,
un marabout encore vénéré. On reconnaît d’ailleurs que dans
certains ksars, à Sali, à Bou Ali, à el Mansour, il survit des
descendants de Barmata. Voici une tradition recueillie par Watin
au sujet de Sidi Ahmed er Reggadi, fondateur de Zaouiet Kounta au
XIVe siècle. A son arrivée à Bou Ali, les descendants de Barmek,
qui étaient considérés comme des païens, eurent peur, mais Ahmed
fit apporter du petit lait, il distribua cette boisson entre les
enfants de Barmek et les siens en leur disant : « buvez, et riez
en frères ». Le « Temps des Barmata » au Reggan, correspond à
l’expression « Temps des Juifs » dans le haut Touat.
Ici comme là la disparition de l’ancienne société coïncide
avec une puissante poussée d’islamisation, une recrudescence de
pitié, qui a semé le pays de Zaouias, Zaouiet Kounta et Zaouiet
Reggan, fondées toutes les deux par des Chorfa du Tafilalet qui
ont fait souche à Tombouctou de la tribu maraboutique bien connue,
les Kounta. Les gens de Sali aussi sont des Chorfa marocains, mais
qui s’entendent assez mal avec leurs cousins et voisins.
Tout cela en somme n’est pas trop discordant ; si le nom même des
Barmata nous a fourni un terminus _a quo_, le IXe siècle, l’examen
de leurs ksars, et des légendes qui s’y rattachent, nous donne
un terminus _ad quem_, un peu vague, le XIVe ou le XVe siècle.
E.-F. GAUTIER. — Sahara Algérien. PL. XL.
[Illustration : Cliché Gautier
75. — AU TIMMI, FABRICATION DES BRIQUES CREUSES, ÉLÉMENTS
DU PISÉ.]
[Illustration : Cliché Gautier
76. — ADRAR (Timmi), CAPITALE DU TOUAT.
Type de ksar actuel, en pisé, quadrangulaire, flanqué de tours
carrées]
E.-F. GAUTIER. — Sahara Algérien. PL. XLI.
[Illustration : Cliché Gautier
77. — TIMIMOUN — UNE RUE DANS LA PALMERAIE.
D’un mur à l’autre, une poutre en tronc de palmier, qui a
fléchi sous son propre poids comme d’habitude.]
[Illustration : Cliché Gautier
78. — TIMIMOUN. — UN COIN DU KSAR.
La place principale, traversée par une séguia ; — toits en
terrasse de pisé.]
E.-F. GAUTIER. — Sahara Algérien. PL. XLII.
[Illustration : Cliché Laperrine
79. — UNE PALMERAIE ENSABLÉE.
A gauche, sur la crête de la dune, et pour essayer de la fixer,
des haies en palmes.]
[Illustration : Cliché Gautier
80. — TIMIMOUN. — BOUCHERS HARATIN DÉPEÇANT UN CHAMEAU.]
Le XVe siècle au Sahara et dans l’Afrique Mineure.
Nous pouvons maintenant jeter un coup d’œil d’ensemble sur
cette époque, si curieuse au Sahara, qui va approximativement du
XIVe au XVIe siècle et qui a vu s’accomplir partout la même
transformation.
Dans l’O. Zousfana un certain Sidi Beyazid convertit les Beni
Goumi païens. La date est indéterminée mais il faut noter que le
nom de Beyazid est turc.
Dans l’O. Zousfana, des « Nazaréens (?) » bâtisseurs de ksars
ont été massacrés ou convertis par les Beni Hassen.
Au Gourara et dans le haut Touat une société juive a été détruite
par el Mer’ili en 1492.
Au bas Touat des Barmata païens (?) ont pour successeurs au XIVe
et XVe siècle des Chorfa du Tafilalet.
Avec des variations locales c’est partout la même révolution,
et à peu près à la même époque.
Elle s’accompagne partout d’un changement dans l’architecture
des villages. Aux kalaa de pierre bâties dans de fortes situations
défensives et offensives succèdent les ksars en pisé, fortifiés,
il est vrai, mais modestement cachés dans la palmeraie, au milieu
des cultures. Ce sont des refuges de paysans traqués, ou des
jardins à cascatelles pour moines inoffensifs ; au lieu de bourgs
féodaux, qui sentent l’indépendance, le banditisme, et sans
doute aussi le nomadisme, car les kalaa sont toujours à quelque
distance des bas-fonds cultivables. Ces siècles de transition sont
ceux où se fondent les grands monastères sahariens, Kenatsa,
Kerzaz, Zaouiet Kounta, etc. Et, sous bénéfice d’inventaire,
car les études hagiographiques restent encore à entreprendre,
c’est alors apparemment que surgirent ces innombrables tombeaux
de saints, avec leurs coupoles blanches qui constellent toutes les
palmeraies et qui extériorisent pour l’œil la prédominance des
préoccupations pieuses.
Il y a eu là apparemment, en même temps qu’une révolution
religieuse et linguistique, une profonde transformation économique,
et sociale, un progrès de l’agriculture intensive, de la paix
publique, et de la culture générale.
Or cette révolution religieuse on la signale dans toute l’Afrique
du nord.
Au XVe et au XVIe siècle, l’Islam, chassé d’Espagne, poursuivi
jusqu’en Afrique par les chrétiens, se ressaisit et se rénove ;
le sentiment religieux s’exaspère, les saints, les marabouts,
les missionnaires pullulent ; c’est le moment où les vieux
noms berbères des tribus disparaissent, pour céder la place aux
dénominations actuelles, tirées de marabouts éponymes ; pour la
première fois, l’Afrique Mineure s’islamise intégralement.
Et c’est un fait bien curieux que dans cette Berbérie
ultra-conservatrice l’Islam introduit au VIIIe siècle n’ait
triomphé définitivement qu’au XVIe. C’est même un fait
considérable, étrange et généralement si ignoré, qu’on sent
le besoin d’en établir l’exactitude en s’appuyant sur des
autorités incontestables. Beaucoup moins palpable qu’une bataille
ou un changement de dynastie cette grande transformation diffuse
et lente a presque complètement échappé aux rares historiens
de l’Afrique du nord. Mercier lui consacre à peine une dizaine
de lignes imprécises : « Nous devons signaler l’arrivée de
marabouts, venus en général de l’ouest, du pays de Seguiet el
Hamra... ils ont, en maints endroits, réuni des tronçons épars,
d’origine diverse, et en ont formé des tribus qui ont pris leurs
noms. Les Koubba de ces marabouts se trouvent répandues dans tout
le nord de l’Afrique et perpétuent le souvenir de leur action
qui a dû s’exercer surtout du XIVe au XVIIIe siècle[196]. »
Aucun historien n’a fait de cette question pourtant intéressante
l’objet d’une étude détaillée ; les éléments, incomplets,
en sont épars dans des travaux hagiographiques et philologiques,
en particulier de M. Basset.
Dans « Nédromah et les Traras »[197], par exemple, M. Basset
signale « les traces d’une influence juive, antérieure à
l’établissement des Israélites actuels de Nédromah (où ils
vinrent de Miknâsah au milieu du XVIIIe siècle), car nous les
trouvons dans des monuments du Moyen âge ». M. Basset cite une tribu
qui a un nom hébraïque, les Ouled Ichou ; il mentionne un tombeau
très vénéré de Josué, et le cap Noun, dont le nom, qui lui est
appliqué dès le Moyen âge, est celui du père de Josué. « On
sait que les Juifs se répandirent de bonne heure en Afrique, non
pas seulement en Cyrénaïque, et dans la région Carthaginoise,
où ils prospérèrent, mais aussi dans l’ouest. Les Vandales
tolérèrent le libre exercice de la religion juive, et on voit,
par un passage de la _lex Wisigothorum_ cité par Grœtz, que les
juifs d’Espagne s’adonnaient au commerce et à la navigation
sur les côtes d’Afrique... Ils étaient nombreux dans ce dernier
pays puisqu’ils s’entendirent avec leurs frères restés en
Espagne pour organiser contre Egica, vers 693, une insurrection
qui échoua[198]. »
Voilà qui est évidemment de nature à jeter une lumière sur les
traditions touatiennes au sujet des Juifs.
Parmi les saints de Nedromah, M. Basset fait une grande place aux
« marabouts venus de la Seguiet el Hamra ; ceux-ci se rattachent
aux missions qui au XVe et au XVIe siècle ranimèrent l’Islam
dans tout le nord de l’Afrique[199] ».
Au sujet de la confédération des Traras, qui se forma au XVIe
siècle, M. Basset observe : « Contrairement à ce qui se passa
ailleurs, elle ne prit pas le nom soit d’un ancêtre éponyme,
soit d’un marabout reconnu comme l’ancêtre spirituel[200]. »
Dans les montagnes de Cherchell les Beni Menacer actuels furent
jusqu’au XVIe siècle des Zenètes Maghraoua, dont le nom se trouve
déjà dans Ptolémée sous le nom de Μακχούρηβοι. Ils
ont adopté leur nom actuel aux environs du XVIe siècle et « ils
le dérivèrent de celui d’un saint nommé Mansour, qui se serait
fixé parmi eux pour les ramener à la religion, et serait ainsi
devenu leur ancêtre spirituel éponyme[201] ».
C’est ainsi que « les Mekhâlif, entre Djelfa et Laghouat, se
rattachent à un Sidi Makhlouf ;... les Douaouïda (province de
Constantine) à Sidi Douad, etc. ».
M. René Basset donne tout une liste de marabouts algériens venus
du Maroc et de la Seguiet el Hamra, et qui ont évangélisé Blidah,
Mascara, la Kabylie, etc.[202]. Le santon fameux de Milianah, Sidi
Ahmed ben Yousof se rattache spirituellement, au titre de disciple,
« à ce grand mouvement de renaissance religieuse[203] ».
Voilà qui éclaire évidemment le rôle joué au Touat par el
Mer’ili, à Tar’it par Si Beyazid, etc.
La révolution du XVe siècle au Sahara et en particulier au Touat
ne lui est donc pas particulière ; des événements analogues,
répercussions des victoires espagnoles, se sont produits à la même
époque dans toute l’Afrique du nord. Le Maroc battu en Europe
et envahi en Afrique, fut apparemment sensible à l’humiliation
nationale et au recul de l’Islam ; par surcroît il fut le refuge
des musulmans andalous chassés d’Espagne : ces proscrits nombreux,
intelligents, cultivés et aigris se dispersèrent sur la surface du
Maroc par petites colonies, qui devinrent des centres de fermentation
religieuse et patriotique. Et c’est ainsi que l’extrême
Ouest-Africain est devenu, par un curieux choc en retour, un centre
d’expansion énergique non seulement de l’Islam mais de la langue
arabe. Les Arabes du Touat sont venus de l’ouest, de la Seguiet
el Hamra, où la colonie andalouse était considérable, et qui fut
un centre de rayonnement important entre tous. Il l’est resté
d’ailleurs, comme en témoigne le rôle d’agitateur xénophobe
joué actuellement par Ma el Aïnin. Qu’une population expulsée,
et en quête d’une nouvelle patrie, se soit portée de préférence
au Sahara, dans les parties périphériques et, pour ainsi dire,
coloniales de l’empire marocain, ou que, en tout cas, elle y ait
exercé une influence plus profonde, c’est assez naturel. Serait-il
absurde de rappeler à ce propos le rôle joué en Algérie, après
1870, par d’autres annexés, les Alsaciens-Lorrains ? En tout cas
il y a là tout un ensemble de faits que notre éducation historique
européenne ne nous habitue pas à associer avec les dernières
larmes de Boabdil, et qui n’en sont pas moins réels. Les défaites
marocaines en Andalousie ont eu leur répercussion et leur revanche
un peu partout dans l’Afrique du nord, mais plus particulièrement
à l’autre bout de l’empire, au Sahara.
C’est là dans le passé le dernier tournant d’histoire
qu’on aperçoive nettement aux oasis. Au delà tout devient
confus. L’article de M. Wattin sur les origines du Touat énumère
il est vrai un certain nombre d’événements fort antérieurs au XVe
siècle. Mais les souvenirs indigènes sont flous et incertains. En
289 de l’hégire (901 de l’ère chrétienne) une migration serait
venue de l’est, provoquée par les exactions d’Ibrahim ben Ahmed,
gouverneur de l’Ifriqiya ; les immigrés se fixèrent au Reggan, et
donnèrent au pays le nom de Touat, parce qu’ils étaient fatigués
(_ouatin_ !!)
Ce sont précisément les Barmata. Mais d’autre part, d’après
M. Basset, la même légende et la même étymologie sont appliquées
à des nègres de la suite du roi de Melli, Mensa Mousa[204].
D’après Wattin, ce qui signifie naturellement d’après les
indigènes dont il reproduit les dires, les ancêtres des Touatiens
seraient tous arrivés au Touat entre les années de notre ère
901 et 1067. Mais d’autre part, d’après le même Wattin, les
Juifs sont arrivés au Touat dans l’année de l’éléphant,
c’est-à-dire au VIe siècle. Il paraît impossible de tirer de
tout cela un renseignement positif d’intérêt général[205].
=Les Haratin.= — Il n’est pas difficile de poser le problème
à résoudre. Les Berbères furent-ils les premiers habitants du
Touat ? ou ont-ils été précédés par des Nègres ? C’est la
question des haratin.
Toute la basse classe, et par conséquent la partie la plus
considérable de la population, est composée de Nègres. Seuls
d’ailleurs ils sont en état de supporter physiquement le travail
de la terre, parce qu’ils résistent à la malaria.
Mais ces Nègres se divisent en deux catégories bien tranchées,
les esclaves et les haratin.
Pour les esclaves point de difficulté, leur origine est claire,
la plupart sont nés au Soudan et ont été amenés aux oasis par la
traite. D’après Wattin ils ont un idiome spécial, le _kouria_,
qui serait un pot-pourri de toutes les langues soudanaises. M. Wattin
ne donne aucun détail sur cet idiome qu’il n’a évidemment
pas eu le temps d’étudier ; mais il est très affirmatif sur
son existence. D’après le peu qu’il en dit on imagine un
sabir, un pigin-englisch ; il est assez vraisemblable en effet que
dans un milieu d’esclaves soudanais, d’origines et d’idiomes
différents, réunis par leur misère commune, il soit né une sorte
de lingua franca nigritienne. Cette petite question reste pourtant
à approfondir.
Il est autrement délicat de se prononcer sur l’origine des
haratin. C’est une classe, ou une caste de la société, un
prolétariat agricole, et peut-être faut-il aller jusqu’à dire
des serfs de la glèbe ; ils travaillent les jardins d’autrui
d’après un contrat de métayage, équivalent à celui qui lie le
khammès algérien ; je crois qu’ils n’avaient pas le droit de
rompre ce contrat de métayage, et à coup sûr ils n’en avaient
pas la possibilité.
Ce prolétariat nègre se retrouve dans tout le Sahara algérien et
marocain, à Ouargla, au Tafilalet, dans l’O. Draa, et partout il
porte le même nom.
On pourrait être tenté de dériver ce nom de حرث (_harat_ :
labourer) ; d’après les archives marocaines il y a une classe de
haratin (laboureurs blancs) auprès de Tanger[206]. Il semble donc
bien que aux yeux des indigènes la caractéristique essentielle des
haratin c’est moins la couleur de la peau que la positon sociale.
Les haratin sont-ils des esclaves libérés, une caste
d’affranchis ? sont-ils au contraire le résidu d’une
ancienne population aborigène, asservie par les Berbères,
des Garamantes ? C’est une question qui a fait couler beaucoup
d’encre. Les haratin du Touat et des groupes voisins d’oasis
n’ont certainement pas d’idiome qui leur soit propre. Ils
parlent la langue de leurs maîtres, arabe ou berbère suivant
les oasis. Un certain nombre savent le kouria, mais non pas tous ;
ceux qui le parlent sont d’anciens esclaves, et le kouria serait
incontestablement le jargon propre des esclaves. Notons pourtant
que M. Basset, étudiant à Tiaret l’idiome berbère parlé par
une colonie de haratin a retrouvé des influences yolof[207].
On n’a jamais étudié les haratin au point de vue ethnologique ;
il est certain pourtant qu’ils ont les instruments de musique des
Nègres, le tambour et la double timbale (karkabou) ; ils ont leurs
danses et leurs habitudes bruyantes dans les nuits de pleine lune ! A
première vue à tout le moins ils ne semblent pas s’en distinguer.
D’ailleurs, au dire de nos officiers (capitaine Flye Sainte-Marie
en particulier), tout hartani qu’on interroge déclare que
son grand-père était esclave ; chez aucun on ne trouverait la
prétention d’appartenir à une caste différente par ses origines
de la caste servile ; les intéressés eux-mêmes se déclareraient
affranchis.
A coup sûr les coutumes facilitent et multiplient les passages
d’une caste à l’autre. Les affranchissements sont fréquents,
et tout affranchi est de droit hartani. L’enfant de hartani et
d’esclave est de droit hartani, comme d’ailleurs l’enfant de
hartani et de parent libre est libre de droit. Des deux ascendants
c’est toujours celui dont la condition est la plus relevée qui
la transmet à l’enfant. On voit ici par quel processus légal la
race entière se négrifie.
On peut donc affirmer que rien de ce qu’on observe au
Touat n’autorise à considérer les haratin comme une race
aborigène. Mais je ne crois pas qu’il serait sage d’aller plus
loin et de poser une conclusion absolue. Il est clair que, dans
la période actuelle, les Soudanais sont venus aux oasis comme
esclaves et qu’ils y ont fait souche de haratin : d’autre
part c’est un fait historiquement certain que, au Moyen âge,
ils y sont venus en conquérants, à la suite des rois de Mellé
et des sultans Sonr’aï ; une légende de Tombouctou, qu’on
a rapportée plus haut, attribue au Touat, au pays et à son nom,
une origine soudanaise. Dans un chapitre antérieur on a dit que,
au centre du Sahara, la race Berbère paraît superposée récemment
à une population nègre néolithique.
En définitive, dans un pays où, pour des raisons climatiques, les
nègres sont les seuls cultivateurs possibles, et qui d’ailleurs
est en libre communication avec la Nigritie, il serait imprudent,
et l’on pourrait presque dire absurde, d’affirmer _a priori_
qu’ils ont été un épiphénomène, des immigrants tardifs,
ouvriers malgré eux de la onzième heure.
=Conditions politiques et économiques.= — Nous avons la bonne
fortune de posséder, sur le Touat, ce qui nous manque sur les groupes
voisins d’oasis, un certain nombre de monographies très sérieuses
écrites sur place par des officiers de bureau arabe[208]. Il est
donc possible d’entreprendre, à propos du Touat, une petite étude
politique et économique, qui pourra s’appliquer en beaucoup de
ses parties à tout l’ensemble des oasis occidentales.
Tout d’abord les trois provinces, Touat, Gourara et Tidikelt ont
été recensées ; et ce recensement réduit d’une bonne moitié
les évaluations antérieures sur le chiffre de la population. On
espérait 100 ou même 150000 âmes, le groupe entier a environ
50000 habitants.
Au Touat le lieutenant Niéger nous donne un tableau méticuleux des
ksars et des groupes de ksars, et on voit comment cette population
se répartit. Le Touat, par exemple, a douze oasis, douze palmeraies
distinctes, formant chacune un tout plus ou moins centralisé ; dans
chacune un nombre variable de villages ; celle de Timmi, par exemple,
en a 26 ; celle de Sbaa en a 2, et Noum en Nas un seul. L’importance
de chaque village varie de 25 à 500 habitants.
On a déjà dit que les ksars sont en pisé. Le Crétacé,
au-dessus et parfois au-dessous des grès à dragées, a des bancs
épais d’argile, que les indigènes appellent « _tin_ » ; ces
argiles ont été et sont encore très exploitées, les galeries
d’exploitation sont parfois habitées, et dans une faible
mesure, il y aurait donc lieu de signaler aux oasis des vestiges
de troglodytisme (_Tesfaout_ au Gourara, _el Ahmer_ au Touat). En
général le _tin_ est employé à la confection du pisé et des
briques crues, matériaux habituels de construction (voir pl. XL,
phot. 75) ; les ksars des oasis sahariennes doivent au _tin_ une
coloration générale rouge qui leur est propre, au moins si on les
compare aux ksars d’Ouargla, d’es Souf. Là-bas les matériaux
de construction sont tout autres, la chaux et le plâtre abondent,
les villages sont d’un blanc éclatant ; et ce n’est pas une
simple question de coloration ; l’architecture, dans la cuvette
d’Ouargla, est bien moins primitive. On ne connaît rien, aux oasis
occidentales, de comparable aux superbes moulures de plâtre, qu’on
exhume dans les ruines de Sedrata. Ouargla et el Souf connaissent et
pratiquent la voûte ; aux oasis toutes les maisons sont couvertes
d’une mauvaise terrasse en terre avec une ossature de troncs de
palmier ; on sait que le tronc de palmier n’a pas de résistance,
quelque faible portée qu’on lui donne il fléchit progressivement
en arc de cercle (voir pl. XLI, phot. 78) ; il ne donne donc que de
petites terrasses éphémères, à travers lesquelles le pied passe,
et à la merci d’un orage. Ces monceaux de terre battue ajourée,
que sont les ksars des oasis, avec leurs longs passages couverts,
font une impression de termitières. (Voir pl. XLI, phot. 77 et
aussi pl. XXXV, phot. 66.)
Sur la constitution de la société l’essentiel a été dit ;
on sait qu’il existe à la base une caste d’esclaves, et une
caste de prolétaires serfs, les haratin.
Ajoutons que la classe des hommes libres comporte elle-même des
subdivisions : tout à fait en haut de la hiérarchie sociale
sont les _chorfa_ (descendants du Prophète), et les _merabtin_
(descendants de saints, d’ascètes illustres) ; au-dessous les
_aouam_, la tourbe des simples musulmans dont les ancêtres ne
furent jamais béatifiés. Nous pourrions dire les nobles et les
roturiers à condition de se souvenir qu’en général dans la
Berbérie théocratique toute noblesse est religieuse et la sainteté
héréditaire.
L’organisation politique est très lâche. Le rouage essentiel
est la _djemaa_, composée de tous les notables de chaque ksar ;
mais nous sommes assez mal fixés sur ses attributions et ses moyens
d’action ; nous ne savons pas si elle délègue son autorité et
à qui, ni de quelle-façon elle fait exécuter ses décisions ;
probablement assez mal. Son autorité, en tout cas, ne dépasse pas
les limites du ksar, et dans ce groupement de ksars, qui est une
oasis, il n’y a pas de rouage politique central, aucune cohésion.
La grande oasis de Timmi par exemple avec ses 26 ksour, est bien
une individualité géographique et agricole, mais non pas du tout
politique, elle est gouvernée par 26 djemaa, entre lesquelles, en
cas de dissentiment, il n’y a de secours possible qu’à la force.
En pratique, pourtant, il y a souvent une famille prépondérante,
dont le chef dirige, tant bien que mal, tout le district ; c’est
le cas de Mohammed ben Abd er-Rahman, au Timmi ; de Abd el-Qader
ben el-Hadj Bel Kacem, au Bouda. A ces petits seigneurs féodaux
le gouvernement français confère aujourd’hui, et le sultan
du Maroc conférait autrefois, le titre de caïd ; mais c’est
un titre étranger, auquel rien d’officiel ne correspond dans
l’administration indigène.
Il faut encore signaler ici comme partout dans l’Afrique du nord le
rôle politique des zaouias ; au Touat, Zaouiet Kounta et surtout
Zaouiet Reggan, au Gourara el-Hadj Guelman. Enfin, deux grands
çoffs divisent la population de toutes les oasis Sahariennes,
le çoff Yahmed et le çoff Sofian.
Cette institution du çoff, encore qu’elle nous paraisse,
avant tout, à nos yeux d’Européens, un principe de division
et de guerre civile, est au contraire ici le seul lien entre les
différents districts, puisqu’elle est la seule qui s’étende
à la totalité du pays. En dehors des influences personnelles et
religieuses, la _djemaa_ dans le ksar, le çoff dans l’ensemble
des oasis sont les seules institutions politiques existantes.